Politique étrangère
I.F.R.I.

I.S.B.N.2200920563
224 pages

p. 545 à 557
doi: 10.3917/pe.053.0545

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Le partenariat euro-méditerranéen, dix ans après

Automne 2005/3

2005 Politique étrangère Le partenariat euro-méditerranéen, dix ans après

Le partenariat, une méthode européenne de démocratisation en Méditerranée ?

Dorothée Schmid Dorothée Schmid est chercheuse Méditerranée/Moyen-Orient à l’Ifri. Spécialiste des politiques de l’UE et de ses États membres à l’égard de la Méditerranée, ses recherches s’orientent actuellement vers une comparaison des modes d’intervention européen et américain dans la région.
Le projet de Barcelone vise à stabiliser la région méditerranéenne par la diffusion de la démocratie, elle-même inséparable de l’ouverture économique. L’activisme américain éclipse actuellement les efforts européens en matière de démocratisation ; les stratégies américaine et européenne ont en fait chacune leur logique, mais se heurtent aux mêmes dilemmes. La montée en puissance du débat démocratique pèsera sur le sommet de Barcelone et pourrait inspirer un renforcement du volet politique du partenariat euro-méditerranéen.Mots-clés : partenariat euro-méditerranéen, démocratisation, stratégie américaine, Grand Moyen-Orient. For ten years now, the Europeans have chosen a comprehensive approach to tackling security issues in the Mediterranean, often associating economic development with political liberalization. Democratization of the Mediterranean Arab regimes is thus part of the Euro-Mediterranean Partnership’s consistent agenda. American activism in the region is presently challenging the European “soft” method for the promotion of democracy. In fact, both the United States and the European Union face recurrent dilemmas to improve their methods for democratization. This autumn, for the first time, the Barcelona summit is due to gather the head of states of all the partner countries; it is vitally important to go beyond the symbolic value of the event and to seize this opportunity to upgrade the political agenda of the Euro-Mediterranean project.
Depuis un peu plus d’une année, la démocratie – ses principes, ses valeurs, ses institutions – est devenue le sujet principal du débat politique en Méditerranée. Le lancement de la première version du projet de «Grand Moyen-Orient élargi » (Broader Middle East and North Africa, B-MENA) par l’Administration américaine au printemps 2004 marque à cet égard le début d’une évolution très rapide dans les esprits, sinon dans les pratiques. Sommés de s’ajuster aux exigences américaines, les protagonistes du jeu régional ont dû réviser leurs classiques politiques : il est désormais urgent de donner des gages de bonne volonté démocratique sous peine de sanction, éventuellement militaire, ou d’isolement sur la scène internationale.
L’activisme américain apparaît clairement comme le déclencheur de cette évolution radicale à l’échelle du Moyen-Orient. Mais il ne faut pas perdre de vue que les Européens poursuivent en Méditerranée un projet de démocratisation « en douceur » depuis près de dix ans. La démocratie, les droits de l’homme et l’État de droit figurent depuis 1995 en bonne place sur l’agenda politique du partenariat euro-méditerranéen. Les Européens défendent en fait en Méditerranée un projet libéral de nature à la fois économique et politique : l’exportation de l’économie de marché et la conversion au libre-échange des pays du pourtour méditerranéen doivent théoriquement entraîner l’ouverture du champ politique régional et la généralisation progressive de la démocratie libérale. Quelques efforts ciblés de promotion démocratique viennent compléter le schéma, pour accélérer une évolution politique considérée comme inévitable.
Après dix ans de pratique extensive, l’efficacité de cette méthode de réforme paraît pour le moins incertaine. Les résultats politiques du partenariat sont insatisfaisants et la pression à agir augmente en proportion du zèle américain. Or, si les acteurs occidentaux partagent de façon évidente certains intérêts dans la région, ils peinent néanmoins à se mettre d’accord sur une stratégie commune en matière de démocratisation ; deux traditions semblent ici s’affronter, qui se déterminent différemment face à des dilemmes politiques de fond. La comparaison des approches américaine et européenne est évidemment significative du point de vue normatif. Mais elle ne peut faire l’impasse sur une contrainte montante : acteur international faible, l’Union européenne (UE) souffre désormais d’un complexe démocratique, face aux États-Unis comme en Méditerranée.
 
