2005
Politique étrangère
Repères
Munich, le Vietnam et l’Irak
Du bon (ou du mauvais) usage de l’histoire
Jeffrey Record
Jeffrey Record est professeur à l’Air War College (Alabama). Il a publié de nombreux ouvrages, dont : Hollow Victory: A Contrary View of the Gulf War (Dulles [VA], Potomac Books, 1993), The Wrong War: Why we lost in Vietnam (Annapolis [MD], Naval Institute Press, 1998), et Making War, Thinking History: Munich, Vietnam, and Presidential Uses of force from Korea to Kosovo (Annapolis [MD], Naval Institute Press, 2002).Texte traduit de l’anglais (États-Unis) par
Dominique David
L’invocation de Munich a justifié la plupart des interventions américaines depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Quant à l’exemple du Vietnam, il sert à dénoncer les risques d’enlisement, et l’échec à constituer un cadre politique crédible et viable. Pour l’Irak de 2003, la référence munichoise était dépourvue de sens. La comparaison avec le Vietnam reste très lointaine, mais s’imposerait si la situation sur le terrain en venait à dégénérer en véritable guerre civile.Mots-clés :
Irak, Munich, Vietnam, opinion publique.
The United States’ use of force since 1945 has been significantly influenced by the perceived consequences of appeasing Hitler in the 1930s, and, from the mid-1970s to 2001, by the chilling effects of the Vietnam War. As the U.S. approached its second war with Iraq, proponents cited the Munich analogy to justify U.S. action, whereas opponents argued that the U.S. was risking another Vietnam. Though reasoning by historical analogies is inherently dangerous, an examination of the threat parallels between Hitler and Saddam Hussein, and between the Vietnam War and the situation in post-Baathist Iraq, reveals that the Munich analogy was misused as an argument for war. In contrast, the American dilemma in Iraq bears some important analogies to the Vietnam conflict, particularly in respect to the challenges of state-building and the sustaining of domestic public support for an unpopular, protracted war.
Dans la course à la seconde guerre de l’Amérique en Irak, partisans et adversaires de l’engagement ont repêché les analogies de Munich et du Vietnam afin de justifier leurs choix.
Les décideurs, tout comme leurs critiques, emploient les analogies historiques pour lire les événements et déploient ces analogies pour mobiliser l’opinion
[1]. La décision présidentielle d’employer ou non la force dépend de multiples facteurs : équations personnelles, conseils des militaires, engagements antérieurs, perception des enjeux, anticipation de la réponse adverse, enjeux politiques internes. Mais elle dépend aussi de quelques formulations intellectuelles, comme la définition du but poursuivi (par exemple l’instauration d’une paix démocratique globale), ou les « leçons » de l’expérience historique (par exemple : pactiser avec l’agression ne peut que la renforcer…) De Harry S. Truman à George W. Bush, nombre de présidents américains furent confrontés à des crises qui les poussèrent à penser que l’abstention militaire aggraverait la menace, et ainsi conduits à mobiliser, sous l’invocation de Munich, un soutien populaire à l’emploi de la force.
La défaite au Vietnam a provisoirement discrédité l’analogie munichoise qui avait été invoquée ad nauseam par Lyndon Johnson et son secrétaire d’État. En réalité, la défaite du Vietnam fournissait une autre leçon, qui devait désormais peser sur la décision présidentielle. Si Munich plaidait en faveur d’une action militaire rapide et décisive, l’expérience vietnamienne plaidait pour la prudence dans des circonstances où les intérêts réels et le caractère décisif de la supériorité américaine pouvaient être questionnés.
Le Vietnam a généré une profonde aversion vis-à-vis de l’emploi de la force et, si ce dernier s’avère inévitable, une tendance à n’user que du minimum de force nécessaire pour atteindre le but fixé. Sous Bill Clinton, c’est tout l’Exécutif qui parut tétanisé par l’idée d’employer la force. Première Administration dirigée par un président de la génération-Vietnam, elle sembla paralysée devant l’agression serbe et les atrocités en ex-Yougoslavie. Quand elle se décida à agir en Bosnie, puis au Kosovo, elle le fit de sorte à minimiser les risques de pertes, fût-ce au prix du résultat poursuivi – en recourant à la puissance aérienne.
L’analogie munichoise a lourdement pesé aux États-Unis dans les menaces d’emploi la force, ou les décisions prises d’y recourir, dans les deux premières décennies de la guerre froide, et pour les choix de 1991, puis de 2003. Elle décida H. S. Truman à intervenir en Corée : « Le communisme se comportait en Corée comme Hitler et les Japonais dix, quinze, vingt ans plus tôt ». Un an après la fin de la guerre, Dwight D. Einsenhower, dénonçant « l’effet dominos » que pourrait avoir une défaite française en Indochine sur le reste de l’Asie du Sud-Est, invoquait Munich pour en appeler à l’action anglo-américaine : « Nous n’avons pas stoppé Hirohito, ni Mussolini, ni Hitler parce que nous n’avons pas su agir ensemble et au bon moment […] Se pourrait-il que nous n’ayons rien appris de cette leçon ?
