Politique étrangère
I.F.R.I.

I.S.B.N.2200920555
240 pages

p. 387 à 399
doi: 10.3917/pe.052.0387

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Repères

Été 2005/2

2005 Politique étrangère Repères

Terrorisme et politiques économiques : les États-Unis après le 11-9

Éric Lahille  [*] Éric Lahille, docteur en science économique, est professeur d’économie industrielle internationale à l’Institut supérieur de technologie et management (ISTM) de la Chambre de commerce et d’industrie de Paris. Il est chercheur associé au Centre d’études des modes d’industrialisation (CEMI) à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
Les États-Unis ont utilisé, dans l’après-11 septembre 2001, les instruments de politique économique pour créer de la stabilité et de la puissance : aide à la croissance, creusement des déficits, etc. La théorie orthodoxe rend mal compte de ce saut par rapport aux conceptions initiales de l’Administration. L’empirisme de cette dernière a pris en compte le rapport entre champ économique et champ politique : les facteurs liés à la violence ne peuvent pas être exclus de l’analyse économique.Mots-clés : États-Unis, politique économique, terrorisme, 11 septembre. The change in United States macro-economic policy since 9/11 has squeezed economic orthodoxy. It is now guided by hybrid economic considerations and disturbing political and strategic decisions. Though positive economic results of current economic policy are evident in spite of the challenges involved, it seems necessary to reconsider the dominant paradigm. The beginning of the present century has stressed the importance of violence and political phenomena in understanding and explaining current economic changes. For this reason, it is imperative to transcend the unrealistic but dominant conceptions of the linkage between the economics and organized violence.
Si les attentats du 11 septembre 2001 et les guerres récentes ont alimenté de nombreuses réflexions dans les sciences sociales, c’est sans doute chez les économistes qu’ils ont fait l’objet des traitements les plus décevants. Ces événements montrent pourtant la nécessité d’articuler l’économie et la violence organisée.
Les travaux d’économie appliquée concernant les effets macroéconomiques des attentats et des conflits sur la conjoncture américaine et mondiale ont suscité des commentaires qui sont restés étrangement flous, et n’ont donné lieu qu’à des explications a posteriori des enchaînements observés. Au plan sectoriel, des analyses ont été menées dans une perspective pratique de court terme. Centrées tantôt sur les circuits de financement du terrorisme, sur les domaines de la sécurité et de la défense, sur le transport aérien ou l’assurance et la couverture des risques internationaux, elles sont restées parcellaires [1]. Notre hypothèse est que les modèles théoriques implicites ou explicites servant de fondements à ces travaux, dérivés du paradigme néoclassique, en ont limité la portée. Avec le recul dont nous disposons aujourd’hui, il semble opportun de faire le point sur des événements qui remettent en question bien des idées reçues, et de voir en quoi le tournant dans la politique économique américaine après le 11 septembre souligne les failles de la pensée économique orthodoxe.
 
Le statut de la violence dans la théorie dominante et ses limites
 
 
La violence hors sujet dans la théorie standard [2]
D’un point de vue méthodologique, la théorie de l’équilibre général aborde les changements sous l’angle d’accidents dont les causes sont exogènes. L’économie peut être perturbée par des chocs externes (guerres, catastrophes naturelles, attentats, etc.), mais a priori l’économie de marché est considérée comme le lieu de la rationalité, de l’équilibre et de l’harmonie. Les conflits politiques et militaires sont donc exclus du périmètre de réflexion de la théorie standard. Ils sont renvoyés vers le politique, considéré, depuis Walras et Pareto, comme le domaine par excellence de l’expression des tendances irrationnelles de l’être humain. Ainsi l’économie néoclassique semble-t-elle se construire d’emblée comme une anti-politique [3]. Dans ces conditions, on comprend le silence des partisans de la théorie de l’équilibre général pour appréhender le terrorisme et les guerres. L’économie étant le lieu de la rationalité du comportement humain, les attentats sont rejetés dans l’irrationnel, l’anormal et le non-économique. Ils sont à interpréter du côté du religieux, du culturel, du politique… où règnent les conduites passionnelles. Cette vision débouche sur l’idée que les lois de la rationalité économique sont un rempart contre la violence organisée. Le défaut majeur de cette approche réside dans son caractère irréaliste. Ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’au moment où triomphent la doctrine et les politiques néolibérales associées à « la fin de l’histoire », on assiste à un regain de violence.
De la rationalité économique à la violence rationnelle ?
