Politique étrangère
I.F.R.I.

I.S.B.N.2200920555
240 pages

p. 355 à 372
doi: 10.3917/pe.052.0355

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Repères

Été 2005/2

2005 Politique étrangère Repères

Les forces nucléaires russes : évolution et perspectives

Yuri Fedorov Yuri Fedorov est professeur de science politique et directeur du Centre d’études sur la paix et la guerre à l’Institut d’État des relations internationales de Moscou (Université MGIMO). Il est également consultant au Carnegie Center de Moscou.Texte traduit de l’anglais par  Dominique David
La doctrine militaire russe attribue aux forces nucléaires un rôle de dissuasion qui inclut la possibilité de frappes nucléaires limitées. Les prévisions des années 1990 n’ont pas été respectées. Les plans revus en 2000 ont dû être modifiés à la signature, en 2002, du traité SORT : la structure des forces stratégiques doit être radicalement repensée. L’incertitude demeure cependant sur la capacité du pays à développer les programmes annoncés.Mots-clés : Russie, doctrine militaire, forces nucléaires, Traité SORT. Russian military doctrine assigns nuclear weapons a deterrent role which includes the possibility of limited nuclear strikes, an observation which is reinforced by recent exercises led by Russian forces. Insights from the 90’s concerning the restructuring of strategic forces have not been respected. Plans reviewed in 2000 have been newly modified in 2002 after the signature of the SORT Treaty. The composition of forces must from now on be radically reconsidered. The incertitude remains however on the capacity of Russia to develop programs, particularly concerning service maintenance of old ICBMs, the production of new missiles or new submarines.
Moscou, capitale d’une Haute-Volta dotée d’armes nucléaires : l’idée correspond mieux aux années 1990 qu’aux années 1980. La Russie eltsinienne ne garde que deux attributs de l’ancienne superpuissance : un siège au Conseil de sécurité, et des arsenaux nucléaires substantiels, bien que déclinants.
La rapidité de la croissance économique depuis 1999, et la mutation de l’embryonnaire et chaotique démocratie eltsinienne en un régime néoautoritaire appuyé sur les forces de sécurité et la bureaucratie soviétique survivante, posent la question du rôle à venir de la Russie, en particulier dans l’espace eurasiatique. Avec deux corollaires : la Russie pourra-t-elle maintenir le deuxième arsenal nucléaire du monde, et pour quoi faire ?
 
