Politique étrangère
I.F.R.I.

I.S.B.N.2200920547
232 pages

p. 85 à 97
doi: 10.3917/pe.051.0085

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Armes biologiques : du XXe au XXIe siècle

Printemps 2005/1

2005 Politique étrangère Armes biologiques : du XXe au XXIe siècle

Le biologique, arme du xxie siècle

Thérèse Delpech Thérèse Delpech est directeur de la Prospective au Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales (CERI-FNSP). Elle est également commissaire à la Commission des Nations unies pour le désarmement de l’Irak (UNMOVIC) et membre de la Commission Blix sur les armes de destruction massive.
Le xxe siècle n’a connu qu’un très faible nombre d’attaques biologiques avérées, mais la guerre froide a permis la création d’un véritable empire biologique clandestin en URSS. De nombreux programmes biologiques offensifs ont aussi vu le jour dans les pays en développement. Aujourd’hui, les leçons des programmes passés les mieux connus – en URSS, en Irak et en Afrique du Sud – posent des questions essentielles sur leur détection, les moyens de contrôle, le rapport des proliférateurs avec les nouvelles formes de terrorisme ou, tout simplement, la responsabilité morale et politique des scientifiques.Mots-clés : armes de destruction massive, armes biologiques, prolifération, Irak, Russie. The twentieth century, which cannot be said to have run short of massacres, has witnessed only a minute number of confirmed biological attacks. The reason for such a sparce use of biological weapons had less to do with international commitments undertaken by the vast majority of nations in 1925, than with questions raised within the military with regard to the actual practical utility of such weapons on the battlefield. This did not however prevent the Soviet Union from building a real biological empire for itself, nor did it prevent the proliferation of biological weapons programs in a large number of developing countries. The interest which terrorist groups manifest towards these types of weapons does moreover justify the development of a new approach towards proliferation and the possession of biological weapons by non-state actors. It is for all these reasons that the experience acquired in the 1990’s through international inspection processes or revelations regarding states which have been conducting offensive biological activities – the Soviet Union, Iraq and South Africa – is so precious. Lessons may be learnt in order to improve prevention, detection and protection. The first line of defense against biological weapons is indeed the rational appraisal of all that has been witnessed and realised in the past, as well as all that is known today.
Au moment où le retour de grandes épidémies est perçu comme un problème de sécurité qui doit mobiliser la communauté internationale, il est difficile de croire que la dissémination volontaire de maladies puisse être à l’ordre du jour. Et pourtant ! Non seulement les programmes biologiques prolifèrent, tout particulièrement dans les régions de grande tension, mais ils bénéficient des possibilités toutes nouvelles offertes par les progrès considérables des biotechnologies, un secteur en pleine expansion. Malgré une prise de conscience croissante de ces deux phénomènes par les gouvernements, il n’a pas encore été possible d’obtenir un traité d’interdiction efficace, doté d’un système de vérification crédible, qui permette d’espérer non un bannissement moral de ces armes (celui-ci existe depuis près d’un siècle) mais leur élimination effective, du moins pour toutes celles qui sont sous le contrôle des États. Pour avancer dans cette direction, une information plus importante des opinions publiques est indispensable : aussi longtemps que la question biologique restera le domaine privilégié de quelques spécialistes, les progrès demeureront limités.
Le xxe siècle en est un bon exemple. Tout a été fait dans le plus grand secret, et les contraintes apportées par les accords internationaux ont été peu substantielles. Certes l’usage du biologique a été très rare, mais l’activité clandestine offensive a connu des progrès proprement inimaginables, comme en témoignent les ouvrages qui commencent à être publiés depuis une dizaine d’années [1]. Auparavant, seuls quelques experts abordaient le sujet des armes biologiques, le plus souvent dans des rapports confidentiels. S’il a récemment acquis une fâcheuse publicité, c’est en raison de trois événements : les attaques à l’anthrax qui ont eu lieu aux États-Unis en octobre 2001 [2], les travaux sur la ricine découverts à l’occasion du démantèlement d’une cellule terroriste opérant à Londres et à Manchester en 2003, enfin la tentative d’empoisonnement de deux journalistes russes [3] qui manifestaient un intérêt excessif pour la Tchétchénie et – dans un cas au moins – pour les attentats de 1999 en Russie [4]. Les deux premiers cas font craindre l’usage de substances biologiques par des acteurs non-étatiques, un phénomène à bien des égards nouveau et redoutable, tandis que le troisième rappelle les pratiques d’assassinats individuels — que l’Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS) avait développées, surtout dans la période stalinienne, et qui ne faisaient que poursuivre une déjà bien longue histoire. L’essentiel du sujet continue, aujourd’hui comme hier, de se trouver dans les activités des États, même si l’intérêt de groupes non étatiques pose des problèmes inédits. Et on ne peut vraisemblablement espérer progresser dans l’élimination de ces programmes biologiques offensifs aussi longtemps que deux membres permanents du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU) – la Russie et la Chine – seront soupçonnés de poursuivre des activités clandestines.
