Politique étrangère
I.F.R.I.

I.S.B.N.2200920563
224 pages

p. 625 à 638
doi: 10.3917/pe.053.0625

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Repères

Automne 2005/3

2005 Politique étrangère Repères

Les conflits fluides : concepts et scénarios

Aline LebÅ“uf Aline LebÅ“uf, chercheur au département des Études de sécurité de l’Ifri depuis octobre 2003, est diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris (2002) et du DEA de Relations internationales de l’Université de Paris I (2003). Sa thèse, en cours de rédaction, portera sur l’intervention britannique en Sierra Leone.
La capacité de transformation rapide de l’ensemble de leurs composantes devient un caractère de plus en plus marquant des conflits du champ international. Cette fluidité redéfinit les acteurs – sociologie, modes de fonctionnement, objectifs –, leurs modes opératoires et la dynamique générale des conflits du nouvel environnement international. Les acteurs étatiques doivent voir le développement de ces conflits fluides comme un défi futur d’importance.Mots-clés : conflits, guerre, réseaux, terrorisme. Rapid and ongoing transformation of conflicts, or “fluidity,” may well become the most intriguing and destabilizing characteristic of the future international environment. What would such a scenario imply in terms of actors’ sociology, means, and conflict systems? Fluid actors will be able to transform rapidly, remaining undetectable; as a result of a complex relationship with territory, they could have truly chaotic objectives. In terms of strategies and tactics, these actors will make systematic efforts to break with routine and to destabilize their adversaries, defeating them through a mind game rather than through a military confrontation. The systems of conflict resulting from this fluidity will be highly volatile, interdependent, and complex. In essence, it will be impossible to define these systems with one given type of conflict.
La fin brutale du cadre bipolaire qui dominait l’analyse stratégique depuis 1945 a ouvert la quête d’outils permettant d’appréhender les guerres et conflits survivants. L’analyse s’est alors concentrée sur les conflits internes ou régionaux très violents vis-à-vis des civils et mettant en jeu des technologies et des armements peu complexes (Sierra Leone, Soudan, Colombie, Algérie…) [1], ou sur la perspective de guerres futuristes et hautement technologiques, menées ou préparées par les États-Unis sous la bannière de la Révolution dans les affaires militaires [2]. Le 11 septembre et la deuxième guerre d’Irak ont suggéré un déplacement de l’analyse : la guerre hautement technologique et les conflits « de basse intensité technologique » paraissent beaucoup plus proches dès lors que s’affrontent des acteurs aux moyens et cultures stratégiques différents.
Plus que jamais, la guerre se manifeste comme un phénomène complexe, même si elle reste l’affrontement violent de deux volontés qui, interminablement, réinventent et reconfigurent des éléments connus, ou en exploitent des caractéristiques jusque-là minorées. On propose ici de considérer qu’une des clés des combinatoires d’aujourd’hui (qui permet donc de mieux comprendre les logiques conflictuelles et de les anticiper) est leur fluidité, définie comme « une capacité de transformation rapide et permanente ». Les conflits ont toujours été caractérisés par une certaine fluidité, mais cette dernière rend certains conflits actuels surprenants ; d’où l’illusion du chaos, du passage du monde simple de l’Est-Ouest à un nouveau « Moyen-Âge » de la violence. Cette fluidité sera de plus en plus centrale dans les conflits de demain et nous proposons ici une lecture prospective de ce que seraient de tels « conflits fluides ».
 
Vers des « acteurs fluides »
 