La « théorie standard étendue [4] » renverse la perspective d’origine et procède à l’analyse économique de la violence sur la base des outils de la théorie standard. Cette approche, partant des intuitions de Francis Y. Edgeworth, qui refusait de séparer l’économie du conflit, s’appuie sur les travaux de Gary Becker sur la criminalité, sur le public choice, sur la théorie des jeux et sur l’économie de l’information. Elle aborde les phénomènes de violence en général à partir des postulats et de l’axiomatique néoclassiques. On assiste depuis 2001 à une multiplication des travaux sur le terrorisme [5], qui aboutissent à décrire des jeux stratégiques sophistiqués entre un État et un groupe terroriste, où chacun cherche à obtenir le gain maximum vis-à-vis de l’autre joueur. Le calcul d’optimisation des acteurs en présence aboutit alors à des situations conflictuelles ou pacifiques. Ce sont les interactions stratégiques entre les acteurs qui conditionnent les solutions du jeu, compte tenu des hypothèses économiques et politiques initiales. Le terrorisme résulte donc du calcul rationnel d’un groupe qui maximise son utilité politico-économique face à un État. Dans un scénario de jeux asymétriques, le terrorisme peut être la meilleure et la seule solution pour l’un des joueurs.
Cette vision rencontre au moins deux problèmes. D’une part, elle cherche à transposer les modèles dérivés du dilemme du prisonnier, hérités de la guerre froide, entre deux superpuissances jouant dans le registre de l’équilibre de la terreur, aux formes récentes de la violence organisée. Elle se focalise donc sur la seule dimension stratégique du terrorisme, et présuppose une homogénéité entre les différents types de conflit. Or les attentats du 11 septembre sont tout à fait singuliers. Dans ces conditions, comment justifier qu’un même mécanisme explicatif puisse englober des types de violence si hétérogènes ? D’autre part, la démarche utilitariste et rationnelle appliquée aux actions menées par Al-Qaida paraît peu pertinente. Le recours à des opérations suicide, sans contreparties, sans revendications et sans issues se situe dans un autre registre que celui de la rationalité substantive ou même limitée. Cette forme de terrorisme n’a pas pour objectif la prédation ou la recherche d’un gain, elle vise le chaos. Le basculement dans une logique de destruction et de pulsion de mort marque cette nouvelle forme de terrorisme. L’aspect suicidaire de ces pratiques échappe dès lors à une grille de lecture strictement utilitariste. Au total, ces théorisations ne sont pas probantes pour aborder la complexité d’un objet qui s’apparente plus à ce que l’on pourrait appeler un fait social total, pour paraphraser Marcel Mauss, qu’à un sous-produit de la rationalité maximisatrice de groupes politico-économiques rivaux.
Des politiques économiques sous influence du cadre conceptuel néoclassique
À partir de la fin des années 1970, des économistes s’inscrivant dans le sillage du monétarisme de Milton Friedman, qui entend restaurer la pensée libérale originelle, développent la « nouvelle économie classique », par opposition à la macroéconomie et à la politique économique keynésiennes, jugées inopérantes. Ses partisans (Robert J. Barro, Robert E. Lucas, Finn E. Kydland, etc.) ont pour projet de fonder une théorie servant de base aux politiques économiques dans un cadre orthodoxe. L’ambition de ces auteurs déborde la simple théorie. Ils cherchent à inscrire la science économique dans le champ politique [6]. Cette théorie va devenir la clef de voûte des politiques économiques modernes. À partir des années 1980, les conceptions économiques sont imprégnées par ce que l’on appelle aussi la théorie du cycle réel, qui stipule que les politiques publiques sont rendues inefficaces par le mécanisme des anticipations rationnelles [7]. Si les individus anticipent les effets réels des mesures gouvernementales, en n’étant pas victimes de l’illusion monétaire, ils peuvent refuser de les valider en modifiant leurs décisions présentes. La recherche de la neutralité, voire de la super-neutralité monétaire, et de l’équilibre budgétaire est, avec la discipline salariale, le seul moyen d’atteindre l’équilibre général. C’est donc par la flexibilité des mécanismes de marchés, notamment sur les marchés du travail et du capital, que se déterminent les conditions optimales de la croissance équilibrée. En cas de ralentissement ou de choc exogène, le retour automatique vers l’équilibre et le redémarrage de la croissance s’opéreront en fonction des décisions individuelles d’agents connaissant le vrai modèle de l’économie. Seules comptent donc les conditions structurelles, et toute intervention publique visant à soutenir l’activité sera anticipée comme une augmentation future de l’impôt ou de l’inflation. Les agents amputeront leur dépense présente de consommation ou d’investissement de l’épargne nécessaire aux prélèvements futurs, ou de la baisse de leur pouvoir d’achat due à l’inflation. Ils peuvent contrecarrer les effets non désirés des interventions publiques. Les politiques économiques deviennent ainsi inutiles. Autrement dit, les bonnes politiques sont neutres, car elles respectent les lois de l’équilibre général. L’économie redevient la science pure du modèle néoclassique d’avant la parenthèse keynésienne. Elle est débarrassée des interventions politiques irrationnelles et renoue avec la tradition néoclassique où les facteurs économiques dominent les facteurs politiques.