Le caractère potentiellement dévastateur des armes biologiques a été reconnu très tôt ; on trouve dès 1947 des déclarations comparant leurs effets à ceux des armes nucléaires. Mais la littérature sur le biologique militaire est exceptionnellement pauvre si on la compare à ce dont on dispose pour l’arme atomique. En fait, plus encore que les autres programmes non conventionnels conduits par les États au siècle dernier, les programmes biologiques ont été protégés par le plus grand secret. Ceci est dû à deux facteurs principaux : l’hostilité instinctive que les États rencontraient au sein des populations qui y voyaient, à juste titre, une déviation monstrueuse de la médecine et des sciences de la vie ; et les engagements internationaux pris par la plupart d’entre eux, une première fois en 1925 après la Première Guerre mondiale (interdiction d’usage), puis en 1972 (interdiction de développement, de production et de stockage). De fait, de très nombreux experts engagés dans des programmes de guerre biologique sont, comme Ken Alibek, des médecins, qui ont donc pour mission essentielle de préserver la vie humaine, alors qu’ils mettent au point des virus, des bactéries et des toxines qui ont pour fonction de la détruire, si possible à grande échelle et avec de grandes souffrances. C’est l’horreur qu’inspirent ces armes qui a conduit la communauté internationale à en prohiber l’usage, puis la production.
Contrairement aux armes chimiques, que la guerre de 1914-1918, la guerre entre l’Iran et l’Irak (1980-1988) et les attaques irakiennes contre les civils kurdes (1987-1988) ont rendues très présentes sur la scène publique, le biologique est demeuré presque invisible. Si l’on excepte les travaux de la sinistre unité 731 au Japon, entre 1937 et 1945, révélés après la Seconde Guerre mondiale, seuls des accidents, comme celui de Sverdlovsk en Russie en 1979, où de l’anthrax s’était échappé d’un laboratoire engagé dans une production clandestine, ou des meurtres perpétrés par les services secrets, comme celui de Georgi Markov [5] – journaliste bulgare exilé à Londres, mort d’une attaque à la ricine en septembre 1978 –, permettaient aux non spécialistes d’avoir un aperçu bref et discret des activités biologiques engagées pendant la guerre froide. L’idée que 60 000 personnes travaillaient dans des dizaines de sites soviétiques sur le charbon, la tularémie ou la peste bubonique après la signature de la Convention de 1972 aurait paru ahurissante. C’était pourtant ce qui se passait.
Cette situation rend d’autant plus précieuse l’expérience acquise dans les années 1990 à la suite d’inspections internationales ou de révélations concernant trois pays ayant mené des activités biologiques offensives : l’URSS, l’Irak et l’Afrique du Sud. Pour diverses raisons – transfuges, changement de régime, résolutions du Conseil de sécurité –, la dernière décennie du xxe siècle a en effet fourni l’occasion de découvrir et d’examiner ces trois programmes, au moins pour partie. Leur ambition et leurs caractéristiques n’étaient guère comparables : en Union Soviétique, il s’agissait d’un véritable empire clandestin, où Biopreparat à lui seul [6] comprenait plus de 60 000 personnes et où les recherches engagées sur les différents virus, toxines et bactéries ne connaissaient presque aucune limite. La découverte de ces activités, particulièrement bien dissimulées en raison des engagements internationaux de Moscou – qui était dépositaire de la Convention d’interdiction de 1972 –, n’a été possible qu’après l’accident déjà mentionné de Sverdlovsk en 1979 qui a fait 69 morts, et surtout après les révélations de Vladimir Pasechnik, qui a fait défection en Grande-Bretagne dix ans plus tard, en 1989. Après la fin de l’URSS, la destruction et le démantèlement des activités les plus importantes ont laissé en héritage des problèmes environnementaux considérables, notamment dans la mer d’Aral, et l’on s’interroge toujours sur les activités d’un petit nombre de laboratoires qui dépendent du ministère de la Défense ou des services spéciaux [7].
