2005
Politique étrangère
Le partenariat euro-méditerranéen, dix ans après
Barcelone, entre bilan et relance
Entretien avec
Miguel Angel Moratinos
Miguel Angel Moratinos, qui fut ambassadeur d’Espagne en Israël en 1996 et envoyé spécial de l’Union européenne pour le processus de paix au Moyen-Orient jusqu’en 2003 est, depuis avril 2004, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération au sein du gouvernement de José Luis Rodriguez Zapatero.
Le processus de Barcelone a permis d’avancer dans le domaine des coopérations économiques et d’élargir les questions débattues entre les rives nord et sud. La démocratisation des sociétés et la sécurité régionale n’en ont par contre que peu bénéficié. Pour l’avenir, Bruxelles est prêt à proposer une association plus étroite des pays du sud-méditerranéen à l’Union. La conférence de Barcelone II, qui doit se tenir en novembre, devrait donner, à tous niveaux, un nouvel élan au partenariat.Mots-clés :
processus de Barcelone, partenariat euro-méditerranéen, Union européenne, Grand Moyen-Orient.
The tenth anniversary of the Barcelona Process allows for a critical assessment of the results achieved so far. Economic cooperation has been rather satisfactory, but the Euro-Mediterranean Partnership has been less successful in promoting democratization and regional security. The political aspects of the Barcelona Process have gained recent attention in a context of renewed American activism in the region. The Europeans are now ready to propose closer association to their Southern partners, within the framework of the European Neighborhood Policy. Miguel Angel Moratinos, who was among the founding fathers of the Partnership, explains why the Barcelona II Summit taking place in November should give new impetus to the whole process.
Politique étrangère : Vous avez été l’un des pères fondateurs du processus de Barcelone, qui a cette année dix ans. Pourriez-vous nous rappeler dans quel contexte, et avec quels objectifs, ce dispositif a été conçu ?
Miguel Angel Moratinos : Le processus de Barcelone est le fruit de beaucoup de réflexions, et d’abord d’une préoccupation franco-espagnole. Avec une vision du futur qui était alors novatrice – elle pourrait encore aujourd’hui paraître un peu choquante… –, il s’agissait de réagir à quelques inquiétudes sur l’évolution des pays du sud de la Méditerranée : pression migratoire, secousses en Algérie, changements internes dans les pays d’Afrique du Nord. Il fallait stabiliser l’espace sud-méditerranéen, et en même temps faciliter le changement et le processus de réformes. L’idée-force a surgi de longues discussions franco-espagnoles, puis avec les Italiens, autour du projet antérieur de rencontre 5+5 qui concernait la Méditerranée occidentale. On s’est retrouvé face à deux projets : celui qui était organisé autour de l’intérêt franco-espagnol, voire italien, pour le Maghreb ; et le projet traditionnel de l’Union européenne, qui découlait surtout de l’histoire de la présence européenne au Proche-Orient.
Comment, dès lors, articuler l’intérêt immédiat de l’Espagne, de la France, la volonté de coopération des pays du Sud, en particulier du Maghreb, et l’appui, l’engagement global, de l’Union européenne ? En joignant les deux espaces, géographiques et géopolitiques, de la Méditerranée. J’ajoute que – c’est aussi plus clair avec le recul du temps, et ce n’est pas un secret d’État – pour l’Espagne, l’unification dans un même processus politique des deux bassins méditerranéens était aussi un moyen de rééquilibrer les attributions de crédits de Bruxelles qui privilégiaient le Moyen-Orient, et de rééquilibrer, à l’ouest de la Méditerranée, les liens bilatéraux avec la France, l’Espagne ou l’Italie, par une présence globale de l’Union européenne (UE) dans son ensemble. Mais cet agenda étroitement politique a très vite été dépassé. Diplomatiquement parlant, la mise en place des décisions a été grandement facilitée par un hasard historique, qui a vu se succéder à Bruxelles les trois présidences française, espagnole et italienne, qui ont permis de donner une impulsion forte et une certaine continuité au projet.