La théorie du cycle réel… démentie par la réalité américaine
La période ouverte par les attentats de 2001 montre que des marchés livrés aux seules décisions individuelles d’acteurs rationnels peuvent être désorientés. Dans une période où le décryptage de l’information est brouillé, il n’y a ni reprise spontanée ni retour automatique à l’équilibre. Les comportements des agents économiques américains ont bien été marqués par le contexte d’insécurité. Les incertitudes ont pesé sur les prises de décision et ont accentué le ralentissement en cours. On a pu observer que tant que la confiance n’est pas restaurée, le réflexe qui prévaut consiste en un report dans le temps des principales décisions d’embaucher, d’investir ou de consommer. Ceci entretient un cercle vicieux, où l’attentisme produit le blocage de l’activité et interdit toute sortie durable de la crise.
Il est symptomatique que les marchés boursiers et la confiance des consommateurs américains aient reculé après le 11 septembre puis, après un rebond transitoire en 2002, aient de nouveau décroché pour atteindre leur point bas en mars 2003 – c’est-à-dire au début de l’offensive anglo-américaine en Irak, au moment où l’incertitude était à son paroxysme. A contrario, leur redressement correspond à la victoire militaire « officielle » en Irak, qui, sans régler tous les problèmes, a levé des hypothèques. La volatilité des indicateurs économiques traduit l’état d’esprit des acteurs [8]. Et celui-ci dépend de la confiance dans l’efficacité des interventions publiques, et du déroulement des opérations militaires.
Au passage, il apparaît que l’agent rationnel a changé de modèle de fonctionnement de l’économie, puisqu’il accorde du crédit à l’interventionnisme de l’Administration Bush, et ne croit plus aux effets inflationnistes des mesures de soutien de l’activité. Des facteurs politiques, mais aussi militaires, rejetés par les nouveaux classiques ont donc conditionné les comportements de consommation, d’investissement et d’embauche. Des économistes écartelés entre orthodoxie et observations déclarent même : « Nous vivons une période anormale. [9] » En effet, comment comprendre les évolutions américaines à partir du cadre dominant, qui exclut l’ensemble des facteurs non économiques ?
Premièrement, le comportement rationnel des agents, qui consiste en un calcul d’optimisation, n’est pas vérifié. Dans le cas américain, trop d’informations font défaut et trop d’éléments inconnus entrent en ligne de compte pour que les consommateurs et les entrepreneurs puissent maximiser leur utilité. Au contraire, ils montrent une préférence pour la prudence et l’attentisme. En phase d’incertitude radicale, les décisions des agents sont donc conditionnées par le contexte [10]. Ainsi, le schéma de l’homo economicus évacue-t-il toute profondeur et toute vraisemblance aux comportements humains, aboutissant à une sorte d’anti-psychologie.
Deuxièmement, la notion d’anticipations rationnelles s’avère irréaliste. On observe un changement du modèle de référence des acteurs, dans lequel l’intervention publique est efficace, ce qui pose le problème de la manière dont est sélectionnée et hiérarchisée l’information pertinente. Déjà héroïque en régime de croisière, cette vision qui présuppose une connaissance immédiate et structurelle des bonnes informations, devient intenable dans un cas où il est impossible de posséder des informations complètes et parfaites [11].
Troisièmement, les phénomènes de croyances ont joué un rôle majeur dans l’évolution de l’économie américaine. La « crise » a été interprétée par le biais de ce qu’après Olivier Favereau on peut appeler des « dispositifs collectifs cognitifs ». Autrement dit, ce ne sont pas tant les effets réels des attentats et de la guerre en Irak qui ont donné le sentiment à l’opinion publique américaine que le pire était à venir ou bien passé, mais l’idée qu’elle s’en est faite.
