2005
Politique étrangère
Repères
L’Allemagne, la France et le conflit israélo-palestinien
Isabel Schäfer
Isabel Schäfer est chercheur au Centre d’études politiques sur le Moyen-Orient de la Freie Universität de Berlin ; elle travaille sur les politiques européennes en Méditerranée et Proche-Orient.
Dorothée Schmid
Dorothée Schmid est chercheur associé, réseau EuroMeSCo d’études politiques européennes en Méditerranée.
La France et l’Allemagne ont, sur le problème israélo-palestinien, des positions déterminées par des héritages historiques et politiques particuliers. Elles ont, de même, sur le terrain, des modes d’insertion dans les jeux locaux et des stratégies qui peuvent être différents. Une concertation franco-allemande plus systématique, même si non exclusive, démultiplierait les chances, pour l’Union européenne, de s’accorder sur une politique commune plus décisive.Mots-clés :
France, Allemagne, Union européenne, conflit israélo-palestinien.
France and Germany have recently experienced common approaches when confronted to regional crisis in the Middle East. Recent German activism suggests a closer Franco-German cooperation in order to develop solutions to the Israeli-Palestinian conflict, in the framework of the European Union. This hypothesis needs to be assessed by taking into consideration the respective relationship of both states with the protagonists of the conflict. Far from being complementary, the French and German stances thus appear rather incompatible in practice. Furthermore, institutional constraints make it difficult to elaborate new positions for the enlarged Union. In this context, collaboration with other key states of the Union is required to reach institutional efficiency.
Dans toute réflexion sur une politique étrangère européenne, l’hypothèse franco-allemande ressurgit presque naturellement
[1]. Le rapprochement entre l’Allemagne et la France constitue le fondement de la construction européenne ; aujourd’hui l’union politique se consolide, et les diplomaties allemande et française coopèrent parfois avec succès, sur des dossiers intéressant l’avenir européen.
Au Moyen-Orient, les deux pays partagent des intérêts et expriment occasionnellement leur solidarité. La manifestation la plus spectaculaire de cette solidarité date du printemps 2003, où le tandem Chirac-Schröder s’est opposé à l’intervention américaine annoncée en Irak. La tentative européenne de négociation autour du nucléaire iranien donne également un bon exemple de coordination franco-allemande, dans une configuration trilatérale avec le Royaume-Uni.
Le conflit israélo-palestinien peut être un autre cas test pour une politique étrangère franco-allemande en devenir. Point de fixation traditionnel de la diplomatie européenne, ce conflit est aujourd’hui abondamment traité dans le cadre de la PESC
[2]. L’Union européenne a progressivement élaboré une position commune qui assure un difficile consensus entre des États membres aux perspectives parfois radicalement divergentes.
L’Allemagne et la France apprécient a priori le dossier de façon très différente. Au cours des trois dernières années, la diplomatie allemande a tenté quelques avancées sur le dossier israélo-palestinien, la France semblant en retrait. Les positions des deux pays sont-elles complémentaires, et pourraient-elles déboucher sur une initiative commune dans le cadre européen ?
Face au conflit : des approches en miroir
L’Allemagne et la France face à Israël
Du fait de sa responsabilité particulière envers la communauté juive, l’Allemagne entretient avec l’État israélien des relations « à caractère spécial »
[3]. Le souvenir de l’Holocauste pèse sur les relations germano-israéliennes, qui suivent un schéma heurté depuis la fondation de l’État hébreu. Le premier contact officiel remonte à la signature d’un accord de réparations en 1952
[4], mais les relations diplomatiques ne sont établies qu’en 1965, après plus de quinze ans d’hésitations partagées
[5]. Les relations économiques ainsi que la coopération scientifique et culturelle se sont ensuite développées régulièrement entre la RFA et Israël, y compris en matière militaire et de sécurité. Mais au plan politique, les officiels allemands soulignent qu’ils ne peuvent exprimer publiquement leur désaccord avec Israël, même s’il leur arrive d’esquisser en privé un dialogue critique
[6]. Ce soutien politique obligé fonctionne par défaut : l’Allemagne insiste toujours sur la nécessité d’assurer la sécurité d’Israël, sans pour autant encourager des prises de positions offensives.