P. E. : Il y avait pourtant un fort tropisme qui orientait l’Union européenne en direction de l’Est, à ce moment-là…
M. A. M. : Ce fort tropisme vers l’Est a été contrecarré par la détermination franco-espagnole, et italienne. Le processus de Barcelone a pu gagner sa crédibilité parce que le Conseil européen de Cannes (juin 1995) lui a attribué un paquet financier qui donnait une dimension politique à ce qui aurait pu rester une simple déclaration innovante : 4,5 milliards d’euros constituent un contrepoids notable à l’ouverture à l’Est et au centre de l’Europe. C’est le fameux ratio que Felipe Gonzalez, Jacques Chirac et Helmut Kohl ont établi explicitement : pour 4 euros à destination de l’Europe de l’Est et du centre européen, un euro ira aux pays du sud de la Méditerranée. C’est sans doute un ratio qui, hélas, se dégrade, mais qui avait l’avantage d’affirmer une démarche politique.
Ajoutons que, pour la première fois, on a voulu créer un instrument diplomatique qui fédérait des espaces d’intérêts politiques et de sécurité, économiques et financiers, humains, sociaux et culturels. Le tout, dans une vision commune. Jusqu’alors, chaque pays avait sa vision particulière, et parallèlement existait la politique méditerranéenne de l’Union, avec une dimension essentiellement commerciale et de coopération économique. Là, il s’agissait de forger une vision commune, et de faire avancer tous les domaines au même rythme.
P. E. : N’y avait-il pas également l’idée d’accompagner le processus de paix qui commençait au Moyen-Orient, et dont les perspectives paraissaient alors plutôt favorables ?
M. A. M. : Le contexte global était en effet très favorable. L’idée était que Barcelone ne devait pas renvoyer à telle ou telle logique diplomatique nationale, mais exprimer un intérêt commun. L’existence du processus de paix a beaucoup fait pour démontrer l’existence de cet intérêt commun à tous les pays de la couronne méditerranéenne, pour développer ce sentiment d’appartenance à un même espace. C’est d’ailleurs pour cela que nous espérons que le 10
e anniversaire de Barcelone se déroulera aussi dans un contexte positif, créé par la réouverture du dialogue au Proche-Orient
[1]. Au moment même de la première conférence de Barcelone (novembre 1995), la Mauritanie établissait des relations diplomatiques avec Israël, et Ehoud Barak rencontrait pour la première fois Yasser Arafat…
Dix ans de partenariat : un bilan
P. E. : Dix ans plus tard, quel bilan faites-vous de ce projet ambitieux – peut-être trop ambitieux ?
M. A. M. : Les projets politiques ne sont jamais trop ambitieux… Mais il était vraiment très ambitieux, et le bilan comporte donc des zones d’ombre, et de lumière. La première réussite du processus de Barcelone est sans doute qu’il a résisté aux multiples crises de la dernière décennie. Au point de vue politique même, il n’a pu faire de miracle, et il n’a pas réussi à créer un espace de paix et de stabilité définitive entre les deux rives ; mais le cadre qu’il établit pour les dialogues et les rencontres, son statut de référence ont résisté à toutes les tempêtes de ces dix années. On mesure la force et la crédibilité de l’idée de Barcelone quand on voit nos amis américains s’en inspirer… dix ans plus tard. Il paraît aujourd’hui encore plus urgent que voici une décennie de mettre en Å“uvre la philosophie générale, les instruments, l’optique de Barcelone pour gérer les défis que rencontre l’UE dans la région.
Le deuxième élément positif du bilan concerne le volet des échanges économiques : dans ce domaine, les progrès ont été importants. On a pratiquement bouclé les accords d’association avec tous les pays de la Méditerranée : il manque la signature de la Syrie, mais j’ai bon espoir que l’on puisse réussir à brève échéance, et qu’ainsi l’on soit prêt pour le rendez-vous de 2010
[2] et l’établissement d’une zone de libre-échange.
Troisième élément positif, les structures économiques du Sud ont commencé à changer. Grâce à l’insistance européenne traduite dans le processus de Barcelone, un dialogue Sud-Sud s’est développé et les accords d’Agadir sont là, même s’ils ne sont pas encore tout à fait opérationnels, qui manifestent un progrès certain vers l’intégration Sud-Sud.
Dernier élément d’appréciation : dans ces dernières années surtout, on parle de façon plus sereine et plus constructive de l’immigration – sujet tabou à l’époque –, chaque partie étant plus consciente de ses responsabilités ; on se concerte sur le terrorisme ; on dialogue sur les rapports culturels entre le monde européen et le monde arabo-musulman.
