2005
Politique étrangère
La révolution orange : un défi pour l’Ukraine, la Russie et l’Europe
James Sherr
James Sherr est directeur de recherches au Conflict Studies Research Centre, Defence Academy of the United Kingdom. Les opinions exprimées dans cet article sont propres à leur auteur et ne sont pas imputables au ministère de la Défense britannique.Texte traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par
Marc Hecker
La « révolution orange » va tenter de transformer son succès électoral en succès politique. Elle peut pour ce faire s’appuyer sur nombre d’éléments positifs. Mais la structure même du pouvoir, ses liens avec une économie peu transparente, et l’immobilisme de Moscou, peuvent constituer de sérieux handicaps. L’Ukraine doit redéfinir ses relations avec l’Union européenne et l’Otan ; et ces dernières élaborer une stratégie de partenariat adaptée à une situation nouvelle.
Mots-clés :
OTAN, Ukraine, Russie, Union européenne.
The inauguration of Viktor Yushchenko as President of Ukraine promises to transform the art of the possible in Europe and Eurasia. But it remains to be seen whether the new president will hold power or simply hold office. The most dangerous period in any revolution usually arises just after it takes place. At home and in the former Soviet Union, Yushchenko confronts a nexus of power that is ingrown, opaque and still highly resourceful. There are grounds for hope : a political culture which, by post-Soviet standards, is democratic and pluralistic ; the Euro-Atlantic orientation of many who work inside State structures ; a considerable degree of ethnic and linguistic tolerance ; and (despite recent appearances) the lack of strong separatist sentiment. There are also grounds for prudence : the scale of public expectations ; the tenacity of criminal structures ; strong regional divisions and a complex international environment. Until Russia changes its paradigm of geopolitics and « good neighborliness », it will pose serious problems for Ukraine. Until the West reinforces Ukraine’s advance by changes in policy, its transformation will be precarious and its prospects uncertain.
Au temps des Lumières, Joseph de Maistre mettait en garde : « Nous ne nous inventons pas nous-mêmes ». Ces dernières semaines, l’Ukraine semble pourtant s’être inventée, à sa grande surprise et à celle de l’Europe. Le drame électoral n’a pas seulement défié la tradition ; il a ébranlé une quasi-puissance régionale sclérosée, opaque, méprisante pour l’étranger mais jusqu’à présent sûre d’elle-même. Les événements vont-ils déboucher sur un pouvoir neuf, transparent, responsable ou préludent-ils à un nouveau cycle de désillusion et de trahison ? La réponse n’est pas acquise et elle ne dépend pas seulement de convictions et d’espérances. Et il n’est pas dit que les Ukrainiens puissent la formuler seuls.
Quatre raisons font néanmoins entrevoir une lueur d’espoir. La première, sous-estimée en général, est la culture politique ukrainienne. Depuis l’indépendance de 1991, le pluralisme est là, avec un spectre politique assez large, et plusieurs courants politiques du centre gauche au centre droit. Comme le remarque le politologue russe Dmitri Furman, ce système reflète les racines historiques de l’État : « La Russie, par le passé, […] était un gigantesque État centralisé […]. L’histoire ukrainienne représente un modèle différent – un semi-État cosaque anarcho-démocratique […]. La société russe est culturellement homogène, mais en Ukraine il y a deux langues, quatre Églises et des différences culturelles énormes entre les régions. La Russie est plus centralisée que l’Ukraine avec une verticale du pouvoir plus efficace et une démocratie plus dirigée »
[1].
La culture démocratique a pu couver sous un système politique peu libéral et oligarchique. Les législatives de mars 2002 en témoignent : les « ressources administratives » de l’État n’y eurent qu’un impact modeste sur le vote des électeurs. À l’occasion de ces élections, les communistes ont été réduits au statut de force régionale ; quant au parti de Viktor Iouchtchenko,
Nasha Ukraina, il a dépassé les anciennes limites du
Rukh
[2] pour devenir une force nationale
[3]. Contrairement à ce qu’on observait alors en Russie, les enquêtes d’opinion révélaient que les Ukrainiens souhaitaient un État « intègre », bien plus qu’un État d’« ordre » à l’intérieur et imposant le « respect » à l’extérieur.
