2005
Politique étrangère
Lectures
Lectures
— TCHÉTCHÉNIE, UNE AFFAIRE INTÉRIEURE ?, Anne Le Huérou, Aude Merlin, Amandine Régamey, Silvia Serrano, Paris, Autrement/CERI, 2005, 168 pages. LA RUSSIE EN GUERRE, Arnaud Kalika, Paris, Ellipses, 2005, 208 pages
MITTERRAND, LA FIN DE LA GUERRE FROIDE ET L’UNIFICATION ALLEMANDE. DE YALTA À MAASTRICHT, Frédéric Bozo, Paris, Odile Jacob, 2005, 518 pages
Quinze ans après l’accession de l’Allemagne unie à la pleine souveraineté et l’effondrement des régimes communistes en Europe, Frédéric Bozo apporte une contribution majeure à l’étude de la diplomatie française pendant cette période cruciale pour l’avenir de notre continent et fait les mises au point qui s’imposent face à la vision tronquée qu’en donne le plus souvent l’historiographie allemande et anglo-saxonne. On sait en effet que le président Mitterrand s’est vu reprocher ses atermoiements lorsque la question allemande s’est posée concrètement après la chute du mur de Berlin, et que ses voyages à Kiev et en République démocratique allemande (RDA) en décembre 1989 ont été interprétés comme des tentatives de freiner, voire d’empêcher l’aboutissement de ce processus en concluant une « alliance de revers » avec l’Union soviétique et en pariant sur le maintien d’un État est-allemand démocratique. Certains en ont déduit que le discours mitterrandien sur le droit à l’autodétermination du peuple allemand et sur le dépassement du système des blocs était de pure convenance puisque sa pratique tendait à frustrer les aspirations nationales des Allemands (
Wir sind ein Volk) et à perpétuer le statu quo dont bénéficiait la France en sa qualité de puissance victorieuse de la Seconde Guerre mondiale. Cette man
Å“uvre de retardement ayant échoué, les dirigeants français se seraient soumis à la force des choses mais n’auraient joué qu’un rôle marginal dans les négociations qui ont débouché sur le règlement définitif de la question allemande et auraient perdu l’occasion d’une sortie honorable de la guerre froide
[1]. C’est cette image négative que Frédéric Bozo veut corriger en s’efforçant de reconstituer d’une manière aussi objective et précise que possible la trame de la politique française et de marquer son articulation avec la politique internationale entre 1989 et 1991.
L’auteur est professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris III-Sorbonne Nouvelle et chercheur associé à l’Ifri, et ses travaux antérieurs sur la stratégie des alliances, les relations euro-américaines et la politique étrangère de la France le prédisposaient à aborder ce sujet complexe et controversé. Son ambition est en effet de présenter un récit incontestable de la politique française à partir d’une enquête historique rigoureuse et de dépasser ainsi le clivage entre une littérature parfois systématiquement défavorable en raison d’un biais méthodologique ou d’un parti pris, et des ouvrages voués à la défense et à l’illustration de la politique mitterrandienne. En prenant appui sur ce socle, il s’attache à expliquer la logique des choix français face aux évènements et dresse un bilan de la politique suivie en tenant compte aussi bien des objectifs qu’elle s’est assignée que des contraintes de l’environnement international. C’est en se fondant sur l’ensemble de ces données qu’il conclut son propos en tentant d’évaluer la part prise par la France dans le règlement de la question allemande, la relance de la construction européenne, la redéfinition de la relation transatlantique et la mise en place d’une architecture de sécurité à la dimension du continent. Pour mener à bien son projet, Frédéric Bozo a eu accès par dérogation à trois fonds d’archives : ceux de la présidence de la République, ceux du Quai d’Orsay et les archives privées conservées par d’anciens collaborateurs de l’Élysée. Leur consultation cumulée constituait une base solide pour mener une enquête selon les méthodes de l’historien, mais celui-ci doit être conscient des lacunes des archives écrites en raison de l’évolution des moyens de communication et des méthodes de travail des décideurs, phénomène auquel la présidence Mitterrand est loin d’échapper. Aussi Frédéric Bozo a-t-il complété son information en recourant aux sources de l’histoire orale et mené une quarantaine d’entretiens avec d’anciens responsables. Enfin, il a exploité systématiquement la littérature ouverte consacrée à son sujet et tiré le meilleur parti des mémoires et témoignages rédigés par les protagonistes de cette histoire. L’importance de l’appareil scientifique (une centaine de pages d’un grain serré) et le soin avec lequel il a été établi attestent la rigueur avec laquelle cette recherche a été conduite et, même si l’on peut regretter que les tractations diplomatiques retiennent davantage l’attention de l’auteur que l’évocation des événements qui sont leur toile de fond, il est clair que l’on dispose désormais d’un ouvrage de référence qui permet de se faire une opinion fondée sur la politique étrangère de la France pendant la période qui sépare le début du second septennat de François Mitterrand de la dissolution de l’Union soviétique.
Il ne saurait être question de résumer la substance d’un livre aussi dense et l’on se bornera à présenter ici un bref aperçu des conclusions de cette étude, avant de revenir sur certains aspects de la politique française qui continuent de susciter des interrogations. Frédéric Bozo rappelle que François Mitterrand avait incontestablement une vision à long terme du dépassement de « Yalta » et de la division de l’Allemagne, mais qu’il fut, comme d’autres, pris de court par l’accélération du rythme de l’unification allemande après le discours du chancelier Kohl devant le Bundestag, le 28 novembre 1989. Certes, il aurait pu alors prendre plus nettement position en faveur de l’unité allemande comme le lui suggérait le directeur de l’Europe au Quai d’Orsay, mais il craignait qu’en s’engageant dans cette voie il ne donne son aval à un mouvement qui risquait d’échapper au contrôle des puissances responsables de l’Allemagne et d’ébranler les assises de la sécurité en Europe. En revanche, et contrairement à une légende tenace, il n’a jamais cherché à se placer en travers de l’unification allemande, et les documents dépouillés par Frédéric Bozo ne fournissent pas le moindre élément susceptible d’être interprété en ce sens, si l’on fait abstraction des témoignages de Jacques Attali dont la fiabilité est contestée au terme d’un examen critique particulièrement rigoureux.
Les malentendus ont surgi du fait de l’insistance de la France sur le nécessaire accompagnement international du processus d’unification allemande. En effet, dès le mois de juillet 1989, François Mitterrand avait affirmé que si l’unité allemande était légitime elle ne pouvait se réaliser que pacifiquement et démocratiquement. Ces exigences étaient anciennes et correspondaient à la doctrine fixée par le général de Gaulle dans sa conférence de presse du 4 février 1965, mais elles furent mal acceptées par les Allemands peu soucieux d’hypothéquer leur marge de liberté dans un domaine d’intérêt vital. C’est ainsi que serait née la légende d’une diplomatie française qui aurait cherché à entraver l’unification allemande en formulant les préalables du renforcement de la communauté européenne et de la reconnaissance de la ligne Oder-Neisse comme frontière définitive entre l’Allemagne et la Pologne. Or, cette volonté d’encadrer l’unification de l’Allemagne n’était pas propre à la France, et toutes les parties concernées, y compris les deux États allemands, reconnurent le bien-fondé de cette exigence en souscrivant au principe des négociations dites « 2+4 » qui avaient pour objet le règlement des aspects extérieurs de la question allemande. Toutefois, Frédéric Bozo reconnaît que l’insistance de la France sur ce point a constitué un handicap dans le déploiement de sa diplomatie et la défense de ses intérêts. Elle s’expliquerait par trois facteurs, qui tiennent aussi bien à la psychologie du président de la République qu’à la nature de son grand dessein pour l’organisation de la sécurité en Europe après la fin de la guerre froide.
En premier lieu, François Mitterrand était porté à « penser l’avenir à la lumière du passé » et le poids de l’histoire l’incitait à prendre des précautions extrêmes pour conjurer les risques d’une résurgence de la situation qui avait précédé la Première Guerre mondiale. Le deuxième facteur ressortissait au souci de ne pas déstabiliser Mikhaïl Gorbatchev afin de ménager les chances d’une transition pacifique vers l’unité allemande et l’établissement d’un nouveau système de sécurité en Europe. Cette préoccupation était partagée par le président Bush et le chancelier Kohl, mais ceux-ci semblent avoir mieux apprécié le jeu des forces politiques en Union soviétique et ont réussi à obtenir des concessions décisives en échange de compensations stratégiques et économiques. Aussi « l’obsession gorbatchévienne » de Mitterrand n’est-elle pas étrangère à l’effacement de la France dans le grand marchandage de l’été 1990 où les États-Unis et la République fédérale d’Allemagne (RFA) ont joué les premiers rôles. Quant au troisième facteur, il se rapporte à la volonté de lier l’unification de l’Allemagne au renforcement de la construction européenne. Ce grand dessein ne se réalisera qu’à Maastricht, après des tractations serrées entre Français et Allemands, mais la place centrale de l’Union européenne dans la conception mitterrandienne de l’architecture institutionnelle de l’après-guerre froide sera à l’origine de malentendus, voire de frictions avec les États-Unis qui privilégiaient la dimension atlantique. À cet égard, il est significatif que Philip D. Zelikow et Condoleezza Rice affirment dans l’ouvrage qu’ils ont publié en 1995
[2] que la priorité accordée à la construction européenne fut le « produit du désarroi et de la frustration française face aux évolutions allemandes » et que « les gages européens » donnés par Bonn ont conduit à des « décisions hâtives » (!).