Le projet politique euro-méditerranéen : évolution d’une intention démocratique
 
 
Les Européens se sont dotés pour la première fois à Barcelone d’un vrai projet politique en Méditerranée : celui de stabiliser l’espace partagé, tout en réformant les régimes politiques des pays partenaires du Sud. Cet objectif rappelle aujourd’hui beaucoup le discours américain sur la région ; mais il était novateur en 1995 et s’appuyait sur un programme d’action plutôt élaboré.
Le projet politique de Barcelone
La réforme de la vieille « politique méditerranéenne » de l’Europe communautaire a été inspirée dans les années 1990 par des considérations d’ordre essentiellement stratégique. Il s’agissait, dans l’immédiat après-guerre froide, de faire face à l’éclosion de nouveaux dangers difficiles à identifier et à localiser. Le dynamisme démographique des pays du bassin méditerranéen, dans un contexte de sous-développement économique généralisé, associé à une instabilité politique latente, alimentait une vision très pessimiste de l’avenir régional. L’espace méditerranéen était perçu essentiellement en termes de menace [1].
Pour faire face aux nouveaux défis sécuritaires, l’UE a inventé en 1995 un schéma de coopération globale original : le partenariat euro-méditerranéen. Cette entreprise de régionalisation volontaire se décline en trois volets : politique et de sécurité, économique, social et culturel. Le premier volet entend poser les bases d’un système de sécurité collective, tout en affirmant la primauté des valeurs de la démocratie et des droits de l’homme. Le deuxième volet ouvre la perspective d’une zone de libre-échange régionale, tout en appelant à la réforme économique interne des pays partenaires méditerranéens (PPM). Le troisième volet, enfin, traite essentiellement des migrations, tout en prônant le dialogue des cultures.
Les trois ambitions de Barcelone se rejoignent en fait dans un même appel au changement, considéré comme nécessaire pour organiser des rapports plus équilibrés entre les deux rives de la Méditerranée. L’objectif final est l’établissement d’une paix stable dans la région ; selon les Européens, la réalisation de cet objectif suppose de concilier développement économique et progrès politique. La logique qui sous-tend le partenariat est essentiellement libérale. L’ouverture économique et le libre-échange sont censés aller de pair avec une ouverture progressive du champ politique. En ce sens, le ratio de Barcelone est essentiellement inspiré des processus de transition observés dans les pays de l’Europe centrale et orientale : le lien entre démocratie et économie de marché est un élément central de la vulgate européenne depuis le début des années 1990 [2].
Pour les internationalistes, le système euro-méditerranéen renvoie finalement au modèle de paix kantien : le commerce et l’interdépendance économique, couplés au partage des modèles institutionnels et d’un certain nombre de valeurs politiques, garantiraient à moyen terme la paix entre les États [3]. Les tenants de l’hypothèse de la « paix démocratique » se reconnaissent aujourd’hui dans ces analyses [4] ; la diffusion de la démocratie libérale représente dans ces conditions un élément essentiel du projet de stabilisation euro-méditerranéen.
Le 11 septembre et la pression américaine envers la démocratisation
La problématique de la démocratisation du monde arabe occupe régulièrement les analystes depuis plusieurs décennies. Steven Heydemann remarque que les questions de la démocratie et de la démocratisation ont longtemps structuré toute recherche de portée politique et sociale sur l’aire arabo-musulmane, au point d’enfermer les «études arabes» dans un système d’impasses, imprégné d’un incurable pessimisme [5]. Ce champ d’études s’est en effet révélé à la fois quantitativement fécond et pratiquement décevant : les efforts de clarification intellectuelle n’ont pas empêché la consolidation des régimes autoritaires.
La rupture du 11 septembre 2001 a brutalement relancé le défi démocratique à l’échelle du monde arabo-musulman, ouvrant dans le même temps le champ de l’analyse à de nouveaux acteurs : la démocratie a progressivement quitté le terrain académique pour devenir un vrai débat de société. Mais c’est aujourd’hui l’Administration américaine qui dicte l’agenda de la réforme politique en Méditerranée et au Moyen-Orient, à travers son projet du B-MENA élaboré en continu depuis le début de 2004. Pour contrer la menace terroriste, ce projet propose une stratégie d’action régionale fondée sur une philosophie du progrès économique, social et politique partagé. Liberté et démocratie sont désormais les deux figures imposées du discours régional américain [6].
La démocratie est depuis lors devenue un sujet de préoccupation pour tous : les Européens, comme les pays partenaires méditerranéens, doivent tenir compte de l’ultimatum politique américain, qui s’accompagne d’un usage bien compris de la force, qu’il soit effectif – dans le cas de l’Irak – ou seulement dissuasif – à ce jour sur le dossier syro-libanais. Tandis que certains régimes arabes préparaient activement leur défense, les chancelleries européennes étaient ainsi amenées à revoir leur doctrine en matière de démocratisation.
 