La doctrine nucléaire russe
 
 
Les énoncés
En dépit de relations parfois difficiles avec les États-Unis ou d’autres membres de l’Otan, la stratégie du Kremlin vise à la coopération avec les pays occidentaux en matière de sécurité, surtout dans le domaine de la lutte antiterroriste. La doctrine militaire russe a été formulée début 2000 dans deux documents : le Concept de sécurité nationale, et la Doctrine militaire, approuvés par le président Poutine. Orientations confirmées dans un autre texte : les Tâches fondamentales pour le développement des forces armées de la Fédération de Russie, rendu public par le ministre de la Défense Sergueï Ivanov le 2 octobre 2003. Les armes nucléaires sont aujourd’hui vues comme le moyen de dissuader toute agression, classique de grande ampleur ou nucléaire, contre la Russie ou l’un de ses alliés. Les arsenaux russes doivent ainsi pouvoir infliger un dommage prédéterminé à tout agresseur et en toutes circonstances [1].
Les documents publiés en 2000 ont beaucoup de points communs ; ils diffèrent pourtant sur un point très important : l’identification du seuil nucléaire, autrement dit des conditions dans lesquelles la Russie userait de ses armes nucléaires.
Concept de sécurité nationale, 2000 : la Russie pourrait user « de tous les moyens disponibles, y compris nucléaires, s’ils s’avéraient nécessaires pour repousser une attaque armée, tous les autres moyens de gestion de crise ayant été épuisés, ou s’étant révélés inopérants ».
Doctrine militaire, 2000 : « La Fédération de Russie se réserve le droit d’utiliser des armes nucléaires pour répondre à l’utilisation contre la Russie ou ses alliés d’armes nucléaires ou d’autres armes de destruction massive (ADM), ainsi que pour répondre à une attaque classique de grande ampleur, dans des situations critiques pour la sécurité nationale russe [2] ». Elle semble restreindre les conditions d’usage du nucléaire, bien que les « situations critiques pour la sécurité nationale » ne soient pas définies plus avant. La question reste également ouverte de savoir si la Russie utiliserait ses armes nucléaires si l’un de ses alliés (l’Arménie ou la Biélorussie, par exemple) se trouvait confronté à une attaque nucléaire ou à une agression classique massive. Les ADM incluant le chimique et le biologique, la formule citée reviendrait à dire que Moscou pourrait utiliser son nucléaire en réponse à un usage limité d’armes chimiques, par exemple dans un conflit concernant un de ses alliés. Les divergences d’énoncés entre deux documents approuvés au même moment semblent étranges.
Ces textes confirment néanmoins l’idée que les Russes utiliseraient leurs armes nucléaires contre une lourde agression classique – une formule qui reproduit peu ou prou le concept dissuasif de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) durant la guerre froide. L’incertitude sur les situations exactes qui conduiraient à l’usage du nucléaire peut traduire une volonté de garder un espace de manÅ“uvre (y compris dans le choix des armes) si la situation militaire venait à se dégrader. Il reste que, au moins indirectement, ces documents officiels préservent l’hypothèse d’une guerre nucléaire limitée.
Les Tâches fondamentales assignent deux types de mission aux armes nucléaires : la dissuasion d’une attaque contre la Russie, et la « désescalade » dans un conflit ouvert, après échec de la dissuasion. À la différence de la dissuasion de la guerre froide, reliée à l’hypothèse d’attaques nucléaires massives, la doctrine actuelle semble considérer que les menaces majeures contre la sécurité du pays pourront venir d’attaques limitées (comme au Kosovo, par exemple), ou de pressions s’appuyant sur la force militaire. Dans les deux hypothèses, la Russie doit pouvoir user de son nucléaire. La désescalade et, implicitement, la dissuasion contre des conflits limités, sont donc censées être assurées par la capacité russe à infliger à l’attaquant des dommages précisément calculés, de manière à le convaincre qu’user de la force contre la Russie ne peut correspondre à aucune démarche rationnelle. Les Tâches fondamentales définissent ces dommages comme « subjectivement inacceptables par l’ennemi, car excédant le niveau des gains devant découler, pour l’agresseur, de l’usage de la force militaire ».
La pensée militaire russe reconnaît donc la possibilité de frappes nucléaires limitées, y compris dans un scénario d’usage en premier. Ces frappes limitées n’entraîneraient pas forcément un emploi du nucléaire à large échelle ; et elles pourraient être administrées à l’aide d’armes stratégiques.
Les exercices
On rejoint ces conclusions en observant les exercices et manÅ“uvres de grande ampleur menés en Russie depuis 1999. Juste après l’intervention de l’OTAN contre la Yougoslavie, le scénario de l’exercice Ouest 99 supposait que l’OTAN lançait une attaque massive, aérienne et à l’aide de missiles non-nucléaires, contre la Biélorussie et Kaliningrad. Les forces russo-biélorusses échouaient à repousser l’agression et à contenir l’escalade. La Russie décidait alors d’une frappe nucléaire de démonstration, administrée par des bombardiers stratégiques sur des objectifs situés très en arrière du dispositif ennemi [3].
Autre exercice intéressant, celui du début de l’automne 2002. Certains experts indépendants pensent que les forces nucléaires russes y ont recouru non à des tirs de démonstration, mais à des frappes nucléaires massives [4]. Dernier exemple, celui de janvier 2004 : les forces russes ont utilisé simultanément les trois éléments de la triade stratégique. Le scénario de ce dernier exercice rappelle fort, comme l’ont noté les médias, celui de 1982 dit de « la guerre nucléaire de sept heures [5] »…
Experts militaires et civils s’accordent pour la plupart sur le fait que les forces classiques russes ne peuvent aujourd’hui et ne pourront, dans un avenir prévisible, assurer de manière crédible la sécurité du pays : d’où un renforcement du rôle des forces nucléaires. Le général Victor Yesin [6], alors à la tête du département militaire du Conseil de sécurité, précisait début 2000 : « Dans une guerre de grande ampleur (et cette prévision vaut quelle que soit sa croissance économique), la Russie ne pourra résister à des coalitions comme l’OTAN avec ses seules armes classiques. Elle ne pourra pas repousser une attaque classique massive d’un tel bloc. Et cela plaide en faveur du recours aux armes nucléaires pour assurer notre sécurité. [7] »
 