Contraste évident avec la France, la mobilisation de l’opinion allemande se fait plus aisément autour de la solidarité avec Israël qu’avec les Palestiniens. La communauté juive allemande est assez réduite (environ 140 000 personnes), mais l’antisémitisme reste une ligne rouge absolue. La classe politique débat parfois de la distinction entre anti-sionisme et antisémitisme, mais l’État d’Israël est généralement considéré comme l’État de tous les juifs, persécutés en tant que communauté par le régime nazi, ce qui exclut a priori tout commentaire sur les choix stratégiques du gouvernement israélien.
La relation franco-israélienne est également particulière
[7] ; après avoir débuté sous les meilleurs auspices, elle est aujourd’hui vécue sur un mode orageux. La France a fermement soutenu le jeune État israélien, au point de s’engager à ses côtés lors de l’expédition de Suez, et de lui fournir une bonne part de l’arsenal qui a permis ses victoires militaires. Soucieuse de ménager ses alliés arabes, elle rompt cependant cette politique après la Guerre des Six-Jours ; la position gaullienne (déclarations fracassantes de condamnation de l’État hébreu, puis embargo sur les livraisons de matériel militaire) a été durement ressentie, et jamais pardonnée, par les Israéliens. D’autres images symboliques sont évoquées pour étayer l’hypothèse de l’hostilité française à l’égard d’Israël : on peut citer l’accrochage de Jacques Chirac avec le service de sécurité israélien à Jérusalem en 1996.
En dehors des périodes de crise – l’année 2004 a été particulièrement riche en querelles bilatérales
[8] –, la France reste dans une sorte de quarantaine politique, les Israéliens s’estimant négligés par la diplomatie française, qu’ils accusent de partialité dans leur conflit avec les Palestiniens. Les dernières visites de ministres français à Yasser Arafat (particulièrement celle de Michel Barnier en juin 2004) ont été vécues par Tel Aviv comme des provocations. Si la coopération bilatérale est de bonne qualité, la piètre qualité de la relation politique handicape la diplomatie française dans ses efforts en faveur d’une paix régionale.
L’Allemagne et la France face aux Palestiniens
L’engagement allemand aux côtés des Palestiniens est réel, même s’il est moins visible que le soutien affiché à Israël. La conscience allemande affronte en fait dans la région une double responsabilité historique : la création d’Israël, conséquence de la seconde guerre mondiale, est également la cause indirecte du malheur palestinien. L’implication en faveur de la construction d’un État palestinien indépendant est ainsi vue par certains responsables allemands comme l’aboutissement de l’effort de rachat post-Holocauste.
La RFA a été confrontée assez tôt à la lutte de libération nationale palestinienne, dont elle a subi les effets sur son territoire même : après la prise d’otages de Munich, en 1972, les liens entre les mouvements terroristes palestiniens et ceux issus de l’extrême-gauche allemande sont avérés. Préoccupée d’équilibre, la RFA est cependant le premier État européen à se prononcer à l’ONU en 1974 pour le droit à l’autodétermination des Palestiniens ; elle
Å“uvrera ensuite de façon décisive pour infléchir la position européenne dans le même sens. Depuis la signature des accords d’Oslo, l’Allemagne réunifiée apporte son soutien à la consolidation de l’Autorité palestinienne. Premier pays à ouvrir une représentation auprès de l’Autorité palestinienne à Jéricho en août 1994
[9], l’Allemagne a maintenu jusqu’au déclenchement de la deuxième
intifada une coopération intense, marquée par de nombreux échanges officiels. Elle reste aujourd’hui le premier bailleur de fonds européen des Palestiniens. Au plan politique, le discours allemand est très axé sur la démocratisation et la réforme de l’Autorité palestinienne.
La France est quant à elle considérée par les Palestiniens comme un pays ami, soutien politique de la première heure et de premier plan. En 1982, peu après le discours de François Mitterrand affirmant devant la
Knesset la nécessité de créer un État palestinien, la France participait au Liban à la force multinationale d’interposition qui évacuait les combattants de l’OLP de Beyrouth assiégé par les Israéliens. La solidarité avec Yasser Arafat ne s’est pas démentie par la suite, contre les positions officielles israélienne et américaine, et malgré la défection progressive de pratiquement tous les autres gouvernements européens. La fin du
Raïs à Paris a encore manifesté la volonté de la France d’envoyer des signaux diplomatiques forts en direction des Palestiniens, malgré son impuissance à faire évoluer le rapport de force sur le terrain. De nombreuses villes et ONG françaises coopèrent au quotidien avec les territoires palestiniens et l’opinion française est particulièrement sensible à la cause palestinienne. L’engagement de la diplomatie française dans les affaires régionales contribue à assurer au président français une réelle popularité auprès des opinions publiques arabes, et les Palestiniens ont su apprécier le baroud d’honneur sur l’Irak
[10].