La deuxième raison d’espérer est que valeurs démocratiques et aspirations euroatlantiques sont profondément ancrées dans les structures étatiques. Même dans l’administration présidentielle et dans le gouvernement de Viktor Ianoukovitch, nombre d’officiels et d’experts sont plus ou moins discrètement acquis à un modèle politique différent de celui qu’ils servent. Le développement de réflexes civiques – lisible dans les élections de 2002 – a accentué le fossé entre l’État et la société ; il a aussi créé des frictions dans l’État, et préparé une dynamique de changement. Cette donnée, visible aussi dans les forces de sécurité ukrainiennes, a joué un rôle déterminant dans la mise au jour des plans, élaborés à haut niveau, qui visaient à éliminer par la violence les partisans de V. Iouchtchenko. Le dénouement pacifique de la révolution orange est donc à mettre au crédit autant de l’État que de la société ukrainienne. D’où l’espoir que des changements significatifs puissent intervenir sans purge ni bouleversement majeur.
Troisième raison d’espérer, la tolérance ethnique et linguistique qui prévaut dans le pays, particulièrement par rapport à un facteur que d’aucuns perçoivent comme déstabilisant : le nombre élevé de Russes en Ukraine. L’Ukraine offre la démonstration la plus éclatante d’une règle qui prévaut, grosso modo, dans toute l’ex-Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS) : la conscience politique des Russes vivant à l’étranger diffère de la conscience politique des Russes de Russie
[4]. (L’inverse est aussi vrai : la majorité des Ukrainiens vivant en Russie ont voté pour V. Ianoukovitch). Hors la République autonome de Crimée (transférée à l’Ukraine sur injonction de Nikita Khrouchtchev en 1954), les Russes sont assez bien intégrés dans les 24 régions que compte l’Ukraine. Et il est difficile de savoir qui est russe à 100 % dans un pays où les mariages intercommunautaires sont chose courante. Les opinions politiques des Russes d’Ukraine et celles des Ukrainiens « pure souche » ne diffèrent apparemment pas beaucoup, si l’on considère des individus de la même génération, de la même région et à statut économique similaire
[5].
Une quatrième raison d’espérer est le désir général (mais tout de même pas sans condition) de préserver l’intégrité territoriale de l’État défini en 1991. La réunion d’assemblées séparatistes dans trois régions de l’Est fin novembre (avec la participation du maire de Moscou) traduisait moins une réelle menace séparatiste qu’un prétexte pour supprimer les supporters de V. Iouchtchenko. Mais cette dernière échouait à obtenir un véritable soutien de masse. Si la menace de sécession pouvait servir les intérêts des élites locales, il n’en aurait pas été de même d’une sécession effective. Le « clan » de Donetsk, dominé par l’allié de V. Ianoukovitch, Rinat Akhmetov (par ailleurs citoyen le plus riche d’Ukraine), est engagé dans une compétition aiguë avec les intérêts commerciaux russes ; et R. Akhmetov a bien compris qu’une entité sécessionniste serait totalement dépendante de la Russie. Les autorités de Kharkiv, qui se sont senties menacées par le clan de Donetsk, sont rapidement revenues sur leur propre déclaration d’autonomie. Les dirigeants de Dniepropetrovsk, également inquiets, ont refusé de soutenir le projet de sécession, tout comme les régions du sud, pourtant favorables à Ianoukovitch. La Crimée (région où l’on observe le plus fort sentiment sécessionniste) a seulement évoqué la question de l’autonomie (compatible avec le statut constitutionnel actuel de la région).
Ces quatre facteurs sont importants, et pour l’heure sous-estimés, tant en Ukraine qu’à l’Ouest. D’autres raisons incitent pourtant à la prudence. Et au premier chef l’ampleur des attentes de la population. V. Iouchtchenko a été élu pour changer la nature et pas simplement l’image d’un système qui régit l’Ukraine depuis 14 ans. Il ne s’agit pas de changer un système économique hérité de la période communiste, mais un système que l’on pourrait définir comme une forme de capitalisme darwinienne et opaque qui s’est installée depuis 1991 jusque dans la microsociologie du pays. Dans cette logique, pouvoirs politique et bureaucratique sont renforcés par le pouvoir financier : ceux qui gouvernent le pays le possèdent.