Le grand mérite du livre de Frédéric Bozo est de présenter un bilan équilibré de la politique française face aux bouleversements des années 1989-1991 et de dissiper les légendes véhiculées par l’historiographie allemande et anglo-saxonne. Il met ainsi en évidence le rôle positif joué par la France dans le règlement définitif de la question allemande et n’hésite pas à affirmer que la vision française de la construction européenne s’est imposée ultérieurement et que « l’Union apparaît aujourd’hui comme le principal môle de stabilité et de prospérité à l’échelle du vieux continent ». Certes, les données du problème de la sécurité européenne ont subi des modifications profondes depuis l’effondrement de l’ordre bipolaire et il n’est pas interdit de penser que les décisions prises il y a quinze ans ont créé les conditions favorables à l’affirmation d’une identité européenne en matière de sécurité et de défense. Toutefois, il est sans doute prématuré de considérer que grâce à l’action de la France et de l’Allemagne, on voit se dessiner les contours d’une Europe puissance et que l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) est en passe de devenir « une coquille vide ». On conçoit donc que le lecteur soit décontenancé par une conclusion où l’historien se livre à des spéculations sur la longue durée et anticipe le surgissement d’une « Europe émancipée » encore dans les limbes. Mais cette dissonance n’entache en rien les qualités d’un ouvrage fondamental pour la connaissance de la politique étrangère de la France.
Jean Klein
Professeur émérite à l’Université Paris I-Sorbonne et chercheur associé à l’Ifri
THE POLITICS OF INTERNATIONAL LAW, Christian Reus-Smit (dir.), Cambridge, Cambridge University Press, 2004, 324 pages
Ce recueil d’une dizaine d’études, issues d’un séminaire organisé par l’Université nationale d’Australie, multiplie les perspectives sur l’actualité internationale au carrefour des relations internationales et de la théorie du droit, mais aussi de l’analyse systémique et de l’étude de cas. L’originalité de la démarche est de dépasser le cloisonnement traditionnel entre le droit international et la science politique, pour examiner la manière dont la politique conditionne le droit mais aussi la façon dont le droit structure la politique, donnant ainsi au titre de l’ouvrage sa double signification.
Cette réflexion collective trouve toute sa cohérence dans l’architecture même de l’ouvrage, dont le professeur Christian Reus-Smit a rédigé le chapitre introductif et la conclusion. Son ambition théorique est de dépasser le réalisme classique d’un Hans Morgenthau ne faisant aucune place au droit international à côté des rapports de force entre États, mais aussi le rationalisme, qui borne le rôle du droit international à des régimes fonctionnels, de portée limitée, obéissant aux intérêts réciproques des États. À ses yeux, ces deux théories « parcimonieuses », marquées par la mise en quarantaine du droit, négligent la complexité du réel, et notamment la dimension historique d’un droit international qui s’est développé comme un corpus de normes d’une société globale. Non seulement la violation de la légalité internationale a désormais un coût politique, y compris pour les États les plus puissants, mais les acteurs non-étatiques ont eux-mêmes conquis un rôle nouveau quant à la légitimité internationale de l’action des États, qualifiée de bedrock of international legitimacy. Les auteurs, se réclamant d’un « nouveau constructivisme » mais aussi du « libéralisme », recherchent ainsi les « structures constitutionnelles de la société internationale moderne », aux confins de la puissance, du droit et de l’éthique, pour déboucher sur un cosmopolitisme kantien revu par Habermas.
De manière plus empirique, la démarche qui ordonne les différents essais du volume vise à déterminer « comment la politique libérale a formé la nature moderne du droit international » et inversement, loin d’y voir un simple épiphénomène, à rechercher « l’effet structurant du droit international » dans le monde actuel. L’analyse de trois négociations majeures – sur le protocole de Kyoto en matière de changement climatique, la convention d’Ottawa sur les mines anti-personnel et le statut de la Cour pénale internationale – sert de fil conducteur à la démonstration. L’étude consacrée à la conférence de Rome, où le droit a été l’objet même de la négociation multilatérale, est d’autant plus instructive qu’elle est faite par David Wippman, un ancien membre du Conseil de sécurité nationale, à la fin de l’Administration Clinton. L’analyse des enjeux de la négociation sert à mettre en valeur les identités différentes des Européens, déjà soumis dans le cadre régional à des juridictions supranationales, et des États-Unis, marginalisés dans un cadre multilatéral en soulignant le danger de substituer la justice à la politique. C’est oublier que le recours à la justice ne fait le plus souvent que traduire l’échec de la politique.
Les différents auteurs ont prolongé leur réflexion initiale pour tenir compte des situations de crises récentes, qu’il s’agisse des conséquences juridiques et politiques du 11 septembre, ou du blocage du Conseil de sécurité en 2003, lors de l’intervention militaire en Irak. À cet égard, on peut regretter que le chapitre important de Nicholas Wheeler se concentre sur la campagne de bombardements de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), en laissant de côté les débats sur la légalité et la légitimité de l’intervention internationale au Kosovo en 1999, alors que ce débat de principe préfigure la crise survenue dans le cadre des Nations unies en 2003. Face à l’unilatéralisme américain, n’est-on pas de retour à un système à sens unique où, selon la formule de Morgenthau, la politique façonne le droit – politics shapes law – dans une conception où le droit n’est que la loi du plus fort ? Ou pire, de manière encore plus régressive, dans un système où, selon John Bolton, ce serait une grave erreur de chercher à transformer les enjeux politiques en questions juridiques : « it would be a grave error to try to transform matters of international power into matters of law » (p. 177) ? Mais la « densité du droit international », mêlant le langage de la justification et la complexité du réel, comme en témoigne abondamment l’ouvrage, offre une force de résistance à cette nouvelle mise en quarantaine du droit, ici justement dénoncée.
Emmanuel Decaux
THE UNITED STATES AND THE WORLD ECONOMY. FOREIGN ECONOMIC POLICY FOR THE NEXT DECADE, C. Fred Bergsten, Washington D.C., Institute for International Economics, 2005, 454 pages
Pour qui veut comprendre les ressorts de la politique étrangère et économique des États-Unis, l’ouvrage est instructif. Le livre est construit autour de l’idée que les États-Unis sont confrontés à une série de risques majeurs pour leur avenir. Les principaux sont l’insoutenabilité des déficits extérieurs et budgétaires, conduisant à une crise monétaire et financière, la montée des tentations protectionnistes à l’intérieur et à l’extérieur, l’émergence de nouvelles puissances comme la Chine et d’un troisième pôle de l’économie-monde en Asie, l’affirmation du rôle international de l’Union européenne (UE) ou encore l’envolée durable des prix de l’énergie… Autant de menaces sur la compétitivité et la croissance américaines. Mais l’apparent pragmatisme des auteurs, fondé sur des travaux étayés et des analyses quantifiées, pose problème. Le bilan, alarmiste, ne prend pas en compte les atouts des États-Unis et accorde une place excessive aux facteurs internationaux.
Les commentaires sur la menace d’une crise liée au déséquilibre extérieur sont révélateurs à cet égard : ils occultent la vigueur de la croissance actuelle et de forts gains de productivité, qui restent le meilleur moyen d’améliorer la compétitivité à long terme. Ils conduisent les auteurs à préconiser un retour rapide à des politiques macroéconomiques restrictives, et une restauration de la compétitivité américaine via la politique extérieure. Bon sens ou raccourci ? C’est là toute la question. Une correction trop rapide du déficit budgétaire entraînerait des problèmes bien plus graves que ceux que connaît une économie en phase d’atterrissage grâce à une politique monétaire appropriée.
Sont réclamées la dépréciation du dollar (déjà utilisée) et la réévaluation des monnaies des principaux concurrents, y compris en usant de la pression diplomatique sur les pays récalcitrants. Vis-à-vis de l’UE, une relance de l’activité est suggérée pour gonfler la demande extérieure et résorber les excédents européens. Par ailleurs, les auteurs plaident pour la refonte de l’architecture institutionnelle internationale dans un sens plus favorable aux intérêts américains. Ils préconisent l’élargissement de la structure du G8 à un G20 avec les pays émergents (Brésil, Inde, Chine…), un rapprochement avec les partenaires stratégiques (Arabie Saoudite), la création d’un pool des pays consommateurs de pétrole pour contrer l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), ainsi qu’une réforme du Fonds monétaire international (FMI) qui limiterait l’influence de l’UE. L’objectif est donc d’organiser le nouveau système international autour des États-Unis.
Comme le livre le rappelle, la mondialisation procure aux États-Unis des gains considérables en termes d’emploi et de revenu. Il faut donc que les États-Unis s’emploient à l’approfondir. L’avantage comparatif américain dans le domaine des services constitue un objectif prioritaire. Il doit être exploité à travers une percée significative dans le cadre des négociations à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Grâce à une « libéralisation compétitive », les excédents commerciaux dégagés limiteront les déséquilibres extérieurs. Dans le même temps, les dispositifs de protection des salariés américains qui sont exposés à la concurrence internationale doivent être développés, pour en limiter les coûts internes. La création d’une sécurité sociale s’inscrit dans cette logique. Des taxes intérieures sur les produits pétroliers ralentiraient la consommation d’énergie et réduiraient les déficits.