[2] » John Fitzgerald Kennedy devait invoquer l’exemple de Munich lors de la crise de Cuba : « les années 1930 nous ont clairement appris que l’agression, si elle n’est pas combattue, finit à la guerre
[3]. »
C’est Munich qui, sans conteste, projeta l’Amérique dans le Vietnam. Lyndon B. Johnson assurait à Robert McNamara que si les États-Unis se retiraient du Vietnam « les dominos tomberaient et toute une partie du monde se retrouverait communiste
[4] ». Plus tard, Johnson aurait ajouté à l’intention de l’historienne Doris Kearn : « tout ce que je savais de l’histoire me disait que si je quittais le Vietnam en laissant Ho Chi Minh dans les rues de Saïgon, je me comporterais exactement comme Chamberlain […], en récompensant grassement l’agression
[5] ». L’Administration de Richard Nixon crut aussi que la leçon de Munich s’appliquait au Vietnam. Dans ses
Mémoires, Nixon approuve la condamnation par Churchill des accords de Munich, pour conclure : « ce qui était vrai de l’abandon de la Tchécoslovaquie devant Hitler en 1939 ne l’aurait pas moins été de l’abandon du Sud-Vietnam aux communistes, que beaucoup souhaitaient en 1965
[6] ».
Ronald Reagan voyait en l’Union soviétique une reproduction des défis jetés aux démocraties dans les années 1930, et il invoqua Munich pour justifier son
build up militaire, intervenir sur l’île de Grenade, et menacer d’agir au Nicaragua. De même, George H. W. Bush vit en Saddam Hussein un Hitler arabe dont l’agression contre le Koweït, si elle restait impunie, préludait à une attaque plus large dans le Golfe persique. En annonçant l’envoi de troupes américaines en Arabie Saoudite en réponse à la conquête irakienne du Koweït, il commenta : « Si l’histoire nous enseigne quelque chose, c’est bien que l’on doit résister à l’agression, ou que cette agression détruit nos libertés. L’apaisement ne marche pas. À l’image des années 1930, il faut voir en Saddam Hussein un dictateur agressif qui menace ses voisins
[7] ».
Si la référence à Munich a servi à justifier la décision d’employer la force, l’exemple vietnamien, renforcé des interventions ratées dans les guerres civiles libanaises ou en Somalie, a surtout été popularisé par les opposants à l’intervention. L’effet inhibant du Vietnam sur l’éventuel usage de la force fut codifié par la fameuse doctrine Weinberger de 1984, et son corollaire alors explicité par le chef d’état-major, Colin Powell. Les six critères de Caspar W. Weinberger, tout comme l’insistance de Colin Powell sur la nécessité de disposer d’une « force écrasante », reflètent bien la prise en compte par les militaires des mécomptes du Vietnam.
Dans les années 1980, les opposants aux interventions américaines au Liban ou en Amérique centrale mettaient en garde contre un nouveau Vietnam. De fait, l’Administration Clinton se refusa à envoyer des forces de combat terrestres dans les Balkans, de peur d’être prise au piège d’un bain de sang prolongé. Et avant la guerre du Golfe de 1991, George H. W. Bush prit bien soin de préciser à l’opinion que « Desert Storm » ne risquait pas de tourner en un Vietnam arabe, les Américains n’ayant nulle intention de s’impliquer, après la guerre, dans la gestion des affaires irakiennes. À l’issue des opérations, le secrétaire à la Défense Dick Cheney défendait d’ailleurs de manière prophétique la décision de les limiter :
« Si vous voulez y aller et renverser Saddam Hussein, il faut aller jusqu’à Bagdad. Et alors les choses ne sont pas claires. Quel gouvernement mettre à la place de celui qui y est actuellement ? Un régime chiite, sunnite, kurde ? Un régime qui incline vers les baasistes ou vers les fondamentalistes ? Et quelle crédibilité aurait un gouvernement installé par les militaires américains ? Pendant combien de temps les États-Unis devraient-ils rester pour protéger les soutiens d’un tel gouvernement, et que se passerait-il après notre départ ? [8] »
Douze ans plus tard, l’Administration de George W. Bush et ses partisans rejetaient toute idée qu’une seconde guerre en Irak avec la prise de Bagdad puisse mener à un autre Vietnam. Dans la phase de préparation, les partisans de la guerre développèrent non les risques d’un nouveau Vietnam, mais bien la nécessité de cette dernière, en se référant aux leçons de l’expérience munichoise. Citons Richard Perle, l’influent président du Conseil de politique de défense :
« Une intervention pour faire tomber Saddam Hussein pourrait précipiter ce que nous redoutons le plus : l’emploi d’armes chimiques ou biologiques. Mais ce risque ne peut que grandir au fur et à mesure qu’il renforce ses arsenaux. Une frappe préventive contre Hitler aux temps de Munich aurait signifié une guerre immédiate, par opposition à une guerre plus tardive. Mais la guerre tardive s’est avérée bien pire [9] ».