 
Par acteurs fluides, on entend des acteurs susceptibles de se transformer très rapidement, de s’adapter à leur environnement stratégique tout en le remodelant par leur mutation même.
Des acteurs « transformables »
La plupart des acteurs stratégiques produisent des routines conceptuelles et organisationnelles. Les expériences de la guerre structurent les appareils de force, les doctrines stratégiques. Les cultures stratégiques [3] façonnent – sans les déterminer totalement – les comportements dans la paix et dans la guerre. La Première Guerre mondiale explique la posture française au seuil de la Seconde Guerre et la ligne Maginot, comme la culture stratégique américaine explique les succès tactiques conduisant à des échecs stratégiques, à l’instar de la guerre de 1991. La longueur des cycles de production et d’utilisation des armements modernes explique aussi la lenteur des renouvellements organisationnels, coûteux économiquement, socialement et politiquement. L’adaptation d’un État à son environnement stratégique est donc souvent lente et laborieuse, même dans le cas d’une volonté politique forte : la transformation voulue par Donald Rumsfeld s’est heurtée à de rudes résistances dans la communauté de défense américaine. Sauf dans le cas d’une crise très grave – une défaite ne suffit parfois pas –, dont la réalité s’impose, un État est plus tenté de déchiffrer l’environnement à travers ses habitudes, ou d’essayer de le transformer pour qu’il lui corresponde, que de s’adapter lui-même.
Mais tous les acteurs n’ont pas les mêmes contraintes que les États. Les réseaux (par exemple « djihadistes ») paraissent aujourd’hui être les acteurs les plus adaptables à leur environnement (par division, par recomposition…), les plus fluides. La transformabilité de l’acteur devient un caractère essentiel à l’entité : l’identification d’un acteur unifié, homogène, stable devient difficile, voire impossible (voir le cas d’Al-Qaida).
Dans cette logique, la faiblesse organisationnelle et quantitative n’est plus synonyme de faiblesse stratégique. Traditionnellement, le morcellement des entités stratégiques est analysé comme résultant d’un contexte défavorable (rapport asymétrique), qui oblige à la dispersion pour éviter le risque d’écrasement par une puissance pouvant concentrer sa force (conflits coloniaux). Ainsi la « petite guerre » et le « terrorisme » seraient les tactiques préférées des faibles face aux forts, étapes intermédiaires permettant d’équilibrer le rapport des forces – l’affrontement classique devant clore le conflit (modèle de la lutte révolutionnaire en Chine ou au Vietnam).
Ce modèle semble aujourd’hui pouvoir être renversé, ou relativisé. Un petit nombre d’individus et des entités en réseaux ou morcelées peuvent aisément échapper aux dispositifs militaires et policiers des États, surtout s’ils sont mobiles et se transforment rapidement. Les outils à leur disposition, s’ils ont un certain niveau de ressources financières et de maîtrise scientifique, leur donnent accès à des modes d’action jusque-là réservés aux seuls États. Ils détiennent ainsi de nouveaux moyens d’user la volonté de leur adversaire sans pour autant le vaincre militairement. L’adversaire se saisit de la queue du lézard, mais ce dernier ne fait que s’adapter…
À terme, les États les plus rigides pourraient être contraints par l’environnement de se fluidifier. Tous les acteurs collectifs sont des structures complexes, décomposables en administrations, bureaucraties ou groupes de pression. Une plus grande fluidité exacerberait cette complexité, modifiant les équilibres de chaque entité, en la décentralisant et en la dé-hiérarchisant. C’est aujourd’hui difficile à imaginer, sauf à concevoir de nouveaux modèles d’organisation politique, éclatés en pôles multiples, interconnectés et très réactifs. Concevoir un tel modèle d’organisation dans l’ordre militaire est, en revanche, plus aisé : des groupes tactiques spécialisés et mobiles pourraient être combinés et projetés au fil des situations. Chaque acteur, même étatique, prendrait ainsi figure d’une coalition opportuniste, se composant, se recomposant en permanence – les coalitions d’acteurs évoluant elles-mêmes au même rythme.