« Méthode européenne » contre « méthode américaine » ?
 
 
La publicité aujourd’hui accordée au discours offensif de l’Administration américaine semble pointer la faiblesse des efforts européens en matière de démocratisation. Un bref état comparé des méthodes s’impose donc.
La démocratie comme outil de la politique étrangère américaine
L’approche américaine de la démocratisation est généralement considérée comme assez structurée et plutôt musclée. La doctrine américaine répond effectivement à certains principes. Tout d’abord, les États-Unis s’engagent dans des actions de soutien démocratique en fonction de leurs intérêts politiques immédiats ; depuis le 11 septembre, la démocratie est ainsi devenue un objectif à part entière de la politique étrangère américaine. Ensuite, le concept général de démocratisation comporte une gamme d’objectifs clairs, au sommet de laquelle figure actuellement la notion contestée de changement de régime (regime change), servie par une stratégie très offensive [7]. Enfin, le pragmatisme est de règle lorsqu’il s’agit de définir concrètement les outils de l’intervention démocratique. Les États-Unis manient traditionnellement tout l’arsenal de l’assistance démocratique, positive et négative [8] : l’aide extérieure est en général politiquement liée, et les Américains n’hésitent pas à prendre des sanctions économiques ou politiques contre les États déviants (la Syrie tout récemment), voire à les menacer de sanctions militaires.
Les programmes américains de coopération se concentrent par ailleurs régulièrement sur les institutions et les processus démocratiques : assistance électorale, soutien aux partis politiques, réforme des institutions de l’État [9]. Ils tendent à cibler plus la « société politique » que la « société civile » : il s’agit de construire des appuis politiques solides pour faire prévaloir un agenda de réformes préparé à l’avance, doté d’étapes claires.
La diffusion démocratique « à l’européenne »
Si la démocratie a toujours fait partie des critères de sélection politique pour les pays candidats à l’entrée dans l’Union, l’impératif démocratique est en revanche apparu tardivement dans les politiques extérieures européennes : ce n’est que depuis le début des années 1990 que la préoccupation démocratique est clairement inscrite sur l’agenda extérieur de l’UE [10].
La philosophie européenne est en l’espèce souvent qualifiée de positive : il s’agit surtout de favoriser la démocratisation par l’exemple et par l’incitation ; le recours aux sanctions demeure l’exception. Pour les Européens, la socialisation constitue en fait le premier outil de la diffusion démocratique : Richard Youngs évoque vis-à-vis du monde arabe le rêve d’une « démocratie par osmose [11] ». En l’occurrence, le partenariat euro-méditerranéen sert la démocratie selon trois voies parallèles. La libéralisation économique est toujours considérée comme un facteur essentiel de changement en Méditerranée, dans l’idée que les réformes économiques entraîneront des effets politiques positifs à moyen terme, et ceci malgré des résultats jusqu’ici peu convaincants [12]. Les objectifs de bonne gouvernance des institutions financières internationales sont également mis en avant, comme facteurs favorables à une évolution démocratique. Enfin, un soutien régulier est offert à la société civile, dans le but de générer une pression interne pour la démocratisation.
Un certain nombre de programmes de coopération extérieure ont été spécialement conçus pour encourager la démocratisation [13]. Leur contenu privilégie une approche indirecte, qui privilégie la promotion des droits de l’homme [14]. La mise au point récente d’un programme euro-méditerranéen de coopération sur l’environnement judiciaire, ainsi que la relance du « dialogue des cultures » par la mise en place d’une fondation spécialisée, renforcent en Méditerranée cette approche très globale des questions démocratiques. En pratique, les observateurs déplorent l’insuffisante coordination des projets, et l’absence d’évaluation crédible des programmes.
Il faut enfin souligner que la coercition n’entre clairement pas dans les méthodes européennes. Il n’a jamais été fait usage jusqu’à présent de la clause de suspension qui renvoie aux droits de l’homme dans les accords d’association euro-méditerranéens. La réforme est rarement évoquée dans les instances du dialogue politique, et la politique étrangère et de sécurité commune (PESC) n’a pas produit de condamnation explicite d’actions notoirement antidémocratiques. La conditionnalité politique de l’aide européenne est ainsi pratiquement nulle [15].
Vers une fusion des méthodes occidentales en Méditerranée ?
L’Administration américaine souhaiterait clairement établir un partenariat avec les Européens sur la démocratisation du monde arabe [16]. Au-delà du soutien apporté par les États qui ont rejoint la coalition en Irak, le G8 – dont fait partie la Russie – et l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) – institution militaire –, sont aujourd’hui les deux portes d’entrée politiques principales de Washington pour coopter les Européens [17]. Cette situation paraît pour le moins ambiguë au regard du message progressiste répandu par le Département d’État. Mais elle s’explique essentiellement par les réticences de certains États européens face à la demande de coopération américaine. La France notamment manifeste une réelle méfiance vis-à-vis des projets américains, par crainte de dégrader son propre crédit politique dans la région.
Ce scrupule est empreint de réalisme ; l’image des États-Unis auprès des opinions arabes s’est certainement détériorée depuis l’intervention américaine en Irak [18]. Il est cependant crucial que les Européens ne se figent pas maintenant dans une posture d’opposition rhétorique et articulent une position plus intelligible, susceptible le cas échéant d’offrir une alternative à la vision américaine. Or, si la position européenne n’évolue pas en temps réel avec autant de clarté que le programme américain, c’est certainement parce que les contraintes institutionnelles de l’Union rendent toute décision particulièrement complexe, en particulier sur des sujets aussi directement politiques que ceux qui nous occupent.
 