Le même mois, Donald Rumsfeld commentait : « Pensez à tous ces pays qui disaient : « Nous ne savions pas… » Mais
Mein Kampf existait, et Hitler avait précisément décrit ce qu’il voulait faire. Bien sûr, il ne nous attaquerait peut-être pas… Mais des millions de morts ont résulté (de ces) erreurs de calculs ». Et il ajoutait : « Sans doute Winston Churchill avait-il raison. Sans doute sa voix solitaire qui exprimait son inquiétude sur ce qui se passait avait-elle raison
[10] ». Quant à George W. Bush, il se montrait très clair dans son « ultimatum » du 17 mars 2003 : « au
xxe siècle, certains ont choisi l’apaisement vis-à-vis de dictateurs meurtriers, et la menace que constituaient ces derniers a ainsi pu déboucher sur le génocide et la guerre généralisée ».
Pour l’Administration Bush et ceux qui élaborèrent la politique étrangère de l’après-11 septembre, faire face à Saddam Hussein c’était donc se dresser contre une menace hitlérienne qui appelait une réplique churchillienne.
Il existe des ressemblances évidentes entre Saddam Hussein et Adolf Hitler, mais les différences l’emportent. Hitler a dirigé l’État militaro-industriel le plus puissant d’Europe, et il a fallu la force combinée des États-Unis, de l’Union soviétique et de l’Empire britannique pour l’abattre, et seulement après quatre années d’opérations militaires sanglantes, inédites à une telle échelle. La coalition qui s’est attaquée à Saddam Hussein a conquis l’Irak en trois semaines, avec moins de 200 morts.
Jusqu’en 1939, rien n’a été sérieusement tenté pour dissuader Hitler de violer le traité de Versailles. Quand il décide d’envahir la Pologne, Hitler a d’excellentes raisons de penser que France et Grande-Bretagne passeront sur l’affaire – comme elles l’avaient fait à Munich. Saddam Hussein a au contraire été dissuadé avec constance de toute agression territoriale depuis la fin de la guerre de 1991, du fait des résultats de cette guerre elle-même, et par une pression militaire américaine soutenue.
Les accords de Munich ont abandonné le territoire souverain d’une démocratie à un incorrigible agresseur. Après la guerre du Golfe l’Irak n’a rien obtenu, sinon des rétorsions militaires, des sanctions économiques, des bombardements et de strictes limitations de sa souveraineté. Sa puissance militaire et son économie se sont effondrées. Soutenir, comme l’ont fait les partisans d’une seconde intervention, que s’abstenir d’intervenir contre Saddam était succomber à l’apaisement, revenait à distordre totalement la référence à Munich. Hitler n’avait jamais été ni faible, ni dissuadé.
Nous savons désormais que l’Irak ne détenait ni armes chimiques ni armes biologiques, et dès avant le second conflit il était clair qu’il ne poursuivait pas de programme crédible de nucléarisation
[11]. Mais le scandale produit par l’échec de la recherche d’armes de destruction massives (ADM)
[12] se trompe de cible : même si Saddam Hussein avait détenu des armes nucléaires, nous n’avons aucune raison de croire qu’il n’aurait pas pu être dissuadé de les employer. Contrairement aux combattants-suicides, il s’est toujours plus aimé qu’il n’a détesté les États-Unis, et il présidait un État et non une organisation terroriste : il gérait donc un capital, qui aurait pu être pris en otage. Est-ce par coïncidence qu’il n’a jamais employé d’ADM contre des ennemis pouvant lui répondre avec du nucléaire : les États-Unis, ou Israël pendant la guerre du Golfe ?
Pire, l’idée qu’il aurait été tenté de passer ces armes à Al-Qaida a toujours été extravagante. Tout aussi paranoïaque que Staline, Saddam Hussein s’est toujours profondément méfié d’Oussama Ben Laden (la méfiance était réciproque), et il n’a sans doute jamais été tenté de transférer des armes qui faisaient de lui un acteur international redouté à une organisation qu’il ne contrôlait nullement. Il ne pouvait d’autre part imaginer transférer ces armes sans être repéré, et donc sans subir des représailles américaines, viendraient-elles à être utilisées. Et la Commission sur les attentats du 11 septembre a souligné qu’il n’existait « aucun indice clair que… les contacts » entre Saddam Hussein et Al-Qaida « aient donné lieu à une coopération concrète
[13] », ce à quoi fait écho Donald Rumsfeld lui-même en octobre 2004 : « il n’y a pas de preuve claire, formelle » reliant Saddam Hussein et Al-Qaida
[14].