La révolution orange fut non-violente : les pouvoirs politique, bureaucratique et économique sont donc largement intacts. L’exemple de 1991 nous rappelle leur souplesse d’adaptation. Ils pourront peut-être survivre une nouvelle fois au changement, mais en emportant avec eux leurs savoir-faire, leurs contacts, une grande partie de leur puissance. L’attention portée aux élections – qui ne constituent, malgré leur importance, que l’expression formelle de la démocratie – a marginalisé la question des élites, des institutions et de la culture démocratique. Les attentes raisonnables – pour ne pas parler des exigences révolutionnaires – seront déçues si l’État et l’administration continuent de se comporter de manière arrogante, autocratique, arbitraire. En ce cas, les problèmes fondamentaux de l’Ukraine – le fossé entre l’État et la société, l’impuissance des citoyens – persisteraient : les élections n’auraient pas produit la démocratie et la majorité des Ukrainiens continueraient à penser que leur pays ne leur appartient pas.
Un deuxième argument milite pour la prudence : les liens entre économie, État et crime organisé. Mettre un terme à la délinquance d’État est l’exigence la plus claire des partisans de V. Iouchtchenko (et peut-être aussi de la majorité de ceux qui ont voté contre lui). L’Ukraine doit devenir un pays « normal », où la corruption ne soit plus affaire de survie mais de choix. Cela n’est possible que si les salaires des fonctionnaires sont revus à la hausse, si le modèle fiscal est réformé, si le système judiciaire offre une protection réelle aux entreprises légales, et si des mécanismes de contrôle de la transparence de l’économie et du bon fonctionnement des administrations sont mis en place. Cela n’est pas possible du jour au lendemain, mais il est possible de prendre certaines mesures marquant une rupture avec l’ordre révolu. Le défi est d’y parvenir sans climat de peur et de chasse aux sorcières. Il s’agit de distinguer la triche (pandémique) du crime organisé ; d’appliquer une norme unique (ne pas accuser un ennemi de crimes dont ses propres supporters seraient absous) ; d’exclure du service de l’État ceux qui ont abusé de leur pouvoir, et de juger ceux dont l’activité s’est basée sur l’extorsion et le banditisme. Il s’agit par-dessus tout de gouverner par la règle et non par la purge : un objectif exigeant partout, mais peut-être inatteignable dans l’Ukraine d’aujourd’hui.
Une troisième raison plaidant en faveur de la circonspection est la division régionale du pays. L’absence de danger séparatiste ne signifie pas l’absence de résistance à l’autorité constitutionnelle. Là encore, un juste équilibre doit être trouvé. D’un côté, V. Iouchtchenko devra agir vite contre ceux qui sont déterminés à défier l’autorité constitutionnelle, à commencer par les gouverneurs régionaux (que le président a toujours le pouvoir de nommer), les branches régionales des ministères de l’Intérieur et de la Justice. Si le danger n’est pas tué dans l’Å“uf, il finira par éclore. Toute tergiversation sera perçue comme une faiblesse, et confortera le dangereux fantasme russe d’une Ukraine orientale déconnectée du reste du pays. Une fois les dérives anticonstitutionnelles stoppées, les divisions réelles du pays devront pourtant être prises en compte, les intérêts régionaux respectés et une répartition équilibrée des pouvoirs se mettre en place. V. Iouchtchenko devra être un dirigeant exceptionnel s’il veut réussir à atteindre ces objectifs ambitieux.
Enfin, on ne peut passer sous silence un contexte international plus prometteur et périlleux qu’autrefois. Depuis l’indépendance, la politique extérieure de l’Ukraine a été définie par les forces du pays et dans le cadre des équilibres politiques internes. Mais l’inverse est vrai : les équilibres intérieurs ont été très sensibles à la manière dont les puissances extérieures voyaient l’Ukraine, et la redoutaient. Et il en sera de même après 2004.
La dimension internationale : la Russie
Si la définition du pragmatisme de Vladimir Poutine était la même que celle de V. Iouchtchenko, il aurait félicité ce dernier pour sa victoire. Sa définition du pragmatisme – comme celle de n’importe qui – est influencée par son expérience et ses préjugés. Son « expérience » lui suggère que « l’Ukraine ne pourra jamais se débrouiller seule » (c’est-à-dire sans la Russie) ; d’où le préjugé selon lequel si la société civile russe est faible, la société civile ukrainienne l’est plus encore.
