2005
Politique étrangère
Éditorial
Voici vingt ans, Mikhaïl Gorbatchev devenait secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique. Il ouvrait un temps de réformes qui devait radicalement changer notre lecture du monde. L’espoir d’une planète plus pacifiée, gérant collectivement ses principales crises semblait enfin s’incarner. L’ouverture du siècle nouveau nous impose de tout autres images : une violence qui s’emballe, et des organes de régulation collective qui patinent.
La violence qui revient n’est pas d’abord celle de la guerre classique, inter-étatique : celle-ci est limitée de l’extérieur par le poids politique des grandes puissances, ou contrôlée de l’intérieur, quand ces dernières sont en cause, par leur maîtrise technologique. La guerre existe donc toujours, mais elle n’est pas l’événement de notre temps. Plus proches, plus visiblement scandaleuses paraissent aujourd’hui les violences ravageant des États décomposés, ou les violences terroristes.
Il existe bien un terrorisme : dans l’esprit des victimes, ou dans les discours de terroristes enclins à globaliser leurs justifications. Et pourtant s’impose de plus en plus l’image éclatée de terrorismes multiples, quant à leurs objectifs, leurs modes d’organisation, leurs méthodes, leurs acteurs. Seule une lecture idéologique – et d’ailleurs impuissante — peut identifier une même démarche à l’Å“uvre dans les attentats d’Irak, du Maroc, de Russie, d’Espagne, d’Égypte, de Turquie, ou même dans les différentes vagues d’agressions qui ont frappé Londres…
Il n’est pas sûr que nous nous soyons dotés des moyens intellectuels de saisir les phénomènes terroristes actuels dans toutes leurs spécificités, et que nos réponses (moyens techniques d’interception, contrôle des flux de financements, suivi de certaines filières, coopération internationale à la carte…) soient à la hauteur de leur menace multiforme. Le cahier des charges est donc long pour nous adapter à ce qui pourrait devenir une forme centrale d’expression de la violence. Il s’agit d’abord de reprendre le travail de diagnostic sur les situations d’insécurité futures, sans doute infiniment plus diverses qu’on ne l’imaginait avant-hier ou même immédiatement après le 11 septembre ; puis de traiter un certain nombre de situations internationales qui, sans créer les terrorismes, leur fournissent un incontestable terreau : en Irak ou au Moyen-Orient en général, dans le Caucase. La production régionale, et collective, de sécurité, s’est depuis quinze ans souvent avérée décevante, mais elle est pourtant un des rares concepts dont nous disposions pour organiser des stratégies antiterroristes globales – en particulier en réunissant les deux rives de la Méditerranée. Les dispositifs internationaux de coopération et de contrôle (circulation, prolifération des armes) ne peuvent seuls régler le problème, mais ils constituent une réponse évidente à la globalisation, à la fluidité des menaces nouvelles. Enfin, l’existence désormais avérée de milieux, de logiques – à la fois spécifiques et divers – créant chez nous, dans les pays développés, des acteurs terroristes, pose un grave problème politique et social. Puissent les réflexions et les politiques s’approprier ce problème, avant que les réactions de peur et de renfermement qui guettent de plus en plus de sociétés post-industrielles ne s’y emploient.
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Face aux défis, le rôle de la coopération internationale est immense et son efficacité hélas limitée. L’Organisation des Nations unies (ONU) est au pied de la réforme : les ouvertures, les propositions sont là. Les changements risquent bien d’intervenir dans tous les domaines sauf dans le plus symbolique : la composition du Conseil de sécurité. Or la crédibilité de l’ONU – sa principale arme – dépend en grande part du renouvellement de cette dernière.
Pour nous Européens, la crise de l’année est celle de l’Union (UE) après le naufrage du Traité constitutionnel. Une crise qui intervient au plus mauvais moment, quand l’UE doit être forte pour se gérer elle-même, et projeter sa stabilité sur des environnements moins pacifiques.
La crise est réelle, quelles qu’en soient les explications : elle concerne à la fois les objectifs de la construction européenne et le fonctionnement, la gouvernabilité, de l’Union. Elle serait intervenue tôt ou tard, produit d’aujourd’hui ou de demain d’une fuite en avant remarquablement peu maîtrisée. Le débat de fond sur les finalités et les modalités de l’intégration européenne, un débat de long terme et se développant à tous niveaux, est désormais inévitable, les opinions y occupant toute la place qu’elles se sont attribuée dans les exercices référendaires. Et en attendant que s’accouche cette culture européenne commune sans laquelle aucune structuration institutionnelle, et encore moins néo-constitutionnelle, ne peut être viable, on peut inventer les moyens de faire marcher ce qui est vraiment nécessaire : en réformant le fonctionnement de la monnaie commune, en réaffirmant les stratégies de coopération avec notre voisinage à l’Est et au Sud, en développant les moyens de projeter notre stabilité, via les chapitres de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC) qui fonctionnent, et des coopérations plus exigeantes en matière de politique européenne de sécurité et de défense (PESD). Pour le fonctionnement global de l’Union, une constitutionnalisation a minima, reprenant sous une forme à définir les principes fondamentaux et quelques évolutions institutionnelles du défunt texte, sans qu’il soit nécessaire de le renégocier en totalité, pourrait transitoirement faire l’affaire.
Mais une fois encore, c’est la capacité des intellectuels, des experts, des politiques, des opinions, des associations et des syndicats, des institutions de recherche, à s’approprier ce débat politique et stratégique fondamental sur l’intégration européenne qui démontrera, ou non, la vitalité de cette dernière. Si la frilosité devait l’emporter, l’inquiétude pourrait devenir légitime, en particulier pour des sociétés européennes déjà taraudées par la peur : peur de l’insécurité, peur de l’ouverture, peur de l’autre.