Quatrièmement, les attentats ont créé un choc psychologique majeur, et les guerres d’Afghanistan et d’Irak ont joué un rôle d’amplificateur d’incertitudes. L’incertitude radicale qui a résulté de ces événements montre l’importance des facteurs liés à la sécurité et à la violence organisée pour comprendre les dynamiques économiques. Il n’est alors plus possible de les exclure du champ de l’économie, ne serait-ce que par l’impact psychologique qu’ils provoquent.
Une conclusion s’impose. Lors de chocs cognitifs majeurs, seules les autorités publiques sont à même de casser le cercle vicieux de l’attentisme. De ce point de vue, l’exemple européen est instructif, et contraste avec le cas américain. Le respect des principes de la théorie du cycle réel a conduit à la stagnation en Europe, et son rejet a permis aux États-Unis de renouer avec la croissance [12].
 
La politique économique américaine : le grand changement et ses implications
 
 
Début 2001, les États-Unis se trouvent à la fin d’un cycle de croissance. La crise de la nouvelle économie et des marchés financiers et les scandales des manipulations des résultats de grands groupes en sont les signes. Après avoir mené une politique budgétaire restrictive, en privilégiant la politique monétaire, l’économie américaine s’est grippée. En outre, les circonstances de l’élection Bush-I ont brouillé l’image d’une superpuissance confrontée aux limites de son système de démocratie. C’est alors le modèle politique et économique américain des années 1990 qui connaît de sérieux ratés. Après le 11 septembre, l’interventionnisme américain pour soutenir l’activité donne le ton. Les déclarations des dirigeants sont claires. Il s’agit de défendre le modèle américain en n’offrant pas en prime une récession aux terroristes. Avec la série d’attentats, les guerres en Afghanistan puis en Irak, on assiste alors à une suite de ruptures dans le cadre hérité de la période précédente, au plan tant économique que politique et stratégique.
Le bilan de la politique macroéconomique
La récession américaine a débuté au premier trimestre 2001 pour se poursuivre jusqu’au troisième trimestre inclus. Depuis la fin de 2001 jusqu’à l’été 2002, on a assisté à un rebond significatif de l’activité, puis à des signes d’essoufflement. Jusque-là, la graduation et la complémentarité dans le temps des mesures visant à contrecarrer la récession ont abouti à une « reprise presque parfaite » selon l’expression d’Hélène Baudchon [13]. L’économie américaine a repris un rythme de croissance d’environ 2,5 % sur l’année 2002, malgré une seconde partie en demi-teinte. Pour 2003, les incertitudes d’ordre militaire qui pesaient sur la conjoncture ont provoqué un attentisme des entreprises comme des ménages. Mais, avec la victoire militaire en Irak, l’économie américaine a confirmé son rebond. Pour 2003, malgré d’amples fluctuations, la croissance s’établit à 3 %, en raison d’une seconde partie de l’année tout à fait exceptionnelle et inattendue par les économistes standards. Au troisième trimestre, la croissance a été de 2 % par rapport au trimestre précédent, soit +8,2 % en rythme annuel ! En 2004, la croissance s’est accélérée à 4,4 %. Elle serait de 3,8 % pour 2005.
Sur le plan monétaire, dès les premiers signes de contraction de l’activité, la Réserve fédérale américaine (Federal Reserve, Fed) a décidé une baisse rapide et ininterrompue de ses taux, dont l’essentiel a porté sur l’année 2001. La conjugaison de la récession et des attentats a conduit les autorités monétaires à amplifier le mouvement. La baisse des principaux taux directeurs a été de près de cinq points sur l’année. Les taux des fonds fédéraux qui étaient encore à 6,5% en début d’année ont été ramenés à 1,75 %, après 11 baisses successives. Les baisses de 2002 et 2003 ont fixé à 1 % les taux d’intérêt à court terme. Leur remontée n’est intervenue qu’au milieu de 2004, en dépit de la chute du dollar. Ils se situent, au printemps 2005, à 2,75 %. Les taux réels sont donc pratiquement nuls. Cette politique illustre l’analyse faite par la Banque centrale américaine quant à la fragilité de la situation financière et monétaire, et la nécessité d’encourager la consommation et l’investissement, y compris en atteignant des taux historiquement bas. Le message adressé aux agents économiques est autant d’ordre psychologique qu’économique. La Réserve fédérale s’engage à soutenir l’activité par une politique de taux d’intérêt réels négatifs. Il s’agit aussi d’éviter une explosion de la dette publique et privée, en coordonnant politique monétaire et politique budgétaire expansionnistes.