Les forces nucléaires russes de 1991 à 2004
 
 
L’héritage soviétique
Le pic des arsenaux soviétiques fut atteint dans la seconde moitié des années 1980 : 40 000 charges nucléaires, dont plus de 10 000 armes stratégiques. Le nombre des armes stratégiques est monté jusqu’aux environs de 12 000 en 1989. En septembre 1990, quand les États-Unis et l’Union soviétique échangent pour la première fois des données sur leurs arsenaux stratégiques, les armes stratégiques soviétiques comptent un peu plus de 10 000 têtes.
Figure 1
Les forces nucléaires soviétiques/russes, 1950-2000
Agrandir l'image Les forces nucléaires soviétiques/russes, 1950-2000
Sources : Conseil de défense des ressources naturelles, Table of Soviet/Russian Nuclear Warheads, disponible sur <www. nrdc. org/ nuclear/ nudb/ datab10. asp>.
Le niveau de cet arsenal stratégique est donc alors comparable à celui des forces américaines. Mais, contrairement aux États-Unis, ou même à la France ou à la Grande-Bretagne, l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) a principalement développé des missiles basés à terre (Intercontinental Ballistic Missiles, ICBM). Concepteurs et industriels avaient pu doter le pays d’ICBM utilisables rapidement, relativement précis, avec un système de commandement à la fois fiable et souple, le tout pour un coût de déploiement, de maintenance et de tir assez bas. Les composantes aérienne ou navale de la triade étaient, elles, nettement moins avancées que les matériels américains correspondants. Certes, des facteurs géographiques et géopolitiques jouaient aux États-Unis en faveur du développement de la composante navale. Il reste que des différences structurelles existaient entre les triades américaines et soviétiques.

Tableau 1
Les triades stratégiques américaine et soviétique Décompte du processus START au 1er septembre 1990
Agrandir l'image Nucléaire	États-Unis	URSS	ICBM	Lance...
Nucléaire États-Unis URSS ICBM Lanceurs 1 000 1 398 Ogives 2 450 6 612 SLBM Lanceurs 672 940 Ogives 5 760 2 804 Bombes Lanceurs 574 162 Ogives 2 353 855 Total Lanceurs 2 246 2 500 Ogives 10 563 10 271 Sources : Département d’État américain, Fact Sheet, START : data base, 1er août 1991, disponible sur <www. state. gov/ www/ global/ armsfactsheet/ wmd/ nuclear/ start1/ strtdata/ html>.