Fin 2002, Saddam Hussein, loin de constituer une menace croissante contre les États-Unis, cherchait si désespérément à éviter la guerre qu’il autorisa le retour sans condition en Irak des inspecteurs de l’Organisation des Nations unies (ONU) qui, le temps leur en eût-il été donné, auraient réduit la « grave et croissante menace » des ADM irakiennes à ce qu’elle était : un pur effet-Potemkine.
L’analogie munichoise n’était donc pas plus pertinente pour l’Irak de Saddam Hussein que pour le Vietnam de Ho Chi Minh en 1964-1965. En réalité, la menace de type hitlérien – un programme de conquête régional, ou même global, appuyé sur une supériorité militaire – étant fort rare, le modèle munichois est plus souvent détourné qu’appliqué à la description précise d’une menace réelle
[15].
Et la comparaison avec le Vietnam ? Nombre de commentateurs ont souligné quelques ressemblances de surface : une lutte insurrectionnelle prolongée, un optimisme officiel récurrent et une grande difficulté à admettre ses fautes, le manque de soutien des alliés, les erreurs des services de renseignements, les pertes humaines qui progressent, et le président qui chute dans les sondages
[16]. Les critiques les plus bruyantes de la politique de l’Administration Bush ne peuvent pourtant ignorer les profondes différences qui séparent l’Irak du Vietnam, particulièrement dans l’ordre stratégique et militaire.
Et tout d’abord, l’objectif américain en Irak est beaucoup plus ambitieux qu’il ne l’était au Vietnam. Au Vietnam, il s’agissait de préserver un régime, un statu quo, en évitant que le gouvernement non-communiste du Sud ne soit renversé par une offensive du Nord. En Irak, c’est le statu quo que nous entendons renverser, le changement de régime devant conduire à l’installation d’une démocratie.
Les combats ne peuvent être comparés ni en durée, ni en intensité. Les États-Unis ont mené au Vietnam de lourdes opérations pendant huit ans (1965-1973), dont une guerre aérienne massive contre le Nord-Vietnam sans équivalent en Irak, et avec un déploiement atteignant les 543 000 hommes en 1969. Les combats en Irak, engagés depuis trois ans, ont commencé par une offensive classique de grande échelle en mars 2003, et tourné très vite aux opérations contre-insurrectionnelles (à l’inverse du cas vietnamien qui passa de l’insurrection à la guerre classique) ; le maximum des déploiements s’est élevé à 175 000 hommes au moment de l’invasion, et s’est stabilisé autour de 140 000. Aucune comparaison n’est possible entre les forces réunies de part et d’autre. Au Vietnam, en sus des forces américaines, le Sud-Vietnam et ses alliés alignaient plus d’un million d’hommes. L’ennemi, au seul Sud-Vietnam (réguliers de l’armée nord-vietnamienne et combattants vietcongs) réunissait entre 250 000 et 300 000 hommes. Le nombre des insurgés irakiens serait de 5 000 à 40 000 hommes
[17].
Il n’y a non plus aucune comparaison possible en ce qui concerne les pertes américaines – sujet toujours critique. Durant les opérations au Vietnam, les Américains ont enregistré 55 750 morts, et 292 000 blessés, soit 6 968 morts et 36 000 blessés par an, 134 morts et 703 blessés par semaine, et 19 morts et 100 blessés par jour. Début mai 2005, les chiffres donnaient en Irak 1 593 morts et 12 243 blessés, soit 761 morts et 5 824 blessés par an, 15 morts et 112 blessés par semaine, et 2 morts et 16 blessés par jour
[18].
Les États-Unis étaient au Vietnam dans une position stratégiquement défavorable. Le Nord-Vietnam recevait une aide considérable de la Chine et de l’Union soviétique, et les États-Unis durent écarter l’idée d’une attaque terrestre au Nord, et limiter leurs opérations aériennes, par crainte d’une réaction chinoise. Les forces communistes vietnamiennes étaient un ennemi nombreux, bien dirigé, habile, et très motivé. La résistance irakienne est un mélange relativement limité de groupes disparates : fidèles baasistes, milices chiites, djihadistes étrangers, Irakiens moyens dont le sens national a été fouetté par l’humiliation et l’occupation militaire étrangère ; et ces groupes n’ont ni doctrine opérationnelle, ni projet politique communs.
Les communistes ont contraint les États-Unis à se retirer du Vietnam en détraquant les calculs de l’Amérique sur le coût de son maintien dans la guerre. Un tel retrait paraît aussi être l’objectif des insurgés irakiens ; et sans aide d’une grande puissance militaire extérieure (cette dernière a été décisive pour tous les succès insurrectionnels du passé), ni sanctuaires étendus, ils ont pourtant quelques avantages, dont ils peuvent jouer contre les faiblesses américaines
[19].