Du côté de la politique budgétaire, plusieurs vagues de réductions d’impôts, décidées dès juin 2001, étalées jusqu’à l’été 2002, puis renouvelées en 2003, ont permis de redistribuer du pouvoir d’achat aux entreprises et aux ménages les plus aisés. Il ne devrait pas y avoir de pause dans ce mouvement de baisse si l’on se réfère au programme du candidat à la Maison-Blanche. La forte hausse des dépenses militaires, de sécurité et de reconstruction de New York (évaluées à elles seules à 40 milliards de dollars) a contribué à soutenir l’activité en gonflant la demande publique. Par ailleurs, différents dispositifs de soutien à la consommation et la hausse du prix de l’immobilier ont joué un rôle favorable. En dépit du recul de l’investissement, la hausse de la consommation privée et publique a relancé l’économie. En 2003, l’investissement est reparti dans le sillage d’une demande interne toujours soutenue. D’un excédent de 1,5 % du produit intérieur brut (PIB), le solde budgétaire est devenu négatif de 2,5 %. Soit un retournement de la position des comptes publics de quatre points en deux ans ! Pour 2003, calculé en année fiscale, le déficit serait de 5 % compte tenu des incertitudes de la première moitié de l’année, de la poursuite des baisses d’impôts et des besoins liés aux interventions extérieures. Pour 2004, les perspectives restent au creusement du déficit autour de 6 %. Le coût du conflit en Irak a dépassé les prévisions. Ainsi, le gouvernement Bush a-t-il demandé en 2003 une rallonge budgétaire de 75 milliards de dollars pour poursuivre l’effort de guerre, et de 60 milliards pour la reconstruction de l’Irak. En 2004 et 2005, il a fallu y ajouter 25 et 82 milliards de dollars. Enfin, une série de mesures catégorielles et réglementaires qui concernent les pratiques comptables, la transparence de l’information économique et financière, et la gouvernance d’entreprise ont été prises dans le but de stabiliser un système ébranlé par les scandales [14].
Le taux de chômage, d’abord en augmentation, s’est stabilisé en 2003 autour de 6 % pour reculer à 5,4 % à l’été 2004. Les créations d’emploi, bien que considérables dès début 2004, ont alimenté des critiques peu probantes sur le caractère artificiel de la reprise. Dans le même temps, l’inflation qui était restée sous les 2 %, au point que les risques de déflation s’imposaient dans les préoccupations de la Fed, est remontée autour de 3 % du fait de l’envolée des prix du pétrole et de la chute du dollar.
La contrepartie du retour à la croissance est le creusement des déficits budgétaire (415 milliards en 2004 et 430 milliards prévus pour 2005) et commercial (575 milliards de dollars en 2004), qui affectent la balance des paiements. La dette a doublé en trois ans et la position extérieure des États-Unis s’est dégradée [15]. Au total, en se plaçant dans une optique réaliste, les résultats sont sans mystère. Pour autant, si les conséquences des choix de politique économique étaient prévisibles, ce sont les décisions qui suscitent le plus d’étonnement.
Retour à Keynes ou empirisme politico-stratégique ?
L’abandon de la référence au modèle du cycle réel reste surprenant. Comment le comprendre ? Contrairement à une vision répandue en économie, il nous semble que la nouvelle orientation s’enracine dans les représentations mentales de l’Administration Bush et dans la matrice institutionnelle américaine. Les décisions ont été dictées par une série de facteurs qui s’enchevêtrent dans des registres différents : politique intérieure et étrangère, doctrine stratégique et économique. Dans ces conditions, comment caractériser une telle politique économique ? Peut-on parler d’un retour à Keynes [16] ?
Le caractère volontariste de cette politique tranche avec le paradigme dominant. De ce point de vue, l’idée d’une efficacité et d’une nécessité des interventions publiques dans un contexte de crise s’apparente à du keynésianisme. Cependant, il ne s’agit pas simplement d’un virage théorique : il déborde le cadre de l’analyse économique. On assiste plus globalement au rejet d’une conception qui entend réduire la dimension politique aux lois de l’économie standard. Dans le guidage de la politique économique, on trouve au premier plan des considérations politiques et stratégiques. Pour comprendre le changement de politique économique, il vaut mieux partir de la doctrine politique des néo-conservateurs américains que de raisonner sur l’antagonisme entre théories keynésienne et néoclassique, ce qui aboutit à une sorte d’économie politique hybride, très « empirique et sans garde-fous » pour reprendre une formule de Jacques Sapir. Cette politique économique reste, pour cette raison, étrangère aux idées de John Meynard Keynes, dont la problématique était économique, ce qui ne signifie pas : sans liens avec les questions politiques. Dans le cas présent, le lien entre économie et politique se révèle très différent de celui que suggérait Keynes dans la Théorie générale [17].