Au nombre des aspects décevants, il y a l’absence d’un sentiment d’appartenance collectif au processus : les opinions publiques ne se sentent guère concernées et n’y participent guère, ni au Nord ni au Sud. Il y a aussi la déception des pays du Sud qui constatent que l’écart économique entre les deux rives continue de s’accroître. Il y a encore le sentiment d’un échec quant aux ambitions de paix et de sécurité. Les conditions politiques n’étaient pas réunies, sans doute, mais on n’a même pas utilisé les moyens disponibles dans le processus de Barcelone pour aider à la solution de crises concrètes et limitées, comme celle de l’îlot du Persil entre l’Espagne et le Maroc (juillet 2002)… Barcelone a beaucoup souffert du blocage de la situation moyen-orientale, mais celui-ci a en quelque sorte symbolisé un immobilisme plus général en matière de sécurité régionale.
On peut dire aussi que les instruments économiques et financiers nécessaires n’ont pas été mis en place de la manière souhaitable. Il y a sans doute eu trop de bureaucratisation, trop de gestion directe de la part de Bruxelles, en lieu et place d’une gestion plus partagée avec les pays et les sociétés du Sud.
P. E. : Parmi les objectifs du partenariat euro-méditerranéen figurait la promotion de la démocratie dans les pays du Sud. De ce point de vue, quels sont les éléments positifs et les motifs de déception ?
M. A. M. : Il y a eu quelques avancées, mais très limitées, et tout cela doit être approfondi et accéléré. On peut respecter les méthodes de réforme et les rythmes propres au pays du Sud de la Méditerranée, mais les pays du Nord devraient néanmoins se montrer plus exigeants, et mettre en place des mesures encourageant une participation politique plus large, plus active. On peut certes relever quelques avancées, dans quelques pays du Maghreb ou du Proche-Orient, mais on est bien loin de l’idéal. Il faut pourtant être bien conscient que nombre de pays arabes sont entrés en phase d’introspection, de plus en plus conscients qu’il faut aller vers la réforme, et qu’ils attendent notre soutien et nos encouragements. La méthode de Barcelone est sans doute la meilleure pour accompagner ce processus, puisqu’il s’agit d’aider le mouvement et non pas d’imposer la démocratie. Seuls les peuples peuvent être les acteurs de leur propre avenir, et la démocratie ne se décrète pas.
P. E. : Comment expliquez-vous ces résultats ambivalents : des éléments positifs mais aussi nombre de déceptions ? Y a-t-il eu manque de volonté politique au Nord ? Ou une trop grande méfiance des pays du Sud, dont certains voyaient Barcelone comme un instrument néo-colonial ?
M. A. M. : Toutes ces explications sont vraies… Le processus de Barcelone est né de l’engagement de trois pays avec le sud de la Méditerranée, puis, je l’ai dit, il s’est inutilement bureaucratisé et l’élan politique s’est enlisé, d’autres présidences de l’Union organisant d’autres priorités. En même temps, le Sud se préoccupait essentiellement de fonds, de la négociation des transferts financiers. Beaucoup d’acteurs du Sud avaient effectivement le sentiment que les Européens entendaient à nouveau leur dicter leur avenir, en bref développer un nouveau type de domination coloniale. Une grande timidité dans le dialogue politique a résulté de tout cela, avec donc des résultats très limités. On n’a jamais réussi à mobiliser ni les sociétés ni les gouvernements pour accélérer, par exemple, le processus des réformes. Je crois par contre qu’aujourd’hui tout le monde souhaite qu’intervienne, dans ce secteur, un saut qualitatif.
P. E. : L’Union européenne a obtenu de la Turquie une certaine ouverture démocratique, par des pressions et la mise en Å“uvre de « conditionnalités » assez fortes. Est-il pensable que le schéma turc soit transposé à d’autres pays du Sud ?