Les dilemmes démocratiques en Méditerranée
 
 
Dans leur ambition de réforme politique, les Européens sont confrontés, comme les Américains, à quelques choix difficiles. Quatre « dilemmes démocratiques », compliquent la mise au point de toute stratégie.
Démocratie et/ou sécurité
La première difficulté renvoie à la compatibilité des deux objectifs aujourd’hui prioritaires sur l’agenda occidental : comment lier concrètement démocratie et sécurité en Méditerranée ? La doctrine diplomatique américaine associe désormais systématiquement ces deux objectifs, dans une vision de long terme que les Européens partagent théoriquement depuis Barcelone. Pourtant, certains analystes ont beau jeu de dénoncer chez les Européens une certaine préférence pour l’inertie, considérée comme une garantie de stabilité, et donc de sécurité [19]. La dynamique de démocratisation est évidemment déstabilisatrice à court terme, que l’on raisonne en termes d’ouverture politique ou, plus radicalement, de changement de régime. Les Européens sont d’autant plus conscients de ce risque qu’ils sont les plus proches du terrain. C’est pourquoi ils sont davantage partisans d’une approche globale, et surtout graduelle, des réformes.
Légitimité et portée de l’intervention
L’hypothèse de la démocratisation par diffusion semble aujourd’hui infirmée par les faits. L’UE n’exerce plus sur la région qu’une médiocre capacité d’attraction politique ; le bouclage des derniers élargissements, le lancement de la politique de voisinage, avec le fameux mot d’ordre du « tout sauf les institutions », renvoient les pays partenaires méditerranéens à leur solitude politique. Pourquoi s’aligner volontairement sur des valeurs politiques perçues comme étrangères, si aucun bénéfice direct n’est associé à la réforme ?
Dans ces conditions, le deuxième dilemme démocratique concerne la nécessité même d’exporter plus activement la démocratie : faut-il encore compter sur les automatismes libéraux, laisser les pays se réformer de l’intérieur, ou exercer des pressions directes sur les systèmes politiques autoritaires ? La publication des différents rapports du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) sur le monde arabe a certes consolidé le dogme de l’ownership (la nécessaire appropriation par les peuples) des réformes. Force est cependant de constater que l’approche américaine reste plus interventionniste que la philosophie européenne. Cette apparente négligence européenne apparaît aussi par défaut : elle résulte peut-être de l’absence d’une doctrine politique claire, partagée par l’ensemble des États membres de l’Union.
Quelle définition de la démocratie ?
Le troisième dilemme renvoie au contenu même de la démocratie tant souhaitée. Depuis la chute du régime de Saddam Hussein, la démonstration d’ingénierie démocratique américaine ne convainc pas. Le modèle privilégié par les États-Unis semble admettre une définition essentiellement institutionnelle : la mise en place d’un système de pouvoirs équilibré, la tenue d’élections satisfaisant des critères précis de transparence et de liberté, seraient des indices essentiels de progression démocratique. Cette