La politique monétaire qui consistait à anticiper les inflexions du cycle des affaires pour en corriger les effets par une action préventive a franchi une étape supplémentaire. La Fed a pour mission de veiller simultanément à l’évolution des prix et à celle de la croissance. Cette disposition est essentielle. Elle autorise structurellement une grande souplesse dans l’élaboration de sa politique. La Fed n’est plus contrainte par la seule lutte contre l’inflation, comme dans la vision standard. Elle est une institution dont le rôle actif sur la croissance est reconnu, ce qui lui permet d’agir en fonction du contexte. Depuis 2001, les changements résident dans le fait que les taux d’intérêt réels sont devenus durablement négatifs, ce qui ne s’était plus produit depuis le début des années 1960. D’autre part, la domination de la politique monétaire sur la politique budgétaire a été remise en question. La nouvelle orientation du policy mix s’explique par les circonstances créées par les attentats et les menaces terroristes sur le sol américain. Elles ont contribué à un rééquilibrage pratique entre autorités monétaires et pouvoir politique, au profit de ce dernier.
Enfin, au plan budgétaire, le virage est radical avec l’abandon de l’idée d’équilibre. Le spectaculaire creusement du déficit, via les baisses d’impôts, les hausses massives des dépenses militaires et de sécurité et le soutien direct par l’État des secteurs de l’assurance et du transport, marque un changement de cap. Mais les critiques faites sur le volet fiscal par le premier secrétaire au Trésor américain, Paul O’Neill – entraînant sa démission –, traduisent des divergences de fond et illustrent l’ambiguïté des mesures prises. Côté recettes, on assiste à la modification de la base fiscale américaine au profit des entreprises et des hauts revenus, ce qui est aux antipodes des effets de redistribution recherchés par les keynésiens pour soutenir la demande globale. Ce choix apparaît donc structurel et non pas conjoncturel, et son ampleur est considérable. De 2001 à 2003, les allègements fiscaux représentent un demi-point de PIB de plus que les hausses de dépenses de sécurité. Enfin, son caractère inégalitaire s’apparente à un retour à l’économie de l’offre et à la doctrine libertarienne, qui insistent sur la seule baisse des taux d’imposition marginaux. Côté dépenses, le ciblage sur la hausse des dépenses militaires et de sécurité s’est fait au détriment des programmes sociaux, ce qui rappelle l’expérience Reagan menée vingt ans plus tôt. Il est conçu comme un moyen d’accroître la puissance américaine et a creusé les inégalités. Par exemple, 45 millions d’Américains n’ont pas d’assurance maladie.
En privilégiant des mesures discrétionnaires, au détriment des stabilisateurs automatiques ou des mesures temporaires, la politique budgétaire américaine répond à des considérations très éloignées des recettes keynésiennes. Toutefois, il y a concordance sur l’idée que le creusement du déficit public est un moyen de soutenir l’activité et n’est pas simplement un fardeau, ce qui peut créer une confusion sur la nature de la politique conduite. Les décisions économiques américaines s’inscrivent bien dans une perspective pragmatique, ce qui ne veut pas dire sans représentation mentale ou doctrine. Le virage pris est donc le résultat du choc du 11 septembre, d’une vision néo-conservatrice du monde et de l’architecture institutionnelle particulière des États-Unis.
L’Amérique libérée des contraintes ?
La politique étrangère américaine et sa stratégie militaire étaient en débat depuis longtemps. Les attentats ont précipité les choses. Alors qu’ils auraient dû obliger à repenser le nouveau contexte stratégique [18], ils ont conduit à agir précipitamment dans une direction offensive, unilatérale et asymétrique [19]. La période actuelle est donc à saisir à travers le prisme de la représentation que se fait le gouvernement américain de sa guerre contre le terrorisme. Cette politique pèse sur les finances des États-Unis. Sur le plan économique interne, le soutien de l’activité a conduit à stimuler la consommation des ménages en augmentant l’endettement, et à encourager l’investissement des entreprises par une politique de l’offre. Au plan extérieur, le coût des conflits militaires a accru les besoins de financement de l’État américain. La hausse des déficits et de l’endettement extérieur traduit ces choix politico-économiques. La politique monétaire a été ajustée en conséquence. Mais une telle politique économique est-elle soutenable ?