Le principal défaut des forces soviétiques était d’être constituées de trop de types différents d’ICBM, de sous-marins nucléaires, ou de missiles nucléaires lançables à partir de ces sous-marins. En 1990, la Force des missiles stratégiques était équipée de sept types différents d’ICBM ; la marine de sept types de sous-marins, dont six équipés de leur propre type de missile. Les politiques de développement du Politburo prenaient d’abord en compte les facteurs technologiques, et beaucoup moins les considérations financières, ou même militaires. D’où de vastes gaspillages, et en bout de course, de grosses difficultés en matière de maintenance et de maintien en condition opérationnelle des forces nucléaires. À la disparition de l’URSS, une réduction drastique des moyens financiers est venue s’ajouter à ces difficultés chroniques.
Le retrait des systèmes périmés
Entre la chute de l’URSS et 2004, le nombre des armes stratégiques russes a été divisé par deux, celui des ICBM par deux et demi. Les autres éléments de la triade ont connu des baisses moins spectaculaires : une division par 1,6 pour la marine stratégique et par 1,4 pour les bombardiers.
Figure 2
Les forces stratégiques soviétiques/russes, 1990-2004
Agrandir l'image Les forces stratégiques soviétiques/russes, 1990-2...
Note : le SLBM est un Sea-launched ballistic missile, missile ballistique lancé d’un sous-marin d’une portée généralement supérieure à 5 500 km.
Sources : Conseil de défense des ressources naturelles, Table of Soviet/Russian Nuclear Warheads, disponible sur <www. nrdc. org/ nuclear/ nudb/ datab10. asp>.
Dans ces années 1990, la réduction des anciennes forces soviétiques s’explique par quatre éléments principaux :
  • quelques douzaines de SS25 biélorusses, et quelques bombardiers lourds stationnés en Ukraine ont été rapatriés en Russie. Dans le même temps, 280 ICBM SS18, SS19, SS24, équipés de 2 280 têtes nucléaires, jusqu’alors stationnés en Ukraine et au Kazakhstan, étaient retirés du service et éliminés, selon les termes de START I [8] ;
  • 413 ICBM périmés des types SS11, SS13 et SS17, porteurs d’environ 550 têtes, ont été retirés du service, et éliminés ;
  • 37 sous-marins périmés, des classes Yankee I, Delta I, Delta II, ainsi que quelques unités de la classe Delta III, ont été retirés du service et éliminés, avec leurs 620 têtes nucléaires ;
  • environ 60 bombardiers lourds Tu-95 qui n’étaient pas équipés de missiles de croisière (Air-launched cruise missile, ALCM) ont été retirés du service et détruits.
À la fin de la dernière décennie, les forces stratégiques russes s’étaient ainsi débarrassées de leurs vecteurs hors d’usage. Le temps était venu de décider du profil futur. L’élimination des matériels périmés explique largement la baisse du volume des forces stratégiques. Au même moment, les réductions nucléaires englobaient le retrait des armes nucléaires de théâtre déployées dans les pays du centre Europe et dans les ex-Républiques soviétiques, qui reprenaient le chemin de la Russie. L’effondrement de l’économie russe et de ses capacités industrielles est une explication tout aussi décisive. Après 1991, la Russie n’a tout simplement plus les moyens de maintenir 10 000 têtes nucléaires sur des vecteurs stratégiques, non plus que 20 000 armes nucléaires substratégiques.
* Le débat sur le « mirvage »
Les décisions à prendre devaient tenir compte des concepts stratégiques affichés, des intérêts de chapelle des militaires et des industriels, et des accords passés avec les États-Unis. Ainsi le traité START II décidait-il en janvier 1993 l’élimination de tous les ICBM « mirvés » [9]. Une partie du haut commandement, et quelques groupes héritiers du soviétisme arguaient que les SS18 et SS19 « mirvés » constituaient le cÅ“ur du système dissuasif russe ; et qu’ils étaient seuls en mesure de percer de futures défenses antimissiles américaines. Inversement, des experts respectés – y compris parmi les militaires – plaidaient que l’élimination des fusées « mirvées » était la seule solution raisonnable pour permettre à la Russie de se doter de forces stratégiques adaptées à ses nouveaux besoins de sécurité. Le général Dvorkin résume ainsi les arguments dans ce sens [10] :
  • les SS18 étaient produits en Ukraine. L’Ukraine ne peut plus les fabriquer (en raison de son statut non-nucléaire), et sa situation économique ne permet pas à la Russie de le faire ;
  • les ICBM russes « mirvés » pourraient difficilement être utilisés en frappe de représailles, du fait de leur faible capacité de survie. Ces missiles sont par contre efficaces dans un scénario de frappe préemptive, ou de lancement sur alerte (launch on warning) ;