conception de la démocratie a l’avantage d’offrir des repères précis et factuels, et de permettre la mise en place d’un système d’évaluation assez simple. Par contraste, les programmes de promotion démocratique conçus par l’Union européenne semblent se concentrer davantage sur les règles du jeu et l’environnement démocratique : l’existence d’une législation protégeant les libertés fondamentales, l’éducation démocratique, le renforcement de la société civile, sont considérés comme autant de facteurs favorisant l’émergence d’une culture démocratique, chère notamment à Hubert Védrine [20].
Les alliances démocratiques
La quatrième difficulté renvoie aux choix de partenaires efficaces pour appuyer l’effort de promotion démocratique. Pour les Européens, il s’agit d’abord de décider des modalités de la coopération sur ces questions avec d’autres acteurs internationaux, les États-Unis en premier lieu, mais aussi les institutions financières internationales, protagonistes essentiels sur la scène des réformes régionales. Mais il faut aussi identifier dans les pays méditerranéens eux-mêmes les groupes sociaux qui peuvent appuyer les politiques de démocratisation, pour garantir à la fois la légitimité, l’efficacité et la pérennité des réformes.
Plusieurs options partiellement contradictoires sont ici disponibles. Faut-il d’abord collaborer avec les États, ou s’intéresser davantage aux sociétés civiles? L’administration française plaiderait aujourd’hui de façon assez réaliste pour un rééquilibrage du dialogue démocratique en faveur des États [21]. Mais désormais, les sociétés civiles arabes sont de toute façon l’objet d’une attention soutenue. Par ailleurs, certains sous-groupes sociaux focalisent sur eux, depuis quelque temps, l’attention des décideurs. Les organisations de femmes, ou encore les minorités, sont considérées comme des interlocuteurs importants pour élargir le champ politique. Mais le débat essentiel porte sans conteste sur la pertinence du dialogue avec les représentants de la société civile islamique. Cette question taraude les décideurs américains et européens, qui prennent tardivement conscience de l’existence d’une force politique alternative crédible parmi certains courants islamistes.
La question des alliances démocratiques est particulièrement importante en ce moment charnière où émerge sur le terrain un début de débat politique réel, car tous les acteurs externes risquent de tomber dans le piège traditionnel de l’imposture démocratique. Dans Démocraties sans démocrates, Ghassan Salamé faisait état de l’existence de dynamiques démocratiques concrètes dans le monde arabe, tout en constatant l’absence d’acteurs susceptibles de les systématiser [22]. Pour prendre à revers le raisonnement et l’expression désormais classiques, nous rencontrerons à l’avenir dans la région de plus en plus de démocrates sans démocratie : les nouveaux démocrates, pressés de recycler les concepts vagues et les mécanismes arbitraires imposés par l’intervention occidentale, étant prêts à entretenir un faux-semblant de réformes pour qu’on les laisse en paix [23].
 
L’Europe, acteur démocratique faible ?
 