L’issue du conflit en Irak se décidera directement entre les forces des insurgés et celles de la contre-insurrection, les premiers n’ayant ni le nombre, ni l’assistance extérieure suffisants pour transformer les combats en affrontement classique, comme le firent les communistes au Vietnam. L’insurrection vietnamienne s’enracinait dans les revendications paysannes et la pauvreté, et la contre-insurrection devait donc à la fois manier le bâton militaire et d’importantes carottes politiques et économiques. Les carottes étaient représentées par la perspective d’une réforme agraire massivement financée par Washington, d’une augmentation rapide du niveau de vie paysan, grâce à la modernisation des infrastructures et à de spectaculaires gains de productivité agricole. Les États-Unis ont investi des milliards de dollars dans ces projets administrés par des milliers de conseillers civils et militaires américains, agissant dans tous le pays et à tous les niveaux.
En Irak, le grief principal des insurgés est la présence américaine : seul un fort improbable retrait pourrait donc l’abolir. L’insurrection irakienne ne peut par conséquent être réduite que par la force ; mais le recours à des actions dures, tel le bombardement d’objectifs suspects dans les villes, risque fort de multiplier le nombre des insurgés plutôt que de le réduire. En outre, se pose la question du volume des forces américaines nécessaires pour pacifier le pays. Paul Bremer, l’administrateur de l’Autorité provisoire de la Coalition, le soulignait fin 2004 : « Nous n’avons jamais eu assez de troupes au sol en Irak » pour éviter les pillages qui ont suivi la guerre et contrôler le « triangle » sunnite
[20].
Au bilan, les différences entre le Vietnam et l’Irak surclassent très largement, au plan militaire, les ressemblances. Au plan politique par contre, le succès ou l’échec final des États-Unis en Irak pourra rappeler leur expérience vietnamienne – surtout leur échec à construire au Sud-Vietnam un État politiquement et militairement stable, ainsi que l’érosion dans le temps du soutien intérieur à la guerre.
La reconstruction, élément central du conflit
Dans les 20 années d’existence de la République du Vietnam (1955-1975), les États-Unis ont investi d’énormes ressources pour créer un État politiquement et militairement légitime, pouvant s’opposer à la menace communiste. Ils encouragèrent et financèrent la création d’institutions politiques, de structures administratives, de forces militaires, pour consolider et protéger un ordre politique et économique non-communiste, susceptible de constituer une alternative à l’ordre communiste du Nord. Et la République du Vietnam (RVN) finit pourtant par se désintégrer.
Elle fut handicapée dès l’origine par trois faiblesses critiques qu’aucun apport américain ne pouvait effacer : une infériorité de professionnalisme militaire, une corruption rampante, et l’absence de légitimité politique
[21]. Le projet de « vietnamisation » de la guerre de l’Administration Nixon devait échouer parce qu’aucun apport de divisions nouvelles, aucun progrès dans l’entraînement ou l’équipement ne pouvaient suppléer à un commandement militaire choisi en fonction de sa loyauté, gangrené par la corruption, infiltré d’agents communistes et sourd aux préoccupations de ses troupes.
Fondamentalement, la RVN n’avait aucune chance de survivre parce qu’elle avait échoué à fonder une légitimité politique pouvant être opposée aux communistes. Le principal spécialiste américain de l’histoire du communisme vietnamien assure que le facteur principal de la défaite sud-vietnamienne a été le succès du Parti communiste « à persuader des millions de Vietnamiens, au Nord comme au Sud, qu’il constituait le seul représentant légitime du nationalisme et de l’indépendance nationale vietnamiens », un succès incarné par le charismatique Ho Chi Minh
[22].
Au Vietnam, l’anticommunisme a toujours été affecté par son lien premier avec une domination française détestée, et par son antipathie à l’égard du puissant sentiment nationaliste mobilisé par Ho Chi Minh contre les Français, puis leurs successeurs américains. Au fur et à mesure que les Américains inondaient le pays de soldats et de dollars, prenant en charge la guerre par-dessus les Sud-Vietnamiens, il devint de plus en plus difficile pour Saïgon d’apparaître comme autre chose qu’une façade plaquée sur la manÅ“uvre et la puissance américaines.
C’est précisément le dilemme que pourrait avoir à résoudre Washington en Irak. Comme au Vietnam, le succès politique suppose la création d’un gouvernement reçu comme légitime par la grande majorité de la population, ainsi que de forces de sécurité capables de protéger le nouvel ordre politique
[23]. En Irak, les États-Unis partaient virtuellement de rien, aucun gouvernement, ni force de sécurité n’ayant survécu à la guerre. Qui plus est, tout gouvernement aidé par Washington sera inévitablement réduit par de nombreux Irakiens à ce même soutien, surtout si la sécurité du pays continue à exiger un lourd et visible investissement militaire des États-Unis. Les chances de succès sont encore réduites par un obstacle nouveau par rapport au Vietnam : la profonde division de la société irakienne, selon des lignes ethniques, religieuses, tribales
[24].