En Irak, après huit années d’inspections multilatérales de la Commission spéciale des Nations unies pour le désarmement (UNSCOM) aux pouvoirs très étendus, et de très nombreuses péripéties, les connaissances acquises sur les activités engagées par Saddam Hussein dans ce domaine demeuraient encore très lacunaires en décembre 1998. La Commission des Nations unies pour le contrôle, la vérification et l’inspection (UNMOVIC), comme l’Iraq Survey Group, n’y ont pas ajouté grand-chose. Trois agents avaient été militarisés (des Scuds et des bombes R400 étant utilisés comme vecteurs), et des recherches avaient été conduites dans de nombreuses directions par un millier de personnes [8], dont on n’a pas toujours retrouvé la trace. En Afrique du Sud enfin, où l’arrêt du programme a résulté du changement de régime, les ambitions étaient beaucoup plus limitées : le principal objectif était de permettre des assassinats individuels discrets, et quelques centaines d’experts [9] ont été impliquées dans les recherches, les développements et la production d’agents.
Ces trois cas suggèrent les questions suivantes :
Comment la détection a-t-elle été possible ?
La première réponse, commune aux trois programmes est simple : très difficilement. C’est une des caractéristiques des activités biologiques. Dans le cas soviétique, sans la confession de Vladimir Pasechnik aux Britanniques (1989) et le processus d’inspections trilatérales qui a suivi, on peut se demander quelle serait aujourd’hui la connaissance des Occidentaux. Certes, l’éclatement de l’URSS aurait sans doute permis de découvrir au moins en partie les nombreuses expériences sur sol kazakh et ouzbek, car elles posent aujourd’hui des problèmes sanitaires et environnementaux presque insolubles aux autorités d’Astana et de Tachkent [10]. Pour les activités conduites sur le sol russe – et comme Moscou revient à présent souvent sur la reconnaissance par Boris Eltsine, en 1992, de la violation par l’URSS de ses engagements internationaux pendant 20 ans –, le mystère pourrait être beaucoup plus épais encore qu’on ne le croit généralement. Dans le cas irakien, il n’a pas suffi de mettre en place un régime d’inspections particulièrement intrusif en 1991. Il a encore fallu quatre ans aux inspecteurs pour apporter la preuve d’activités biologiques illicites, en comparant les importations de Bagdad aux utilisations déclarées par l’Irak. À l’été 1995, les autorités irakiennes ont été obligées de reconnaître la militarisation de l’anthrax, de la toxine botulique et de l’aflatoxine. En Afrique du Sud, c’est un processus encore différent qui a révélé les activités biologiques de Pretoria, puisqu’il s’agit en fait du changement de régime. Ces trois histoires montrent l’extrême difficulté de mettre à jour de façon probante des activités biologiques interdites sans la coopération de l’État concerné. Une des explications tient à la petite taille des installations nécessaires. Une autre, au caractère éminemment dual de ce secteur, où des applications civiles peuvent toujours être invoquées. Une troisième au soin tout particulier avec lequel elles sont camouflées. C’est pourquoi la mise en évidence d’indicateurs d’activités biologiques offensives, quand elle est possible, est particulièrement précieuse [11].
Quel était l’objectif de ces programmes ?