Le financement repose sur la crédibilité de la politique et sur la solvabilité des États-Unis. Le dollar reste sujet à la volatilité et ses mouvements inquiètent de nombreux observateurs. Bien que la croissance américaine soit vive, la baisse structurelle de la base fiscale ne risque-t-elle pas de conduire à des problèmes sociaux ? Par son caractère inégalitaire, elle pourrait jouer défavorablement sur la consommation des ménages. Comme la plupart des économistes le soulignent, il existe des risques de dérapage pouvant déboucher sur un effet « boule de neige » de la dette et une crise financière internationale. Dans la mesure où la politique économique, qui a entraîné une hausse de la dette des ménages et de l’État fédéral, dépend de facteurs géopolitiques et qu’elle repose sur son acceptation et sa ratification par les banques centrales étrangères (notamment asiatiques) et les banques privées internationales, elle est bornée par une limite externe. Toutefois, le déficit extérieur américain ne semble pas avoir atteint un seuil insupportable. Si l’on considère la dette de l’État (62 % du PIB) et la dette extérieure totale (25 % du PIB), celles-ci, bien que considérables, sont comparables à celles d’autres pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). En outre, rappelons que l’expérience comparable menée par Ronald Reagan dans les années 1980 n’a pas entraîné de crise.
Tant que la politique économique américaine inspire confiance et est efficace en termes de croissance et de prix, qu’elle correspond aux intérêts des demandeurs de dollars, le risque est nul. En cas de chocs internes ou externes la situation serait-elle viable ? La question est épineuse. Sur la base d’une comparaison internationale et des expériences passées de politique économique, on voit que des marges de manÅ“uvre existent. L’habileté des autorités américaines à ajuster les politiques au contexte est indiscutable. Des scénarios d’ajustement progressif ne manquent pas, à commencer par une dépréciation durable du dollar, qui présente de nombreux avantages [20]. Les risques majeurs ne semblent pas venir tant des défis à relever au plan de la politique économique que de dérives possibles dans les orientations stratégiques et géopolitiques, qui saperaient la crédibilité du pouvoir politique américain et serviraient d’élément déclencheur à une crise. Mais nous n’en sommes pas là.
***
L’Administration Bush renoue avec une tradition ancienne de la pensée économique, qui conçoit la politique économique comme un instrument de la puissance. Cette vision des choses, qui semblait supplantée par les approches libérales depuis une quinzaine d’années, a été réactivée par les attentats du 11 septembre. Or les théories économiques orthodoxes ne rendent pas compte de ces éléments fondamentaux. En de telles circonstances, elles échouent à penser des phénomènes de première importance, en raison du rapport qu’elles établissent entre économie et politique. Les autorités américaines ont pu changer de cap en raison de la place centrale qu’occupe structurellement le politique vis-à-vis de l’économie. Ainsi, le retour du politique est cohérent avec une certaine histoire et une certaine identité américaines. Il serait cependant illusoire de croire que la volonté de puissance constitue la seule alternative à la vision d’une économie comme anti-violence. Entre ces deux visions extrêmes, il existe un espace de pensée qui mériterait d’être sérieusement investi.
 
NOTES
 
[*]L’auteur tient à remercier Jacques Sapir, Bernard Chavance et l’ensemble des membres du CEMI (EHESS) pour leurs observations.
[1]Cf. OCDE, « Les conséquences économiques du terrorisme », Paris, juillet 2002, disponible sur <www. oecd. org/ dataoecd/ 12/ 19/ 1935306. pdf>.
[2]On reprend ici la définition de O. Favereau pour qui « la TS réduit la rationalité à l’optimisation sous contraintes, et la coordination aux prix des marchés. Il s’agit de la théorie de l’équilibre général, issue de Walras. » Cf. « Conventions et régulation », in Y. Saillard et R. Robert (dir.) Théorie de la régulation. L’État des savoirs, Paris, La Découverte, 2002 (nouvelle édition actualisée), p. 511.
[3]Cf. J. Sapir, « L’économie est-elle une anti-politique ? », Cahiers d’économie politique, n° 47, automne 2004.
[4]Pour O. Favereau, « la TSE confirme et accentue [la] réduction de la rationalité à l’optimisation sous contraintes et étend l’espace de choix des agents économiques aux modalités contractuelles de leurs interactions […]. » Cf. O. Favereau, article cité [2].