  • les ICBM existants devront de toute façon être retirés du service à l’issue de leur durée de vie technique ; et ils ne pourront pas percer de futures défenses américaines, en raison de leur longue phase de combustion (boost phase), et du trop long temps nécessaire à la séparation de leurs têtes ;
  • pour des raisons économiques, la Russie ne peut se maintenir au niveau fixé par START I pour les forces stratégiques (6 000 têtes) ; les États-Unis le peuvent, eux, très aisément. Les limitations de START II pèsent donc d’abord sur les États-Unis, bien plus que sur les capacités stratégiques russes. L’application de START II renforce donc l’éventuelle efficacité d’une frappe russe.
* Les décisions de 2000
Les perspectives économiques n’étaient guère claires au début des années 1990. On prévoyait alors de constituer une force de missiles mono-têtes compensant, au moins partiellement, le retrait des ICBM « mirvés ». Ce qui s’avéra rapidement impossible. Après de sévères discussions entre militaires, on décida en 2000 de réduire, à échéance de 2010, le nombre des armes stratégiques à 1 500, dont 800 têtes sur ICBM [11]. Moscou proposait en même temps la signature d’un traité START III, limitant à ce chiffre de 1 500 le nombre des têtes russes et américaines [12]. Nombre d’experts estimaient pourtant qu’en raison de l’élimination des ICBM « mirvés », et vu la lenteur de la production du nouveau missile mono-tête Topol M, le cÅ“ur de la dissuasion russe serait désormais constitué de missiles balistiques embarqués.
* Le traité SORT et les décisions de 2002
Ces choix ont dû être révisés dans la seconde moitié de 2002 : en raison du retrait américain du traité ABM, et du traité SORT [13], signé à Moscou le 24 mai. Ce dernier limite le nombre des armes stratégiques de Moscou et de Washington à 1 700-2 000 à l’horizon de 2012. Le nouveau traité n’abroge pas le régime de vérification mis en place par START I : ce dernier est donc censé garantir transparence et prévisibilité dans la mise en Å“uvre de l’accord SORT. Le général Dvorkin commente ainsi les dispositions de ce dernier traité : « En dépit de l’exclusion (imputable à la position russe) de la référence aux têtes opérationnelles déployées dans la dernière version du texte, les États-Unis et la Russie peuvent stocker les têtes non déployées, puis les redéployer sur des vecteurs précédemment réputés non-chargés. Pour Moscou, il s’agit d’une possibilité théorique ; elle doit en réalité éliminer les vecteurs excédentaires par rapport à ses engagements. Au même moment, le fait que le traité de Moscou se contente de fixer un maximum pour les têtes, sans autres restrictions sur les arsenaux stratégiques, est favorable à la Russie. Celle-ci peut ainsi prolonger le déploiement opérationnel de ses ICBM « lourds » (aux termes de START II, ils auraient dû être éliminés en 2007), et « mirver » le missile mono-tête Topol M, ce qui était également prohibé par START II [14] ».
Les nouvelles orientations de 2002 étaient conformes aux chiffres du nouveau traité. Le maintien en situation opérationnelle des ICBM « mirvés » devenait une priorité haute ; et leur durée de vie devait être prolongée au maximum. En décembre 2002, le commandant des missiles stratégiques, le général Nikolaï Solovtzov, décrivait ainsi l’évolution de ses forces [15] :
1. Aucun ICBM ne sera retiré avant épuisement de sa capacité opérationnelle.
2. Le programme national d’armement fixe comme priorité de prolonger l’existence des actuels ICBM jusqu’à 25, 27, voire 30 ans.
3. Les ICBM basés en silos font l’objet d’une attention particulière : ils constituent le meilleur moyen de percer une défense antimissile.
4. Les missiles lourds SS 18 rentreront en activité en 2016-2020.
5. Au-delà de cette date, l’essentiel des ICBM sera constitué de Topol M, en silos et mobiles.
6. La décision de déploiement de Topol M mobiles sera prise en 2006.
7. Du fait du redéploiement financier qu’exige la prolongation des anciens ICBM, les commandes de Topol M seront moins importantes que prévu.
8. Le programme national d’armement prévoit une production annuelle de 6 à 10 Topol M.
9. Le programme de développement des forces prévoit l’entrée en service d’un régiment de Topol M tous les 24 ou 36 mois.
10. Le programme national d’armement recommande d’étudier l’hypothèse de Topol M armés de trois têtes.
11. Une des trois divisions d’ICBM montés sur rail demeurera en service.
Les décisions de 2002 modifient donc le fond des orientations dessinées pour les forces de missiles stratégiques. Entre autres éléments, on présumait avant ces décisions que des raisons techniques rendraient impossible, ou à haut risque, la prolongation de la durée de service des ICBM existants.
 