Le pragmatisme de V. Poutine est aussi déformé par une logique géopolitique étroite. Cette logique, qui a émergé assez brutalement à la fin du règne d’Eltsine, est déterminée par la nécessité d’équilibrer de manière réaliste les ambitions et les moyens de la Russie. Ce changement a bien entendu ravi l’Occident : dans une telle logique, l’existence de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), de l’Union européenne (UE), ou des États-Unis, incite les Russes à constater les limites de leur propre puissance. Mais pour l’Ukraine et le reste de la Communauté des États indépendants (CEI), le changement correspond à la revalorisation méthodique de la puissance russe – et en particulier de son poids économique –, pour atteindre certains objectifs géopolitiques, dans ou hors de la CEI. La force du projet russe est de s’appuyer aussi bien sur des éléments concrets de puissance économique, que sur des moyens plus subtils : les similitudes des cultures politiques, les ressemblances des méthodes de travail des bureaucraties et des secteurs de sécurité, ainsi – plus important – qu’une culture commerciale encore très éloignée des normes de transparence et de concurrence de l’UE
[6]. Pour des élites russes habituées depuis longtemps à assimiler la sécurité à la constitution de sphères d’influence, ces politiques semblent complémentaires et équilibrées. Mais les Ukrainiens, pour ne citer qu’eux, ont eu la désagréable sensation d’être victimes d’un double standard : avec l’« étranger lointain », les relations étaient fondées sur la sécurité mutuelle, avec l’« étranger proche », comme aux temps soviétiques, les relations devaient d’abord garantir la sécurité de la Russie, par le biais d’alliances passées avec des élites non démocratiques aux dépens des peuples
[7].
Si le président Poutine intégrait un paradigme géopolitique nouveau, la victoire de V. Iouchtchenko serait une bonne nouvelle pour la Russie. Quand ce dernier était Premier ministre, le commerce russo-ukrainien a connu une expansion significative, et les vols sur les pipelines russes ont cessé. Il considérait les accords conclus comme de vrais règlements, non comme une base de départ pour des conflits futurs – une exception dans l’ancien espace soviétique… C’est de bon augure. Mais le succès de V. Iouchtchenko remettrait en cause un système qui a permis à Moscou de dominer la CEI, et offre à Poutine une toile de fond commode pour la construction de sa « verticale du pouvoir ». Sans l’Ukraine, l’Espace économique unifié survivrait-il, et d’ailleurs pourquoi devrait-il survivre ? Une plus grande ouverture commerciale de ce couloir de transit énergétique que constitue l’Ukraine ne serait-elle pas problématique pour les géants russes de l’énergie ? Que devient la perspective de l’espace de sécurité unique si l’Ukraine rejoint l’OTAN ? Poutine pourrait ne pas considérer l’OTAN comme une menace militaire contre la Russie. Mais les forces armées russes ? Si l’Ukraine rejoint l’OTAN, leur poids politique pourrait s’alourdir, ainsi que leurs exigences en matière de budget…
Deux questions apparaissent encore plus cruciales. Quelles seront les résonances des changements ukrainiens en Moldavie, en Biélorussie, en Arménie et au Kirghistan ? Aucune ? L’émergence d’une démocratie digne de ce nom en Ukraine pourrait-elle être un modèle pour le reste de la CEI ? Quel est l’avenir d’une région pour laquelle la Russie n’est plus un modèle mais simplement une puissance ? Et puis, que va devenir la Russie ? La « verticale du pouvoir » peut-elle perdurer si elle est l’exception et non la règle ? Si la Russie « ne peut vivre selon la norme des valeurs occidentales », alors pourquoi le « petit frère » a-t-il opté pour ces valeurs ? Si V. Iouchtchenko remporte quelque succès, il serait étonnant que ces interrogations ne s’imposent pas sur le devant de la scène russe. Il est donc probable que la Russie mettra des bâtons dans les roues de l’Ukraine, à court et peut-être à plus long termes, aussi longtemps que le schéma de base définissant les intérêts géopolitiques et les valeurs russes n’aura pas évolué. Tant que V. Iouchtchenko ne traduira pas sa victoire électorale en succès politique, ce changement a bien peu de chances d’intervenir.