 
L’Union européenne souffre certainement à l’heure actuelle d’un handicap essentiel dans son ambition de promotion démocratique : la crise interne qu’elle traverse en fait un piètre champion. L’échec du référendum constitutionnel la renvoie à son image d’entité politique imparfaite. La conception démocratique européenne paraît singulièrement fragile, puisqu’elle est, pour l’Europe même, à la fois imparfaite et inefficace. L’UE peut donc difficilement projeter à l’extérieur un modèle démocratique qu’elle ne parvient pas à consolider pour elle-même. Le flou institutionnel qui caractérise aujourd’hui la construction européenne traduit peut-être un processus de rééquilibrage démocratique ; mais la faiblesse transitoire du système le décrédibilise provisoirement aux yeux des pays partenaires méditerranéens, à la recherche de repères stables et simples pour prévenir l’aggravation du chaos régional.
Dans un contexte de retour aux priorités nationales, le jeu des États membres rend très difficile l’émergence d’un message politique clair propre à l’Union. L’avenir des politiques européennes de promotion démocratique doit pour le moment être lu à l’échelle des traditions nationales. Il faut donc étudier les préférences respectives pour la démocratie en Méditerranée des États membres intéressés ; à cet égard, une clarification des doctrines française, britannique, espagnole, est indispensable [24]. Les États de l’Union les plus « méditerranéistes » (Espagne, France), doivent comprendre que le défaut de vision européen fait le jeu des « atlantistes ». Face aux hésitations européennes, l’Administration américaine apparaît comme animée d’une volonté politique sans faille. Elle a beau jeu de tenir le compte des processus électoraux réussis, en cours ou à venir, dans la zone d’intervention du B-MENA [25] ; ce simple exercice de benchmarking démocratique révèle par contraste le flou des intentions européennes.
L’élaboration d’une perspective démocratique européenne crédible et opératoire pour la Méditerranée et le Moyen-Orient suppose donc avant tout un retour sur soi. Mais cet exercice ne peut être mené à bien de façon complètement isolée. Le monde arabe est entré dans une zone d’indétermination politique, où les États-Unis, seul acteur fort, gardent la main. Si les Européens ne souhaitent pas coopérer avec l’Administration américaine, il est urgent de réfléchir aux moyens d’infléchir ses priorités.
L’atout du partenariat
À ce titre, le processus de Barcelone reste pour le moment un cadre précieux pour qui souhaite débattre des perspectives politiques en Méditerranée. Si le partenariat déçoit beaucoup d’analystes par ses lourdeurs bureaucratiques [26], il est néanmoins devenu un lieu de socialisation privilégié, où les partenaires ne peuvent plus éviter la question des réformes. La Commission de Bruxelles est le plus ardent défenseur de Barcelone sur ce dossier, estimant que les efforts européens ont contribué de façon essentielle à préparer le terrain pour l’éclosion démocratique [27]. L’Administration américaine a d’ailleurs pris acte de l’avance européenne pour la pratique des réformes en douceur ; Condoleezza Rice rend occasionnellement hommage au partenariat, et son éventuelle présence au sommet des dix ans de Barcelone a même été évoquée.
Le bilan des dix ans passés révèle en fait deux réussites importantes du partenariat : d’une part, l’institutionnalisation d’un cadre de discussion multilatéral durable dans une région de plus en plus marquée par la conflictualité ; et d’autre part, la modernisation des outils de la coopération extérieure européenne vis-à-vis de cette même région. Or ces deux acquis paraissent fragiles, et le malentendu entre partenaires du Nord et du Sud, jusqu’ici latent, pourrait se cristalliser rapidement. Le climat du partenariat tend en effet à se dégrader en fonction de l’actualité politique. Les PPM réinvestissent aujourd’hui Barcelone pour en faire une plateforme de revendication face aux prétentions américaines, tandis que les Européens cherchent à vendre leur politique de voisinage. La notion de voisinage augure peut-être d’une dilution de l’enjeu méditerranéen dans une vision géographiquement plus large et politiquement plus floue [28] ; sa logique est en tout état de cause encore mal comprise, et difficilement reçue par les PPM.
Le sommet des dix ans de Barcelone devra donc clarifier la perspective européenne, tout en restaurant le climat de confiance partenarial. Ce sommet représente une avancée institutionnelle et symbolique majeure : les chefs d’État sont pour la première fois appelés à se réunir dans le cadre euro-méditerranéen, afin de démontrer leur attachement à ce système de coopération régionale original. Mais la pertinence du sommet ne peut se réduire à cette amélioration de procédure ; les partenaires ne peuvent plus éviter les questions politiques de fond qui conditionnent la réussite de l’ensemble du partenariat. Il faut sans doute souhaiter qu’à Barcelone sonne l’heure de la re-politisation du projet euro-méditerranéen.
 