L’avenir de la triade stratégique
 
 
La force des missiles stratégiques
Les Tâches fondamentales assurent qu’en 2007-2008 les forces de missiles seront constituées de 10 divisions (au lieu de 18) ; des divisions équipées principalement d’ICBM anciens à durée de service prolongée ; ces anciens missiles devant être progressivement remplacés. L’avenir de ces forces dépend donc : 1) du rythme de production et de déploiement du Topol M, et 2) de la possibilité technique de maintenir en service les matériels anciens.

Tableau 2
Les missiles stratégiques russes en 2000 et en 2004
Agrandir l'image 2000	2004	Lanceurs	Ogives	Lanceurs	O...
2000 2004 Lanceurs Ogives Lanceurs Ogives SS-18 180 1 800 126 1 260 SS-19 150 900 144 864 SS-24 (silo) 10 100 0 0 S-24 (rail) 36 360 15 150 SS-25 (Topol) 360 360 312 312 SS-27 (Topol-M) 20 20 36 36 Total 756 3 540 639 2 622 Sources : P.L. Podvig, Strategic Armaments of Russia, Moscou, Izdat, 1998, p. 190-191.

Selon ce diagramme, le rythme de déploiement des Topol demeure assez bas : de quatre à six unités par an entre 1997 et 2004, le même rythme devant durer encore deux ans. Si le rythme est gardé sur dix ans, la Russie disposera vers le milieu de la prochaine décennie d’environ 100 Topol. Et il est important de noter que les coûts de production de ces missiles augmentent. Dans ces dernières années, ils ont été multipliés par trois [16]. À en croire les annonces, ces missiles pourraient être équipés de nouvelles têtes après 2012. Le président Vladimir Poutine a annoncé en septembre 2004 qu’un nouveau missile Bulava, à dix têtes et développé pour les forces navales, pourrait équiper les missiles terrestres [17].
Figure 3
Déploiement des Topol M entre 1997-2003 et prévisions pour 2004-2005
Agrandir l'image Déploiement des Topol M entre 1997-2003 et prévisi...
Sources : I. Safronov, « Russia has more Topols », Kommersant, 27 décembre 2000 ; I. Safronov, K. Laptev, « The Government Has Modernized the Defense Order », Kommersant, 26 décembre 2003.
Les commentateurs ne disposent d’aucune information leur permettant d’infirmer ou de confirmer cette perspective (comme d’ailleurs la possibilité de prolonger la durée de vie des ICBM…). On peut simplement noter que cette décision fait l’objet de certaines critiques dans les médias indépendants.
Les forces stratégiques navales
Début 2004, ces forces comptaient un millier de têtes opérationnelles embarquées sur 13 sous-marins, sur environ 1 750 têtes et 20 sous-marins décomptables au titre de START I. Cet écart entre nombre de têtes disponibles et nombre de têtes opérationnelles s’explique par le temps nécessaire aux Russes pour remplir techniquement les obligations de retrait de START I.

Tableau 3
Les forces navales stratégiques russes au 31 janvier 2004
Agrandir l'image Opérationnels	START-I	Lanceurs	Ogive...
Opérationnels START-I Lanceurs Ogives Lanceurs Ogives Delta-II/SS-N-8 a) 0 0 1/12 b) 12 Delta-III/SS-N-18 5/80 b) 240 7/112 336 Delta-IV/SS-N-23 6/96 384 6/96 384 Typhoon/SS-N-20 2/40 400 5/100 1 000 Total 13/216 1 024 19/320 1 744 Notes : a) Type de sous-marin/type de missile. b) Nombre de sous-marins/nombre de missiles. Sources : Start Aggregate Number of Strategic Offensive Arms, 1er avril 2004, disponible sur <www. state. gov. / t/ ac/ rfs/ fs/ 2004/ 30816. html> ; The Military Balance 2003-2004, Oxford, Oxford University Press, 2003.

Deux facteurs majeurs déterminent le futur des forces navales : 1) la maintenance des bâtiments, et 2) le développement d’un missile pour équiper le nouveau sous-marin de la classe Borey, ainsi que deux sous-marins plus anciens de la classe Typhoon – si ceux-ci demeurent en service.
La plupart des experts estiment que tous les sous-marins de la classe Delta III devront, dans les années qui viennent, être retirés du service, un seul d’entre eux étant passé par une révision qui s’est prolongée sur une dizaine d’années. La durée de vie des missiles SS N 18 qui équipent ces sous-marins arrive d’ailleurs sans doute à échéance à la fin de cette décennie [18]. Les sous-marins Typhoon sont dans la même situation. Un seul d’entre eux, le Dmitri Donskoï, a pu être révisé, récemment. Mais les médias ont rapporté sa transformation en plateforme de test pour le Bulava, nouveau missile à dix têtes en cours de développement [19].
Selon toute vraisemblance, la force navale stratégique russe se composera, à l’issue de l’actuelle décennie, de six sous-marins de la classe Delta, équipés de la nouvelle version, très modifiée, du SS N 23 Sineva [20], peut-être de quelques Typhoon, et de quelques sous-marins Borey. Les plans actuels prévoient d’en construire six, dont trois avant 2010 [21]. Le rythme très lent de construction du premier sous-marin de ce type, le Youri Dolgorouki (lancé en 1996 et toujours pas en service) permet de douter de ces prévisions.
Les forces aériennes stratégiques
Début 2004, les forces aériennes stratégiques russes se composaient de 78 bombardiers lourds, emportant 624 têtes nucléaires décomptables au titre de START I, toutes étant montées sur missiles de croisière.