V. Iouchtchenko avait annoncé qu’il ferait sa première visite à l’étranger à Moscou. Les questions frontales, précises, n’ont pas manqué. L’Ukraine honorera-t-elle ses engagements à l’égard de l’Espace économique unifié ? Respectera-t-elle les accords principaux et subsidiaires (certains n’ont pas été publiés) concernant la flotte de la mer Noire ? Honorera-t-elle les accords de coopération (également non-publiés) entre forces armées, services de renseignements et autres organes du pouvoir ? Respectera-t-elle les accords (beaucoup d’entre eux non publiés) concernant les deux complexes militaro-industriels, le transit gazier, l’ensemble du secteur énergétique ? Honorera-t-elle les accords de privatisation impliquant des intérêts russes ? V. Iouchtchenko peut s’attendre, comme n’importe quel prévenu américain, à ce que chacune de ses réponses « puisse être utilisée contre lui ».
Il a, lui aussi, des questions. La Russie facilitera-t-elle la participation de l’Ukraine à l’espace économique unifié en révisant les mécanismes incompatibles avec les normes de l’Union européenne, avec la souveraineté de l’Ukraine et avec le principe du consensus ? La Russie facilitera-t-elle le fonctionnement de long terme de la flotte de la mer Noire, en transformant les accords actuels en un réel pacte sur le statut des forces, avec un plus haut degré de transparence ? Respectera-t-elle le droit d’un parlement démocratique à discuter le contenu d’accords concernant la sécurité nationale, la coopération économique et la propriété des biens du pays ?
Jusqu’à ce que le paradigme sécuritaire de la Russie change, il y a peu de chances d’obtenir une réponse positive à ces questions. Les Russes réaliseront-ils que ce paradigme atteint d’abord les intérêts de leur pays ? Si oui, quand ? Dans la plus grande partie de l’ex-URSS, l’approche de V. Poutine lui a rapporté de l’influence mais pas de sécurité, des rapports de voisinage sans cordialité. Pour l’Ukraine, cet état de fait n’est pas naturel. La majorité des Ukrainiens ne sont pas anti-russes. Mais l’État russe et sa politique les préoccupent, et de plus en plus. Contrairement à la Russie, l’Ukraine n’a pas une vision à somme nulle de ses relations extérieures, basée sur le principe du kto-kogo (« qui l’emporte sur qui ») – elle n’en a d’ailleurs pas les moyens. La relation russo-ukrainienne demeurera une relation spéciale, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur ne pourra être atteint tant que la Russie n’acceptera pas le samostoyatel ’nost’ ukrainien (« l’autonomie »), son droit de s’écarter du modèle de développement défini par Moscou.
La dimension internationale : l’Ouest
Le statut de l’Ukraine dans l’espace euroatlantique est de toute évidence appelé à évoluer, mais les dirigeants occidentaux ont à peine commencé à s’interroger : jusqu’où ? À quelles conditions ? Suivant quel calendrier ? Des réponses courageuses sont certes nécessaires, mais l’Ukraine n’impressionnera pas l’Occident en multipliant les exigences. Le meilleur argument serait la preuve que le nouveau gouvernement a la capacité de régler ses principaux problèmes. V. Iouchtchenko gagnera plus de poids par son professionnalisme et sa réussite que par son charisme et ses déclarations.
Son gouvernement doit aussi réaliser que l’Ukraine a moins besoin de promesses d’adhésion à l’OTAN ou à l’UE, que de soutiens concrets et ciblés : pour renforcer les institutions ; pour encourager le changement de la règle du jeu intérieure ; pour éviter que le grand voisin n’exploite ses vulnérabilités. Pour réussir, l’Ukraine doit avoir avec les institutions occidentales des rapports de partenaire, et non de demandeur.
Quant à l’OTAN, à l’UE, aux autres organisations occidentales, elles doivent comprendre que la plupart des citoyens ukrainiens n’ont pour l’instant pas vu le bénéfice de leur aide. Au lieu de dénombrer les coopérations et d’évaluer si l’Ukraine remplit tel engagement, ces institutions devraient en revenir aux principes, et redéfinir leurs modes d’action. Le gouvernement Iouchtchenko devrait être intégré à ce processus et des mécanismes nouveaux devraient lui donner un poids accru dans les discussions. Le groupe de travail conjoint OTAN-Ukraine sur la réforme de la Défense (JWGDR) constitue un bon modèle de ce qui devrait être mis sur pied à plus grande échelle, pour l’OTAN et l’UE. Mais même cet organe n’a pas été, en pratique, assez « commun ».