Parmi ces mesures, si certaines paraissent appropriées, d’autres semblent limitées voire dangereuses. La crainte implicite sur laquelle repose le raisonnement, à savoir une perte d’influence, n’est-elle pas largement imaginaire ? Ne cache-t-elle pas une tentation hégémonique pouvant conduire à une exacerbation des tensions internationales ? La prise en compte des seuls intérêts américains pour mener la réflexion aboutit à des recommandations dont le caractère asymétrique est préoccupant pour l’avenir de l’économie mondiale. Les pays émergents et les concurrents seraient-ils condamnés à importer, de gré ou de force, des services made in USA ? Au fond, la problématique inconsciente des auteurs consiste à se focaliser sur les moyens d’accroître le leadership américain. Une faiblesse du livre tient donc paradoxalement au manque d’analyse des déterminants internes des forces et faiblesses des États-Unis. Le modèle d’organisation économique américain n’est pas mis en question, alors qu’on entreprend d’adapter l’économie mondiale à ses besoins. Est-il à ce point impensable de le faire évoluer dans une optique plus coopérative, et d’envisager les relations internationales d’un point de vue moins unilatéral ?
Éric Lahille
L’ALTERMONDIALISME EN FRANCE, Éric Agricoliansky, Olivier Fillieule et Nonna Mayer, Paris, Flammarion, 2005, 370 pages
Cet ouvrage collectif résulte du colloque de l’Association française de science politique et du Groupe d’étude et de recherche sur les mutations du militantisme qui s’est tenu en décembre 2003. Il s’emploie à décrire de manière assez exhaustive la genèse du mouvement altermondialiste en France, des traditions militantes où il prend ses origines, à l’institutionnalisation du mouvement dans les années 1990, et jusqu’à son succès et son étendue actuels. L’histoire des acteurs et les événements fondateurs, comme les grèves de 1995 ou la mobilisation anti-AMI (accord multilatéral sur l’investissement) de 1998, sont explorés.
Cette série d’éclairages met l’accent sur la genèse interne du « mouvement des mouvements ». Ainsi, les manifestations de Seattle en 1999, souvent citées comme un moment fondateur, semblent ici être plutôt le résultat d’un intense travail de mobilisation antérieur dans différents contextes nationaux. Le succès de ce mouvement transnational apparaît alors moins comme une réaction spontanée au processus d’internationalisation économique et sociale et aux nouvelles formes de précarité générées par le capitalisme global, que comme le résultat d’une logique interne et d’un travail des organisations syndicales dans un contexte politique favorable.
On découvre ainsi comment, en France, la cause tiers-mondiste fut à la base de la construction d’un pôle à la fois militant (mouvements de lutte contre la dette du Tiers-Monde) et intellectuel (capacité d’expertises des mouvements tiers-mondistes, rôle du Monde diplomatique) posant les jalons des idées altermondialistes. Mais, on apprend aussi que les thématiques et les modes d’organisation altermondialistes empruntent à des mouvements plus méconnus. Ainsi le syndicalisme agricole, à travers d’anciennes organisations comme la Jeunesse agricole chrétienne (JAC) ou le Centre national des jeunes agriculteurs (CNJA), mène depuis longtemps une réflexion éthique, liant les problèmes des agricultures du Sud et du Nord aux problèmes globaux (libéralisation des échanges, pouvoir des multinationales). D’autres militants issus des mouvements chrétiens de solidarité, des mouvements marxistes, de la crise de la gauche radicale ou encore du courant anarchiste ont également trouvé à se reconvertir dans ce nouveau combat. La cause altermondialiste a permis à ces organisations majoritaires ou minoritaires de se fédérer, et de trouver une nouvelle impulsion.
Dans le cadre de cette recomposition syndicale et militante, les auteurs interprètent les événements fondateurs de 1995 et 1998 comme des moments de « dégel cognitif » permettant l’identification du « néo-libéralisme » comme cause des griefs français (grève de 1995), puis l’unification des différentes mouvances dans un cadre global (manifestations anti-AMI de 1998). L’internationalisation du mouvement des « sans » est un bon exemple de la transition vers l’articulation entre « actions locales » et « penser global » qui caractérise le mouvement altermondialiste.
Anne-Claire Thomas
ALTERMONDIALISME, LE NOUVEAU MOUVEMENT D’ÉMANCIPATION ?, Eddy Fougier, Paris, Éditions Lignes de repères, 2004, 174 pages
D’un mouvement qui n’en est pas un, mais fit beaucoup dit-on pour l’échec du référendum français sur la constitution européenne, Eddy Fougier nous dresse un portrait contrasté, éclaté, et pourtant très rationalisé.
En sept chapitres alertes et très référencés, s’égrènent les questions que soulève un ensemble militant se pliant mal aux catégories organisationnelles de référence : le passage de l’antimondialisation à l’altermondialisme ; la dialectique du global et du local dans les thématiques militantes ; la diversité éminemment contradictoire des mouvements qui constituent cette mouvance altermondialiste ; la spécificité d’une démarche qui entend, très officiellement, changer le monde sans s’approprier le pouvoir – sorte de gramscisme sans parti et sans intellectuels ; le paradoxe qui fait de la démarche altermondialiste, peut-être, une autre mondialisation ; les relations marginales et coupables de certaines franges du mouvement avec des forces violentes, ou proches de l’antisémitisme ; enfin la situation de la mouvance dans l’histoire idéologique de la deuxième moitié du xxe siècle : « entre résistance et post-modernisme » suggère l’auteur.
De ce panorama on retiendra, outre la présentation systématique d’un patchwork dont les apparitions publiques et contradictoires ont souvent pour effet de brouiller l’image, des développements stimulants sur la composition et le mode de fonctionnement de l’altermondialisme : le puzzle fonctionne en assumant les contradictions et en activant des modes relationnels en réseaux inconnus des organisations traditionnelles. On s’arrêtera également sur les nombreux passages de l’ouvrage qui essaient de situer la mouvance dans une histoire organisationnelle et idéologique – en gros post-communiste. Que la nébuleuse altermondialiste soit née, comme le souligne Eddy Fougier, de deux chocs – largement contradictoires, en réalité – celui de la liquidation de l’idéologie progressiste, et celui de la mondialisation, laisse rêveur sur sa capacité à produire une cristallisation psychologique et politique d’où pourrait naître un nouveau mouvement global d’émancipation.
À cette interrogation qui court sous tout son ouvrage : l’altermondialisme actuel annonce-t-il l’idéologie du post-idéologique ?, l’auteur répond non, en invoquant ses trois déficits actuels, un déficit de crédibilité, un déficit de globalité, enfin un déficit de popularité. Mais on sent bien qu’Eddy Fougier prend date pour des mutations à venir qui pourraient soit précipiter la mouvance en un mouvement fédérateur, doté d’une véritable efficacité politique, soit la transformer en aiguillon réformiste : en faire en gros la condition d’acceptabilité de la mondialisation elle-même.
Ce livre est donc à lire, pour en savoir plus sur une mouvance trop connue pour être bien déchiffrée, pour s’interroger sur les nouvelles voies d’expression du politique, et pour se convaincre que la fameuse « mort des idéologies » n’est que l’idéologie dominante de notre temps.
Dominique David
Relations internationales
LA POLITIQUE MARITIME À L’HEURE MONDIALE, Danielle Auffrey, Paris, L’Harmattan, 2005, 240 pages
Le paysage maritime contemporain a connu au cours des dernières décennies un formidable bouleversement technologique et économique qui s’est accompagné d’une recomposition des hiérarchies de puissances au profit des pays d’Asie. Telle est l’idée principale qui structure cet ouvrage. Dans le même temps, les normes juridiques internationales relatives aux espaces marins ont, elles aussi, considérablement évolué tandis que le redimensionnement du poids de la Russie sur la scène maritime mondiale s’est traduit par une inflexion notable de la posture navale américaine.
On suivra donc ici une description détaillée des conditions et des modalités de développement de la puissance maritime de l’Asie. Celle-ci se manifeste aujourd’hui par un renforcement du poids économique des ports de la région dans le trafic mondial, au détriment de celui des ports européens et américains. Il en est tout particulièrement ainsi dans le domaine du transport par conteneurs qui a connu un essor rapide, ainsi qu’en matière de construction navale.
L’ensemble s’accompagne d’une extrême concentration de l’activité maritime de la région, au plan géographique comme au plan financier. En matière de transport, dominent en effet les ports-centres de Hong-Kong, Singapour et de Kaohsiung (Taiwan), ainsi que les quatre principaux ports japonais que sont Tokyo, Yokohama, Nagoya et Kobe. En matière de construction navale, l’ouvrage fait également l’inventaire des principaux pays d’Asie concernés. Dans ce cadre, l’irruption de la Chine et, dans une moindre mesure, celles de l’Inde et du Vietnam sur la scène maritime régionale apparaissent, pour l’auteur, comme des faits marquants.