Tableau 4
Les forces aériennes stratégiques russes au 1er juillet 2000 et au 31 janvier 2004
Agrandir l'image 2000	2004	Lanceurs	Ogives	Lanceurs	O...
2000 2004 Lanceurs Ogives Lanceurs Ogives Bear (ALCM) 66 532 64 512 Bear (Non ALCM) 4 4 0 0 BlackJack 15 120 14 112 Total 85 652 78 624 Sources : Start Aggregate Number of strategic Offensive Arms, 1er avril 2004, disponible sur < www. state. gov. / t/ ac/ rfs/ fs/ 2004/ 30816. html>.

Les Tâches fondamentales soulignent la nécessité de moderniser les bombardiers lourds Tu 160 (BlackJack), pour qu’ils puissent emporter de nouveaux missiles de croisière à haute précision pour des missions classiques ou nucléaires, des bombes gravitationnelles, et remplir des missions de combat.
Le futur profil des forces stratégiques
Les prévisions sur la posture nucléaire russe à venir doivent prendre en compte des appréciations très diverses concernant le financement des travaux de maintenance, ou de la production de nouveaux missiles balistiques et de croisière, ainsi que des sous-marins. Le général Yesin est l’auteur de la présentation la plus récente et la plus détaillée de ce que pourrait être cette posture. Devant le Carnegie Center de Moscou, il a estimé qu’en 2012 les arsenaux stratégiques russes comprendraient autour de 1 900 têtes déployées, avec une structure bien différente de l’actuelle.

Tableau 5
Les arsenaux stratégiques russes en 2012 selon le général Yesin [22]
Agrandir l'image Lanceurs	Ogives	En %	ICBM (dont)	180...
Lanceurs Ogives En % ICBM (dont) 180 650-670 35 - SS-18 50 500 26 - SS-25 40 40 2 - SS-27 (Topol-M) 90 90 5 SSBN 9 700-720 38 ALCM 70 500-530 27 Total 1 850-1 920 100

Concernant les armes nucléaires substratégiques, le général Yesin renvoie à l’intention des responsables russes d’abaisser leur nombre à 300, dont 60 équipant des vecteurs aériens, 30 embarqués, et dix équipant des vecteurs terrestres. Aux 200 missiles à courte portée SS 21 (Tochka) viendraient s’ajouter quelque 100 nouveaux missiles tactiques Iskander, d’une portée maximale de 300 km [23].
Ces vues correspondent aux commentaires du général Dvorkin, selon lesquels si les plans de maintenance des sous-marins Delta IV sont réalisés au moins partiellement, et si le nouveau bâtiment Youri Dolgorouki entre en service, les forces navales disposeraient de 700 à 800 têtes nucléaires [24].
D’autres évaluations se montrent plus pessimistes. L’ancien vice-Premier ministre de Primakov, et ancien responsable du complexe militaro-industriel soviétique, Youri Maslioukov estime qu’au début de la prochaine décennie les forces nucléaires russes seront huit à dix fois moindres qu’aujourd’hui. Selon lui, Moscou ne disposerait que de 100 à 120 Topol M, de deux ou trois sous-marins emportant de 200 à 250 têtes, et de 100 à 120 missiles de croisière sur bombardiers BlackJack [25].
Presque tout au long des années 1990, il fut question de mettre au cÅ“ur des forces stratégiques russes le nouveau missile mono-tête Topol M ; de retirer du service tous les anciens ICBM dans les délais fixés par START II ; et d’accroître la part de l’élément naval de la triade stratégique. La répartition entre la composante terrestre et la composante maritime a fait d’ailleurs l’objet de vifs débats entre responsables militaires et responsables de l’industrie de défense. Les récentes décisions constituent bien un changement radical par rapport aux plans précédents. Mais peu d’éléments sont assurés concernant les anciens missiles « mirvés », ou le financement de nouveaux missiles, ou le maintien des anciens sous-marins : les conclusions des experts ne peuvent donc être qu’incertaines. Le maintien d’un nombre important de missiles terrestres « mirvés » pose à nouveau la question de l’effet de tels missiles sur la stabilité stratégique. Nombre d’analystes estiment que ces missiles sont déstabilisants en raison de leur vulnérabilité, qui enferme le décideur dans le dilemme classique : tirer ou tout perdre. En temps de crise, l’usage de tels missiles pourrait donc être précipité, avec une frappe en premier : attaque préemptive ou lancer sous alerte (launch on warning). Mais on peut aussi plaider que le risque élevé lié à l’existence même de ces missiles pourrait avoir un effet stabilisateur. Le danger de la guerre nucléaire jouerait ainsi son rôle, en stoppant le passage de l’affrontement politique au conflit armé.
 