Le nouveau pouvoir devrait aussi tenter d’améliorer la compréhension occidentale des réalités de l’« étranger proche ». Ces dernières années, les représentants de l’Ukraine ont échoué dans cette tâche, partie pour des raisons de timidité, surtout du fait de la dépendance du président à l’égard des Russes. Ils s’attendaient pourtant à ce que les Occidentaux répondent aux pressions et aux ingérences russes – et ce ne fut pas le cas. Les prêches à la Russie ne sont plus d’actualité, non plus que le langage de la guerre froide. On a plus besoin d’un échange d’informations, d’une consultation calme, concrète, sur les vulnérabilités, les points de pression et les moyens d’y résister. États-Unis et pays occidentaux doivent aussi informer plus largement les Ukrainiens sur leurs relations bilatérales avec la Russie ; expliquer pourquoi une relation solide avec la Russie est de l’intérêt de tous ; et, plus difficile, que cette relation n’est pas négative pour l’Ukraine. Tous ne sont sans doute pas en position de faire cette démonstration…
Quels que soient les mécanismes d’une telle consultation, elle restera artificielle si l’Ukraine et l’Ouest n’arrivent pas à instaurer la confiance et l’ouverture qui caractérisent les relations entre partenaires proches. V. Iouchtchenko président, les barrières politiques empêchant une telle ouverture sont en passe d’être levées. Mais les barrières bureaucratiques et administratives demeureront, jusqu’à ce que les deux parties se décident à les considérer comme des problèmes. Le gouvernement Iouchtchenko hérite de la culture administrative et bureaucratique de l’ex-URSS. En dépit de changements importants, celle-ci reste en grande partie autoritaire, compartimentée et opaque. Dans les démocraties les plus avancées, elle est bien différente. Le système hiérar chique fonctionne certes, mais avec deux antidotes. Le premier est la relativisation de l’autorité face à l’initiative, plus connue sous l’appellation de « culture du bottom-up », que l’OTAN et nombre de ministères de la Défense nationaux ont beaucoup développée. Le second est l’accent mis sur l’intégration horizontale, c’est-à-dire l’ouverture de communications latérales, dans les institutions et entre elles, ouverture qui, pour simplifier, s’oppose à la « verticale du pouvoir » exaltée en Russie, et trop souvent en Ukraine. Par rapport à la norme soviétique, les institutions occidentales attachent une importance considérable au partage de l’information et ceux qui travaillent dans ces institutions n’ont guère de problème à favoriser ce partage. Jusqu’à présent, la plupart des administrations ukrainiennes considèrent davantage l’information comme une valeur stratégique et une forme de pouvoir que comme un bien public. Du fait de la prééminence des dysfonctionnements politiques, ces facteurs institutionnels n’ont pas reçu l’attention qu’ils méritaient. Cela changera-t-il ?
L’Occident remettra-t-il suffisamment en cause sa propre démarche ? La nature du régime de Leonid Koutchma n’explique pas à elle seule pourquoi le dialogue UE-Ukraine fut un dialogue de sourds. Pour les partisans de V. Iouchtchenko, le « retour à l’Europe » est dicté par l’héritage. Mais force est de reconnaître que l’Europe dans laquelle l’Ukraine cherche à retourner n’existe plus. Selon nombre de ses fondateurs et de ses membres, l’Union européenne a toujours été un projet postmoderne, destiné à dépasser la nation et l’État-nation. Pour eux, l’Europe n’est pas définie comme un héritage mais comme un ensemble de normes. En pratique, l’UE a créé une communauté multiculturelle liée par des valeurs, des principes communs et – de manière souvent trop systématique – par des procédures et des institutions. Il y a aujourd’hui un manque de flexibilité institutionnalisé dans la façon dont s’articulent ces valeurs et ces procédures. La culture de travail des institutions européennes est ainsi très largement post-historique et apolitique. Par contraste, les préoccupations de l’Ukraine sont évidemment plus modernes que postmodernes, tout comme celles de plusieurs nouveaux membres de l’UE. L’élargissement est donc un test pour les visions de l’avenir de l’UE. Mais il renforce aussi l’opposition à une « dilution » continue de l’Union : sans respect des procédures, des disciplines, et un certain degré de rigidité, le processus d’accession sera un processus de désintégration.