À une telle perspective d’évolution, on peut trouver trois grandes justifications :
  1. les acteurs à organisation pyramidale et centralisée sont plus vulnérables – qu’on pense aux effets d’une explosion nucléaire à Paris ;
  2. les risques sont désormais multiples, complexes, souvent diffus, liés à des hypothèses allant de la catastrophe naturelle à l’attaque terroriste, via l’intervention humanitaire en Afrique – pour ne citer que celles qui touchent le plus la France ; les anticiper, les gérer au mieux exige une grande souplesse des appareils de force ;
  3. la rétraction du temps stratégique (réduction du temps séparant la décision de l’effet, réel ou perçu), suggère que les objectifs stratégiques et tactiques changent rapidement, et justifient ainsi l’évolution, sur le même rythme, des acteurs et coalitions. La capacité d’adaptation aux dynamiques conflictuelles complexes qui l’entourent – sa fluidité, donc – déterminera demain le succès, ou la survie même de l’acteur.
Indétectabilité
Les acteurs fluides s’adaptent à leur environnement d’abord en échappant au regard de leurs ennemis : comme les aéronefs furtifs, les réseaux échappent plus aisément aux appareils classiques de repérage [4]. Au-delà, ils visent une indétectabilité qui leur permet d’agir contre leurs ennemis sans que ceux-ci puissent contre-attaquer, faute de cible identifiée. L’indétectabilité peut résulter des moyens utilisés (transports furtifs), ou de l’organisation de l’acteur. Plusieurs types d’organisation prétendent déjà à cette indétectabilité grâce à la mise en place de « réseaux invisibles », sans avoir encore totalement réussi : le cas d’AZF échapperait-il à cette règle [5] ?
Louis Beam, membre de la mouvance d’extrême-droite américaine (Ku Klux Klan, Aryan Nations), a élaboré le concept de leaderless resistance (« résistance sans leader ») ou de « loup solitaire », notamment en exploitant dès les années 1980 les ressources de l’Internet. Organisation non pyramidale, presque « non-organisation », cette leaderless resistance se composerait de « cellules fantômes » (shadow cells) indépendantes, reliées par la seule idéologie, sans autre type de connexion [6]. Ce type d’organisation ne pourrait être infiltré ni ciblé : si l’une des cellules – peut-être composée d’un seul individu – est infiltrée, les autres continuent à fonctionner. Pour la diffusion idéologique, Beam propose de recourir au camouflage, à des écrans ou proxies (pour lui des organisations proches idéologiquement), moins susceptibles d’être repérés comme menaces potentielles. Sous la forme de sites de diffusion d’idéologie et de propagande, ces organisations pourraient poursuivre le recrutement passif des « loups solitaires [7] ». Les « écologistes radicaux » ou « écoterroristes » ont également développé un modèle organisationnel garantissant une grande discrétion [8].
Développé par Dee Hock [9], le concept d’organisation chaordique combine les qualités de l’ordre et celles du chaos. Flexible et adaptable, ce type d’organisation pourrait concerner des réseaux dont les segments sont à la fois dans des logiques de coopération et de compétition [10]. Il suppose une multiplicité d’acteurs, sans centre identifiable. Les liens complexes reliant les segments sont donc difficiles à appréhender de l’extérieur ou pour un infiltré, la caractéristique commune aux segments se réduisant au partage des mêmes valeurs.
Les multiples organisations « djihadistes » relèvent de ce modèle : elles ne dépendent pas d’un centre unifié, sont souvent en compétition pour le recrutement des fidèles, et partagent des références qui fondent leurs coopérations ponctuelles [11]. Il est difficile de ne pas les englober dans un même ensemble ; mais c’est inexact, voire faux pour certaines d’entre elles. L’ambiguïté sur les limites et sur l’unité du groupe contribue à son absence de visibilité.
Un rapport complexe au territoire