NOTES
 
[1]Ce texte est disponible sur <www. mid. ru>.
[2]Cf. « The Military Doctrine of the Russian Federation », Nezavisimaya Gazeta, 22 avril 2000, p. 5.
[3]S. Sokut, « A Balkan Scenario Has Been Stopped » Nezavisimaya Gazeta, 20 avril 2000, p. 5.
[4]S. Sokut, « Through Nuclear Sight », Nezavisimoye Voennoye Obozrenie, n° 37, 18-24 octobre 2002, p. 6.
[5]I. Safronov, « Russia Plays Nuclear War », Kommersant, 30 janvier 2004, p. 4.
[6]Ancien chef du département militaire du Conseil de sécurité, aujourd’hui conseiller du commandant des Forces de missiles stratégiques.
[7]Général Yesin, entretien, Yaderny Kontrol, n° 2, vol. 6, mars-avril 2000, p. 33.
[8]Le Strategic Arms Reduction Treaty (START) porte sur la réduction graduelle de l’ensemble des forces stratégiques soviétiques et américaines déployées. Le premier traité START, en 1991, décide d’un abattement d’environ 30 % des forces stratégiques pour les deux parties (NDLR).
[9]Malgré les ralentissements substantiels provoqués par l’effondrement du bloc soviétique sur le calendrier de START, le processus se poursuit avec la signature, en 1993, d’un second traité (START II) entre les États-Unis et la Russie : un accord est trouvé pour ramener le nombre d’ogives à environ 3 500 têtes nucléaires d’ici 2007 (NDLR).
[10]V. Dvorkin, « Russia’s Strategic Nuclear Forces After the USSR : Reforming and Prospects », in Y. Fedorov, B. Nygren (dir.), Russian Military Reform ans Russia’s New Security Environment, Stockholm, Swedish National Defense College, 2003, p. 118-119.
[11]A. Korbut, « The Security Council Has Approved the Proposals of the General Staff », Nezavisimaya Gazeta, 15 août 2000, p. 3.
[12]M. Khodarenok, « Kremlin’s New Peace Initiative », Nezavisimoye Voennoye Obozrenie, n° 43, 17-23 novembre 2000, p. 1.
[13]Après six mois de négociations, les États-Unis et la Russie signent un traité de désarmement sur les armes nucléaires offensives stratégiques, présenté comme le gage d’une plus grande stabilité mondiale et d’un rapprochement américano-russe (NDLR).
[14]V. Dvorkin, op. cit. [10].
[15]S. Sokut, « Nuclear-missile Circling », Nezavisimoye Voennoye Obozrenie, n° 2, 24 janvier 2003.
[16]V. Mukhin, « The State Defense Order Will Be Approved Till the End of the Year », Nezavisimoye Voennoye Obozrenie, 25 décembre 2003.
[17]« Strengthening Country’s a Might », Krasnaya Zvezda, 28 septembre 2004.
[18]M. Barabanov, « Prospects of Nuclear Submarines Building in the 21st Century », Yaderny Kontrol, n° 2, vol. 10, p. 143.
[19]V. Saborsky, « A Blank Lifting of Bulava Arm », Nezavisimoye Voennoye Obozrenie, n° 23, 25 juillet 2004, p. 6.
[20]A. Babakin, « Akula Submarine Has been Victimized by Big Business », Nezavisimaya Gazeta, 26 mai 2004.
[21]« Nuclear Fleet is Growing », Nezavisimoye Voennoye Obozrenie, n° 31, 20 août 2004 et V. Gundarov, « A Panishing Mace of Dmitri Donskoï », Kraznaya Zvezda, 25 septembre 2004.
[22]Intervention du 6 février 2003.
[23]The Military Balance 2003-2004, Oxford, Oxford University Press, 2003 ; Nezavisimoye Voennoe Obozrenie, n° 40, 14 novembre 2003.
[24]V. Dvorkin, op. cit. [10].
[25]Y. Maslioukov, « A Right to Retaliate », Voenno-promychlenny kurier, n° 7, 22 octobre 2003.
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V. Dvorkin, op. cit. [10]. Suite de la note...
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Les forces nucléaires soviétiques/russes, 1950-2000
Les forces stratégiques soviétiques/russes, 1990-2004
Déploiement des Topol M entre 1997-2003 et prévisions pour 2004-2005