A contrario, le bilan fait des situations américaine et européenne paraît plus contrasté. Dans le premier cas, la puissance du dispositif naval américain ne peut masquer les effets négatifs d’une politique traditionnellement protectionniste. Ainsi, si 95 % des échanges extérieurs des États-Unis se font par mer, 97 % sont aujourd’hui le fait de navires battant pavillon étranger. De même, les États-Unis semblent manquer de grands opérateurs de niveau mondial, et souffrir d’un réel manque de concentration portuaire.
Quant à l’Europe, l’économie maritime continue à jouer un rôle non négligeable dans son mode de développement. Son cas se caractérise néanmoins par une légère régression de sa part dans le tonnage de la flotte mondiale, au profit des pays asiatiques. Surtout, en matière industrielle, les succès enregistrés pour la construction des navires de plaisance contrastent avec la faiblesse européenne sur le marché de la construction des porte-conteneurs. En matière portuaire, un nouveau paysage est, par contre, en train de se dessiner sous l’impulsion de la Commission européenne. Dans ce cadre, l’auteur est amené à dresser un tableau plutôt positif des situations grecque et norvégienne, et à s’interroger sur la situation française.
François Campagnola
CARGOS HORS LA LOI, UN MONDE DE CRIME ET DE CHAOS, William Langewiesche, Paris, Autrement, 2005, 224 pages
William Langewiesche s’est intéressé à un monde inconnu qui recouvre plus des trois quarts de notre planète : l’océan. Le titre de cet ouvrage résume le fruit des investigations : le monde du transport maritime se situe à mi-chemin entre l’ultralibéralisme et le grand banditisme.
Les « eaux internationales », qui ne commencent pourtant qu’à quelques miles des côtes, sont des zones libres, indépendantes de toute souveraineté nationale. Il s’agit de transporter toujours plus, toujours plus vite et toujours moins cher au mépris des contraintes de maintenance et de sécurité. Affréteurs et armateurs utilisent des bâtiments hors d’âge, parfois hors d’usage, sous pavillon de complaisance, avec des hommes dont le statut s’apparente souvent à une forme moderne, déterritorialisée, d’esclavage. Le flou juridique qui règne sur l’océan permet de choisir la législation la plus accommodante : le Panama immatricule à lui seul autant de navires que l’Union européenne. Les 43 000 navires qui constituent la flotte mondiale se partagent 90 % du fret, et ils appartiennent souvent à des compagnies fantômes dont la domiciliation répond à des raisons essentiellement fiscales.
L’océan apparaît comme une terra incognita qui résiste aux tentatives de domestication des nations, un espace de libéralisme sauvage à nul autre pareil.
La dernière partie de l’ouvrage, inquiétante, traite de la destruction des navires. Elle est impossible en Occident : le coût d’un démantèlement dans les règles y est plus élevé que la valeur de l’acier à revendre. Des chantiers-cimetières s’improvisent donc sur les côtes du sous-continent indien : Pakistan, Inde, Bangladesh accueillent 90 % des 700 navires condamnés annuellement.
L’auteur évoque également le développement de la piraterie dans le Sud-Est asiatique et son éventuel corollaire : le terrorisme maritime à grande échelle. La difficulté des contrôles rend en effet imaginable le détournement de pétroliers, chimiquiers ou gaziers par des groupes terroristes.
Une écriture alerte jointe à la rigueur de l’enquête et à la diversité des sources d’informations rend très anxiogène le contenu de ce livre. L’absence de volonté étatique ou son effacement dans le vide juridique du transport maritime, participe à la suspicion générale qui entoure désormais ce dernier. L’enquête de Langewiesche pointe des enjeux complexes de la mondialisation (modèle économique de la libre entreprise et de la dérégulation) et fait entrevoir un système dont dépend l’économie mondiale, mais dont elle refuse d’assumer toute la responsabilité.
Fabien Jamois
AL-QAÏDA, LA VÉRITABLE HISTOIRE DE L’ISLAMISME RADICAL, Jason Burke, Paris, La Découverte, 2005, 312 pages
Titre étrange pour un livre dont l’argument central est de démontrer que la Qaïda n’est qu’un phénomène marginal et temporaire dans la réalité ancienne, complexe, foisonnante et éclatée d’un islamisme radical violent dont l’organisation d’Oussama Ben Laden tend à occulter l’existence, les raisons et les dangers comme l’arbre cache la forêt. Il est vrai, comme le déplore l’auteur lui-même, qu’un ouvrage sur le terrorisme fondamentaliste musulman ne trouve grâce aux yeux des éditeurs ou des rédactions et n’a de chance d’être publié que s’il contient le nom du milliardaire saoudien perverti ou de l’organisation mythique qui sont à l’origine des attentats du 11 septembre. Son livre semble n’avoir pu déroger à ce principe réducteur.
Œuvre de journaliste appuyée sur de nombreuses références universitaires, l’étude de Jason Burke se présente comme une longue investigation de terrain menant l’auteur, pendant près de dix ans, du Maroc à l’Indonésie et des Balkans en Somalie, à la rencontre des acteurs de la violence islamique, qu’ils en soient les idéologues et théoriciens ou les militants de base et les exécutants. De cette quête, l’auteur rapporte, sous la forme d’une accumulation d’instantanés, l’évidence argumentée que, si le monde musulman connaît – comme d’autres – des phénomènes de violence politique, celle-ci est – comme ailleurs – liée à des contentieux économiques, politiques ou sociaux locaux ou régionaux. Il se trouve que – comme ailleurs aussi – ces contentieux sont le plus souvent liés aux exigences et aux pressions économiques et stratégiques exercées dans le cadre de la mondialisation par l’hyperpuissance américaine et ses alliés occidentaux ainsi désignés d’eux-mêmes à la vindicte.
À une contestation violente mais éclatée et hétéroclite, la résistance afghane contre l’occupant soviétique a donné des lettres de noblesse. Les Jemaah Islamiyah, issues de la frange « dure » du wahhabisme saoudien et de la confrérie des Frères musulmans d’Égypte, lui ont fourni un référentiel sémantique et idéologique commun. Enfin, les coups d’éclat – dont le cataclysme du 11 septembre – du groupe marginal constitué par le « Frère » Ayman Al-Zawahiri autour du charismatique Oussama Ben Laden lui ont assuré une dimension mythique et défini un modèle, même si le groupuscule connu sous le nom d’Al-Qaida n’a pas survécu à la contre-offensive occidentale et à l’effondrement du régime de ses protecteurs talibans, évidence que l’auteur rapporte d’une enquête approfondie sur le terrain.
Car, comme le souligne J. Burke, si « […] la bonne nouvelle, c’est que la Qaïda n’existe pas », la mauvaise c’est que, d’une part, la violence politique fondée sur la contestation des modèles occidentaux et le retour aux sources de l’islam s’en est trouvée décuplée et que, d’autre part, en déclarant une guerre inexpiable à un groupuscule mythique sous forme de « guerre à la terreur », les États-Unis poursuivent une chimère, sous-estiment ou ignorent délibérément les contentieux locaux générateurs de violence, renforcent ces contentieux par leur soutien à des régimes répressifs et sécuritaires, entretiennent et stimulent aux dépens de l’Occident une « guerre des civilisations » indifférenciée opposant le « bien au mal ».
Passant en revue les différents conflits locaux générateurs de violence dans le monde musulman et sur ses frontières, J. Burke y discerne des mouvements activistes qui, au-delà des apparences ou des proclamations, n’ont en commun avec l’organisation de Ben Laden – ou ce qu’il en reste – que des tics de langage et des complicités occasionnelles qui ne doivent rien à une stratégie collective ni à une action concertée et organisée. C’est l’occasion pour lui de dénoncer cette dialectique qu’il considère comme dangereuse de « guerre du Bien contre le Mal » qui contribue à aveugler l’Occident sur les réels problèmes du Tiers-Monde islamique, à réduire son exaspération à la manifestation psychotique d’un Ben Laden, à susciter un « choc des civilisations » là où il n’existait pas.
À la problématique du « comment cela (le 11/09) est-il arrivé ? » – question qui n’amène que des réponses répressives et sécuritaires du type « War on Terror » –, J. Burke suggère que l’Occident pourrait opposer la question « pourquoi cela est-il arrivé ? ». Il est vrai qu’à défaut de réponse à cette dernière question, l’aura d’une Qaïda inexistante mais mythique, autant exaltée par ses admirateurs que par ses adversaires pour les mêmes mauvaises raisons, ne peut que finir par devenir le symbole unificateur d’un véritable affrontement globalisé.
Alain Chouet
THE FOUR FACES OF NUCLEAR TERRORISM, Charles D. Ferguson, William C. Potter avec Amy Sands, Leonard S. Spector et Fred L. Wehling, Monterey, Monterey Institute, 2004, 376 pages
The Four Faces of Nuclear Terrorism ne cherche pas à exploiter la peur du public à des fins commerciales ou politiques, pas plus qu’à rassurer : un attentat utilisant la radioactivité ne peut être totalement exclu et ses conséquences seraient extrêmement graves. L’objectif du livre est de permettre à chacun de juger par soi-même de l’ampleur du danger, de sa probabilité et de ce qui est fait pour en limiter le risque.