Face au conflit : les dessous de l’activisme allemand
Depuis le début de la deuxième intifada, les diplomaties européennes peinent à proposer des solutions d’apaisement. L’Allemagne intervient cependant plusieurs fois sur le dossier israélo-palestinien. Cet activisme a pu étonner le côté français, le conflit du Proche-Orient continuant de faire partie de ses propres priorités diplomatiques.
L’intérêt allemand pour le conflit doit être restitué dans un contexte plus général de renouveau de la politique étrangère du pays : la réunification a mis fin à quarante ans de schizophrénie diplomatique, également perceptible dans les rapports avec la région du Proche et Moyen-Orient
[11]. Continuité, recherche du consensus et multilatéralisme définissent désormais le comportement international de l’Allemagne. Le pays fait ainsi volontiers valoir ses initiatives nationales dans le cadre européen, sans en revendiquer ouvertement la paternité.
Trois faits récents méritent ici d’être mentionnés. Le 24 mars 1999, l’Union européenne adopte sous présidence allemande la Déclaration de Berlin, qui appelle pour la première fois explicitement à la création d’un État palestinien. En juin 2001, Joschka Fischer parvient à stopper l’escalade de la violence après un attentat-suicide particulièrement meurtrier à Tel Aviv ; présent sur place au moment de l’attentat, il obtient de Yasser Arafat une condamnation officielle sur les ondes arabes, et persuade les Israéliens de renoncer aux représailles. Cet épisode hâte son engagement : en avril 2002, le cabinet du ministre rend public un « Plan en sept points » pour répondre au regain de tension sur le terrain. Ce plan fixe des étapes précises pour le retour au calme, et pose le principe d’un mécanisme de surveillance extérieure pour garantir la sécurité des deux parties, en insistant sur la démocratisation des institutions palestiniennes. Retravaillé sous la présidence danoise de l’Union européenne, le texte inspire en avril 2003 la feuille de route endossée par le Quartet, référence actuelle des tenants d’une solution politique.
L’activisme allemand tient d’abord à l’engagement personnel de Joschka Fischer, apprécié sur le terrain. Comme nombre de dirigeants allemands, il bénéficie de bons réseaux relationnels en Israël et s’entretient régulièrement avec Ariel Sharon. Sa connaissance de la scène politique palestinienne est comparativement superficielle, mais il s’est toujours flatté d’établir des contacts avec les représentants de l’alternative laïque au pouvoir de Yasser Arafat. En tout état de cause, la marge de manÅ“uvre du ministre est étroite et son influence réelle sur le terrain semble réduite. Pour infléchir les positions israéliennes, Fischer fait notamment valoir son rôle d’intermédiaire auprès des autres Européens, insistant sur sa capacité à défendre la position israélienne à Bruxelles, mais aussi sur la nécessité de trouver des compromis.
L’hypothèse franco-allemande au Proche-Orient
Malgré les intentions officielles, force est de constater que les contraintes politiques pesant sur l’Allemagne et la France rendent le travail en commun difficile en Israël et dans les territoires palestiniens.
Un cadre de coopération diplomatique théoriquement rodé
La relation franco-allemande apparaît aujourd’hui comme un paramètre durable dans la conception et la mise en Å“uvre des politiques étrangères des deux pays. Lors de la célébration, en 2003, du quarantième anniversaire du Traité de l’Élysée, Jacques Chirac et Gerhardt Schröder ont rappelé que le rapprochement de leurs diplomaties restait un axe de développement de long terme. L’agenda commun franco-allemand est ainsi chargé de rencontres destinées à harmoniser les positions sur certaines questions-clés.