Là encore, à l’exception du cas sud-africain, où le but principal était clairement l’assassinat individuel, et plus vaguement, aux dires peu crédibles du docteur Wouter Basson [12], « d’endiguer la vague du communisme soviétique et cubain qui menaçait l’Afrique du Sud » [13], les réponses sont peu claires. Certains Russes ayant travaillé au programme soviétique prétendent qu’il s’agissait de disposer d’armes qui auraient permis à l’URSS de se remettre plus vite que le camp occidental d’une guerre nucléaire, si jamais celle-ci finissait par éclater. Mais ce scénario apocalyptique n’est pas attesté par des témoignages suffisants. Ce qui est sûr, c’est que les plans du Pacte de Varsovie découverts en Allemagne de l’Est après le départ des troupes russes comportaient l’emploi d’armes nucléaires et chimiques ; il n’y est pas fait mention d’armes biologiques. Mais les Soviétiques ont apparemment vraiment cru à la valeur stratégique, et non seulement tactique, de ces armes. Il semble même, à en croire le transfuge Ken Alibek, que des ordres aient été donnés en 1988, du temps de Mikhaïl Gorbatchev, pour équiper des missiles SS18 de têtes remplies d’anthrax, un an seulement après l’accord sur les forces nucléaires intermédiaires et le début de la Perestroïka. Quel crédit faut-il accorder à des propos qui paraissaient aussi invraisemblables ? C’est une question toujours ouverte. On a parfois le sentiment que ces armes ont été étudiées tout simplement parce que toutes les possibilités non conventionnelles ont été couvertes en URSS, sans qu’une doctrine d’emploi ait peut-être jamais été mise au point dans le cas du biologique. En ce qui concerne l’Irak, on sait que des opérations de sabotage et d’assassinats individuels ont été envisagées avec des armes biologiques. Des expériences ont même été faites sur des êtres humains [14]. Mais un rôle stratégique était aussi réservé à ces armes, contre Israël ou contre l’Iran. Le programme biologique irakien comporte en tout cas au moins une énigme : personne n’a jamais fourni une interprétation convaincante de la militarisation de l’aflatoxine, qui a des effets cancérigènes de long terme, et présente donc un intérêt limité sur le champ de bataille. Sa seule application possible était de tuer des communautés irakiennes sur le moyen terme. La principale certitude aujourd’hui est que Saddam Hussein considérait le programme biologique comme le plus secret de ses programmes non conventionnels.
À quel degré d’avancement ces programmes étaient-ils parvenus ?
Il n’y a aucune comparaison possible entre les trois programmes. Les recherches les plus poussées des Soviétiques ne sont probablement connues que des services britanniques et américains, et ce savoir reste limité à ce que Moscou faisait en 1989, ou au mieux 1992. Vladimir Pasechnik ne s’est jamais exprimé en public, et il est resté sous la protection des services britanniques jusqu’à la fin de sa vie. Après son débriefing par les Américains, le second transfuge, Ken Alibek n’a pas été autorisé à publier toutes les informations dont il disposait, en raison de leur trop grande sensibilité. On sait seulement que les experts américains et britanniques qui ont travaillé sur les armes biologiques jusqu’à l’abandon de leurs programmes offensifs [15] ont été stupéfaits par une partie des révélations des deux hommes et par le degré d’avancement des recherches. Une des particularités connues de ce programme était de développer systématiquement des maladies éradiquées (comme la variole depuis 1981), ou pour lesquelles on ne disposait pas de contre-mesure. Aucun des pays occidentaux n’avait conçu son programme en ces termes, en raison des risques évidents que de telles armes auraient représenté, notamment en cas de perte de contrôle. Dans le cas irakien, un des éléments intéressants est la rapidité avec laquelle le programme a évolué, une fois la décision prise. C’est une indication préoccupante pour des pays vraiment déterminés à obtenir des résultats dans ce domaine. Mais il n’est pas prouvé que l’Irak a réussi, par exemple, à produire de l’anthrax lyophilisé, dont la conservation est très supérieure à l’anthrax sous forme liquide. Enfin, l’Afrique du Sud n’a jamais eu de programme très sophistiqué, surtout si on le compare aux deux autres.
Quel rôle ont joué les traités et le contrôle des armements ?