M. A. M. : Je conseillerais vivement à nos partenaires du Sud, prioritairement à nos partenaires maghrébins, et pour ce qui me concerne particulièrement au Maroc par exemple, de s’inspirer du modèle turc de négociation avec l’UE, qui équilibre les avancées et les obligations. Dans le cadre de la nouvelle politique de voisinage, chaque pays concerné ouvre une négociation bilatérale avec l’Union. On sait que l’Espagne, comme la France, défend fermement l’idée d’un statut plus avancé pour le Maroc. On utilise d’ailleurs la citation de Romano Prodi : on ouvre « tout sauf les institutions »…
Dans mes conversations avec les Marocains, avec les Tunisiens ou les Algériens, je les renvoie donc au type de négociation que nous ouvrons avec la Turquie. Il faut leur parler clairement : nous allons vous aider, et le résultat sera que vous serez quasiment membre de l’Union dans le sens où vous participerez au marché intérieur, où vous bénéficierez des fonds pour la recherche et la technologie, où vous serez intégrés dans l’espace de sécurité et liberté ; mais, en contrepartie, on vous demande d’engager un processus de modernisation et de garantie des droits et libertés. Et cette demande peut même être utilisée comme alibi dans votre stratégie interne, pour obtenir le changement et l’adaptation à la modernité de notre siècle.
La Turquie sera peut-être un jour intégrée à l’UE, c’est du moins le souhait espagnol, mais les autres pays voisins de l’Union pourront pratiquement bénéficier des mêmes conditions dans les différents secteurs de coopération – ce que l’on nomme les « espaces européens » –, s’ils ont réalisé les avancées nécessaires en matière de normes sociales, juridiques, de respect des libertés, des droits de l’homme, etc. Voilà l’élément nouveau : des incitations à réformer, accompagnées d’un message politique fort. Ces pays sont destinés à faire partie de l’espace euro-méditerranéen : ils ne seront pas des pays de quatrième catégorie, marginalisés par la nouvelle globalisation, dépourvus de toute capacité d’action. Ils participeront à la décision et à l’action collectives, avec l’Europe.
P. E. : L’Espagne a pris l’initiative de réunir un sommet euro-méditerranéen en novembre 2005. Quelles ambitions doit se fixer ce sommet, et quelles formes doit-il emprunter ?
M. A. M. : Notre ambition ferme est que ce sommet ait lieu… L’UE tient des sommets réguliers avec tous ses partenaires, l’Amérique latine, l’Inde, la Russie, d’autres pays d’Asie ou d’Afrique, et elle n’en a pas avec ses plus proches et anciens voisins – car dans le voisinage général de l’Union, tous les pays ne sont pas des voisins aussi anciens ou aussi proches de nous que les pays de la Méditerranée. Il faut donc, à un moment crucial, après dix ans d’un processus complexe qui a obtenu des résultats incontestables, lancer de nouvelles étapes stratégiques pour les décennies à venir, avec des échéances concrètes : la zone de libre-échange en 2010 et la définition d’une zone de paix et de stabilité. Le monde arabo-musulman figure, qu’on le veuille ou non, au premier rang de l’agenda international à Washington, à Bruxelles, à Paris ou à Madrid, pour des raisons de sécurité au sens large du terme, pour des raisons de stabilité générale de la région et pour des raisons commerciales et économiques. Ces questions ont déjà été abordées frileusement, timidement, à Barcelone, et elles se posent aujourd’hui avec une urgence plus grande.
Pour le moment, l’idée du sommet de Barcelone, qui doit se tenir les 27 et 28 novembre 2005, se présente bien, et nous sommes optimistes – mais on ne sait jamais avec une région aussi volatile… Nous souhaitons que les conditions soient réunies pour que le sommet décide d’actions politiques fortes. L’Espagne souhaiterait ainsi proposer la création d’un Observatoire des droits de l’homme, la création d’une entité euro-méditerranéenne d’observation des élections, et d’accompagnement des réformes politiques. On aimerait aussi revenir de Barcelone avec une idée globale du volume financier disponible pour la région – même si l’UE se trouve en pleine phase de négociation budgétaire. La réforme générale des institutions financières concernées ne sera peut-être pas possible, non plus que la création d’une banque euro-méditerranéenne. Mais on pourrait modifier les statuts de la Banque européenne d’investissement, afin qu’elle puisse créer un réseau d’agences de garantie pour les investissements privés et publics dans la région. On pourrait aussi parler de culture, dans la logique de l’initiative du président José Luis Rodriguez Zapatero. On parlera aussi de terrorisme ou d’émigration, sujets jusqu’ici tabous. On va aussi ouvrir la discussion sur l’agriculture méditerranéenne – certes avec prudence mais en abordant les enjeux indissociables de la réforme de la PAC –, sur la réforme de l’Organisation mondiale du commerce… Les sujets ne manquent donc pas qui pourraient nous permettre de donner une impulsion au processus de Barcelone.