Le partage de l’information constituant le premier stade de la coopération, des mécanismes d’échanges concrets ont été mis en place entre le Quai d’Orsay et
l’Auswärtiges Amt : obligation mutuelle d’apprentissage des langues, mobilité du personnel entre les deux pays (y compris entre leurs ambassades à l’étranger), communication étroite et régulière entre les fonctionnaires en charge de dossiers similaires. La cellule franco-allemande du Quai d’Orsay affirme également que les deux pays cherchent, lorsque cela est possible, à coordonner leurs positions sur certains dossiers. Une telle coopération n’est possible que lorsqu’intérêts allemands et français se rejoignent. La région du Proche et Moyen-Orient a justement été désignée comme un terrain privilégié de coordination lors de la dernière conférence des ambassadeurs à Berlin, en septembre 2004. Cette région est effectivement depuis quelque temps le lieu d’expérimentation d’un partenariat franco-allemand renouvelé. Les efforts conjoints de l’équipe franco-allemande pour prévenir la crise en Irak sont cités par les diplomates des deux pays comme un exemple optimal de coopération
[12]. De même, le traitement du dossier iranien illustre bien l’ambition partagée de trois puissances européennes, possible « noyau dur » d’une PESC en devenir : Michel Barnier, Joschka Fischer et Jack Straw travaillent depuis un an en contact étroit sur ce dossier, pour faire prévaloir une vision d’apaisement face aux pressions américaines.
Les ratés du moteur franco-allemand au Proche-Orient
Si le volontarisme franco-allemand s’affiche clairement dans les administrations centrales, il se concrétise difficilement sur le terrain. Certains officiels français estiment ainsi que, si la coopération franco-allemande reste partout un effort, et ne fonctionne qu’au prix d’une volonté politique continue, celle-ci fait défaut sur la question israélo-palestinienne.
En Israël comme dans les territoires occupés, diplomatie et coopération sont fortement contraintes par les relations politiques entre États. Les fondamentaux de la relation germano-israélienne et de la relation franco-palestinienne semblent trop opposés pour être compatibles. De façon générale, les Français estiment les Allemands trop dépendants du bon vouloir de l’administration israélienne ; et les Allemands semblent se méfier de l’étiquette politique globalement pro-arabe des Français. La complémentarité théorique qui pourrait résulter de l’asymétrie des positions ne se traduit donc pas en pratique : chaque pays perçoit la situation de l’autre comme trop précaire diplomatiquement pour pouvoir générer une synergie positive.
Le fonctionnement des institutions françaises et allemandes sur place est d’ailleurs assez révélateur. Le cloisonnement est réel entre les appareils diplomatiques allemand et français, tant en Israël que dans les territoires occupés : les procédures habituelles de la concertation franco-allemande (contacts et réunions de travail en commun, échanges de personnels) n’y fonctionnent pas. À Tel Aviv, les Français semblent paradoxalement plus intégrés que leurs collègues allemands à la communauté diplomatique occidentale, entretenant à ce jour des contacts plus suivis avec l’ambassade américaine. Côté palestinien, les deux pays sont représentés de manière asymétrique, les Français se situant dans une tradition consulaire historique
[13], alors que les Allemands se sont tardivement adaptés à l’émergence des institutions palestiniennes (représentation allemande à Jéricho, puis à Ramallah). Le poids politique et en termes de représentation de la France vis-à-vis des Palestiniens est ainsi perçu comme nettement supérieur. Mais les fonctionnaires allemands ont sans doute une vision plus globale du terrain : nombre d’entre eux sont affectés successivement à Tel Aviv et à Ramallah, ce qui n’est pratiquement jamais le cas des Français
[14].
L’Allemagne et la France sont par ailleurs plutôt en rivalité sur les plans économiques et de la coopération. Fortes d’une tradition industrielle historique, les entreprises allemandes s’implantent plus aisément sur le marché israélien que leurs homologues françaises, qui pâtissent de la mauvaise image politique de la France. La coopération pour le développement avec l’Autorité palestinienne offre un bon exemple des conflits de priorités, et des compétitions entre bailleurs internationaux sur un petit territoire. L’Allemagne privilégie une approche de la coopération au développement très pragmatique, ingrate en termes d’image mais visant à répondre aux besoins urgents de la population palestinienne (adduction d’eau, retraitement des déchets, équipements médicaux). L’État français privilégie de son côté la coopération culturelle, qui peut être vue comme le prolongement d’un positionnement plus politique. Les statistiques européennes attestent de la supériorité quantitative de l’effort de coopération allemand
[15].