NOTES
 
[1]L’analyse de la « menace » méditerranéenne se développe rapidement après la première guerre du Golfe ; voir G. De Michelis, « The Mediterranean after the Gulf War », Mediterranean Quarterly, vol. 2, (3), été 1991, p. 1-8.
[2]La réflexion sur le principe des libéralisations jumelles (politique et économique) est abondante au tournant des années 1990 ; voir notamment « Economic Liberalization and Democratization: Exploration of the Linkages », numéro spécial de World Development, vol. 21, n°8, août 1993, p. 1245-1393 ; D. H. Deudney et J. Ikenberry, « The Logic of the West », World Policy Journal, vol. 10, n° 4, hiver 1993-1994, p. 17-25.
[3]E. Kant, Projet de paix perpétuelle, Esquisse philosophique, 1795, Paris, Vrin, « Essais », 1999.
[4]B. Russett et J. Oneal, Triangulating Peace: Democracy, Interdependence and International Organizations, New York, W. W. Norton, 2001.
[5]S. Heydemann, « La question de la démocratie dans les travaux sur le monde arabe », Critique internationale n° 17, octobre 2002, p. 54-62.
[6]Depuis le discours désormais classique de George W. Bush, « Remarks by the President at the 20th Anniversary of the National Endowment for Democracy », 6 novembre 2003, disponible sur <www. whitehouse. gov/ news/ releases/ 2003/ 11/ 20031106-2. html>, jusqu’à la confirmation récente de cette option par Condoleezza Rice le 20 juin 2005 au Caire : « Remarks at the American University in Cairo », disponible sur <www. state. gov/ secretary/ rm/ 2005/ 48328. html>. Pour cette dernière, « La liberté et la démocratie sont les seules idées assez puissantes pour venir à bout de la haine, des divisions et de la violence ».
[7]R.N. Haas, « Regime Change and Its Limits », Foreign Affairs, vol. 84, n°4, juillet-août 2005, disponible sur <www. foreignaffairs. org/ previews/ 1326/ 20050701faessay84405/ richard-n-haas/ regime-change-andits-limits. html>.
[8]Th. Carothers, « Democracy Assistance: the Question of Strategy », Democratization, vol. 4, n°3, automne 1997, p. 109-132.
[9]M. Yacoubian, « Promoting Middle East Democracy. European Initiatives », Washington, D.C., United States Institute for Peace, Special report n°27, disponible sur <www. usip. org/ pubs/ specialreports/ sr127. html>.
[10]L. Whitehead (dir.), The International Dimensions of Democratization: Europe and the Americas, Oxford, Oxford University Press, nouvelle édition revue et augmentée, 2001 ; R. Youngs, The European Union and the Promotion of Democracy. Europe’s Mediterranean and Asian Policies, Oxford, Oxford University Press, « Oxford Studies in Democratization Series », 2002.
[11]R. Youngs, « Ten Years of the Barcelona Process: A Model for Supporting Arab Reform ? », FRIDE Working Paper, n°2, janvier 2005, p. 2-3.
[12]E. Kienle, « Economic Liberalization and its Political Consequences: The Arab States Ten Years after Barcelona », draft présenté à la conférence « The Barcelona Process Revisited » organisée par le Real Instituto Elcano et la Fundacion para los relaciones internacionales y el dialogo exterior (FRIDE), à Madrid en mai 2005.
[13]Depuis 2002, l’Initiative européenne pour la démocratie et les droits de l’homme (EIDHR) rassemble ainsi plusieurs lignes budgétaires auparavant éparses, au service d’une nouvelle logique transversale de promotion de la démocratie, en partenariat avec les Organisations non gouvernementales (ONG) et les organisations internationales ; les détails de fonctionnement de l’Initiative sont disponibles sur le site de l’agence de coopération extérieure EuropAid, <europa.eu.int/comm/europeaid/projects/eidhr/eidhr_fr.htm>.
[14]C. Barrios, Promoting Democracy in the MENA Region – Developing a European Union Strategy, Paris, Fondation Notre Europe, « Note de la Fondation Notre Europe », janvier 2005.
[15]Thème cher aux militants des droits de l’homme ainsi qu’au Parlement européen, la conditionnalité politique est devenue en dix ans le serpent de mer du partenariat euro-méditerranéen ; voir D. Schmid, « Conditionality Within the Euro-Mediterranean Partnership », EuroMeSCo Paper n°27, décembre 2003.
