Politique étrangère
I.F.R.I.

I.S.B.N.2200920555
240 pages

p. 439 à 458
doi: 10.3917/pe.052.0439

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Lectures

Été 2005/2

2005 Politique étrangère Lectures

Lectures

KOHL, L’ALLEMAGNE ET L’EUROPE. LA POLITIQUE D’INTÉGRATION EUROPÉENNE DE LA RÉPUBLIQUE FÉDÉRALE. 1982-1998, Hans Stark, Paris, L’Harmattan, 2004, 481 pages
Le règne du chancelier fédéral Helmut Kohl a duré d’octobre 1982 à septembre 1998 : le plus long dans la courte histoire de la République fédérale – deux ans de plus que celui de Konrad Adenauer. C’est cette période de 16 ans, à beaucoup d’égards déterminante pour l’Å“uvre d’intégration européenne et le destin de tout le continent, que l’auteur analyse dans ce gros volume. Il s’agit de la version condensée de la thèse de doctorat en science politique que Hans Stark, chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri) et responsable du Comité d’études des relations franco-allemandes (CERFA), a soutenue en 2001 à l’université de Paris I-Panthéon-Sorbonne. De ce fait, le travail est minutieux, couvrant tous les aspects de cette période, et comportant de très nombreuses notes et références et une riche bibliographie.
Le récit se divise logiquement en deux parties : la première allant jusqu’à l’accomplissement de l’unité nationale allemande, et la deuxième du traité de Maastricht, en 1992, jusqu’à la défaite du parti du chancelier aux élections législatives de septembre 1998. Les rapports de Bonn avec la France, partenaire principal et privilégié, jouaient naturellement un rôle de premier plan dans la stratégie allemande d’intégration. Hans Stark fait ressortir la quasi-coïncidence de l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand (printemps 1981) et de Helmut Kohl, à la tête d’une coalition démocrate-chrétienne libérale. La crise des « euromissiles » du début des années 1980 et surtout l’appui du président français à la position du nouveau gouvernement fédéral (janvier 1983), inaugurent une nouvelle phase de coopération franco-allemande, après la stagnation de la construction européenne des années 1970. Ce rapprochement, symbolisé par la bonne entente entre les deux dirigeants, s’est traduit notamment sur les plans militaire et monétaire et, au niveau institutionnel, par l’acte unique et la création de l’Union européenne.
L’unification allemande devait changer les données de cette politique d’intégration à l’Ouest, et Hans Stark explore en grand détail la nouvelle situation sur le continent et ses conséquences sur la politique de Bonn et l’avenir de la construction européenne. Le quiproquo du compromis Mitterrand-Kohl de 1990, le premier acceptant l’unité allemande et le second ouvrant la voie de la relance du processus qui devait aboutir dix ans plus tard à la monnaie unique, a par la suite généré de sérieuses divergences franco-allemandes, non seulement sur le principe du futur euro, mais aussi sur les modalités de la mise en Å“uvre de cette monnaie unique : le pacte de stabilité, le rôle de la future Banque centrale européenne, voire l’idée de ce qu’on a pu appeler un « gouvernement économique » à Bruxelles, à savoir une véritable unification des politiques économiques des pays membres.
L’auteur constate que dans les années 1990, l’enthousiasme des Allemands pour la construction européenne (beaucoup y voyaient une sorte d’ersatz de l’unité perdue en 1945) a fait place à une attitude de plus en plus réservée à l’égard de l’Union européenne (UE). Mais il souligne avec raison, sondages d’opinion à l’appui, que cette tendance négative, sans mener jusqu’à un euroscepticisme généralisé, trouve son origine non dans un retournement de la République fédérale vers l’Est et les pays de l’ancien bloc soviétique – réorientation redoutée surtout à Paris – mais dans la recherche d’une nouvelle identité nationale pour cette plus grande Allemagne. Un des facteurs jouant dans ce sens fut l’hostilité de la plus grande partie des citoyens, et d’une partie notable des milieux financiers et industriels, à la monnaie unique prévue par le traité de Maastricht, et donc à l’abandon du mark allemand, symbole de la réussite allemande de l’après-guerre. De plus, la querelle de la subsidiarité et sur le renforcement à venir des organes communautaires au détriment du rôle des autorités nationales – et en RFA, de celui des Länder – a contribué à créer, dans l’opinion allemande, une attitude de plus en plus critique à l’égard de Bruxelles. Ainsi, le projet, rendu public en 1994 par deux députés démocrates-chrétiens, l’ancien ministre Wolfgang Schäuble et l’expert européen Karl Lamers, visant à transformer l’Union européenne en une véritable fédération selon le modèle constitutionnel allemand et basée sur un noyau franco-allemand, ne fut pas seulement rejeté par la France : il ne rencontra qu’un accueil mitigé sur les bords du Rhin.
Hans Stark insiste en effet sur les changements intervenus dans la position du chancelier et du cabinet fédéral au plan institutionnel. Désormais, l’idée du fédéralisme européen, et donc du renforcement des organes communautaires, si elle n’est pas abandonnée dans les discours officiels, est supplantée, comme d’ailleurs dans la plupart des pays membres de l’UE, par le concept de coopération entre gouvernements, qui se traduit par les travaux des conférences intergouvernementales (CIG) supposées réformer et améliorer les traités de Maastricht, d’Amsterdam, et de Nice. Si l’on ne peut encore parler de renationalisation des politiques européennes, il est évident, et cela ressort clairement du livre de Hans Stark, que pour l’Allemagne et presque tous les autres pays partenaires, l’État-nation n’est pas mort comme le proclamaient Messieurs Schäuble et Lamers, et qu’il continue de constituer l’élément de base de l’Union européenne. Avec les changements notables intervenus depuis 1990 dans la politique de défense et de sécurité, avec la nouvelle capacité de la Bundeswehr à intervenir désormais hors de la zone de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), l’élargissement de l’UE vers l’Est fut une priorité pour le chancelier Kohl et sa coalition : mais cette priorité n’était pas partagée au même degré par la France ou les pays de la Méditerranée. En Allemagne même, le binôme « approfondissement des institutions et élargissement vers l’Est » a donné lieu à un débat sans conclusion, le chancelier adoptant au plan institutionnel une position plutôt en retrait.
Ni le gouvernement de Bonn, ni celui de Paris, ne devaient jouer, dans la deuxième moitié des années 1990, un rôle moteur. À ce relatif effacement contribuait sans doute aussi le fait qu’à partir de 1993, avec la victoire de la droite française, puis le départ de François Mitterrand en 1995, le dialogue franco-allemand était entré dans une période d’éclipse, que traduisait un déficit d’initiatives communes au niveau communautaire. Or, à l’approche des élections législatives allemandes de septembre 1998 qui s’annonçaient difficiles pour la coalition, Helmut Kohl tenait à rassurer son électorat en se faisant le champion des intérêts nationaux.
L’ère du chancelier Kohl fut marquée malgré tout par des progrès décisifs en matière européenne, en assurant à l’Allemagne sa nouvelle place au centre de l’Europe, et en jetant les bases de l’union monétaire et de l’union politique d’une Europe qui, désormais, pouvait s’ouvrir aux nouvelles démocraties à l’Est.
Walter Schütze
 