La création, contre une violence apparemment sans fin, d’un Irak politiquement stable et démocratique demeure problématique – et la référence au succès américain dans la reconstruction du Japon après 1945 ne doit pas nous tromper. Entre autres facteurs, les Américains bénéficièrent au Japon d’une force écrasante, effaçant toute hypothèse de résistance ; l’empereur Hirohito légitima à la fois la reddition japonaise et l’occupation ; et le général MacArthur a disposé de sept années pour installer et stabiliser les institutions démocratiques et les réformes sociales
[25].
En Irak, les États-Unis n’ont ni le luxe de la paix, ni celui du temps. Nombre d’Irakiens, et pratiquement tous les voisins arabes du pays voient l’occupation américaine avec une profonde méfiance, et même les Irakiens qui redoutent qu’un retrait américain ne débouche sur une guerre civile se défient des objectifs de Washington dans la région. La guerre civile reste d’ailleurs très possible, même avec la présence américaine. La minorité sunnite, qui a toujours dominé le pays, n’a aucun intérêt à un Irak dominé par la majorité chiite, et les Kurdes, si longtemps opprimés, qui ont connu autonomie et prospérité sous contrôle militaire américain depuis 1991 et sont assis sur une bonne part des réserves de pétrole du pays, n’ont aucun intérêt à céder une parcelle de leur autonomie au gouvernement de Bagdad. Ajoutez à ces conflits fondamentaux d’intérêts la masse des armes disponibles en Irak, l’existence de milices sunnites, chiites, et surtout kurdes bien armées, et l’impuissance américaine (jusqu’à aujourd’hui) à pacifier le triangle sunnite : vous obtenez la recette d’une guerre civile assez semblable à celle qui a dévasté le Liban pendant 20 ans
[26].
Ceci ne signifie pas que les États-Unis sont condamnés à reproduire en Irak leur échec sud-vietnamien. L’ennemi vietnamien était beaucoup plus puissant que ne l’est l’ennemi irakien, et l’enjeu stratégique bien pâle face à celui de l’Irak. Mais le défi de légitimité dans l’Irak d’aujourd’hui est pour l’essentiel le même que celui que connurent les Américains au Vietnam.
Il en va de même pour l’influence de l’opinion publique intérieure sur la décision politique américaine. Les États-Unis, après des années de combat, ont abandonné leur but de guerre, puis le Vietnam, parce que l’effort de guerre n’était plus soutenu chez eux. Les États-Unis étaient peut-être imbattables sur le terrain, mais ils manquaient des soutiens internes dont jouissaient, quant à eux, les communistes. Dans la dernière période, la guerre du Vietnam a tourné à l’affrontement des volontés politiques, et les communistes, à ce jeu, étaient gagnants.
Des années d’escalade, des pertes américaines en constant progrès, et pas d’avancée vers la réalisation des objectifs officiels des États-Unis : tout cela a progressivement miné l’appui de l’opinion et du Congrès à la guerre. Bien avant le raz-de-marée de l’offensive du Têt, l’opinion s’était retournée. Un sondage Gallup de juillet 1967 révèle que 52 % des Américains désapprouvent la gestion de la guerre par l’Administration (32 %, l’approuvent). Un mois plus tard, un autre sondage Gallup relève que pour la première fois depuis le début de la guerre, une majorité d’Américains (53 %) pensent que l’envoi de troupes au Vietnam a été une erreur
[27]. En mars 1969, un an après l’offensive du Têt, les morts américains en opérations dépassent ceux de la très impopulaire guerre de Corée, et près de deux Américains sondés sur trois disent qu’ils se seraient opposés à l’entrée en guerre des États-Unis s’ils avaient su ce qu’elle coûterait en vies américaines
[28].
Comment décrire aujourd’hui le rapport entre les pertes, les perspectives de victoire en Irak, et le soutien de l’opinion à l’effort de guerre ? On peut simplement recenser quelques faits connus. L’Administration Bush a annoncé une victoire militaire rapide et propre, et le peuple américain l’a crue. L’écroulement administratif inattendu du régime baasiste a créé un vide de sécurité dans l’ensemble de l’Irak, que les Américains ont été incapables de gérer. Une insurrection inattendue continue à infliger des pertes aux forces américaines, ralentit la reconstruction et entrave gravement les efforts de création d’un ordre politique stable et démocratique en Irak. L’incapacité à découvrir dans le pays la moindre arme de destruction massive ou une preuve de coopération effective entre Saddam Hussein et Al-Qaida a fait exploser les deux principaux arguments en faveur de la guerre. Enfin, le jugement de l’opinion sur le choix d’envahir l’Irak, et sur la gestion de la situation sur place par l’Administration, change négativement, même si près d’un Américain sur deux demeure favorable à la décision d’engager la guerre et aux objectifs de l’Administration.