P. E. : Les États-Unis ont leur propre projet, ambitieux, qu’ils ont fait avaliser au sommet du G8 de Sea Island, en juin 2004 : « le Grand Moyen-Orient
[3] ». Comment ce projet s’articule-t-il avec Barcelone ? S’agit-il de projets concurrents, complémentaires ? Faut-il associer les Américains à notre politique, et comment ?
M. A. M. : Il faut que ces projets soient complémentaires. L’identité propre du processus de Barcelone doit être maintenue : elle a déjà une histoire, des acquis, des instruments, une valeur particulière. Il s’agit donc d’éviter à la fois la duplication et la contradiction dans les orientations. Les enjeux sont tels, aujourd’hui, dans un monde tellement mouvant, entre l’Occident et le monde arabo-musulman, que l’Union européenne et les États-Unis ne peuvent que tenter une approche concertée et partagée. Il faut donc au moins inventer des mécanismes d’information mutuelle, pour que l’on sache ce qui est réalisé dans chaque enceinte. Les États-Unis ont été invités à Barcelone. On pourrait peut-être leur demander d’y présenter leurs idées, leurs orientations spécifiques. Mais, bien sûr, après, chacun doit garder son propre propos, et agir comme il l’entend : l’importance est que les dynamiques ne se contredisent pas.
P. E. : Est-ce que ce sont les Américains qui manifestent de l’intérêt pour le sommet, ou l’inverse ?
M. A. M. : Les Américains manifestent un intérêt évident pour ce sommet. Ils ont prioritairement demandé à connaître notre projet global, notre programme. Quant à nous, notre objectif, je le répète, est d’éviter que les deux initiatives ne se développent de manière complètement autonome, avec des objectifs, au fond, similaires.
P. E. : Pourrait-on envisager de donner aux États-Unis un statut permanent, au sommet de Barcelone ?
M. A. M. : Je ne crois pas. Il faut privilégier l’échange d’informations, la communication entre les initiatives ; et ce n’est pas une question de statut. Mais l’affaire doit naturellement être discutée au niveau européen.
P. E. : De ce point de vue, la présidence britannique vous apporte-t-elle plein appui et coopération ?
M. A. M. : La présidence britannique a saisi l’enjeu, et elle est déjà très engagée dans la préparation du 10e anniversaire de Barcelone. Des visites conjointes ont déjà eu lieu dans différents pays du Sud, et les Britanniques entendent mettre l’accent sur trois points importants du processus : la réforme, les garanties juridiques pour l’investissement et l’éducation. Ces trois points forts s’inscrivent très bien dans le plan général sur lequel les autres pays européens, y compris l’Espagne, entendent travailler. Les Britanniques nous assurent de leur volonté d’aller de l’avant, et je crois que l’agenda peut être réalisé, grâce à leur soutien.
P. E : Dans la logique de réforme du processus de Barcelone, quelle est la place des aspects institutionnels : envisageriez-vous, par exemple, l’institution d’un secrétariat commun, ou d’une coprésidence ?
M. A. M. : Il est souhaitable qu’on y arrive, même si je ne crois pas qu’on le puisse à Barcelone. Personnellement, et pour avoir beaucoup participé à ce processus, je crois que le temps est venu de créer un minimum de secrétariat. On avait aussi parlé de nommer un Monsieur Euro-Méditerranée, pour que quelqu’un puisse suivre de manière continue l’ensemble du processus. L’idée avait soulevé nombre de réticences, mais le temps me semble venu de le décider. Si ce n’est pas à Barcelone, ce sera plus tard, mais c’est nécessaire si l’on veut obtenir un suivi politique plus fort.