Une meilleure adaptation à l’environnement peut nécessiter qu’un acteur transforme radicalement son rapport au territoire. On théorise souvent l’État comme le croisement d’un territoire, d’une population et d’un système politique. Jeffrey Herbst rappelle que certaines des entités politiques de type impérial qui dominaient les territoires africains avant les colonisations du xixe siècle associaient le pouvoir politique au contrôle d’une population, indépendamment du territoire. D’autres types de pouvoir pouvaient contrôler, parallèlement, une partie des territoires sur lesquels vivaient ces populations. Ces territoires étaient mal circonscrits, rarement cartographiés et plusieurs pouvoirs pouvaient y coexister, propriété et contrôle du territoire ne coïncidant pas obligatoirement avec le contrôle des populations. Ce modèle était rendu encore plus complexe par le jeu des relations féodales de vassalité entre les différentes sources de pouvoirs politiques [12]. Différents types de relations au territoire ont donc existé au cours de l’histoire. Et le modèle dominant aujourd’hui notre représentation des rapports pouvoir/territoire semble déjà en partie remis en cause.
Les États déliquescents ne « contrôlent » bien souvent que leur carte territoriale et non les territoires que cette carte leur assigne. Les espaces vides de contrôle réel (les zones grises, comme la région du lac Tchad [13]) rendent donc possibles de nouvelles formes d’organisation politique, avec un rapport différent au territoire, puisque la carte des États ne leur permet de prospérer dans aucun espace officiel [14].
Certains acteurs choisiront dès lors d’inscrire leur action dans un territoire et resteront sédentaires bien qu’illégaux (à moins d’un compromis avec l’État officiel). D’autres redécouvriront les vertus du nomadisme : ils ne chercheront pas à s’approprier un espace pour s’en faire un des attributs constitutifs du groupe – pour reprendre une définition de Marcel Merle [15]. Dans un conflit, ces derniers jouissent d’un avantage stratégique : on ne peut les frapper en ciblant un espace donné, seuls les individus peuvent être appréhendés. Mais ils doivent faire preuve d’une grande créativité pour se cacher, trouver des ressources, mener des actions et demeurer mobiles sur des espaces contrôlés par des États dont les dispositifs sécuritaires peuvent être très efficaces. Les forces de sécurité européennes ne peuvent évidemment pas bombarder un quartier général de « djihadistes »…
Des objectifs chaotiques
Les transformations organisationnelles élargissent la gamme d’options des acteurs fluides. Débarrassés des contraintes d’une population à défendre ou d’un territoire à entretenir, ils gagnent une liberté d’action qui leur permet d’envisager toutes sortes d’objectifs, même les moins conventionnels au regard de l’analyse stratégique classique, à la limite des objectifs d’apparence irrationnelle, relevant en réalité d’une stratégie « chaotique ».
On attribue d’ordinaire aux acteurs des conflits une rationalité clause-witzienne : la guerre est une modalité de production d’avantages politiques, puissance, richesse, prestige, territoire, ou – au moins – survie. Comment cerner un acteur qui ne donne pas d’importance à sa propre survie ? Qui est prêt à détruire pour détruire ? Pour qui le chaos ne représente pas une étape nécessaire vers un ordre meilleur – ou alors un ordre dont l’humanité serait absente ? Le premier réflexe est de le juger irrationnel et dangereux ; et pourtant, il n’est potentiellement dangereux que parce qu’il est rationnel. Son objectif est non conventionnel mais sa méthode sera rationnelle et adaptée à l’objectif. Certains mouvements sectaires, nihilistes ou écologistes correspondent déjà, par leur discours, à un tel type d’acteur (par exemple Aum Shinrikyo au Japon). Ils n’ont pas aujourd’hui les moyens de leur ambition de destruction : organisation, modes opératoires, nombre suffisant de fidèles. S’ils acquéraient demain une réelle capacité de destruction, les logiques conflictuelles que nous connaissons seraient radicalement transformées.
 