Sur la question critique de savoir s’il fallait aller en Irak, les sondages Gallup ont évolué négativement depuis la proclamation officielle de la fin de la guerre le 1
er mai 2003. 76 % des Américains sondés approuvaient alors la décision d’aller à la guerre (contre 19 %). Début mai 2005, ils n’étaient plus que 41 % (opposés à 57 %). Le même mois, une majorité d’Américains (56 %) pensaient que la guerre irakienne se passait mal ; 42 % étant d’avis contraire
[29]. En dépit de ces chiffres, peu plaident au Congrès, ou plus largement dans la société américaine, pour un abandon militaire de l’Irak. Un sondage mené d’août 2003 à février 2005 affiche une moyenne de seulement 20 % des sondés en faveur du retrait de toutes les troupes américaines
[30].
La capacité de l’Administration à s’assurer du soutien du Congrès et de l’opinion ne semble donc pas aujourd’hui menacée, mais les événements eux-mêmes pourraient faire évoluer cette donnée – comme cela a déjà été le cas
[31]. Une aggravation nette du taux des pertes, combinée à une impression croissante d’échec militaire, pourrait accélérer les retraits unilatéraux de troupes, et la tentation de troquer la stabilité politique du pays contre sa démocratisation. De toute évidence, si la situation devait dégénérer en une incontrôlable guerre civile – le pire des scénarios –, la présence américaine ne serait ni raisonnable, ni tenable.
L’analogie vietnamienne paraît ainsi beaucoup plus efficace pour nous informer sur les dilemmes et défis qui se posent à l’Amérique dans l’Irak post-baasiste, que celle de Munich pour justifier le choix premier de l’invasion.
[1]
Il existe une vaste littérature sur le raisonnement par analogie historique. Voir, J. Record,
Making War, Thinking History: Munich, Vietnam and Presidential Uses of Force from Korea to Kosovo, Annapolis (MD), Naval Institute Press, 2002 ; E.R. May,
« Lessons » of the Past: The Use and Misuse of History in American Foreign Policy, New York, Oxford University Press, 1973 ; R. Jervis,
Perception and Misperception in International Politics, Princeton, Princeton University Press, 1976, p. 217-282 ; Y. Foong Khong,
Analogies of War: Korea, Dien Bien Phu and the Vietnam Decisions of 1965, Princeton, Princeton University Press, 1992 ; R.E. Neustadt et E.R. May,
Thinking In Time : The Use of History for Decision Makers, New York, The Free Press, 1986 ; et C. Hemmer,
Wich Lessons matter ? American Foreign Decision Making, 1979-1987, Albany (NY), State University of New York Press, 2000.
[2]
Lettre de D.D. Eisenhower à W. Churchill datée de 1954 citée dans R.J. MacMahon (dir.),
Major Problems in the History of the Vietnam War, Lexington (Mass.), D.C. Heath, 1995, p. 373.
[3]
Cité dans T.C. Sorenson,
Kennedy, New York, Harper and Row, 1965, p. 703.
[4]
M. Beschloss (dir.),
Taking Charge: The Johnson White House Tapes, 1963-1964, New York, Simon and Schuster, 1997, p. 248.
[5]
D. Kearn,
Lyndon Johnson and the American Dream, New York, Harper and Row, 1976, p. 252.
[6]
R. Nixon,
The Memoirs of Richard Nixon, New York, Grosset and Dunlap, 1978, p. 269-270.
[7]
Adresse à la Nation, 8 août 1990, citée dans
Public Papers of the Presidents of the United States, George Bush, Washington, United States Government Printing Office, 1990, vol. 2.
[8]
Entretien avec celui qui est devenu le vice-président Richard Cheney,
The Nation, 11 novembre 2002, repris du
New York Times, 13 avril 1991.
[9]
Cité dans « Rhetoric Starts Here »,
The Washington Post, 11 novembre 2002.
[10]
Cité dans G. Dyer, « Laying on that Old Munich Smear »,
Toronto Star, 2 décembre 2002.
[11]
J. Cirincione
et al., WMD in Iraq, Evidence and Implications, Washington D.C., Carnegie Endowment for International Peace, 2004 ; D. Barstow
et al., « How the White House Embraced Disputed Arms Intelligence »,
New York Times, 2 octobre 2004.
[12]
Allocution devant les vétérans des guerres étrangères, en date du 26 août 2002 citée dans « Irak Weapons Report Becomes Political Fodder », MSNBC News Services, 7 octobre 2004, disponible sur <
www. msnbc. msn. com/ id/ 6196962/ ? GTI= 5472&print= 1&displaymode= 1098>.