Relations internationales
 
 
IMPERIAL HUBRIS. WHY THE WEST IS LOSING THE WAR ON TERROR, Anonymous, Washington D.C., Brassey’s Inc., 2004, 309 pages
Le microcosme washingtonien s’est longuement demandé si ce brûlot, qui tire à boulets rouges sur le Federal Bureau of Investigation (FBI), le ministère de la Défense et la Maison-Blanche, avait été télécommandé par la Central Intelligence Agency (CIA), ou s’il s’agissait plus prosaïquement du témoignage désenchanté d’un fonctionnaire en colère. Sans doute la seconde option est-elle la bonne, comme l’a montré fin 2004 la démission de l’auteur de la CIA, Michael Scheuer.
L’essentiel est ailleurs : moins dans la dénonciation de la guerre antiterroriste américaine que dans une invitation à comprendre les motivations d’Oussama Ben Laden et de ses troupes. Le message de Michael Scheuer est là, qu’il martèle à longueurs de pages. À rebours d’une conviction bien ancrée dans l’opinion publique américaine, il soutient que « les musulmans ne nous attaquent pas pour ce que nous sommes, mais pour la politique que nous menons » (p. 8).
Certes, les musulmans n’aiment pas l’Occident. Ils n’aiment pas le mode de vie qui y prévaut et qui contredit leurs valeurs : « les écoles mixtes, les films pornographiques, l’alcool, les lois séculières, les homosexuels, le droit à l’avortement, la salsa… » (sic). Pour autant, ce désaccord ne les conduit pas à proclamer le djihad. Si certains d’entre eux prennent les armes, c’est qu’ils croient, à tort ou à raison, que leur foi, leur terre, leur mode de vie mêmes sont menacés par les États-Unis. Ils ne nous attaquent pas ; ils se défendent.
Non sans pertinence, Michael Scheuer pointe six politiques américaines qui ne peuvent laisser le monde musulman indifférent : le soutien indéfectible à Israël, le stationnement de troupes dans la péninsule arabique, l’occupation de l’Irak et de l’Afghanistan, l’alliance avec la Russie, la Chine et l’Inde qui combattent tous trois, en Tchétchénie, au Xinjiang ou au Cachemire, des mouvements islamiques rebelles, la mainmise sur l’or noir du Moyen-Orient, enfin la connivence, en Arabie Saoudite, au Pakistan ou en Égypte, avec des régimes autoritaires et apostats.
Bizarrement, l’auteur ne plaide guère pour l’inflexion de ces politiques. S’il le fait, c’est avec une extrême prudence, à la toute fin de son ouvrage. Alors que le débat fait rage à Washington sur le soutien au régime saoudien, la question est par exemple à peine évoquée dans son livre. En revanche, des critiques plus acerbes sont adressées au soutien aveugle de la politique israélienne (« Jamais dans l’histoire a-t-on vu l’exemple d’une théocratie de 6 millions d’habitants dicter le cours de la politique étrangère d’une nation de 270 millions »), dont le plus sûr effet est, selon l’auteur, d’aliéner aux États-Unis tous les musulmans.
Considérant que ces six politiques ne sauraient, à court terme, être renversées, Michael Scheuer n’a pas de mot assez dur pour critiquer la politique antiterroriste menée contre Al-Qaïda. Selon lui, l’Amérique se trompe en estimant qu’elle peut reconquérir « les cÅ“urs et les esprits » dans le monde musulman, grâce à une pédagogie séduisante éclairant les mérites de la démocratie. Le fossé, dit-il, est désormais grand. L’ennemi « n’écoute plus ».
Rien ne sert donc de mener des « opérations de police » en terre d’islam destinées à arrêter, l’un après l’autre, de soi-disant terroristes. Cette politique repose sur des prémisses erronées : il existerait un « stock » de quelques milliers de terroristes que le FBI pourrait traquer, arrêter, emprisonner, faire juger et condamner. La réalité est autre. Chaque action de police menée en terre d’Islam, si elle conduit à l’arrestation d’une poignée de terroristes, exacerbe surtout un antiaméricanisme vengeur. L’invasion de l’Afghanistan hier, auquel l’auteur consacre de longs développements, et celle de l’Irak aujourd’hui sont pains bénits, dit-il, pour Al-Qaïda qui recrute, grâce à elles de nouveaux djihadistes.
La conclusion de Michael Scheuer fait froid dans le dos. L’auteur, invoquant les mânes de John Adams et du général Grant, prône une guerre à outrance qui anéantirait l’ennemi ou, à tout le moins, le dissuaderait de jamais attaquer, puis un recentrage de la politique extérieure américaine autour des seules causes mettant l’intérêt national en jeu. Même les faucons de l’Administration Bush ne sont pas allés aussi loin…
Yves Gounin
L’OCCIDENT ET SA BONNE PAROLE. NOS REPRÉSENTATIONS DU MONDE, DE L’EUROPE COLONIALE À L’AMÉRIQUE HÉGÉMONIQUE, Karoline Postel-Vinay, Paris, Flammarion, 2005, 224 pages
Voilà un titre qui éveille la curiosité, surtout lorsque l’on sait que l’auteur du livre en question, Karoline Postel-Vinay, s’est jusque-là distinguée par nombre d’écrits consacrés à l’Extrême-Orient. En fait, l’Orient est bel et bien présent ici mais de manière marginale, une marginalisation volontaire, puisque l’idée est de démontrer que les structures internationales actuelles ont été conçues et imposées au reste du monde par l’Occident.
L’argumentation est efficace et suit le fil de l’histoire. Le point de départ choisi est la seconde moitié du xixe siècle, quand une vision globale du monde se développe sur le Vieux Continent. On parle alors de Weltpolitik et les empires européens se battent pour conquérir des terres lointaines. Au-delà du colonialisme, c’est l’ossature même des relations internationales que les États européens mettent en place, laissant au reste du monde un statut de spectateur et non d’acteur. Comme le souligne Karoline Postel-Vinay, « un peu plus de trente organisations internationales à vocation universelle [sont] créées entre la fin des années 1860 et le début de la Première Guerre mondiale. Toutes [voient] le jour en Europe » (p. 58).
La Première Guerre mondiale – l’adjectif « mondial » étant un exemple de l’ethnocentrisme occidental dénoncé par l’auteur – marque le début du déclin des empires européens et la montée en puissance des États-Unis. La domination exercée par ces derniers est différente, dans le sens où elle implique « un contrôle relatif et non absolu de l’espace » (p. 100) mais le fait est que les peuples non occidentaux n’ont toujours pas leur mot à dire dans l’élaboration du système mondial.
Il faut en réalité attendre la naissance du Mouvement des non-alignés (MNA) pour assister à la formulation du « premier véritable contre-récit géopolitique », qui ne parvient toutefois pas « à invalider le récit surplombant de la guerre froide » (p. 122). L’après-guerre froide consacre le triomphe de l’Occident et plus particulièrement des États-Unis. De manière audacieuse et intéressante, Karoline Postel-Vinay compare l’altermondialisme et l’islamisme radical à travers le prisme du contre-récit. Elle arrive à la conclusion que « la mondialisation et l’altermondialisation font partie du même tableau [alors que] l’islam fondamentaliste s’inscrit clairement ailleurs » (p. 142). Ce dernier constitue, selon l’auteur, la forme la plus tangible et la plus dangereuse de contestation de la vision du monde conçue par les Occidentaux.
Au bout du compte, le lecteur est amené à penser qu’à force de vouloir imposer, souvent violemment, sa « bonne parole », l’Occident a fini par engendrer une contestation de plus en plus radicale. Pourtant, loin de devoir renoncer à leurs valeurs, les démocraties libérales doivent trouver des moyens plus subtils de les diffuser, l’intervention américaine en Irak étant sans doute à cet égard l’archétype de ce qu’il ne faut pas faire.
Marc Hecker
 