Le terme de « terrorisme nucléaire » désigne en réalité quatre techniques entre lesquelles n’existe à peu près aucun point commun. Un groupe criminel pourrait soit dérober une arme dans un des huit pays qui la possèdent, soit y voler une quantité suffisante d’uranium ou de plutonium pour réaliser un engin explosif artisanal, soit combiner des produits radioactifs et un explosif conventionnel pour fabriquer une « bombe radiologique », soit enfin tenter de saboter une installation nucléaire.
Pour chacune de ces possibilités, les auteurs dissèquent méticuleusement ce que pourraient être les mobiles du groupe, son organisation, les compétences qu’il lui faudrait rassembler, les moyens financiers ou techniques à réunir et les complicités qu’il devrait s’assurer. Ils analysent dans le moindre détail les opérations qu’il lui faudrait accomplir et les obstacles à surmonter. En outre ils étudient minutieusement les dispositions adoptées, surtout aux États-Unis ou au plan international, pour tenter de prévenir le danger.
Les dommages causés par l’explosion d’une arme ou d’un engin nucléaire seraient irréparables, sans aucune commune mesure avec les effets de n’importe quel autre genre d’attentat. Les conséquences d’une autre forme de terrorisme nucléaire seraient, selon toute vraisemblance, surtout psychologiques, avec des réactions de panique dans une population qui n’est pas informée de la nature du danger, ni des mesures à prendre pour en limiter les effets. Des quatre modes d’action étudiés, l’emploi concret d’une arme est aussi le moins probable, parce qu’il se heurte aux obstacles les plus difficiles à surmonter. Mais ses effets seraient si graves qu’on s’attendrait à ce que toutes les mesures envisageables aient déjà été prises pour réduire le risque au minimum ; on peut dès lors s’étonner que tant reste à faire.
Les spécialistes des mouvements islamistes jugeront sans doute que l’analyse des diverses organisations et de leurs mobiles reste approximative. Sur les aspects techniques au contraire, les auteurs entendent ne rien affirmer sans donner toutes les informations permettant de vérifier l’exactitude de ce qu’ils avancent. Cette précision risque malheureusement de décourager certains lecteurs. Ce serait dommage, car l’ouvrage contient une multitude de renseignements, d’informations, de références et de réflexions techniques sans lesquelles on risque, sur ce sujet, de dire des choses qui peuvent être intellectuellement intéressantes, mais sans aucun rapport avec la réalité.
Georges Le Guelte
TERRORISM, FREEDOM AND SECURITY: WINNING WITHOUT WAR, Philip B. Heymann, Cambridge (Mass)/Londres, The MIT Press, 2003, 196 pages
Avec ce petit livre, Philip Heymann – professeur de droit à Harvard et ancien procureur général-adjoint sous Clinton – a écrit le parfait manuel de doctrine contre-terroriste pour un futur président américain attentif aux nuances de la politique internationale. Heymann identifie les aspects les plus problématiques de la décision de l’Administration Bush de lancer « une guerre globale » contre le terrorisme (la GWOT, Global War on Terror) à la suite des attaques du 11 septembre 2001. Écrit en 2003, le livre de Heymann anticipe les évolutions contestables de la diplomatie, de la politique de sécurité et de celles que la justice américaine a connues sous le leadership de George W. Bush.
Le fond de son reproche est que l’Administration Bush a commis une faute d’appréciation stratégique majeure sur la menace que représente le terrorisme islamiste. Elle la conçoit comme une « menace existentielle » pour la nation américaine, égale à celle qu’a représentée l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. Heymann propose plutôt de penser la lutte contre le terrorisme comme un long combat idéologique avec un mouvement politique, ou comme la répression policière d’un réseau criminel international. Dans l’optique de Bush, les États-Unis se sont définis dans les déclarations officielles, comme « un pays en guerre » contre une menace si grave qu’elle exige une réponse militaire offensive tous azimuts, et justifie la déclaration d’un état de siège illimité à l’intérieur des États-Unis.
À son tour, cet état de siège a détruit la barrière institutionnelle qui séparait, depuis la guerre du Vietnam, la justice criminelle des services de renseignements. Heymann constate qu’on assiste actuellement à la mise en place d’un intelligence state, qui risque de devenir tout puissant dans son archipel pénal. Évolution qui débouche sur le durcissement des techniques d’interrogatoire des prisonniers de guerre – dits « combattants illégaux » –, et a donc facilité la banalisation des pratiques tortionnaires dans les camps de détention d’Abou Gharib, Baghram et Guantanamo – pour ne pas parler des autres prisons anonymes de la Central Intelligence Agency (CIA). Cette dérive vers une variante américaine « de l’état tortionnaire » a pour effet de rendre plus difficile la coopération interétatique qui a pourtant déjà déjoué depuis 2001 plusieurs attentats terroristes sur le sol américain.
Pour ce qui concerne la GWOT elle-même, Heymann constate que les coups les plus efficaces contre les cadres terroristes sont presque tous le résultat de la coopération internationale entre les polices et les services de renseignements. À part la campagne initiale contre les bases d’Al-Qaida en Afghanistan, l’intervention des armées américaines dans la GWOT s’est avérée plutôt contre-productive. L’invasion dite « préventive » de l’Irak a contribué à la mort des 100 000 Irakiens civils depuis mars 2003 et produit des clichés dévastateurs des détenus torturés et humiliés à Abou Grahib. Elle a donc sans doute renforcé l’attraction idéologique des mouvements islamistes en même temps qu’elle a dégradé l’image des États-Unis pour longtemps dans le monde musulman.
Néanmoins, Heymann nous prévient que la logique de guerre a une force de séduction irrésistible pour les hommes politiques américains, pour des raisons liées à la politique intérieure. Au cours des derniers quatre ans, la guerre globale contre le terrorisme s’est transformée en guerre contre la tyrannie (WOT2), toutes deux désormais classées sous la rubrique globale de la Quatrième Guerre mondiale (WWIV). De l’opération policière contre les bases d’Al-Qaida à l’invasion de l’Irak de Saddam Hussein, Washington s’est impliqué dans une campagne contre les radicaux islamistes sans but final ni ennemi fixe – mais censée durer une génération.
Pour Heymann, le fait que cette guerre soit potentiellement sans fin crée un « trou noir » qui déforme le système légal par l’état de siège permanent du Patriot Act. La guerre permanente vise à la fois une transformation policière du système de justice intérieur, et la réorganisation du droit international autour d’un nouveau pôle du pouvoir aux prétentions « impériales. » La GWOT de Bush se donne donc des objectifs dont le premier est néfaste et le deuxième irréalisable. Selon Heymann, cette démarche politique contribue à l’auto-isolement des États-Unis vis-à-vis de ses alliés, et mine les bases de coopération internationale nécessaire à la gestion du problème bien réel du terrorisme international. En même temps, elle fait courir un risque à la démocratie, un risque disproportionné par rapport aux maux qu’elle cherche à prévenir.
John Mason
BIOLOGICAL ESPIONAGE, Alexander Kouzminov, Londres, Greenhill Books, 2005, 192 pages
L’auteur de cet ouvrage sur l’espionnage biologique de l’Union soviétique en Occident pendant la guerre froide sait de quoi il parle. Docteur en sciences biologiques et officier du renseignement soviétique entre 1985 et 1995, Alexander Kouzminov, aujourd’hui émigré, est un professionnel dans l’un et l’autre domaines. Mais contrairement à son compatriote Ken Alibek, qui a publié les premières révélations sur le programme biologique soviétique dans son livre
Biohazard
[3], son travail n’a jamais consisté à produire des armes biologiques. On ne trouvera dans son livre que peu de données sur les activités de Biopreparat, des laboratoires dépendant du ministère de la Défense ou encore des services du GRU (renseignement militaire russe) ou du KGB. Il ne s’agissait pas pour lui de faire des recherches pour produire des agents de plus en plus virulents, mais plutôt de collecter des informations aussi précises que possible sur les programmes biologiques d’adversaires potentiels. Dans son cas, il s’agissait surtout de l’Europe, tout particulièrement du Royaume-Uni, de la France et de l’Allemagne. Ce livre montre en particulier à quel point le KGB avait consacré de talent et d’énergie à pénétrer l’activité des laboratoires biologiques européens, et non seulement américains. En France, l’auteur parle de douze cibles principales, parmi lesquelles on trouve les centres de recherche sur le Sida et l’Institut Pasteur.
La mission principale d’Alexander Kouzminov était d’infiltrer des « illégaux » exceptionnellement bien entraînés – l’entraînement prenait de cinq à sept ans – dans des laboratoires aussi protégés que Porton Down au Royaume-Uni ou le Centre du Bouchet en France. Ces illégaux passaient le plus souvent pour des citoyens britanniques, français ou allemands, selon leur affectation. Une fois sur place, ils devaient faire parvenir à Moscou des rapports sur les activités biologiques en cours dans leur pays de résidence, ainsi que des souches, des sérums ou des vaccins qui devaient être utilisées en Union soviétique pour les besoins du programme militaire. Dans ce dernier cas, le colis était le plus souvent transféré sur un vol international d’Aeroflot, dans la cabine de pilotage, selon une procédure qui avait nom Volna, ce qui pose rétrospectivement des questions déplaisantes sur la sécurité des passagers de certains vols de la compagnie.