Dans ce paysage plutôt concurrentiel, où les logiques nationales priment sur la
ratio européenne, une initiative isolée fait exception : le centre culturel franco-allemand, né de la fusion d’un Centre culturel français et d’un Goethe Institut allemand en juin 2004 à Ramallah. Cette institution mixte, dont les règles de fonctionnement sont encore mal définies, n’est pas la manifestation d’une volonté politique
ex ante, mais le résultat d’efforts individuels, dictés par des affinités personnelles entre responsables. Critiquée par certains intervenants politiques
[16], l’initiative a cependant plu à Paris et à Berlin ; elle est désormais citée en exemple pour de futures coopérations culturelles franco-allemandes dans d’autres zones géographiques.
L’Allemagne et la France dans le canal européen
L’Union européenne intervient sur la question israélo-palestinienne dans le cadre diplomatique de la PESC, mais aussi par ses relations économiques et commerciales, dont les implications peuvent être très politiques. Ces deux modes d’action impliquent la participation des États membres ; or on distingue à Bruxelles, selon le mot d’un fonctionnaire européen, « trois types d’acteurs qui s’expriment sur le dossier israélo-palestinien : l’Allemagne, la France et les Transatlantiques ».
L’Allemagne et la France dans les canaux de décision européens
Le réflexe franco-allemand, doublé d’un réflexe européen, est fort à Bruxelles ; sur toutes les questions importantes, la préoccupation des deux pays est d’éviter les divergences publiques et de partager la scène de façon équilibrée. Les positions allemandes et françaises, pas toujours compatibles a priori sur les questions qui nous occupent, finissent généralement par s’harmoniser dans un cadre européen qui se prête au consensus.
La PESC est intervenue sur le dossier israélo-palestinien par de nombreuses déclarations communes, ainsi que trois « actions communes ». Ces interventions, qu’il s’agisse du soutien à l’organisation des élections dans les territoires palestiniens, ou de la nomination d’un envoyé spécial pour la région, respectent le principe d’équilibre qui guide le cheminement européen sur ce dossier
[17]. Les mécanismes de négociation internes qui mènent à l’expression politique commune sont cependant complexes, comme le montre l’exemple de la « feuille de route ». La diplomatie allemande souligne que le plan Fischer en sept points est à l’origine de ce document ; le Quai d’Orsay insiste, lui, sur l’effort commun de remise en forme et souligne la contribution décisive de la présidence danoise à la forme finale du texte. La Commission européenne affirme enfin avoir travaillé conjointement avec la présidence à partir des idées allemandes, pour présenter un document commun au Quartet à l’été 2002. L’idée sous-jacente de l’équipe européenne aurait été de donner des arguments à Colin Powell pour lui permettre de défendre une position modérée au sein de l’administration Bush. Au final, voilà un document réellement européen dont tout le monde a oublié qu’il n’est pas américain.
Si l’Allemagne et la France sont toutes deux en faveur de l’assistance budgétaire à l’Autorité palestinienne, qui constitue un soutien politique indirect
[18], deux questions prêtent en revanche à controverse concernant les relations économiques avec Israël. La première concerne l’étiquetage à l’exportation des produits des colonies israéliennes situées en territoire palestinien. L’Allemagne souhaite clairement éviter un traitement trop politique de cette affaire, et une solution technique provisoire a été retenue pour ne pas pénaliser ouvertement Israël
[19]. Deuxième question : celle d’éventuelles sanctions commerciales à l’encontre d’Israël, en réaction aux exactions commises dans les territoires occupés. Ce débat n’est plus à l’ordre du jour dans le contexte d’apaisement qui prévaut depuis la fin 2004. L’Allemagne, comme d’autres États européens, serait définitivement opposée à de telles sanctions, ce qui exclut que soit atteinte au Conseil l’unanimité requise pour une telle décision
[20].
Il faut enfin souligner la qualité de la coopération franco-allemande avec la Commission pour la préparation des élections palestiniennes de janvier 2004. L’Union européenne, la France et l’Allemagne ont assuré conjointement avec succès la présidence du groupe de travail sur les élections de la Task Force on Palestinian Reform ; les deux pays ont notamment préparé ensemble les listes d’observateurs.
De l’élargissement à la réforme des institutions : la nouvelle Europe face au conflit
L’élargissement a clairement limité les possibilités de parvenir à un consensus sur des questions politiques difficiles. L’UE à 25 peine donc encore davantage que l’UE à 15 à élaborer des positions nouvelles face au conflit israélo-palestinien. L’hypothèse que la plupart des nouveaux États membres seraient largement atlantistes, et donc prêts à sacrifier l’idée d’une alternative européenne pour le règlement du conflit, est pourtant démentie par nombre d’observateurs : les nouveaux venus s’aligneraient plutôt de façon pragmatique sur la ligne existante, à l’exception de la Pologne et de la République tchèque, qui s’affichent comme davantage pro-israéliennes.