Des modes opératoires « fluides » : innover pour déstabiliser
 
 
Outre une organisation inédite, les acteurs peuvent adopter des modes opératoires fluides, s’adaptant eux aussi plus rapidement à l’environnement. Ici, la fluidité traduit le renouvellement des moyens stratégiques et tactiques.
Dans une telle logique, c’est la nouveauté et l’innovation, rapides et déstabilisantes, qui caractérisent les modes opératoires des acteurs. La guerre n’est jamais un exercice routinier, mais elle est souvent, au moins en partie, ritualisée par des habitudes, des répertoires d’action collective (Charles Tilly). Le conflit fluide est donc le résultat d’efforts systématiques pour rompre avec ces routines et déstabiliser l’adversaire.
La guerre « hors limites »
La stratégie est toujours combinaison de tactiques et de moyens. Dans la logique du conflit fluide, ce jeu combinatoire est poussé aux extrêmes. Le meilleur exemple d’une telle réflexion est donné par le concept de guerre « hors limites » des généraux chinois Liang et Xiangsui [16]. Dépasser les limites n’implique pas forcément une guerre radicale (nucléaire par exemple) ou l’usage de tous les moyens possibles pour vaincre quelles qu’en soient les conséquences politiques. Il s’agit surtout de recourir à des moyens sortant des règles/normes/routines généralement acceptées par la communauté des acteurs d’un affrontement : non-respect des règles de la guerre telles que définies par le droit international ou utilisation de moyens non militaires de destruction (économiques, sociaux, etc.). La guerre informatique (des hackers chinois et sud-coréens ont récemment attaqué un certain nombre de sites japonais [17]) peut être une option. Submerger un système d’informations peut suffire à le mettre provisoirement hors service. Aucune institution n’est détruite, la riposte est quasi impossible, sauf sur un adversaire aussi informatisé et moins protégé que soi. Le message est compris : le Japon est vulnérable et la protection américaine inadaptée à certaines formes d’attaques subtiles pouvant provenir de Chine…
Un autre exemple d’usage de moyens hors limites peut être l’utilisation de vidéos de torture ou de décapitation d’otages. Les images témoignent de la volonté d’utiliser tous les moyens possibles pour vaincre, déstabiliser l’ennemi. Que ces moyens existent ou non, la question devient secondaire au regard des effets psychologiques d’une telle déclaration de guerre.
Le marteau de l’assassin
De nouveaux types d’armes combinant effets physiques et psychologiques pourraient émerger, dont le classement dans nos grilles conventionnelles (telles que celles élaborées dans le cadre du contrôle des armements) serait malaisé. On pense ici au concept du marteau de l’assassin, qui aurait été – sous le nom de shashoujian – intégré de façon récurrente dans la réflexion chinoise après 1999 [18]. Il pourrait s’agir d’une arme ou d’une tactique imparable, comme ce marteau magique qui permet au héros des contes chinois de vaincre un ennemi très puissant et mauvais [19] : une sorte de fronde de David [20]. Le shashoujian participe de l’élaboration d’une réflexion stratégique visant à contrer une situation d’asymétrie et à renverser le rapport des forces.
L’indécision des observateurs extérieurs sur son contenu exact constitue son principal intérêt. Dès lors que cette réflexion existe, et que persiste l’incertitude sur son résultat – la Chine a-t-elle trouvé le marteau de l’assassin lui permettant de vaincre, ou au moins de prétendre pouvoir vaincre, les États-Unis ? –, l’équilibre de puissance entre deux entités devient fluctuant et l’inquiétude renaît pour l’entité dominante. Un tel marteau est donc bien plus qu’une arme ou une tactique (ce qu’il n’est d’ailleurs peut-être pas) : un concept déstabilisateur, avec un effet considérable pour peu qu’il soit subtilement médiatisé dans le cadre de la guerre psychologique.
Le ciblage des vulnérabilités
Le marteau de l’assassin, comme la guerre informatique, pourrait entrer dans une logique tactique classique : le ciblage des vulnérabilités. Chaque société, chaque acteur se caractérisent par des vulnérabilités spécifiques, que peut cibler astucieusement l’adversaire. Les sociétés complexes post-modernes ont des faiblesses qui leur sont propres : leurs processus décisionnels peuvent être influencés ; leurs forces armées et de sécurité sont souvent insuffisantes au regard des multiples missions qu’elles sont censées remplir ; leur inclination pacifique détermine une confiance excessive dans le pouvoir du dialogue au détriment de la force, et elles sont ainsi aisément manipulables ; elles dépendent trop de la technique et des technologies, etc.
Surtout, l’image y est un enjeu central. Qu’elle représente le capital confiance d’une société, le moral de sa population, la légitimité de ses dirigeants, l’image doit être protégée parce qu’elle peut être attaquée. Le développement des systèmes médiatiques la rend omniprésente. Leurs systèmes idéologiques incitent les sociétés développées à s’aligner sur un certain type d’image, un certain nombre de valeurs : l’impossibilité de maintenir ces règles pourrait être très coûteuse pour un pouvoir qui deviendrait ainsi progressivement illégitime. La destruction, surtout médiatisée, des marqueurs symboliques [21] d’un acteur pourrait l’affaiblir gravement. En lui révélant sa faiblesse, son incapacité à défendre les symboles (architecturaux, rituels, etc.) qui sont le cÅ“ur de son identité, une telle attaque le déstabiliserait, lui imposerait l’angoisse de sa vulnérabilité.
Des stratégies de déstabilisation de très long terme
Dans un environnement que caractérisent vitesse et fluidité, le contre-pied stratégique consiste à penser sur le très long terme, et à développer des stratégies patientes, en décalage complet avec l’accélération actuelle du temps stratégique [22].
On peut imaginer des stratégies de déstabilisation de très long terme. Guidé par un projet ambitieux, le stratège prend alors le temps de ronger son adversaire, comme l’eau attaque la falaise, ou comme la goutte d’eau qui tombe incessamment rend fou. Des tactiques de prédation de très court terme pourraient rendre difficilement identifiable le projet de long terme (des pratiques criminelles diffuses récoltant les ressources nécessaires à des actions de déstabilisation, par exemple). L’échelle temporelle d’un tel acteur serait en rupture totale avec celle des principaux acteurs politiques et stratégiques – les prospectives sur quelques décennies des grands États, France et États-Unis compris, sont plus souvent des projections des dynamiques observables que des projets de transformation maîtrisée de leur environnement – ; ceux-ci pourraient donc s’avérer incapables d’anticiper, ou même de déceler, sauf confusément, les risques réels.
Il s’agit donc ici d’appréhender des combinaisons de moyens inattendus, qui se situent parfois à la limite du fait guerrier, avec une portée déstabilisante avant d’être destructrice. L’usage de tels moyens renvoie à une culture stratégique dans laquelle la fin est atteinte par des voies complexes, non linéaires, parfois difficilement décryptables par l’adversaire. Celui-ci est dès lors promis à une défaite subtile, vaincu par le jeu de l’esprit plus que par l’affrontement guerrier.
 