Cette mission délicate et même très dangereuse était celle du Département 12 de la Direction S du KGB, chargée des opérations spéciales. La Direction S est connue du grand public depuis les révélations de Vassili Mitrokhin, mais les transfuges qui en sont venus pendant la guerre froide, comme Oleg Gordievski et Vladimir Kusichkin, ont été très peu nombreux et n’ont donné que des informations parcellaires sur ses activités. Le Département 12 en constituant une des sections les plus secrètes, et son existence n’étant même connue que d’un petit nombre d’individus à Moscou pendant la guerre froide, l’ouvrage dont il est ici question peut retenir l’attention des experts, des services, et même des hommes politiques soucieux de vérifier l’héritage que cette institution a laissé derrière elle. Les tâches du Département 12 ne se limitaient pas à faire de l’espionnage pour les besoins du programme biologique soviétique. Il s’agissait aussi de préparer des actes de bio-terrorisme et de sabotage, et de les mettre en Å“uvre en cas de conflit.
À lire le livre d’Alexander Kouzminov, on comprend mieux le type d’entraînement nécessaire pour pénétrer un programme biologique, et donc aussi les difficultés des inspecteurs internationaux en Irak dans ce domaine, qui reste encore le moins bien connu, qu’il s’agisse de son histoire, de ses réalisations, de sa documentation, et même de son destin après Saddam Hussein.
Alexander Kouzminov déclare dans l’introduction que sa décision de faire des révélations publiques sur ses activités passées a été prise après le 11 septembre 2001, en raison des menaces croissantes de terrorisme biologique. De son point de vue, les risques sont si sérieux à présent que seule une coopération internationale intense pourrait permettre d’y répondre. Si tel est bien le cas, il faudrait s’assurer de la collaboration de Moscou dans ce domaine, qui est encore loin d’être acquise. Mais il serait aussi nécessaire de prendre les activités du FSB en Europe au sérieux, ce qui, si l’on en croit l’auteur, n’est malheureusement pas le cas.
Thérèse Delpech
PROTECTING THE EUROPEAN HOMELAND. THE CBR DIMENSION, Gustav Lindstrom, Paris, IES-UE, « Chaillot Paper », n° 69, 2004, 136 pages
Depuis les attentats du 11 septembre 2001, tous les États ont pris des dispositions pour lutter contre le terrorisme de masse et l’Union européenne s’est préoccupée très tôt des risques que comporterait l’emploi par des organisations criminelles d’armes de destruction massive (ADM). En effet, dans le mois qui a suivi l’effondrement des tours jumelles de New York, le Conseil européen réuni à Gand a rendu publique une déclaration qui visait expressément cette menace et recommandait l’adoption de mesures appropriées pour la parer. Peu après, un centre d’observation et d’information sur le terrorisme a été créé sous l’égide de l’Union européenne et une « commission de sécurité sanitaire » (Health Security Committee) a été chargée de mettre en Å“uvre un programme de coopération en vue de la prévention et de la riposte à des agressions biologiques, chimiques et radiologiques. Toutefois, cette dimension de la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) est mal connue et ne retient guère l’attention de l’opinion publique en dépit des craintes qu’inspire la réalisation du « scénario le plus effrayant », celui où des groupes terroristes dotés d’ADM seraient en mesure d’infliger des dégâts d’une ampleur comparable à ceux provoqués par des opérations militaires de grande envergure. On est donc en droit de s’interroger sur la cohérence de la politique menée dans ce domaine et sur l’efficacité du dispositif mis en place pour atteindre l’objectif que l’on s’est assigné.
On sait que l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne se consacre depuis l’origine à l’élucidation des problèmes complexes soulevés par la genèse et le développement de la PESD et que ses publications retiennent l’attention non seulement des spécialistes mais encore de tous ceux qui se préoccupent de l’avenir de la construction européenne. Dans la mesure où la lutte contre le terrorisme s’inscrit dans la perspective d’une politique globale de sécurité, il était logique de lui accorder la place qui lui revient dans les programmes de recherche de l’Institut et il faut savoir gré à son directeur, Nicole Gnesotto, d’avoir créé un groupe d’étude sur ces questions et d’en avoir confié la responsabilité à Gustav Lindstrom. Son étude parue dans la collection des « Cahiers de Chaillot » aborde les problèmes du terrorisme chimique, biologique et radiologique (CBR) dans toute leur ampleur et présente un bilan raisonné des politiques menées tant au plan national qu’au niveau européen pour prévenir l’accession d’organisations criminelles aux moyens qui leur permettraient d’accomplir leurs forfaits, et faire face à toute éventualité dans l’hypothèse où l’irréparable serait commis. Après avoir donné son sentiment sur la probabilité de telles actions qu’il juge faible, sans sous-estimer pour autant la possibilité de leur occurrence, l’auteur évoque les différentes formes que la menace est susceptible de revêtir et souligne les problèmes techniques auxquels les organisations criminelles seraient confrontées dans la réalisation de leurs projets. En se fondant sur des précédents, il laisse entendre que l’utilisation optimale d’agents biologiques à des fins terroristes n’est pas aussi aisée que certains le prétendent et que les cibles privilégiées pourraient être des sites industriels ou des transports de produits toxiques. Enfin, l’auteur fait l’inventaire des mesures adoptées depuis 2001 pour parer les menaces les plus probables et souligne leurs limites aussi bien au niveau européen qu’à celui des législations et des réglementations nationales. Il conclut son propos par des recommandations en vue d’améliorer l’efficacité des dispositifs existants et met l’accent sur la nécessité d’une coordination plus étroite des politiques nationales et l’établissement au plan européen de systèmes d’alerte et d’intervention éprouvés pour faire face à toute éventualité.
L’étude de Gustav Lindstrom est fondée sur l’exploitation systématique de la littérature ouverte et présente un tableau contrasté des politiques menées par les États européens pour conjurer les risques du terrorisme CBR. D’une part, ils ont pris conscience de la menace à laquelle ils sont exposés et ils ont pris des mesures pour la prévenir ou en réduire les effets dommageables dans l’hypothèse où elle se concrétiserait. Mais d’autre part, ils répugnent à se donner les moyens d’une politique de protection efficace et hésitent à amorcer un processus qui permettrait de dépasser les approches purement nationales et de déboucher sur des actions communes. Ce saut qualitatif n’est envisageable que si la majorité des États membres de l’Union européenne souscrivent à une vision plus ambitieuse de la PESD que celle qui a cours aujourd’hui.
Jean Klein
OFFENSE, DEFENSE AND WAR. AN INTERNATIONAL SECURITY READER, Michael E. Brown, Owen R. Coté Jr, Sean M. Lynn-Jones et Steven E. Miller (dir.), Cambridge (Mass.), MIT Press, 2004, 444 pages
Depuis près de trois décennies, la revue International Security contribue à l’approfondissement des théories de la sécurité et des relations internationales. La parution de ce recueil d’articles portant sur la théorie de l’offensive et de la défensive permet de disposer des textes qui ont fondé un débat d’une intensité et d’une actualité fortes.
L’ouvrage se divise en trois parties retraçant les étapes de la réflexion sur l’équilibre de l’offensive et de la défensive. On retrouve d’abord les textes de Robert Jervis et de George Quester, de la fin des années 1970, introduisant dans les relations internationales l’étude de l’impact de l’équilibre de l’offensive et de la défensive
[4] sur le comportement des acteurs du système, notamment sur le dilemme de sécurité des États coexistant dans l’anarchie. L’hypothèse principale de R. Jervis est que les États agissent différemment selon que la technologie militaire semble offrir un avantage aux postures offensives ou aux postures défensives. La perception d’un avantage à l’offensive intensifiera le dilemme de sécurité et découragera les États d’entamer des démarches d’apaisement ; à l’inverse, un acteur percevant un avantage défensif sera confiant en sa capacité de résistance
[5], et plus susceptible de coopérer.
Le déclenchement de la Première Guerre mondiale a fait l’objet des débats les plus approfondis, et est abordé dans la seconde partie de l’ouvrage. Le cÅ“ur de celle-ci est constitué des articles de Jack Snyder et Stephen Van Evera, parus en 1984, auxquels ont répondu ceux de Scott Sagan et de Jonathan Shimshoni. Pour les premiers, la perception erronée d’un avantage à l’offensive – ou « culte de l’offensive » – aurait tenu un rôle déterminant dans la crise de l’été 1914, encourageant la diplomatie secrète, la stratégie « du bord du gouffre », ou la rigidité des plans de mobilisation et d’opérations. L’article de Scott Sagan met en question ces hypothèses, en leur opposant une explication reposant sur les intérêts stratégiques des membres des alliances présentes. Jonathan Shimshoni, quant à lui, met en doute l’idée selon laquelle l’équilibre de l’offensive et de la défensive serait une variable structurelle du système international, et s’imposerait ainsi aux États : bien au contraire, il démontre de manière convaincante, avec l’exemple de la Première Guerre mondiale, que l’équilibre de l’offensive et de la défensive est produit par les innovations techniques, organisationnelles ou doctrinales, et que des États reconnaissant le caractère compétitif et interactif de la stratégie pourraient orienter cet équilibre suivant leurs objectifs politiques.