L’avenir de la PESC est aujourd’hui l’objet de toutes les attentions, notamment dans le contexte de l’après-conflit en Irak
[21]. Le cadre institutionnel dessiné par la nouvelle constitution permettra, si celle-ci est adoptée, de rationaliser en partie le fonctionnement de la diplomatie européenne. Le futur ministre européen des Affaires étrangères disposerait de compétences et d’instruments nouveaux, mais lui reviendrait aussi la tâche difficile de concilier un plus grand nombre de positions nationales sur le dossier israélo-palestinien. L’hypothèse d’une « européanisation » de la politique proche-orientale des États membres est cependant crédible
[22].
Depuis l’élargissement, différents scénarios ont été avancés pour l’avenir de la PESC, de « l’avant-garde franco-allemande » aux « alliances à la carte », en passant par un « directoire des puissances ». Aucune de ces configurations ne semble suffisante pour faire face au conflit israélo-palestinien ; le cavalier seul apparaît en tout cas stérile, à l’exemple de la tentative du Royaume-Uni au printemps 2005
[23].
Quelles perspectives pour le franco-allemand ?
Les Européens suivent avec inquiétude depuis plus de cinquante ans les développements du conflit israélo-palestinien ; ils ont assisté impuissants à l’enlisement du Processus de paix, puis à la détérioration de la situation sur le terrain depuis le début de la deuxième intifada. Tous se félicitent aujourd’hui du climat qui s’est établi après renouvellement de l’Autorité palestinienne. Les paramètres du dossier ont évolué de façon décisive depuis six mois ; le retrait annoncé des Israéliens de Gaza, le processus électoral dans les territoires et la reprise progressive des contacts entre les deux parties offrent de nouvelles perspectives pour un règlement négocié.
Une concertation franco-allemande plus étroite s’impose à ce stade, même si les deux pays peuvent difficilement se poser seuls en force de proposition. Leurs intérêts et leurs contraintes diplomatiques propres sont en effet trop contradictoires pour permettre au binôme franco-allemand de faire ici la différence. L’Allemagne comme la France ne pourront avancer sans obtenir au Conseil le renfort essentiel d’autres États européens clés : le Royaume-Uni au premier chef, l’Espagne peut-être, ou encore la Pologne. Pour faire le poids, les États membres devront surtout veiller à l’avenir à consolider le front uni avec la Commission, mais aussi avec le futur ministre européen des Affaires étrangères. Pour se rendre utile sur le dossier israélo-palestinien, l’Europe doit mettre fin à ses désordres.
[1]
M. Koopmann et H. Stark, « Quel avenir ? Relations franco-allemandes et PESD »,
Notes de l’Ifri, n° 56, mars 2004.
[2]
M. Ortega (dir.), « L’Union européenne et la crise au Moyen-Orient », numéro spécial des
Cahiers de Chaillot, juillet 2003.
[3]
L’expression « relations normales à caractère spécial » est de Willy Brandt, premier chancelier allemand à se rendre en visite officielle en Israël en 1973. Plusieurs députés israéliens lui avaient alors répondu que les relations bilatérales germano-israéliennes ne seraient jamais « normales ».
[4]
La RFA s’engage à payer à Israël une somme annuelle de 3 milliards de deutsche marks jusqu’en 1965. Juifs et Israéliens précisent que ces compensations sont dues pour les pertes matérielles enregistrées pendant la guerre, mais que les dommages moraux infligés sont « irréparables dans leur totalité ».
[5]
Le 40
e anniversaire de l’événement est cette année l’occasion de nombreuses commémorations.
[6]
M. Kobler, « German Foreign Policy in the Middle East »,
in M. Abdul Hadi (dir.),
Foreign Policies Towards the Middle East and Palestine,
Meetings and Lectures 1995-1998, Jérusalem, PASSIA Publication, 1999, p. 75.
[7]
E. Barnavi,
La France et Israël. Une affaire passionnelle, Paris, Perrin, 2002. Pour une comparaison France/Allemagne, voir A. Primor,
Le Triangle des passions. Paris-Berlin-Jérusalem, Paris, Bayard-Culture, 2000.