Droit international
 
 
LA MISE À L’ÉCART DES ÉTRANGERS. LA LOGIQUE DU VISA SCHENGEN, Didier Bigo et Elspeth Guild, Paris, Cultures et Conflits, L’Harmattan, 2003, 147 pages
Cet ouvrage est le fruit d’un contrat de recherche européen sur l’élaboration et la mise en Å“uvre du visa Schengen à la veille de l’élargissement, c’est-à-dire de l’imposition de ce que l’on appelle « l’acquis Schengen » aux nouveaux entrants d’Europe centrale et orientale. Il procède d’une étude très détaillée, découlant de l’exploitation d’une enquête par questionnaire auprès d’individus auxquels a été refusé le visa, et d’entretiens libres avec des fonctionnaires européens, accompagnés d’analyses de sociologie des politiques publiques et des relations internationales menées par les auteurs ainsi que par Virginie Guiraudon, Claire Saas, Elena Jileva (sur la Bulgarie) et Gérard Beaudu.
Des notions comme celle de frontières, de police à distance et en réseaux, déjà développées ailleurs par les auteurs, sont revisitées à l’occasion de cette analyse des pratiques consulaires de la politique des visas, des convergences et divergences entre pays européens sur l’unification des visas (l’Europe « à la carte »), des relations entre acteurs européens et nationaux, état des technologies et droits des individus. Des auteurs « classiques » sur la sécurité des frontières comme Wenceslas de Lobkowicz, Malcolm Anderson, Martin Heisler sont ici remobilisés.
Particulièrement riches d’informations sont la description détaillée des huit visas Schengen et l’analyse des décalages entre les objectifs d’harmonisation européenne des pratiques de délivrance de ces visas et la méfiance des États entre eux, où interfèrent la diversité des diplomaties à l’égard des rogue states (« États voyous »), les jeux politico-diplomatiques entre États et la place réservée à l’examen des cas individuels des candidats. Peut-on entrevoir une « diplomatie » de la politique du franchissement des frontières, où les ministères de l’Intérieur côtoient ceux des Affaires étrangères et les fonctionnaires européens avec des visées parfois divergentes, dans une partie de bras de fer entre souveraineté des États et impératifs d’harmonisation européenne ? Plus concrètement, l’invention du passeport, étudiée par John Torpey auquel il est fait référence, n’introduit-elle qu’une mobilité à géométrie variable ?
En perspective, se profile l’idée, développée et commentée ici, de Zigmunt Bauman (Le Coût humain de la mondialisation), selon laquelle le droit à la mobilité n’est pas égal pour tous : une nouvelle ligne de fracture, centrale à l’ère de la mondialisation, oppose ceux qui ont le droit de circuler, les riches, originaires de pays sûrs, et ceux qui sont assignés à résidence, chez eux, les pauvres, qui ont la malchance de naître dans des pays du Tiers-Monde peu démocratiques, qui comportent un « risque migratoire » et sécuritaire. Une carte à la fin de l’ouvrage illustre d’ailleurs ce nouveau partage d’un monde divisé en deux nouveaux blocs, les pays dont les ressortissants sont soumis à visas et ceux qui circulent librement avec leur simple passeport à l’intérieur de l’Union ou à destination de celle-ci. Une autre dynamique est aussi suggérée par les auteurs : celle d’une délocalisation des garanties de recours, en parallèle à la délocalisation du contrôle des frontières et de la politique des visas.
Catherine Wihtol de Wenden
LES INSTITUTIONS EUROPÉENNES, Philippe Moreau Defarges, Paris, Armand Colin, 2005, 248 pages
La réédition de la synthèse de Philippe Moreau Defarges arrive à point nommé, pour rappeler en plein débat constitutionnel comment le texte proposé s’inscrit dans cette genèse politique, institutionnelle, voire psychologique, qui constitue depuis cinq décennies la construction de l’Europe. L’ouvrage rappelle également (en se penchant sur l’OSCE ou le Conseil de l’Europe) que la cristallisation de l’Union ne résume pas à elle seule le destin, ni même le dessin du continent.
Le chapitre sur les racines institutionnelles de l’Europe dessine un certain nombre de déterminants politiques, sans lesquels on ne comprend pas les dispositions concrètes des textes aujourd’hui proposés. En étudiant le « système » de l’Union européenne (UE), la place qu’y occupent les États, le fonctionnement du marché unique, Philippe Moreau Defarges tente de spécifier l’animal juridique et politique étrange que constitue aujourd’hui l’UE. Il se penche enfin sur les codifications du texte constitutionnel, pour conclure sur le caractère « équivoque » de l’Union ainsi définie – cela, c’est sans doute dans la nature même du processus construction européenne –, mais aussi, plus grave, pour s’interroger sur sa viabilité…
Dominique David
 