Sachant cela, l’ancien (et nouveau) ministre des Affaires étrangères Borys Tarasyuk, et d’autres responsables susceptibles d’occuper des positions élevées dans le gouvernement, s’étaient faits à l’idée que l’adhésion de l’Ukraine à l’UE est sans doute transitoirement un projet irréaliste. Mais cela ne signifie pas qu’ils se sont rangés à l’idée d’un statu quo qui consignerait l’Ukraine dans le groupe des « nouveaux voisins » aux côtés de la Moldavie et de la Biélorussie, sans parler du Maroc ou d’Israël. Une majorité de membres de l’UE arriveront-ils à faire accepter l’idée qu’un tel statu quo n’est plus dans l’intérêt de personne ? Pourront-ils trouver une alternative convaincante, qui n’accrédite ni n’écarte une future adhésion ? À cette fin, l’UE devrait reconnaître deux vérités. D’abord, l’idée que « nul n’attend l’Ukraine à l’ouest », qui a lourdement étouffé le courant réformiste par le passé, continuera, si elle demeure, à démoraliser le pays en dépit de ses efforts de changement. Enfin, le refus à priori de concevoir que l’Ukraine puisse « passer devant » la Russie, sans tenir compte des évolutions réelles, constituerait un facteur aggravé de démoralisation.
L’UE pourrait donc envisager trois nouveaux points de départ. Elle devrait d’abord simplifier, hiérarchiser, planifier ses attentes. L’Ukraine comme l’UE ont besoin de distinguer l’urgent de l’important et du souhaitable. Par rapport à l’accord de partenariat et de coopération (toujours en vigueur), le plan d’action UE-Ukraine est un progrès – mais pas crucial. Ensuite, les objectifs identifiés doivent bénéficier de lignes de soutien institutionnel, semblables à celles des accords d’association. On peut imaginer les mécanismes accompagnant un statut sans pour autant accorder ce statut. Enfin, l’acquis communautaire ne doit pas être pris comme un tout : l’Ukraine doit pouvoir faire progresser ses relations avec l’UE en fonction des avancées dans certains domaines (par exemple sur la question des frontières), même s’il y a du retard dans d’autres (justice et affaires intérieures, par exemple).
En principe, l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN devrait être plus simple. L’OTAN a une politique de « porte ouverte », et des critères d’accession moins complexes ; la coopération OTAN-Ukraine a déjà des résultats visibles pour les forces armées ukrainiennes. Pourtant, la réforme de défense, claire dans sa conception, manque cruellement de financements. La réforme du secteur de sécurité reste inégale, et la mise aux normes euroatlantiques est encore contestée dans certaines institutions. Ces dernières années, des progrès tangibles ont été faits concernant les gardes frontières (Service des frontières d’État) et le SBU (Service de sécurité d’Ukraine). Mais la culture de défense et de sécurité du pays souffre toujours d’une certaine schizophrénie.
Le climat politique est aussi difficile. Le régime de L. Koutchma a rendu impensable la question de l’adhésion de l’Ukraine pour une majorité silencieuse des membres de l’OTAN. Quand les membres de l’OTAN commenceront à y penser, que découvriront-ils ? Une minorité, qui pense que l’Ukraine ne peut devenir membre de l’OTAN sans le consentement de la Russie. Cette position est théoriquement faible, et conduit à l’impasse : la Russie ne donnera pas son consentement tant que l’OTAN ne s’adaptera pas à ses intérêts, à l’instar de l’Organisation de sécurité et de coopération en Europe (OSCE). Néanmoins, il ne sera pas facile de convaincre cette minorité de changer d’opinion. On trouvera ensuite une minorité encore plus réduite, qui pense que l’Ukraine doit entrer dans l’Alliance rapidement, en faisant fi non seulement des objections russes mais aussi de l’absence de consensus sur cette adhésion dans la société ukrainienne. Cette minorité est vouée à demeurer une minorité. Entre ces deux groupes, on trouvera probablement une majorité de pragmatiques visionnaires pensant que, lentement mais sûrement, l’Ukraine réussira à satisfaire aux critères d’adhésion, que la Russie finira par accepter l’adhésion bien que s’opposant à son principe, et que les opposants à l’adhésion, en Ukraine et dans l’Alliance, finiront par changer d’idée.