Le rôle le plus positif du droit international a été observé dans le cas irakien ; mais celui-ci a été traité avec des mesures exceptionnelles, et ne peut donc fournir une illustration convaincante du pouvoir des instruments existants. C’est la crainte de voir des inspecteurs internationaux, dotés de pouvoirs intrusifs, découvrir ses activités biologiques clandestines, qui a conduit Saddam Hussein à décider une première destruction unilatérale d’une partie importante de ses stocks d’agents biologiques pendant l’été 1991 [16]. Cette destruction était interdite par la résolution 687 du Conseil de sécurité, pour des raisons que l’histoire a cautionnées (elle est en effet à l’origine de l’impossibilité actuelle de vérifier les quantités détruites). En dépit de cette difficulté, les inspecteurs de l’UNSCOM ont fait la preuve, par leur minutieux travail d’enquête, que les Irakiens mentaient en prétendant ne pas avoir conduit d’activités offensives autres que de recherche. En juillet et août 1995, Saddam Hussein était contraint de reconnaître la vérité sur ce point. Mais même après l’invasion de l’Irak, et jusqu’à ce jour, le domaine biologique est celui qui garde le mieux ses énigmes. Dans le cas soviétique, on peut faire le raisonnement inverse, et soutenir que le fait qu’un pays dépositaire de la Convention de 1972 l’ait aussi grossièrement violée sans qu’il soit possible de s’en apercevoir en l’absence d’accident ou de transfuges, est un coup magistral porté aux accords internationaux – du moins quand ils reposent sur la confiance, et non sur la vérification. Le fait que même après la reconnaissance de sa violation, en 1992, il n’ait pas été possible d’obtenir la transparence sur les activités passées aggrave encore le problème, et met en pleine lumière les défauts des dispositions en vigueur. Enfin, le cas de l’Afrique du sud ne doit pas grand-chose au contrôle des armements ou aux traités. Il doit en revanche beaucoup au changement politique et à la décision de la commission Vérité et réconciliation [17] de faire parler les inculpés, Wouter Basson en tout premier lieu. Ses révélations ont d’ailleurs été fort décevantes, et c’est le travail patient d’un petit nombre de chercheurs qui a permis d’éclairer – partiellement – ce programme.
Y a-t-il encore des activités clandestines ?
C’est une quasi-certitude dans le cas russe. Plusieurs laboratoires de microbiologie (au moins quatre) sous le contrôle du ministère de la Défense, ainsi que des activités liées aux différentes branches des services secrets, sont connus des experts occidentaux. Mais les gouvernements (ou les parlementaires) occidentaux ne parviennent pas à obtenir l’accès à ces sites, malgré la violation manifeste que de tels programmes représentent pour les engagements internationaux de la Russie. Les doutes que cette violation fait peser sur la confiance entre Moscou et les capitales occidentales devraient inciter les gouvernements à engager une discussion sérieuse dans ce domaine. D’autant que la sécurité des agents biologiques en Russie n’est pas toujours telle que des groupes terroristes ou criminels ne puissent s’en emparer. Les activités russes sont beaucoup plus réduites qu’au temps de la guerre froide, mais elles se poursuivent. Le programme américain dit « Nunn-Lugar » est parvenu à détruire un grand nombre d’installations et d’équipements liés à Biopreparat, qui n’était pas sous la tutelle directe des militaires, mais il n’a jamais franchi le seuil des sites qui demeurent sensibles aujourd’hui. De même, dans le cadre du programme d’aide au démantèlement arrêté à Kananaskis en 2003, les Britanniques comme les Français ont insisté en vain sur une plus grande transparence russe dans ce domaine. On ne peut guère se contenter de ce constat, d’autant que les progrès des biotechnologies peuvent donner lieu à la mise au point d’armes contre lesquelles la défense serait malaisée, voire impossible. Dans le cas irakien, les nombreuses questions soulevées dans le domaine biologique par le rapport de mars 2003 de l’UNMOVIC dirigée par Hans Blix n’ont pour l’instant pas trouvé de réponse, si bien que Charles Duelfer, chargé après la guerre de l’Iraq Survey Group des programmes non conventionnels de l’Irak, a annoncé qu’il poursuivrait les recherches dans ce domaine après la remise de son rapport.
Quelles relations faut-il craindre avec des éléments terroristes ou criminels ?