Sécurité, terrorisme
 
 
LE JIHAD AU QUOTIDIEN, Bernard Rougier, Paris, Presses universitaires de France, 2004, 262 pages
Bernard Rougier est spécialiste du monde arabe et travaille comme chercheur à l’Institut français du Proche-Orient (IFPO) à Amman. Pour sa thèse de doctorat, il a mené une enquête de terrain édifiante dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban, et plus précisément dans celui d’Aïn el-Héloué. Le Jihad au quotidien est la version retravaillée et actualisée de cette recherche, des entretiens complémentaires ayant notamment été réalisés en 2002.
L’ouvrage se focalise principalement sur l’essor d’une idéologie politico-religieuse : le salafisme-djihadisme. « Celui-ci partage avec le wahhabisme saoudien une lecture littérale des textes religieux, un refus de la politique moderne (élections, partis, etc.) mais place le djihad armé au cÅ“ur de la croyance et dénonce toute forme de subordination vis-à-vis de l’Occident » (p. 81). Cette idéologie a germé à Peshawar au moment où des combattants affluaient de tout le monde arabe en Afghanistan – via le Pakistan – pour lutter contre l’envahisseur soviétique. Bernard Rougier analyse avec précision les mécanismes qui ont permis au salafisme-djihadisme d’essaimer à partir de Peshawar et de se développer à Aïn el-Héloué. Le rôle des prédicateurs comme vecteurs de diffusion est examiné avec une minutie remarquable.
L’expansion du salafisme-djihadisme dans les camps palestiniens du Liban produit des tensions indéniables qui, selon Bernard Rougier, risquent d’aboutir à plus ou moins long terme à une « guerre civile palestinienne » (p. 132). Un groupe comme le Hezbollah accepte l’idée d’un État palestinien mais s’oppose au Fatah sur la question d’éventuelles négociations avec Israël. Les salafo-djihadistes, quant à eux, rejettent toute possibilité de négociation avec les Israéliens, et ils dénoncent en outre le caractère national de la lutte palestinienne. Selon eux, « le nationalisme est un poison introduit par les Occidentaux pour diviser l’Oumma islamique » (p. 140).
Si les salafo-djihadistes haïssent Israël, ce n’est pas en tant que puissance occupante mais comme symbole de la civilisation judéo-chrétienne. Leur lutte, nourrie par la « nostalgie d’un califat » (p. 222), a une dimension transnationale et globale qui n’a rien de rassurant pour les pays occidentaux. Il est d’ailleurs intéressant de noter que, par solidarité avec les combattants tchétchènes, un kamikaze palestinien s’est lancé à l’assaut de l’ambassade de Russie à Beyrouth en janvier 2000. À travers le prisme microsociologique du camp d’Aïn el-Héloué, Bernard Rougier démontre avec brio que la violence, elle aussi, peut être mondialisée.
Marc Hecker
 