***
La période la plus dangereuse est celle qui suit immédiatement les révolutions. Et il n’est pas exagéré de décrire l’arrivée de Viktor Iouchtchenko au pouvoir comme une révolution. Les événements des derniers mois ont fait passer l’Ukraine du statut de sujet au statut d’acteur des relations internationales. Ils ont aussi transformé les possibles, en Europe et en Eurasie. Mais la question de savoir si V. Iouchtchenko changera sa victoire électorale en succès politique reste ouverte. En interne, le pallier sera franchi quand une large majorité d’Ukrainiens aura compris qu’il n’est plus nécessaire de vivre selon les codes du passé. À l’extérieur, le cap sera passé quand les termes « étranger proche » et « nouveau voisinage » ne seront plus nécessaires pour décrire les relations de l’Ukraine avec ses voisins. Pour réaliser ses objectifs, V. Iouchtchenko devra défier des forces formidables, efficaces, et qui ne lui veulent nul bien. Reste à savoir lesquelles de ces forces s’adapteront, accepteront la nouvelle donne, lesquelles tenteront de s’y opposer subtilement, et lesquelles chercheront l’affrontement direct. Cela dépendra pour beaucoup de la manière dont V. Iouchtchenko réagira face aux différents protagonistes, à l’intérieur et au-dehors. Et aussi de la sagesse des puissances extérieures, et de leurs relations.
[1]
D. Furman, « Kuchma est tombé sur le mauvais peuple » [
Kuchme dostalsya ne tot narod],
Moskovski Novosti, n° 15, octobre 2002.
[2]
Le
Rukh est le plus grand parti politique de l’Ukraine (NDLR).
[3]
J. Sherr,
Ukraine’s Parliamentary Elections : The Limits of Manipulation, Camberley, Conflict Studies Research Centre, « Occasional Brief », avril 2002.
[4]
Ceci est aussi vrai pour les États baltes. Selon une enquête d’opinion du 21-28 janvier 2000, 41 % des citoyens estoniens d’origine ethnique non estonienne (et 28 % des non-citoyens) craignent la Russie, la considérant comme une menace pour l’indépendance de l’Estonie. Dans la catégorie des moins de 20 ans, les chiffres sont encore plus élevés (voir le journal estonien
Eesti Paehvalet et
BBC Summary of World Broadcasts : Former Soviet Union, 20 mars 2000).
[5]
D’après un sondage réalisé en mars 1994, 45,4 % des habitants de Donetsk définissaient leur nationalité comme « soviétique ». La proportion de Russes d’Ukraine et d’Ukrainiens « pure souche » adoptant cette définition était à peu près égale. Une enquête d’opinion menée auprès des habitants de Kiev en janvier 1995 révéla que 62 % des Ukrainiens « pure souche » et 58 % des Russes d’Ukraine étaient très favorables à l’indépendance ; d’autre part, 16 % des Ukrainiens « pure souche » et seulement 10 % des Russes d’Ukraine y étaient opposés.
[6]
Pour reprendre les termes d’un des meilleurs analystes de la Russie, D. Trenin, « En se reposant sur des liens économiques très forts, Moscou sera sans aucun doute capable de s’assurer de la loyauté politique des pays de la CEI… Le principal instrument pour réaliser le « projet CEI » sera la conclusion d’ententes avec les pays de la CEI. Cela exigera un travail long et difficile pour créer et promouvoir dans les pays voisins des groupes d’influence favorables à Moscou dans le but d’affaiblir et de neutraliser les cercles pro-occidentaux »,
The CIS Project – The New Priority of Russian Foreign Policy ? [
Proyekt SNG – noviy prioritet rossiyskoy vneshney politiki ?], février 2004 (manuscrit).
[7]
Dans des travaux analytiquement proches de ceux de D. Trenin mais très différents par l’esprit, certains commentateurs ukrainiens ont souligné le lien entre la dépendance de l’Ukraine à l’égard de la Russie, son isolement par rapport à l’Europe et la « prédominance de tendances autoritaires dans le système politique de l’Ukraine ».
Cf. O. Sushko,
Monitoring : Occasional Report n°3, Centre for Peace, Conversion and Foreign Policy of Ukraine, février 2001.