Dans les trois cas, des programmes spéciaux ont existé pour perpétrer des assassinats individuels, sous la supervision des services de sécurité. Ces programmes sont très probablement encore actifs en Russie. La question du transfert de connaissances à des groupes terroristes peut être posée, compte tenu des informations dont on dispose aujourd’hui sur les liens de la secte japonaise Aum Shinrikyo avec des laboratoires russes. L’utilisation possible par des terroristes de petites quantités d’agents chimiques ou biologiques a aussi été évoquée par l’ONU dans le contexte irakien, quand il est apparu par exemple que sur l’un des principaux sites chimiques, le site d’Al-Muthanna, des bunkers scellés contenant des armes chimiques et des stocks d’agents, avaient été pillés. Enfin, le thème de la sécurité des sources nucléaires, mais aussi des agents chimiques et biologiques, revêt une importance croissante sur la scène internationale depuis les attentats du 11 septembre et la preuve, trouvée en Afghanistan, que le réseau Al-Qaida s’intéressait aux armes non conventionnelles. La Résolution 1540 du Conseil de sécurité peut fournir une base juridique à l’évaluation des efforts consentis par les États pour limiter le risque d’accès des terroristes aux agents ou aux armes non conventionnels.
Comment permettre aux scientifiques de donner l’alarme ?
La question de la responsabilité de la société civile est souvent posée. Elle est plus aisée à traiter dans un pays démocratique que dans des régimes autoritaires. Des réflexions seront développées en 2005, avec le soutien de l’Université de Bradford, sur les codes de conduite et la responsabilité des chercheurs en matière de risque biologique. Elles doivent être fortement encouragées. Si l’on compare la conscience que les physiciens nucléaires ont de leurs responsabilités depuis 1945 – et la création du mouvement Pugwash – avec celle des biologistes aujourd’hui, force est de constater qu’il reste beaucoup de chemin à parcourir pour ces derniers.
***
Les trois exemples historiques auxquels on s’est ici attaché suggèrent, pour l’avenir, quelques pistes pour l’action :
  • il faut abandonner la coupable négligence qui a conduit à sous-estimer systématiquement les réalisations dans ce domaine pendant la guerre froide. Compte tenu des énormes enjeux de sécurité, il faut aussi abandonner la politique de l’autruche qui consiste à ne pas poser de questions désagréables aux grands pays ;
  • à l’occasion du 80e anniversaire de l’entrée en vigueur du Protocole de 1925, en 2005, tous les États devraient rejoindre cette convention, et ceux qui y sont déjà parties devraient lever les réserves qu’ils ont cru devoir émettre au moment de la signature ;
  • la vérification des activités biologiques des États est difficile dans les conditions actuelles. Cependant, un suivi régulier et concerté des importations, des publications scientifiques, des images satellites, des vérifications de l’usage final de biens à double usage et des projets des États dans le domaine des laboratoires à haut niveau de confinement, pourrait permettre d’être moins démunis ;
  • les recommandations du Panel de haut niveau nommé par le secrétaire général des Nations unies en 2004 doivent être suivies en matière de bio-sécurité. C’est une des nombreuses règles à respecter pour lutter plus efficacement contre le bioterrorisme ;
  • les capacités d’enquête du Secrétariat général des Nations unies, à la suite d’allégations d’emploi d’armes biologiques par un État, doivent être renforcées. Compte tenu de l’absence d’institution de vérification biologique comparable à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) dans le domaine nucléaire, et à l’Organisation for the Prohibition of Chemical Weapons (OPCW) dans le domaine chimique, une équipe d’inspecteurs internationaux au siège des Nations unies est sans doute nécessaire ;
  • la mise au point d’indicateurs d’activités biologiques offensives doit être étendue, ainsi que la mise au point de procédures de vérification d’activités à double usage suspectes.
Le succès de ces initiatives dépendra essentiellement du courage des gouvernants, de la conscience morale des scientifiques et de l’information du public.
 
NOTES
 
[1]Voir notamment K. Alibek et S. Handelman, Biohazard, New York, Random House, 2000 ; J. Miller et al., Germs, Biological Weapons and America’s Secret War, New York, Simon & Schuster, 2001 ; et I. Domaradsky et W. Orent, Biowarrior : Inside the Soviet/Russian Biological War Machine, Amherst/New York, Prometheus Books, 2003.