La troisième partie du recueil s’organise autour de deux axes correspondant au débat théorique actuel : la reformulation et la critique de la théorie de l’offensive et de la défensive. On trouvera dans la première catégorie une nouvelle contribution de Stephen Van Evera ayant pour objectif de compléter et de systématiser ses hypothèses précédentes, et un brillant article de Charles Glaser et Chaim Kaufmann, sur l’« opérationnalisation » de l’équilibre de l’offensive et de la défensive. Keir Lieber et Richard Betts contestent une vision trop réductrice de l’impact de la technologie militaire et du rôle de l’équilibre de l’offensive et de la défensive dans la décision d’entrer en guerre. Karen Ruth Adams ferme la marche en développant une « théorie de l’offensive, de la défensive et de la dissuasion » plus modeste dans ses objectifs et pouvant, par là même, faire l’objet de tests empiriques plus systématiques, et encourager de nouvelles pistes de recherche.
Offense, Defense and War s’achève par une bibliographie commentée. On y regrettera l’absence de classiques de la stratégie militaire qui, bien que ne se situant pas dans le champ de la science politique, ont pourtant largement contribué à façonner ces réflexions
[6]. Ceci n’altère pas pour autant la rigueur avec laquelle les auteurs de cet ouvrage ont exposé leurs arguments, la profondeur de leurs propos et la pertinence d’un débat constituant une charnière bienvenue entre la théorie des relations internationales et les questions stratégiques.
Corentin Brustlein
AMERICA RIGHT OR WRONG. AN ANATOMY OF AMERICAN NATIONALISM, Anatol Lieven, Londres, HarperCollins Publishers, 2004, 320 pages
L’ouvrage d’Anatol Lieven est une synthèse de la plus grande qualité qui non seulement étudie les interactions entre la politique intérieure et la diplomatie de façon convaincante, mais surprend sans cesse le lecteur par la qualité des analyses historiques et la pertinence des comparaisons. La thèse centrale identifie deux courants du nationalisme aux États-Unis. Le premier, dit de « la thèse américaine » (American Thesis ou American Creed), est fortement idéaliste, tout pétri d’idéaux démocratiques et individualistes : les États-Unis sont une nation exceptionnelle, pourvue du sens d’une mission nationale, celle de promouvoir un « Nouvel ordre des siècles » (Novus Ordo Seculorum), devise inscrite sur le sceau national. Le second, logiquement dénommé « l’antithèse américaine », est fondé sur les origines ethno-religieuses de la nation, et sur un sentiment de peur – parfois hystérique – qui apparaît dans des situations de crise, comme celle déclenchée par les attaques de septembre 2001.
Dans sa description du nationalisme américain depuis lors, la comparaison qui revient systématiquement est celle de l’état d’esprit de l’Europe d’avant 1914. Plus précisément celui de l’Allemagne Wilhelminienne (p. 2). Une agressivité fondée sur un sentiment d’injustice, visant à remettre en cause les équilibres internationaux (p. 6), et qui peut donc être qualifiée de fondamentalement révolutionnaire. La doctrine de préemption officiellement adoptée en septembre 2002 (National Security Strategy) illustre cette attitude. Ce sentiment spontané a été récupéré par l’Administration Bush pour satisfaire ses propres ambitions : l’expansion du pouvoir américain à l’étranger, et le renforcement du conservatisme en interne (p. 19 et 23). C’est ainsi que les républicains ont su assurer un soutien démocratique à leurs initiatives. Mais ce soutien s’est focalisé sur des caractéristiques bien précises des idéaux américains : un sentiment d’innocence, de persécution injustifiée, la conviction de son bon-droit et de l’étrangeté radicale des agresseurs extérieurs. Ce faisant, les États-Unis se sont éloignés des conceptions européennes. Sur le Vieux Continent, les deux guerres mondiales ont depuis longtemps totalement décrédibilisé toute affirmation nationale sur un mode aussi tranché.
Pour Lieven, cette version idéalisée, hautement idéologique, du nationalisme américain peut emprunter des colorations nettement plus agressives, fondées sur les caractéristiques ethniques et religieuses de l’Amérique. L’auteur souligne en particulier le sentiment de peur et de dépossession qui caractérise le Heartland américain. C’est la peur et la faiblesse qui nourrissent le nationalisme actuel aux États-Unis, et réactivent une tradition « jacksonienne » issue de la culture de la « frontière » du xixe siècle, très sensible aux sirènes populistes. Recrutant parmi les classes moyennes blanches de l’ouest continental et du sud, d’origine écossaise ou irlandaise, ce mouvement se caractérise par un rejet des élites des côtes Est et Ouest. Il est profondément marqué par un puissant sentiment religieux. Il s’est manifesté plusieurs fois dans l’histoire du pays, notamment avec Andrew Jackson dans les années 1830, ou avec William Jennings Bryan 60 ans plus tard. Anatol Lieven souligne que la guerre froide a renforcé les dimensions messianiques, manichéennes et paranoïaques du nationalisme américain. Elle a aussi conduit au développement d’un élément neuf, un complexe militaro-industriel à l’influence réelle, qui cherche par exemple à entretenir un sentiment de mobilisation permanente pour assurer sa perpétuation : après l’Union soviétique, la Chine, les « États voyous », ou les terroristes constituent autant de justificatifs (p. 156). L’auteur souligne dans son dernier chapitre les conséquences de ce positionnement sur le rapport entre les États-Unis et Israël. Ce dernier est perçu par la droite américaine – les néo-conservateurs et les groupes religieux – comme un prolongement des idéaux occidentaux au Moyen-Orient. À ce titre, il mérite un soutien total. Israël répond aussi à des idéaux américains plus précis – pays d’immigration, ultime incarnation de l’idéal de la frontière – ainsi qu’à des attentes théologiques. L’alliance entre Israël et les États-Unis est donc au cÅ“ur de la diplomatie de l’Administration Bush. Elle correspond à des attentes travaillées et renforcées par les principaux groupes de pression israéliens qui y rajoutent parfois une hostilité aux Arabes et aux musulmans (p. 90). L’auteur souligne toutes les dimensions négatives de cet engagement quasi total. La comparaison de cette alliance avec celle qui liait la Russie tsariste à la Serbie d’avant 1914 (p. 187) fait froid dans le dos.
François Vergniolle de Chantal
L’AMÉRIQUE, NOUVELLE ROME. L’ENGRENAGE DE LA PUISSANCE, Peter Bender, Paris, Buchet-Chastel, 2005, 380 pages
Depuis les guerres menées par les États-Unis en Afghanistan et en Irak, les ouvrages sur l’« empire américain » se multiplient : un de plus pourrait-on penser en découvrant le dernier ouvrage de Peter Bender, ancien chercheur associé à l’International Institute for Strategic Studies (IISS) de Londres.
Le scepticisme initial est vite oublié tant l’approche de Bender s’avère originale et pertinente. Les premières pages permettent d’emblée de clarifier la démarche de l’auteur : « Ce livre est un livre d’histoire. Il ne contient ni message, ni thèse, ni même de théorie. Il ne prophétise rien : ni l’hégémonie mondiale des États-Unis d’Amérique ni, comme cela devient la mode, sa chute. Ce livre compare » (p. 9). Que compare-t-il ? Rien de moins que l’Empire romain et les États-Unis d’Amérique. Voilà qui, de prime abord, peut sembler audacieux voire anachronique.
Mais l’audace paie : les arguments s’enchaînent de manière remarquable et la démonstration s’avère convaincante. Bender analyse avec minutie la naissance et le développement de l’imperium romain et de l’informal empire américain, soulignant les points de ressemblance ainsi que les divergences. Il observe avec attention le rôle joué par les guerres puniques et les guerres mondiales dans l’ascension de l’Empire romain et des États-Unis d’Amérique pour conclure que « les voies par lesquelles Romains et Américains sont parvenus à la position unique qui est la leur sont remarquablement parallèles » (p. 223).
La « position unique » dont parle l’auteur est bien sûr celle de superpuissance qui, pour Rome à l’époque comme pour Washington aujourd’hui, n’a pas manqué de susciter de fortes réticences de la part du reste du monde. Contrairement à ce que le titre de l’ouvrage pourrait laisser penser, Bender ne cherche pas à tout prix à prouver que l’Amérique est devenue la nouvelle Rome. Il concède même que « les différences paraissent plus importantes que les ressemblances » (p. 326).
Au-delà de la comparaison historique, une véritable réflexion sur les concepts d’empire et de puissance est amorcée. D’aucuns qualifient aujourd’hui l’Amérique d’« hyperpuissance » mais une puissance, aussi forte soit-elle, n’est pas nécessairement un empire. Et si l’on s’en tient aux éléments avancés par Bender, on aurait plutôt tendance à affirmer que les États-Unis ne constituent pas un empire dans le sens traditionnel du terme mais tout au plus un soft empire (p. 327). Contrairement à ce qui était annoncé en introduction, ce livre n’est pas qu’un livre d’histoire. C’est aussi un brillant essai de science politique.
Marc Hecker
INDE : LA DÉMOCRATIE PAR LA CASTE, HISTOIRE D’UNE MUTATION SOCIO-POLITIQUE, 1885-2005, Christophe Jaffrelot, Paris, Fayard, 2005, 594 pages
Christophe Jaffrelot, directeur du Centre d’études et de recherches internationales (CERI), poursuit son activité si féconde sur l’Inde contemporaine avec un nouveau livre sur sa vie politique, des origines du Congrès (1885) à nos jours.