Des systèmes de conflits fluides
 
 
On entend ici par « systèmes de conflits » des ensembles formés par des conflits proches dans leur logique et leur organisation (mais pas forcément proches géographiquement) et reliés par un nombre important d’interactions. Quels systèmes de conflits pourraient résulter de la combinaison de ces acteurs et moyens fluides ? Trois hypothèses peuvent être ici évoquées. Les conflits pourront subir de très fortes variations dans leur organisation même : nombre d’acteurs, types de moyens, objectifs, etc. Une interdépendance croissante pourra lier les conflits, voire les systèmes de conflits, dans le champ international. Toutefois, aucun type de système de conflits ne s’imposera comme clé unique d’explication.
Variations rapides de l’organisation des conflits
La mutation rapide des acteurs et modes opératoires a des conséquences directes sur l’organisation des conflits, qui se modifie elle aussi rapidement. De telles modifications ont déjà été observées : la fin de la guerre froide, en même temps qu’elle séparait nombre de conflits du Tiers-Monde du grand jeu bipolaire, par exemple au Mozambique ou en Angola, transformait à la fois leur logique et leur architecture. Mais ces transformations pourraient être volontairement recherchées par un acteur désireux de déstabiliser la planification stratégique de l’adversaire.
La transformation la plus visible est évidemment celle du nombre et du type des acteurs impliqués dans un conflit. On a connu nombre de conflits internes – comme ceux du Liberia, du Soudan ou de Colombie – où le nombre d’acteurs variait rapidement, suivant les scissions des groupes rebelles ou la création par le gouvernement de groupes écrans. Un acteur peut donc se morceler, et une coalition se décomposer et se recomposer. De nouveaux acteurs peuvent entrer dans l’arène conflictuelle. En intervenant, le Conseil de sécurité ou l’Union africaine (UA) changent la donne stratégique. En protégeant les villages de la rébellion au Darfour, les troupes de l’UA renforcent cette rébellion, sur le point d’être éradiquée par Khartoum [23].
Mais imaginons un conflit, ou un système de conflits, dont il serait quasi impossible de cartographier les acteurs, leur nombre et leurs coalitions de circonstance ne cessant d’évoluer. Ou parce que les liens entre acteurs, voire les acteurs eux-mêmes, resteraient obscurs, indécryptables du fait de leur invisibilité. L’anticipation, le calcul stratégique deviennent extrêmement complexes faute d’un environnement conflictuel stable.
Modes conflictuelles et interdépendance
La fluidité pourrait aussi résulter d’évolutions plus générales. Les systèmes de communication mettent désormais en contact des acteurs stratégiques et des espaces de conflit qui se situaient hier dans un monde relativement compartimenté. Avec un premier effet : par adaptations successives se répandent de véritables modes conflictuelles, comme les attentats-suicides [24] ou l’instrumentalisation de la violence contre les populations, ou les prises d’otages comme outil de médiatisation d’un conflit (que l’on retrouve en Sierra Leone, en Colombie, en Irak…). L’importation de ces modes d’action peut suffire à transformer profondément le conflit : les violences contre les populations au Liberia ont eu pour objectif – et pour résultat – d’impliquer les organisations humanitaires dans une économie de pillage, qui a fini par devenir la dynamique conflictuelle centrale [25]. Elles ont en outre rendu nécessaire l’intervention du Conseil de sécurité et son intégration dans le conflit.
Des systèmes conflictuels intégrés mais de façon instable
De ces phénomènes résulte une véritable intégration des systèmes conflictuels. Elle pourrait être comparée à l’intégration bipolaire, à ceci près qu’il s’agit là d’une intégration instable et complexe. Plusieurs systèmes conflictuels peuvent en effet avoir une portée globale, sans que celle-ci suffise à ériger l’un d’eux en système conflictuel central. Les conflits du Proche-Orient (Liban et Israël-Palestine) ont eu des incidences directes en Afrique, par exemple [26]. Les réseaux « djihadistes » sous-tendent une grande partie de la conflictualité internationale, mais leur éclatement et la complexité des objectifs liée à cet éclatement ne permettent pas de les considérer comme un acteur unique.