[8]
Depuis l’appel d’Ariel Sharon pour encourager l’émigration des juifs de France en juillet, jusqu’aux éditoriaux de presse injurieux ayant accueilli la visite de Michel Barnier en octobre.
[9]
Privilège partagé avec la Suède, quatre jours seulement après l’installation d’Arafat lui-même à Jéricho.
[10]
Pour un point de vue égyptien, voir A. Youssef,
L’Orient de Jacques Chirac, la politique arabe de la France, Paris, Éditions du Rocher, 2003. Du côté palestinien, Elias Sanbar évoque une « perception favorable de la France et de son rôle dans la région »,
in « La France, Israël et les Palestiniens »,
Le Nouvel observateur, n° 2101, février 2005.
[11]
La RFA et la RDA ont été en concurrence diplomatique pendant trente ans dans la région ; voir F. Büttner, « Germany’s Middle East Policy: The Dilemmas of a “Policy of Even-Handedness” »,
in Haim Goren,
Germany and the Middle East. Past, Present and Future, Jérusalem, The Hebrew University Magnes Press, 2003, p. 115-161 ; Th. Risse, « Muddling through Mined Territory: German Foreign Policy-Making and the Middle East »,
in S. Chubin (dir.),
Germany and the Middle East. Patterns and Prospects, Londres, Pinter, 1992, p. 177-194.
[12]
L’épisode irakien démontre cependant les ambiguïtés de l’exercice d’entente systématique : si les Français vantent volontiers le « front commun », des voix de l’opposition allemande notent que la position commune, essentiellement discursive, a surtout valorisé la diplomatie française, sans désamorcer la crise, au risque de détériorer durablement la relation transatlantique.
[13]
Le premier consul de France à Jérusalem fut nommé en 1623, et la présence consulaire française devient continue à partir de 1843.
[14]
Les différences de sensibilité politique et les difficultés de communication entre l’ambassade française à Tel Aviv et le consulat de Jérusalem ne laissent d’ailleurs pas d’étonner les Allemands.
[15]
L’Allemagne a été pendant la période 1994-2001 le premier bailleur de fonds bilatéral des Palestiniens après les États-Unis et la Commission européenne, la France se situant seulement au septième rang. L’Allemagne dirige par ailleurs deux groupes de travail sur sept de
la Task Force on Palestinian Reform, institution
ad hoc de coordination des bailleurs internationaux ; voir D. Schmid, « European Co-operation with the Palestinian Authority. A Test Case for Externally Driven Democratic Designs? », contribution au Symposium commun UE/OCI, Istanbul, octobre 2004, disponible sur <
www. euromesco. net>. La fiabilité des statistiques européennes est cependant parfois contestée par les Français.
[16]
La hiérarchie intermédiaire des ministères n’a pas toujours soutenu le projet, par ailleurs critiqué par des notables locaux palestiniens, questionnant ouvertement les Français sur l’opportunité de « s’allier » avec les Allemands, considérés comme politiquement trop fragiles dans les territoires occupés.
[17]
Les termes régulièrement réaffirmés d’un règlement équilibré sont pour les Européens : application des résolutions de l’ONU, coexistence de deux États, un État palestinien viable et le droit pour Israël à vivre en sécurité dans des frontières reconnues et garanties par la communauté internationale.
[18]
Les finalités de l’aide sont à ce titre controversées ; Stefan Stetter, « Democratization Without Democracy? The Assistance of the European Union for Democratization Processes in Palestine »,
Mediterranean Politics, n° 8, Summer-Autumn 2003, p. 153-173.
[19]
L’origine géographique exacte du produit (nom de la colonie et du village palestinien) doit être précisée de façon exacte sur chaque unité ; le contrôle de l’étiquetage est assez compliqué à opérer.
[20]
Le Royaume-Uni et les Pays-Bas sont également opposés au principe des sanctions, la position française étant plus réservée.
[21]
A. Menon, « From Crisis to Catharsis: ESDP after Iraq »,
International Affairs, vol. 80, n° 4, 2004, p. 631-648.
[22]
I. Schäfer, « Die EU und der Nahostkonflikt »,
Aus Politik und Zeitgeschichte, n° B20/04, mai 2004, p. 46-54.
[23]
Tony Blair avait suscité de grands espoirs en annonçant la tenue d’une conférence destinée à relancer les négociations ; en l’absence de représentants israéliens, l’événement s’est transformé en simple enceinte d’encouragement à la réforme de l’Autorité palestinienne.