[2]Elles n’ont causé que cinq morts, mais ceux-ci sont les premiers à succomber à une attaque biologique. Pour cette raison, les attaques à l’anthrax d’octobre 2001 doivent être perçues comme des avertissements au seuil du siècle.
[3]Le cas le plus connu est celui d’Anna Politkovskaia, qui a été empoisonnée à bord de l’avion qui la conduisait à Beslan. Elle a échappé à la mort après plusieurs jours à l’hôpital. Son adjoint avait été moins chanceux un an plus tôt.
[4]L’empoisonnement du candidat de l’opposition ukrainienne à la présidentielle par la dioxine ne rentre pas dans le champ de ces réflexions, la dioxine étant une substance chimique de synthèse et ne pouvant en aucun cas être tenue pour un agent biologique.
[5]Georgi Markov a été l’objet de trois tentatives d’assassinat, dont la dernière fut fatale. La large audience dont bénéficiait son émission à Radio Free Europe avait amené les autorités bulgares à décider son assassinat. L’assistance du Komitet Gosudarstvennoj Bezopasnosti (KGB) avait été requise et Youri Andropov avait accepté, à condition qu’il ne soit pas possible de trouver l’empreinte de l’Union soviétique dans ce meurtre. Cette histoire est maintenant connue, grâce notamment à Richard H. Cummings, responsable de la sécurité à Radio Free Europe, qui a publié le 18 septembre 1996 à Prague un récit documenté. Oleg Kalugin, qui a transmis l’ordre de Iouri Andropov pour la fourniture du parapluie spécialement équipé, vit à présent à Washington, où il a aussi donné sa version des faits.
[6]Il ne s’agissait là que d’une partie du programme biologique offensif des Soviétiques. Le ministère de la Défense, le Glavnoye Razvedovatel’noye Upravlenie (GRU) et le KGB avaient – et ont peut-être toujours – leurs propres laboratoires.
[7]À l’occasion de l’empoisonnement de Viktor Iouchtchenko, des révélations ont été faites par d’anciens membres du KGB. Alexander Litvinenko, qui a quitté le service en 1999, a affirmé qu’un laboratoire placé sous l’autorité des services produisait près de Moscou une dizaine de poisons destinés à faire face à différentes situations.
[8]Les États-Unis ont avancé le chiffre de 3500 personnes, mais il semble qu’il y ait là une surestimation.
[9]Deux cents, selon Chandré Gould, répartis en trois sites principaux, et en comptant tout le personnel.
[10]La désertification de la mer d’Aral, dont le niveau baisse depuis les années 1960, rend d’autant plus dangereux les reliquats d’activités biologiques ayant eu lieu sur l’île de la Résurrection, abandonnée en 1993 et qui est devenue un incubateur géant de bactéries et d’agents infectieux. Dans certains cas, les spores peuvent survivre des décennies dans le sol. Il y a eu près de dix cas de peste bubonique signalés au Kazakhstan depuis 1999, avec une reprise de certains cas de variole.
[11]Voir R. Roffey, « Biological Weapons and Potential Indicators of Biological Offensive Activities », Sipri Yearbook 2004, Stockholm, Sipri, 2004.
[12]Il s’agit là du personnage-clé du programme biologique sud-africain, qui a dû témoigner devant la commission Vérité et réconciliation, sans vraiment convaincre ceux qui étaient chargés de l’interroger.
[13]En fait, il y avait surtout une obsession raciale aux racines de ce projet Coast.
[14]Ce dernier fait sera sans doute connu en plus grand détail lors des jugements des autorités de l’ancien régime qui doivent débuter en 2005.
[15]Cet abandon survient à la fin des années 1960. Le choix d’une dissuasion reposant principalement sur le nucléaire date également de ce moment.
[16]On croit volontiers désormais que l’Irak n’a pas eu d’activité biologique significative après 1991, ce qui est faux comme en témoigne l’expansion, après 1992, des activités du site d’Al-Hakam, dont Saddam Hussein pensait que les inspecteurs ne découvriraient pas le véritable objectif.
[17]Instituée en 1995 par l’Assemblée constituante sud-africaine, la Commission Vérité et réconciliation avait le pouvoir d’amnistier, au cas par cas et en échange de la révélation complète de leurs crimes, les auteurs de graves violations des droits de l’homme (NDLR).
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