[16]Certains analystes américains concentrent leur réflexion sur cette hypothèse de coopération transatlantique ; voir notamment l’éditorial publié par U. Ahlin, R. Asmus, S. Everts, J. Hybaskova, M. Leonard, M. McFaul, M. Mertes, « A trans-Atlantic Plan for Democracy », International Herald Tribune, 14 mars 2004, et sa version plus élaborée : R. D. Asmus, L. Diamond, M. Leonard et M. McFaul, « A Transatlantic Strategy to Promote Democratic Development in the Broader Middle East », The Washington Quarterly, vol. 28, n°2, printemps 2005, p. 7-21.
[17]Une plateforme commune a été adoptée au sommet du G8 de Sea Island au printemps 2004. Sur l’importance de l’OTAN comme cadre de coopération politique transatlantique, y compris sur les questions du Moyen-Orient, voir « A Transatlantic Agenda for the Year Ahead », discours de R. Nicholas Burns, sous-secrétaire d’État américain chargé des Affaires politiques, Royal Institute for International Affairs, Chatham House, Londres, 6 avril 2005, disponible sur <www. chathamhouse. org. uk/ pdf/ meeting_transcripts/ 050405burns. pdf>.
[18]Depuis les premières inquiétudes exprimées par Edward P. Djeredjian, qui constatait crûment fin 2003 : « Les Américains, d’un côté, et les Arabes et les musulmans de l’autre sont pris au piège dans une dangereuse dynamique d’animosité », in « Changing Minds, Winning Peace. A New Strategic Dimension for U. S. Public Diplomacy in the Arab and Muslim World », 1er octobre 2003, p. 17, disponible sur <bakerinstitute.org/Pubs/Miscellaneous/Peace.pdf>.
[19]Elisabeth Johannsson-Nogués analyse notamment la contradiction potentielle entre réforme et sécurité dans « A ‘Ring of Friends’? The Implication of the European Neighbourhood Policy for the Mediterranean », Mediterranean Politics, vol. 9, n °2, été 2004, p. 246-247. Pour certains observateurs, la prudence aurait même entraîné les Européens à conforter les régimes autoritaires pour éviter des transitions politiques trop difficiles à gérer ; voir B. Hibou et L. Martinez, « Le partenariat euro-maghrébin : un mariage blanc ? », Études du CERI, n°47, novembre 1998, disponible sur <www. ceri-sciencespo. com/ publica/ etude/ etude47. pdf>.
[20]Entretien avec Hubert Védrine, « Pour une ‘Europe puissance’ », Politique internationale n°106, hiver 2004-2005, disponible sur <www. politiqueinternationale. com/ PI_PSO/ fram_dp_106_05_en. htm>.
[21]Entretien de l’auteur au ministère français des Affaires étrangères, juillet 2005.
[22]G. Salamé (dir.), Démocraties sans démocrates. Politiques d’ouverture dans le monde arabe et islamique, Paris, Fayard, 1994 ; l’ouvrage examine ainsi la possibilité de parvenir à la démocratie par une négociation stratégique entre acteurs non démocratiques.
[23]Richard Youngs suggère déjà que certains pays arabes se prévalent du partenariat euro-méditerranéen pour justifier un effort de démocratisation antérieur aux demandes américaines ; art. cit., p. 10.
[24]Si le message délivré au public n’est pas toujours clair, le niveau de concertation entre les administrations des Affaires étrangères de ces différents pays paraît en revanche plutôt bon aujourd’hui. Pour qui raisonne en termes d’européanisation des politiques, ces exercices de concertation, même menés au niveau bilatéral, incitent à l’optimisme sur le long terme.
[25]Le Broader Middle East and North Africa (B-MENA), qui est la région d’application du grand projet de réforme américain, succède au Greater Middle East.
[26]B. Hibou, « Le partenariat en réanimation bureaucratique », Critique internationale n° 18, janvier 2003, p. 117-128.
[27]La Commission européenne valorise ainsi volontiers sa propre contribution à la présente dynamique de changement ; voir le compte-rendu d’un débat récemment organisé par le European Policy Centre sur ce thème à Bruxelles, disponible sur <www. theepc. be/ en/ default. asp? TYP= ER&LV= 520&PG= ER/ EN/ detail&AI= 520>.
[28]D. Schmid, « La Politique de voisinage et le partenariat euro-méditerranéen : la fin d’une ambition régionale ? », à paraître dans M. Koopmann et Ch. Lequesne (dir.), L’Union européenne face à son voisinage, Berlin, DGAP, 2005.
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