Amériques
 
 
QUATRE ANS POUR CHANGER LE MONDE. L’AMÉRIQUE DE BUSH 2005-2008, Bruno Tertrais, Paris, CERI/Autrement, 2004, 104 pages
Le livre débute par une présentation des conséquences les plus immédiates de la réélection de George W. Bush. Il se poursuit avec une description des composantes de la droite américaine et de l’équipe présidentielle. Enfin, il évoque les problèmes qui se posent pour le second mandat présidentiel et cherche à en évaluer les conséquences sur la relation transatlantique.
Le principal mérite de ce travail est de traiter du contexte politique américain dans son ensemble. Ainsi, dans le chapitre intitulé « Les chantiers du second mandat », le lien est permanent entre les questions de politique intérieure et celles de politique étrangère. L’auteur prend également soin de donner un aperçu du cadre institutionnel et politique général, en soulignant l’étonnant alignement des trois pouvoirs – législatif, judiciaire, exécutif –, qui joue tendanciellement au plus grand bénéfice du président Bush. On ne peut qu’approuver ce constat, spécifique aux États-Unis, du moins par l’intensité, de l’imbrication constante entre préoccupations internes (domestic) et internationales. C’est ce que montre le poids démesuré du Congrès, où les pressions les plus locales sont très fortes sur les élus, alors qu’il a une fonction majeure dans la définition de la politique étrangère. Dans sa description de l’équipe Bush, le livre est également à son meilleur, rendant compte des logiques internes à l’Å“uvre dans cette Administration : par exemple à travers le rôle capital du vice-président Dick Cheney, sans commune mesure avec celui de ses prédécesseurs ; ou l’influence de la droite religieuse, que l’auteur tend pourtant, avec raison, à modérer.
Bruno Tertrais termine son essai en appelant au renforcement des liens transatlantiques après les divergences issues de la crise irakienne. « L’Europe a le choix entre faire évoluer le monde avec l’Amérique ou le voir évoluer sans elle » (p. 82). Ainsi formulé, il ne semble rester qu’une option ; mais il aurait été bienvenu de rappeler que l’union de l’Europe reste le préalable à une telle alternative. Le partenariat entre les États-Unis et l’Europe est une nécessité qui s’impose dans un monde des plus instables. Cependant, pour un vrai partenariat, il faut que les deux parties soient de taille et d’influence comparables. Une Europe divisée ne serait pas une composante crédible d’un partenariat atlantique.
François Vergniolle de Chantal
AU SEIN DE LA MAISON-BLANCHE : LA FORMULATION DE LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DES ÉTATS-UNIS, Charles-Philippe David, Sainte-Foy, Presses de l’Université Laval, 2004, 738 pages
Charles-Philippe David est bien connu des spécialistes français des relations internationales, en raison du nombre important d’articles et d’ouvrages qu’il a publiés. Au sein de la Maison-Blanche avait été publié dans une première version en 1994. Cette deuxième édition a été augmentée de deux chapitres couvrant les présidences de Bill Clinton et de George W. Bush. Elle tient compte, pour les autres chapitres, des études parues depuis 1994. La bibliographie, essentiellement américaine, est très complète.
Les deux premiers chapitres présentent les théories d’analyse du processus décisionnel et les acteurs de la politique étrangère et de défense. Le chapitre 3 est consacré d’une part à l’étude des raisons qui ont conduit à une limitation progressive du rôle du département d’État au profit d’autres acteurs, et d’autre part à la présentation de travaux, désormais classiques pour la plupart, sur les différents styles présidentiels (Richard Neustadt, Fred Greenstein, Robert Dallek, Thomas Preston et James David Barber), et sur les modèles de structures décisionnelles utilisés par les présidents (Richard T. Johnson, Alexander George, Roger Porter et Paul Kowert). Les chapitres 4 à 12 constituent une étude détaillée, pour chaque présidence, du rôle joué par le conseil de sécurité nationale (NSC) depuis sa création en 1947.
Charles-Philippe David n’a pas pour ambition de présenter la politique extérieure des États-Unis depuis 1947. Sa démarche est plus originale, au moins en français : une analyse détaillée et rigoureuse des processus décisionnels qui sont à l’origine des choix des responsables de la politique extérieure des États-Unis. Ces processus sont replacés dans leur contexte psychologique et organisationnel. Le choix du NSC comme lieu privilégié de l’analyse est justifié par la place centrale que celui-ci a presque toujours occupée depuis 1947 – même si son rôle a considérablement évolué au fil des années : et les transformations qui se sont produites en l’espace d’une soixantaine d’années apparaissent clairement. Les nouvelles responsabilités assumées par le conseiller pour la sécurité nationale dès le début de la présidence de John Kennedy, et l’importance nouvelle prise à cette date par le NSC comme acteur institutionnel face au département d’État, sont ici bien mises en relief. Il en va de même pour l’évolution du rôle du NSC au cours des présidences suivantes, notamment pendant la présidence de Richard Nixon, quand Henry Kissinger est conseiller pour la sécurité nationale, puis pendant la présidence de Ronald Reagan.
Concernant la présidence Reagan, Charles-Philippe David analyse avec beaucoup de finesse le style décisionnel du président, et rappelle sa capacité à s’investir profondément – voire passionnément – dans certains projets, alors même qu’il préfère rester en retrait la plupart du temps, tout en jouant son rôle de « sentinelle ». Il souligne au passage, mais sans s’y attarder, que cette administration caractérisée par des processus décisionnels très conflictuels, souvent considérés à bon droit comme erratiques et en tout cas très éloignés des modes opératoires jugés les plus favorables, a été aussi, malgré tout, l’administration qui a permis aux États-Unis de l’emporter clairement sur l’Union soviétique. Les conflits et les difficultés multiples qui ont caractérisé les processus de décision pendant la présidence de Reagan ont-ils, en définitive, constitué un handicap majeur ? Ce paradoxe apparent aurait peut-être pu justifier une analyse plus poussée.
Le livre de Charles-Philippe David constitue une très bonne démonstration de l’apport important, dans l’analyse des relations internationales, des théories perceptuelle et bureaucratique – qui se sont développées depuis une trentaine d’années aux États-Unis –, qui complètent et corrigent les approches utilitariste, sociétale et systémique qui avaient dominé jusque-là. C’est une lecture indispensable pour tous ceux qui souhaitent se familiariser avec les processus décisionnels en matière de relations internationales au sein de la Maison Blanche, et plus largement au sein du gouvernement américain. Ses analyses, précises, nuancées, appuyées sur une documentation très complète, devraient aider certains commentateurs français à remettre en question – du moins on peut l’espérer – le caractère parfois superficiel et schématique de leurs propres analyses, dès qu’il s’agit d’expliquer les choix de Washington. Car, ainsi que le rappelle l’auteur, « l’unipolarité, le complot ou le pouvoir d’un seul n’expliquent pas tout, loin s’en faut ».
Raymond-François Zuber
 