[13]
T.H. Kean (dir.),
Final report on the National Commission on Terrorist Attacks Upon the United States, New York, W.W. Norton and Co., 2004, p. 66.
[14]
T. Shanker, « Rumsfeld Sees Lack of Proof for Qaeda-Hussein Link »,
New York Times, 5 octobre 2004.
[15]
Voir J. Cirincione
et al.,
op. cit. [11] ; M. O’Hanlon, « Iraq’s Threat to US Exaggerated »,
Baltimore Sun, 26 septembre 2002 ; J. Prados,
Hoodwinked : The Documents That Reveal How Bush Sold Us a War, New York, New York Press, 2004 ; H. Blix,
Disarming Iraq, New York, Pantheon Books, 2004.
[16]
W.S. Turley, « Apples and Oranges Are Both Fruits, But »,
YaleGlobal, 24 octobre 2003 ; J. Galloway, « Iraq No Vietnam But There Are Parallels », 19 novembre 2003, disponible sur <
www. military. com/ NewContent/ 0,13190,Galloway_111903,00. html>.
[17]
A.J. Bacevich, « Hours of Generals »,
The American Conservative, 30 août 2004 ; A. Lins de Albuquerque, M. O’Hanlon et A. Unikewicz, « The State of Iraq: An Update »,
New York Times, 21 février 2005 ; T. Lasseter et J.S. Landay, « US in Danger of Losing the War »,
Detroit Free Press, 22 janvier 2005.
[18]
Pour les deux guerres, ces chiffres comportent les morts en opérations et hors opérations. Les chiffres du Vietnam sont tirés de Harry G. Summers Jr.,
Vietnam War Almanac, New York, Facts on File Publications, 1985, p. 113, et de D.L. Anderson,
The Columbia Guide to the Vietnam War, New York, Columbia University Press, 2002, p. 290. Les chiffres concernant l’Irak sont tirés des données quotidiennes du site Iraq Coalition Casualties, <icasualties.org/oif/>.
[19]
Pour un point synthétique mais informé des forces et faiblesses de l’insurrection et de la coalition, voir T.X. Hammes,
The Sling and the Stone : On War in the 21 st Century, St. Paul (MN), Zenith Press, 2004, p. 183-188.
[20]
R. Wright et T.E. Ricks, « Bremer criticizes Troop Levels »,
The Washington Post, 5 octobre 2004.
[21]
R. Wight et T.E. Ricks,
op. cit. [20], p. 122-140.
[22]
W.J. Duiker,
The Communist Road to Power in Vietnam, Boulder (CO), Westview Press, 1996, p. 350-359.
[23]
F.A. Jabar,
Post Conflict Iraq: A Race for Stability, Reconstruction and Legitimacy, Washington D.C., United States Institute of Peace, mai 2004 ; T. Dodge, « A Sovereign Iraq? »,
Survival, automne 2004, p. 39-58.
[24]
W.A. Terrill,
Nationalism, Sectarianism, and the Future of US Presence in Post-Saddam Iraq, Carlisle (PA), Strategic Studies Institute, US Army War College, juillet 2003.
[25]
J. Record,
Dark Victory: America’s Second War Against Iraq, Annapolis (MD), Naval Institute Press, 2004, p. 85-89.
[26]
F.A. Jabar,
op. cit. [23] ; Dodge,
op. cit. [23] ; D. Jehl, « US Intelligence Shows Pessimism on Iraq’s Future »,
The New York Times, 16 septembre 2004 ; R. Lugar, « Iraq Transition – Civil War or Civil Society », adresse d’ouverture à la Commission sénatoriale des Affaires étrangères, 20 avril 2004 et
Iraq in Transition: Cortex or Catalyst?, Londres, RIIA, septembre 2004.
[27]
J. Carrol,
The Iraq-Vietnam Comparison, The Gallup Poll Tuesday Briefing, en date du 15 juin 2002, disponible sur <
www. gallup. com/ content/ default. aspx? ci= 11998>.
[28]
E.V. Larson,
Casualties ans Consensus: The Role of Casualties in Domestic Support for US Military Operations, Santa Monica (CA), Rand Corporation, 1996, p. 27-29.
[29]
J. Caroll,
Americain’s Views of the Irak War Sour,
Gallup Brain, The Gallup Organization, en date du 5 mai 2005.
[31]
Pour deux appréciations de la manière dont les événements irakiens influent sur les choix politiques américains, voir W. Langewiesche, « Welcome to the Green Zone: The American Bubble in Baghdad »,
The Atlantic, novembre 2004, p. 60-88 ; et la déposition du Dr. T. Dodge devant la Commission des Affaires étrangères du Sénat, auditions sur
The Iraq Transition: Civil War or Civil Society?, 20 avril 2004.