Seule la « guerre contre le terrorisme » pourrait être retenue comme système global dominant fluide, en raison de la multiplicité des coalitions et des méthodes retenues pour la mener. Cette fluidité permet de faire de l’Ouzbékistan, de l’Arabie Saoudite et de l’Espagne des « alliés », tout en justifiant en interne telle action ou telle mesure. Pourtant cette guerre finit par ne plus correspondre qu’à un concept souple, englobant mais sans véritable effet de définition des caractéristiques formelles des conflits.
Faute de système global dominant et stable, des conflits internes comme ceux du Nigeria, de l’Afghanistan ou de la Colombie peuvent voir leur structure se transformer rapidement, au fil des dynamiques ou systèmes conflictuels globaux, ou régionaux, dans lesquels ils s’intègrent. Les parties au conflit peuvent utiliser ces dynamiques comme ressource, ou résister à l’intégration. La dimension religieuse du conflit ivoirien aurait, par exemple, pu être instrumentalisée par les acteurs du sud pro-Gbagbo, afin de stigmatiser les rebelles du Nord comme « djihadistes » et de les délégitimer. Alors que la logique « djihadiste » est en partie présente au Nigeria, elle est absente du conflit ivoirien : malgré la proximité régionale, deux conflits voisins s’intègrent, ou pas, aux dynamiques conflictuelles globales, et plusieurs systèmes conflictuels peuvent être présents sur un même territoire (exemple du Nigeria).
Multiplicité des formes conflictuelles
Le monde du conflit fluide se caractérise aussi par le nombre important de systèmes conflictuels observables simultanément. De façon banale, on peut aujourd’hui relever la coexistence de conflits interétatiques classiques, de guerres civiles, de systèmes conflictuels mixtes (inter et intra-étatiques). Mais au-delà, la nouveauté est que les systèmes conflictuels combinent les caractéristiques de conflits jusque-là strictement séparés dans nos classifications guerrières. Comment décrire ces chimères qui ne rentrent plus dans nos cases analytiques, et auxquelles nous serons peut-être demain confrontés ? Par exemple, une lutte globale de tous les États contre quelques individus brillants cherchant à détruire un monde jugé impur ? Un conflit entre deux ligues nomades se poursuivant et s’affrontant sur tout le globe ? Un grand jeu mondial et guerrier ritualisé opposant des coalitions variables d’équipes nationales et permettant une destruction et un renouvellement continu des industries d’armement ? Déjà, le conflit irakien inquiète le classificateur : guerre civile, insurrection, guerre en réseau ou guérilla, guerre de conquête, guerre régionale ?
Aucun type de conflit ne s’impose comme clef pour la compréhension de la conflictualité actuelle. Le concept d’intervention extérieure ne permet lui-même de décrire qu’une infime partie des dynamiques conflictuelles, en les réduisant à un mouvement : la projection d’une partie des forces d’un pays sur un territoire qui n’est pas le sien. Il ne décrit pas la totalité des dynamiques conflictuelles présentes sur un terrain donné, puisqu’il oblitère les logiques internes, pourtant centrales, et réduit l’analyse à un temps précis du conflit, celui qui s’ouvre avec la projection. Force est donc de constater que les conflits du champ international ne sont plus directement compréhensibles – s’ils l’ont jamais été – à l’aide d’une unique grille d’analyse.
***
Le conflit fluide ne correspond à aucun scénario précis, identifiable dans une quelconque actualité. Les conditions ne sont pas encore réunies qui permettraient la généralisation de cette fluidité, au point d’en faire la caractéristique centrale de notre environnement stratégique. Mais on devine déjà son importance dans quelques conflits actuels ; et l’on peut déjà observer la cohabitation, ou l’intégration, de systèmes conflictuels très différents. Ils ne sont pourtant pas encore soumis à des changements importants, ou très rapides.
Les conflits fluides correspondent cependant à une menace réelle pour les États occidentaux, du fait de leurs rigidités structurelles et de leurs difficultés à contrôler les flux financiers, humains, ou d’informations. Confrontés à un environnement stratégique aussi volatil, ces États tenteront certainement de le rigidifier pour le contrôler, en sédentarisant les flux, en restructurant les frontières entre interne et externe (restrictions de l’usage d’Internet, limitation des flux de populations, amélioration des capacités de renseignement). Une autre option – sûrement nécessaire – pourrait être un effort concerté pour anticiper ces évolutions, en convertissant nos systèmes décisionnels, nos appareils de force eux-mêmes, en outils souples, adaptables, bref : fluides.
 