Asie
 
 
L’INDOCHINE FRANÇAISE FACE AU JAPON, 1940-1945, Philippe Grandjean, Paris, L’Harmattan, 2004, 298 pages
L’ouvrage de Philippe Grandjean est une clé pour mieux comprendre la situation de l’Indochine, au moment où les forces envoyées de métropole y reprennent pied. On connaît en effet mal, en général, la façon dont a évolué la présence de la France en Indochine durant la Seconde Guerre mondiale.
Isolée soudain d’une métropole écrasée en juin 1940, l’Indochine française de l’amiral Decoux reste après 1942 le seul îlot « blanc » dans le raz-de-marée nippon de l’après-Pearl Harbour. Contrainte d’accepter un stationnement et un transit des troupes japonaises, elle a pourtant, au contraire de la France occupée, maintenu une souveraineté française entière et une armée certes dotée de moyens peu importants mais libre de ses mouvements – le tout au prix d’une allégeance marquée au lointain maréchal et d’une forte autorité, parfois entachée de bavures, les deux éléments étant vitaux face aux Nippons pour la survie de cette France du bout du monde. Inventive par nécessité, elle parvient à sauver son économie et lance un véritable « aggiornamento » du statut colonial, multipliant au passage les constructions d’écoles et de stades, etc.
Cet « incroyable pari », suivant le mot de Lucien Bodard, devait tenir cinq ans. Pourquoi le 9 mars 1945, moins de cinq mois avant Hiroshima, Tokyo balaie-t-il l’imperium français ? L’auteur décrit l’enchaînement fatal, né de la méconnaissance de la situation en Indochine de la part de certains cercles parisiens, qui souhaitent y voir mettre en Å“uvre un processus de libération prenant modèle sur celui de la métropole, sans saisir que les situations n’avaient rien de commun, et que l’on ne pouvait par exemple compter sur le prolongement d’actions d’une résistance intérieure par une intervention de forces alliées comparable à celle des débarquements en Normandie ou en Provence.
L’enchaînement des événements aboutit au coup de force japonais de mars 1945, puis à la mise de l’Indochine sous tutelle, chinoise au nord et britannique au sud. La remise en cause de la souveraineté française, jusqu’alors péniblement sauvegardée dans l’opinion publique vietnamienne, était consommée, avec les conséquences que l’on connaît.
Georges Maldan
 
Moyen-Orient
 
 
ARMES DE COMMUNICATION MASSIVE. INFORMATIONS DE GUERRE EN IRAK : 1991-2003, Jean-Marie Charon et Arnaud Mercier (dir.), Paris, CNRS Éditions, 2004, 276 pages
Pour qu’un pays engagé dans une guerre remporte la victoire, il est bon que sa population soutienne les troupes. Le conflit du Vietnam est cruellement venu rappeler ce principe aux militaires américains qui, depuis lors, se sont évertués à élaborer un consensus avant chaque opération d’envergure. Pour créer ce consensus, le meilleur moyen est d’arriver à contrôler les médias. La guerre du Golfe de 1991 a correspondu au règne des pools, dénoncés a posteriori comme une forme insidieuse de censure. Pour la campagne irakienne de 2003, les journalistes, qui avaient le sentiment d’avoir été manipulés douze ans plus tôt, attendaient les officiers de presse de pied ferme.
Comparer les couvertures médiatiques des conflits irakiens de 1991 et 2003, tel est l’objectif annoncé de l’ouvrage coordonné par Jean-Marie Charon et Arnaud Mercier. En fait, l’opération Tempête du désert n’y occupe qu’une place marginale, l’accent étant essentiellement mis sur la dernière guerre. La richesse de ce travail provient de la diversité des contributions, le nombre élevé d’auteurs induisant néanmoins des écarts quantitatifs et qualitatifs importants. Les participations de quatre journalistes ainsi que d’un haut fonctionnaire (Jean-François Bureau, porte-parole du ministère de la Défense et directeur de la Délégation à l’information et à la communication de la défense [DICOD]) sont particulièrement appréciables.
Pas moins de 22 chercheurs ont écrit dans ce recueil, ce qui peut paraître excessif. Les coordinateurs ont toutefois réussi une prouesse, en limitant au maximum les redondances d’une contribution à l’autre, et en donnant une cohérence certaine à l’ouvrage. Ceci est dû notamment au fait qu’outre des professeurs en sciences de l’information, des spécialistes d’autres disciplines (science politique et sociologie) ont été invités à s’exprimer. Un élément important est l’aspect international de la publication, puisque des universitaires enseignant notamment en Belgique, au Canada, en Israël et au Royaume-Uni y ont participé.
La première guerre du Golfe avait été un fiasco journalistique. Jean-Marie Charon et Arnaud Mercier avancent que, finalement, peu de leçons ont été retenues de cet échec. L’offre médiatique s’est diversifiée, avec l’apparition de nouveaux acteurs tels que Fox News ou Al-Jazira, mais « le niveau réel d’information sur les enjeux de la guerre, sa réalité macabre et ses effets concrets sur les populations [a en fait été] aussi mauvais qu’en 1991 ». Si la presse française s’est montrée beaucoup plus critique en 2003 que lors de l’opération « Tempête du désert », les auteurs ne manquent pas de souligner que l’opposition officielle à la guerre a sans doute beaucoup aidé les journalistes français à adopter un tel ton.
Cet ouvrage encourage donc les consommateurs de médias à la plus grande circonspection : les « armes de communication massive » peuvent aisément se transformer en « armes de désinformation massive », et ce, même dans des régimes démocratiques où la presse devrait pourtant être libre et indépendante.
Marc Hecker
LE DROIT D’ISRAËL. POUR UNE DÉFENSE ÉQUITABLE, Alan Dershowitz, Paris, Eska, 2004, 288 pages
Depuis la création de l’État d’Israël en 1948 et plus encore depuis la guerre des Six Jours en 1967, la politique israélienne est fréquemment montrée du doigt. La seconde intifada est venue renforcer la tendance, et Ariel Sharon est régulièrement mis au pilori par la presse internationale ou des publications académiques. C’est en réaction à ces critiques qu’Alan Dershowitz, professeur de droit à l’université Harvard, a décidé de publier un véritable plaidoyer en faveur d’Israël.
L’ouvrage est divisé en 32 chapitres, chacun d’entre eux étant présenté sous la forme d’une question (Israël est-il un État colonialiste et impérialiste ? L’assassinat ciblé des chefs terroristes palestiniens est-il illégal ? Ceux qui critiquent Israël sont-ils antisémites ? etc.). Chaque chapitre s’organise de la même manière : tout d’abord, Alan Dershowitz laisse la parole à l’accusation en avançant des citations précises de personnalités s’étant illustrées dans des réquisitoires contre la politique d’Israël ; puis il rétablit ce qui est, selon lui, la « réalité » ; il présente enfin « la preuve » qui, il faut bien le dire, n’est pas toujours bien convaincante.
Parmi les « accusateurs » les plus cités se trouvent Edward Saïd et Noam Chomsky, deux ardents défenseurs de la cause palestinienne auxquels Alan Dershowitz s’est opposé dans plusieurs débats. L’opposition Saïd-Chomsky/Dershowitz est d’ailleurs un des aspects les plus intéressants de l’ouvrage et tend à accréditer l’idée selon laquelle le conflit israélo-palestinien constituerait un des sujets les plus controversés jusque dans le corps enseignant des grandes universités américaines.
Mais Alan Dershowitz ne se contente pas du rôle d’avocat d’Israël. Il s’efforce aussi de plaider pour une solution pacifique au conflit qui, selon lui, passe nécessairement par la création d’un État palestinien, dont il se garde bien de préciser les frontières. Il affirme également que la condition sine qua non de tout accord de paix est la renonciation au « droit au retour » des réfugiés palestiniens. Précisons qu’Alan Dershowitz a une conception particulière de ce droit qu’il considère comme « un stratagème conçu pour submerger Israël avec plusieurs millions de Palestiniens, afin de transformer l’État juif en un troisième État palestinien, qui s’ajouterait aux États islamiques déjà nombreux » (p. 259)…
Les arguments utilisés par Alan Dershowitz sont percutants, mais il use parfois de références douteuses, comme lorsqu’il s’appuie sur des déclarations d’Oriana Fallacci (p. 251). En outre, on ne peut occulter le fait que certains universitaires engagés, au premier rang desquels Norman Finkelstein, n’ont pas manqué d’accuser l’auteur d’avoir plagié, dans plusieurs passages de son livre, un ouvrage de Joan Peters [1]. Le Droit d’Israël mérite pourtant d’être lu car il apporte un point de vue particulier sur un conflit trop souvent considéré de manière simpliste.
Marc Hecker
 