[5]Cf. T. Sandler et D.G. Arce M., « Terrorism and game theory », Simulation and Gaming, vol. 34, n° 3, septembre 2003 ; J.R. Faria, « Terror cycles », Political Economy. Working paper, 12/03, mars 2003. Pour une vue d’ensemble, cf. T. Deffarges, « Sur la nature et les causes du terrorisme. Une revue de littérature », Revue Tiers Monde, tome XLIV, n° 174, avril-juin 2003.
[6]Cf. J.-O. Hairault et F. Langot, « F. Kydland et E. Prescott : prix Nobel d’économie 2004 », Revue d’économie politique, n° 1, janvier-février 2005, p. 65.
[7]Cf. R. Solow, « Peut-on recourir à la politique budgétaire ? Est-ce souhaitable ? », Revue de l’OFCE, n° 83.
[8]Cf. A. Brender et F. Pisani, La Nouvelle Économie américaine, Paris, Economica, 2004.
[9]Cf. M. Hartnett, Le Monde, 24 janvier 2003.
[10]Cf. I. Simonson et A. Tversky, « Choice in context: Tradeoff contrasts and extremness aversion », Journal of Marketing Research, vol. 14, 1992.
[11]Cf. J. Sapir, Les Trous noirs de la science économique. Essai sur l’impossibilité de penser le temps et l’argent, Paris, Albin Michel, 2000, ch. 3.
[12]Cf. E. Lahille, « Les politiques économiques américaines et européennes face aux attentats terroristes et aux conflits militaires », Revue Accomex, n° 56, mars-avril 2004.
[13]Cf. H. Baudchon et T. Latreille, « Nouvelles technologies et ralentissement », Revue de l’OFCE, n° 83, p. 122.
[14]Cf. J. Stiglitz, Quand le capitalisme perd la tête, Paris, Fayard, 2003, et P. Krugman, L’Amérique dérape, Paris, Flammarion, 2004.
[15]Cf. M. Aglietta et B. Rzepkowski, « Les banques centrales asiatiques et le dollar », La Lettre du CEPII, n° 230, janvier 2004.
[16]Cf. C. de Boissieu et T. Coville, « La politique économique américaine en perspective », Politique étrangère, n° 3/2004.
[17]J. M. Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Paris, Payot, 1936.
[18]Cf. D. David, « 11 septembre : premières leçons stratégiques », Politique étrangère, n° 4/2001.
[19]Cf. S. Bédar (dir.), « Vers une grande transformation stratégique américaine ? », Cahiers d’études stratégiques, n° 31, Paris, EHESS, 2001.
[20]Cf. A. Brender et F. Pisani, op. cit. [8].
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L’auteur tient à remercier Jacques Sapir, Bernard Chavance ...
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[1]
Cf. OCDE, « Les conséquences économiques du terrorisme », P...
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[2]
On reprend ici la définition de O. Favereau pour qui « la T...
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[3]
Cf. J. Sapir, « L’économie est-elle une anti-politique ? »,...
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[4]
Pour O. Favereau, « la TSE confirme et accentue [la] réduct...
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[5]
Cf. T. Sandler et D.G. Arce M., « Terrorism and game theory...
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[6]
Cf. J.-O. Hairault et F. Langot, « F. Kydland et E. Prescot...
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[7]
Cf. R. Solow, « Peut-on recourir à la politique budgétaire ...
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[8]
Cf. A. Brender et F. Pisani, La Nouvelle Économie américain...
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[9]
Cf. M. Hartnett, Le Monde, 24 janvier 2003. Suite de la note...
[10]
Cf. I. Simonson et A. Tversky, « Choice in context: Tradeof...
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[11]
Cf. J. Sapir, Les Trous noirs de la science économique. Ess...
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[12]
Cf. E. Lahille, « Les politiques économiques américaines et...
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[13]
Cf. H. Baudchon et T. Latreille, « Nouvelles technologies e...
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[14]
Cf. J. Stiglitz, Quand le capitalisme perd la tête, Paris, ...
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[15]
Cf. M. Aglietta et B. Rzepkowski, « Les banques centrales a...
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[16]
Cf. C. de Boissieu et T. Coville, « La politique économique...
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[17]
J. M. Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et...
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[18]
Cf. D. David, « 11 septembre : premières leçons stratégique...
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[19]
Cf. S. Bédar (dir.), « Vers une grande transformation strat...
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[20]
Cf. A. Brender et F. Pisani, op. cit. [8]. Suite de la note...