NOTES
 
[1]Voir entre autres H. Münkler, Les Guerres nouvelles, Paris, Alvik Éditions, 2003 ; M. Kaldor, New and Old Wars: Organized Violence in a Global Era, Stanford, Stanford University Press, 1999 ; P. Hassner et R. Marchal (dir.), Guerres et sociétés : État et violence après la guerre froide, Paris, Karthala, 2003.
[2]Voir entre autres A. Krepinevitch, « Cavalry to Computer; the Pattern of Military Revolutions », The National Interest, automne 1994, n° 37 ; M. Libicki, The Mesh and the Net – Speculations on Armed Conflict in a Time of Free Silicon, Washington D.C., INSS-NDU, « McNair Paper » 28, 1994 ; J. Arquilla et D. Rontfeldt (dir.), In Athena’s Camp: Preparing for Conflict in Information Age, Santa Monica (CA), AND, 1997 ; Th. K. Adams, « Future Warfare and the Decline of Human Decisionmaking », Parameters, hiver 2001-2002, p. 57-71.
[3]B. Colson, « Culture stratégique », É. de Durand, « Culture de Guerre », in Th. de Montbrial et J. Klein (dir.), Dictionnaire de stratégie, Paris, PUF, 2000.
[4]Cette idée s’inspire d’une remarque de Steven Metz : « Il n’est pas difficile d’imaginer comme la température monterait brusquement si un officiel de la Défense américain devait demain avouer au président que les États-Unis sont déjà en guerre, mais contre un ennemi impossible à identifier » (cf. S. Metz, « The Next Twist of the RMA », Parameters, août 2000, p. 4).
[5]P. Tourancheau, « AZF 2 et 3 : maîtres chanteurs en chaîne », Libération, 19 octobre 2004.
[6]Selon Doron Zimmerman, ce type d’organisation reste très rare, mais il pourrait se développer (cf. D. Zimmermann, « Terrorism Transformed: The “New Terrorism”, Impact Scalability, and the Dynamic of Reciprocal Threat Perception », The Quarterly Journal, vol. 3, n° 1, mars 2004, p. 23, disponible sur <www. pfpconsortium. org/ PRODUCTS/ publications/ journals/ pfpc_qj_vol3_no1_en. pdf>).
[7]L. Beam, « Leaderless resistance », The Seditionist, n° 12, février 1992, disponible sur <reactor-core.org/secret/leaderless-resistance.htm>.
[8]C. Gouverneur, « Les guérilleros de la cause animale », Le Monde diplomatique, vol. 51, n° 605, août 2004, p. 1.
[9]D. Hock, Birth of the Chaordic Age, San Francisco (CA), Berrett-Koehler Publishers, 1999.
[10]Robert Ricigliano propose par exemple d’utiliser le concept de « réseaux chaordiques » pour développer des « réseaux d’action efficace » dans le champ du peacebuilding : coopération ad hoc entre partenaires différents sans division du travail classique, mais avec une coordination fondée sur le partage de valeurs communes. Voir : R. Ricigliano, « Networks of Effective Action: Implementing an Integrated Approach to Peacebuilding », Security Dialogue, vol. 34, n° 4, déc. 2003, p. 456.
[11]Voir, par exemple, O. Roy, M. Abou Zahab, Réseaux islamiques. La connexion afghano-pakistanaise, Paris, Autrement, 2002.
[12]J. Herbst, States and Power in Africa, Comparative Lessons in Authority and Control, Princeton, Princeton University Press, 2000.
[13]J. Roitman (dir), « Autour du lac Tchad, intégrations et désintégrations », Politique Africaine, dossier, n° 94, p. 7-104.
[14]Pour d’autres exemples de réflexions sur ces nouvelles formes de rapports au territoire, voir notamment M. Galy, « De la guerre nomade : sept approches du conflit autour de la Côte-d’Ivoire », Cultures et conflits, été 2004, n° 54, p. 163-196.
[15]M. Merle, « Un système international sans territoire ? », Cultures et Conflits, n° 21-22.
[16]Q. Liang et W. Xiangsui, La Guerre hors limites, Paris, Rivages, 2003.
[17]T. McNicol, « Political Tensions in East Asia Mirrored Online », Japan Media Review, 2 juin 2005, consulté le 29 juin sur <www. japanmediareview. com/ japan/ stories/ 050601mcnicol>.
[18]Une traduction plus exacte serait en fait « masse d’arme de l’assassin ». Cf. J. Hill, « China’s “Assassin’s Mace” Meets the Taiwanese “Scorpion” », ISN Security Watch, 23 juin 2004.
[19]A. L. Johnston, « Towards Conceptualizing the Concept of a Shashoujian (Assassin’s Mace) », Government Department, Harvard University, août 2002, p. 2.
[20]On peut aussi penser au feu grégeois – A. Roland, The Technological Fix: Weapons and the Cost of War, Carlisle Barracks (PA), Strategic Studies Institute, juin 1995, p. 11-14 –, ou à l’instrumentalisation du mythe de l’arme imparable (silver bullet) dans une stratégie de la terreur. Par exemple « Muhammad the Egyptian » aurait affirmé qu’Al-Qaida serait en possession d’une arme ayant la forme d’un sèche-cheveux capable de donner la pire mort possible par suffocation (« something in the form of a hair dryer [that causes] the most horrible death possible by suffocation »). Cf. E. Sciolino, J. Horowitz, « The Talkative Terrorist on Tape: Madrid Plot “Was My Project” », New York Times, 12 juillet 2004.
[21]L’idée et la formule sont le fait de Thomas Gomart.
[22]Cette réflexion sur le temps, facteur essentiel pour renverser un rapport de forces défavorable, est celle de beaucoup d’analystes des petites guerres. Voir par exemple, G. Chaliand, « La patience : vertu stratégique », Stratégies de la guérilla, Paris, Payot, 1992, p. 929-934.
[23]A. Penketh, « J’ai vu des hommes castrés et saignés jusqu’à la mort », Libération, 12 avril 2005, consulté sur <www. liberation. fr> le 15 avril 2005.
[24]Voir par exemple L. Martinez (dir.), « Violences islamistes », Critique internationale, dossier, n° 20, juillet 2003, p. 114-177.
[25]D. Hoffman, « The Civilian Target in Sierra Leone: Political Power, Military Strategy, and Humanitarian Intervention », African Affairs, 2004, n° 103, p. 211-226.
[26]S. Ellis, « Les prolongements du conflit israélo-arabe en Afrique noire : le cas du Sierra Leone », Politique africaine, n° 30, juin 1988, p. 69-75.
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