Russie
 
 
RUSSIA IN SEARCH OF ITSELF, James Billington, Washington D. C., Woodrow Wilson Center Press, 2004, 234 pages
Le dernier livre de James Billington est singulier. Fondateur du Kennan Institute et librarian of Congress en 1987, l’auteur anime également l’Open World Program grâce auquel plus de 7 500 jeunes Russes ont découvert le système politique américain. Alimenté de multiples entretiens menés dans ces différents cadres, cet essai ramassé se concentre sur les courants de pensée, reflétant au mieux les interrogations de la société russe. Sa force réside dans les impressions et intuitions personnelles de l’auteur. Sa faiblesse dans des interprétations rapides, et des exemples dont la valeur est parfois exagérée. Le projet de J. Billington est ambitieux : examiner comment les Russes, dans ces quinze dernières années, se sont efforcés de légitimer leur nouvelle identité démocratique tout en façonnant une nouvelle version de leur tradition autoritaire. Cette tension fondamentale le conduit à analyser les différents avatars de l’identité russe post-soviétique.
Pour ce faire, l’auteur propose une mise en perspective historique articulée en deux chapitres. Le premier part du postulat qu’il n’existe pas d’identité nationale dans l’empire russe avant le xixe siècle. J. Billington revient rapidement sur la traditionnelle distinction slavophiles/occidentalistes en soulignant, d’une part, la vigueur de ce débat originel et, de l’autre, la profonde influence de la pensée occidentale sur les deux parties en question. Il rappelle l’impact de la dialectique hégélienne sur la pensée russe, avant de décrire l’émergence, sous Alexandre III, d’un nationalisme basé sur la langue et l’ethnicité. Le second chapitre couvre le xxe siècle et s’ouvre sur l’apport de Dostoïevski, pour qui « l’idée russe » fournit une identité au pays en même temps qu’une mission mondiale. À sa suite, Solovev et Berdiaev donnent une tonalité plus spirituelle à cet héritage, tout en cherchant à lui assigner une mission providentielle, étroitement liée à sa chrétienté : mais la veine personnaliste de Berdiaev se heurte à la tradition russe du collectivisme. Tradition sur laquelle Lénine s’appuie, en combinant terrorisme révolutionnaire et prétentions « scientifiques » du marxisme. J. Billington poursuit sa synthèse en montrant comment, avec Staline, la guerre, et la séquence de stagnation bréjnévienne, le nationalisme russe devient une force motrice du totalitarisme soviétique et s’imprime, de manière presque subliminale, dans la conscience populaire.
Au terme de cette mise en perspective, J. Billington consacre trois chapitres aux principaux courants qui alimentent la quête identitaire des Russes depuis la chute de l’Union soviétique. Le premier revient sur le changement radical qui conduit la Russie à se penser, pour la première fois de sa longue histoire, comme nation et non comme empire. J. Billington met en lumière la résurgence d’une sorte de tradition russe consistant à balayer les institutions existantes pour les remplacer par celles du principal adversaire international, tout en cherchant un leader providentiel. Le second chapitre reprend le débat sur l’eurasisme qui traverse les élites russes au cours des années 1990. J. Billington analyse les racines intellectuelles de ce courant, qui selon lui peut se lire comme l’ultime tentative d’une partie de l’intelligentsia pour participer à l’exercice du pouvoir. Le troisième chapitre examine l’émergence d’une culture démocratique, qui rencontre un double obstacle : le socle dur de la culture russe du pouvoir, et les désillusions de la démocratisation et de la privatisation. Heurts qui se traduisent aussi par des rapports toujours ambivalents avec l’Occident.
Ce livre embrasse un large tableau, grâce à une belle maîtrise de la culture politique russe, mais au prix d’une déconnexion entre réflexion identitaire et évolutions concrètes (politique, économique et internationale) de la Russie. Il permet de prendre conscience du traumatisme identitaire subi par les Russes depuis quinze ans, de la perte des repères et de la confusion mentale dont certains jouent. Insistant sur la fragmentation de la société, mais aussi sur la vigueur intellectuelle qui la traverse, J. Billington aborde en filigrane la question du nouveau contrat social que les Russes devraient construire. Selon lui, celui-ci passe par l’émergence, aussi lente que difficile, de la responsabilité morale individuelle. Sa connaissance de la génération montante, de sa vitalité intellectuelle et spirituelle le conduit à faire preuve d’optimisme. Optimisme qui le conduit à conclure en préconisant une participation plus active des Américains aux processus d’élaboration identitaire et de transformation politico-économique en Russie. Sans, d’ailleurs, s’interroger sur une possible réaction de rejet…
Thomas Gomart
RUSSIA AND THE EUROPEAN UNION – PROSPECTS FOR A NEW RELATIONSHIP, Oksana Antonenko and Kathryn Pinnick (dir.), Londres/New York, Routledge/IISS, 2004, 290 pages