Deuxième élément de progrès, qui n’a pas été mentionné jusque-là mais me semble très important, la Fondation euro-méditerranéenne Anna Lindh. C’est la première institution en dehors de Bruxelles à avoir réellement un caractère euro-méditerranéen, et qui est chargée de toute la dimension culturelle, de l’action en direction de l’opinion publique en ce qui concerne notre patrimoine identitaire, bref notre psychologie et notre culture communes. Si l’on réussit à mobiliser les réseaux nationaux et à les articuler à la Fondation Anna Lindh, le projet gagnera grandement en capacité et en crédibilité.
P. E. : Dans le cadre du projet de « Grand Moyen-Orient », les États-Unis souhaitent promouvoir de façon générale le dialogue avec les sociétés civiles. Du côté européen, a-t-on la même ambition ? Et avec quelle société civile dialoguer ?
M. A. M. : On devrait se dispenser de redécouvrir à chaque fois la Méditerranée… À Barcelone, voici dix ans, il y avait déjà un forum de la société civile. De tels forums ont accompagné, à chaque fois, les différentes conférences ministérielles. Mais, c’est vrai, l’exercice s’est quelque peu perdu : en raison de difficultés d’organisation, ou parce que les Organisations non gouvernementales (ONG) et autres instituts ou organisations n’ont pas eu les moyens nécessaires ou n’ont pas su s’en servir, ou n’ont pas vraiment intégré cette nouvelle conception des relations entre sociétés civiles. Je crois cependant que l’affaire pourrait redémarrer. Notre coordinateur national vient de me signaler qu’une plateforme des sociétés civiles a présenté des propositions au comité de Barcelone, qui ont été intégrées aux documents de la réunion de Luxembourg
[4]. Et certaines ONG se sont déjà correctement organisées, institutionnalisées.
P. E. : Même au Sud ?
M. A. M. : Même au Sud. Au Sud, le tissu naturellement très fragile n’a pas été suffisamment développé, et l’idée de l’organisation de la société civile soulève encore bien des réticences dans des sociétés qui, justement, sont peu structurées. Mais il faut accentuer la pression, pour pouvoir marier les efforts des gouvernements et ceux des organisations non gouvernementales. À cet égard, une dimension mérite toute notre attention, celle de l’information, et en particulier de la télévision.
P. E. : Le succès de Barcelone II est sans doute étroitement lié à la situation politique qui prévaudra demain en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Quel est votre sentiment sur cette situation ?
M. A. M. : Je veux répéter que, pour Barcelone II, le fait de se tenir sera déjà un résultat considérable. Et il y a toutes les chances que les décisions qui y seront adoptées viennent renforcer ce succès. Naturellement, pour démultiplier ledit succès, il vaudrait mieux que s’instaure un climat régional favorable. Si, par exemple, le retrait des troupes de la bande de Gaza s’effectue normalement au mois d’août, si des élections ont pu se tenir normalement au Liban, si les rapports entre l’Algérie et le Maroc finissent par s’améliorer, Barcelone II s’ouvrira dans un environnement nettement meilleur que celui que nous avons connu ces derniers temps… On peut raisonnablement l’espérer. Et si c’est le cas, la conférence pourra prendre des décisions plus claires, plus déterminantes, qui seront plus en prise sur une nouvelle dynamique régionale.
[1]
Un sommet des chefs d’État est ainsi prévu les 27 et 28 novembre 2005 (dix ans jour pour jour après la Conférence de Barcelone), qui devrait réunir les chefs d’État et de gouvernement des 35 participants : les 25 États membres de l’UE et 10 États du sud et de l’est de la Méditerranée (Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Israël, Autorité palestinienne, Jordanie, Liban, Syrie et Turquie) (NDLR).
[2]
Date initialement prévue pour la création de la zone de libre-échange envisagée par le volet économique et financier du partenariat (NDLR).
[3]
En 2003, l’Administration Bush lance un plan de réforme pour un
Greater Middle East visant la démocratisation et l’ouverture économique d’une vaste région allant de la Mauritanie au Pakistan à travers la lutte contre l’analphabétisme, la promotion de la femme et le soutien à l’initiative économique privée. À Sea Island (juin 2004), le G8 et les dirigeants de plusieurs pays de la zone (Algérie, Afghanistan, Bahreïn, Yémen, Jordanie et Turquie) signent le « Partenariat pour le progrès et un avenir commun avec le Moyen-Orient élargi et l’Afrique du Nord » (NDLR).
[4]
Conférence qui s’est tenue les 30 et 31 mai 2005 (NDLR).