La « révolution orange » a mis en lumière l’ampleur des différences d’approche entre la Russie et l’Union européenne et les ambiguïtés de leur partenariat. L’excellent ouvrage dirigé par Oksana Antonenko et Kathryn Pinnick montre que les causes des fortes tensions russo-européennes provoquées par les événements ukrainiens ne sont pas conjoncturelles. Des analyses faites par des auteurs qui sont russes, centre et ouest européens, il ressort clairement que l’impact de l’élargissement à l’est de l’Union européenne (UE) sur la relation russo-européenne est très important, à tous les niveaux. Il en ressort aussi que les intérêts communs sont immenses, ce qui a conduit les deux parties à tenter d’adapter leur partenariat à la nouvelle donne de cet élargissement : la Russie et l’UE ont, entre autres choses, conforté le dialogue politique au plus haut niveau et défini en mai 2003 un nouvel objectif, apparemment ambitieux, d’« espace commun ». Et pourtant, malgré les efforts déployés de part et d’autre, et des avancées indéniables, leurs relations demeurent difficiles. Dans de nombreux domaines, elles manquent de substance. Et les résultats du projet d’« espace commun » ne sont pas à la hauteur des attentes.
La première raison de ces difficultés, soulignée par Oksana Antonenko dès son introduction et sur laquelle reviennent plusieurs auteurs, notamment Timoféï Bordachev, Dov Lynch, Katinka Barysch et Hiski Haukkala est que la Russie et l’Union européenne ont des approches divergentes des principes sur lesquels repose leur partenariat et qu’elles poursuivent des objectifs distincts. L’UE a une approche interventionniste et conditionnelle de ses rapports avec la Russie : ce qu’elle veut, c’est ancrer la Russie dans un processus de démocratisation et de réforme économique. Moscou a une tout autre vision de ses relations avec Bruxelles. Ce qu’elle veut, le soulignant explicitement à maintes reprises, c’est établir des relations particulières qui reflètent le poids et l’importance de la Russie, c’est un partenariat d’égal à égal lui permettant de conforter son statut sur la scène internationale. Le résultat est que la question des valeurs, si importante pour Bruxelles, ne fait pas partie, aux yeux du président Poutine, de l’agenda russo-européen et que la politique de voisinage définie en 2002-2003 par l’Union suscite en Russie une forte méfiance : dans l’espace anciennement soviétique, le Kremlin ne perçoit pas l’UE comme un acteur-partenaire, mais comme un concurrent. Le problème est aggravé par l’absence d’une véritable stratégie européenne à l’égard de la Russie, et d’une perception claire par la Russie de ce qu’elle attend de l’UE. La conclusion que plusieurs des auteurs en tirent est que les perspectives de coopération sont, à moyen terme, limitées, le domaine économique, où l’interdépendance existe déjà, apparaissant comme le plus prometteur. Reprenant le terme de Jean Monnet, Katynka Barysch invite à développer les coopérations là où existent « des solidarités de fait ».
L’originalité et la richesse de cet ouvrage sont aussi liées au fait que les études portant sur les relations bilatérales avec les grands pays européens (relations que la Russie a longtemps privilégiées et qu’elle continue souvent à privilégier) cèdent la place à d’autres problématiques, apparues ou développées du fait de l’élargissement. Des chapitres sont consacrés aux régions frontalières, celles qui sont ou pourraient être les plus affectées par ce dernier, les auteurs ne se limitant pas à la question souvent traitée de Kaliningrad pour se pencher sur les évolutions de la Carélie et de l’oblast russe de Pskov. D’autres développements traitent de l’impact de l’élargissement sur les relations de la Russie avec deux des nouveaux pays membres (Pologne et Estonie). Et une attention particulière est portée aux liens transnationaux, abordés dans plusieurs chapitres, ainsi qu’au rôle des organisations subrégionales dans la Russie du nord-ouest. Cet ouvrage est, on le voit, le bienvenu, à un moment où il apparaît de plus en plus nécessaire de redéfinir la relation Russie-UE.
Anne de Tinguy
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Daguzan, J.-F., et Lorot P., L’Asie centrale après la guerre contre la terreur, Paris, L’Harmattan/Choiseul, 2004.
·  Juneau, Th., Hervouet, G., Lasserre, F., Asie centrale et Caucase, une sécurité mondialisée, Laval (Québec), Presses de l’Université de Laval, 2004.
·  Priollaud, F.-X., Siritzky, D., La Constitution européenne, Texte et commentaires, Paris, La Documentation française, 2005.
·  Rifkin, J., Le Rêve européen, Paris, Fayard, 2005.
·  Sécurité et défense de l’UE, Textes fondamentaux 2004, Volume V, Paris, IES, « Cahier de Chaillot » n° 75, février 2005.
·  Smith, S., Atlas de l’Afrique, Un continent jeune, révolté, marginalisé, Paris, Autrement, 2005.
·  Tercinet, J., (dir.), Les Relations transatlantiques et l’environnement international, Bruxelles, Bruylant, 2005.
 
NOTES
 
[1]<www. normanfinkelstein. com/ id141. htm> consulté le 5 janvier 2005. Les références du livre en question sont J. Peters, From Time Immemorial. The Origins of the Arab-Jewish Conflict Over Palestine, New York, Harper & Row, 1984.
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