L’idée centrale est de montrer la place que prennent les basses castes dans « la plus grande démocratie du monde ». Là dessus se greffent les destins différents des relations inter-castes dans le Hindi Belt (États de langue hindi dans le nord), dans les États de l’ouest ou du sud. Les distinctions fondamentales qui se forgent dès le début du xxe siècle sont déterminantes pour notre compréhension de la vie politique contemporaine, de la diversité croissante entre les États aux deux points de vue du fonctionnement des institutions et de l’économie. À ces jeux complexes s’ajoute le rôle du pouvoir central : le cabinet et le Parlement de New Delhi.
Première distinction, les « deux fois nés » – soit les catégories des Brahmanes (religieux), des Kshatriyas (guerriers), des Vaishyas (marchands) – constituent des groupes plus importants dans le nord que dans le sud, surtout pour les derniers et avant-derniers. Seconde distinction non moins capitale, le mouvement des castes inférieures, les Shudras (au-dessus des intouchables), contre la domination politique et administrative des Brahmanes commence dans le sud au début du xxe siècle, ce qui accentue leur poids dans la vie locale et politique. Dans le nord, la lutte pour enlever le pouvoir aux « deux fois nés » ne débute que dans les années 1960-1970, d’où des tensions et des rivalités plus vives que dans le sud.
Dans les premières années de l’indépendance, les élites dirigeantes au centre et dans les États se recrutent surtout dans les hautes castes, et elles font aussi partie, en général, des classes supérieures. Au fil des années, leur poids s’amenuise devant la montée des OBC (other backwards classes), en fait des castes de Shudras, classes moyennes inférieures dans les villes, petits et moyens cultivateurs, souvent alertes et durs à la tâche, dont la condition sociale et économique tend à s’améliorer. Ils finissent, dans les années 1990, par obtenir divers avantages octroyés aux intouchables par la Constitution de 1950 : places réservées à l’université, dans la fonction publique, avantages qui les favorisent par rapport aux hautes castes. Dans ce vaste mouvement, on ne saurait oublier les castes d’ex-intouchables, les Dalits (opprimés) qui, elles aussi, s’affirment dans le monde politique. On a même vu l’Uttar Pradesh, le plus grand État de l’Inde, avoir pour Premier ministre une femme chamar (ex-intouchable).
Toutes ces mutations font l’objet d’analyses minutieuses, renforcées de tableaux concernant les principaux États et le gouvernement central. Les castes, devenues une collection de « groupes d’intérêts », restent vivaces, avec de multiples conflits et rivalités parfois violents. En effet, toutes les castes inférieures ne s’élèvent pas avec la même rapidité. Dans le nord, les Kurmis se plaignent du poids des Yadavs (OBC tous les deux). Les Chamars se renforcent dans l’Uttar Pradesh, au détriment d’autres castes de Dalits : les hiérarchies n’épargnent pas plus les castes de Dalits que les autres.
« C’est une véritable révolution silencieuse… une révolution sans effusion de sang, » conclut Christophe Jaffrelot dans cette somme difficile à égaler, même si les hautes castes n’ont pas dit leur dernier mot dans la vie politique. De plus, elles restent dominantes dans l’industrie privée et les services. Il faut aussi préciser que sur bien des points, les castes ne changent guère, notamment en matière de mariage, à de rares exceptions près.
Gilbert Étienne
UNE AUTRE ALLEMAGNE, Édouard Husson, Paris, Gallimard, 2005, 396 pages
L’auteur a quelque peu changé depuis son livre précédent
[7] où il écrivait encore : « l’histoire de l’Allemagne entre 1871 et 1945 est une tentative pour constituer une nation sans démocratie » ou « […] un comportement constant dans l’histoire allemande qui explique non seulement l’impérialisme wilhelminien et ses dégénérescences hitlériennes, mais aussi l’idée fédéraliste européenne ». Il ne dit pas, comme Michel Tournier dans le
Bonheur en Allemagne ? (Paris, Maren Sell, 2004) : « l’Allemagne a connu au
xxe siècle trois chefs d’État catastrophiques, Guillaume II, Hitler et Adenauer », et ne parle plus comme ses anciens partenaires dans sa dénonciation d’un nouveau danger allemand. Mais il continue à les considérer comme l’expression de l’opinion française en général. Ce livre nouveau est aussi, bien davantage que le précédent, le résultat d’une recherche sérieuse. Encore la bibliographie ne comporte-t-elle pas les titres qui seraient gênants pour les thèses de l’auteur. Ainsi l’ouvrage fondamental pour la politique extérieure allemande qu’est le livre de Helga Haftendorn
[8], ou les études de Michael Libal sur la reconnaissance de la Croatie sont omis. Et, pour moi, le sérieux des citations est mis en question lorsqu’est justifiée par un renvoi à mon
Allemagne de Berlin, différente et semblable (Paris, Alvik, 2002) l’affirmation qu’en janvier 1988, lorsqu’il reçut Erich Honecker, François Mitterrand « prononça un vibrant discours à la gloire de la tradition antifasciste est-allemande. » Or, depuis ce discours – auquel je ne me réfère d’ailleurs pas à l’endroit indiqué –, j’ai à maintes reprises exprimé mon approbation d’un Mitterrand qui, d’une part, félicite Honecker de s’être opposé au nazisme, et d’autre part critique l’absence de liberté à l’Est, en concluant contrairement à l’Église évangélique allemande et à la majorité du Sozialdemokratische Partei Deutschlands (SPD), qu’on ne pouvait imaginer l’Europe unie que dans la liberté.
Les chapitres sur l’éclatement de la Yougoslavie et la « Realpolitik de Josef Fischer », responsable de tous les malheurs du Kosovo, sont amples et visent à montrer « la permanence (niée cependant dans la conclusion) de l’impérialisme allemand ». La politique de Kohl, elle, a été « néo-bismarckienne ». Ce qui est important dans la réunification, c’est la question du néo-nazisme, alors que rien n’est dit sur l’affaiblissement permanent de l’économie allemande ou sur le fossé intellectuel qui sépare encore les deux Allemagne. Mais, surtout, c’est l’Europe communautaire qui est cruellement absente. Qu’est-elle pour la République fédérale ? Quel rôle celle-ci joue-t-elle à Bruxelles ? En quoi le « moteur franco-allemand » a-t-il été important, et pourquoi s’est-t-il arrêté ?
La raison de cette béance peut être trouvée dans l’éloge enthousiaste que reçoit Egon Bahr. Dans ses ouvrages et discours, l’ancien co-négociateur des accords de 1970 montre qu’il n’a pas compris qu’avec le Traité 2+4, l’Allemagne sortait bien définitivement de sa sujétion de 1945, mais cela à un moment où, comme la France et les autres États de l’Union, elle avait déjà cédé une large part de sa souveraineté à la Communauté. La souveraineté monétaire elle-même allait être perdue peu après.
Édouard Husson fait la même erreur en écrivant : « Le pays est redevenu souverain dans un monde où la souveraineté est mise en cause par les États-Unis et les entreprises transnationales. » Les passages les plus intéressants du livre – qui en comporte de nombreux – se trouvent ainsi le plus souvent faussés par la façon préconçue dont l’auteur regarde son objet. Un troisième ouvrage lui permettra sans doute de le considérer avec moins d’idées préconçues.
Alfred Grosser
L’EUROPE FACE AU DÉFI POPULISTE, Cécile Leconte, Paris, PUF/Le Monde, 2005, 250 pages
L’ouvrage de Cécile Leconte est intéressant à plus d’un titre : s’il se focalise sur l’« épisode autrichien », pour reprendre l’expression de Jacques Delors dans sa préface, il donne aussi des clés de lecture de la montée des populismes et de la crise de confiance envers les institutions qui se manifestent actuellement en Europe.
Alors que la vie politique en Autriche reposait depuis 35 ans sur une coalition bipartite de conservateurs et de sociaux-démocrates, les élections législatives du 3 octobre 1999 hissaient à la seconde place un parti jusque-là très minoritaire, le FPÖ, Freiheitliche Partei Österreichs, ou « Parti de la liberté en Autriche. » L’accession à la tête du parti de Jörg Haider en 1986 en avait fait un mouvement de droite extrême, ne cachant pas ses sympathies pour l’idéologie nazie. En témoignent, parmi d’autres, deux déclarations de Haider : « En 1945, il n’y en avait pas beaucoup qui avaient des raisons de se réjouir […]. Le fait d’être libérés d’Hitler… c’était la liberté des soviets, la liberté des viols, celle de Staline… ça n’était pas notre liberté » ; et (ce qui fit particulièrement scandale) : « Au moins, sous le IIIe Reich, ils avaient une bonne politique de l’emploi ». Si la nostalgie (affichée) du nazisme est propre au FPÖ, l’auteur montre que d’autres thèmes de campagne se retrouvent dans les différents mouvements populistes en Europe : critique du « système », qui ignore les aspirations du peuple, xénophobie, crainte de l’étranger et, plus récemment, hostilité à la construction européenne et à l’élargissement de l’Europe, attitude qui va de pair avec la radicalisation des mouvements protestataires.
La réaction de l’Union européenne à la victoire électorale du FPÖ, puis au gouvernement de coalition associant la droite traditionnelle – ÖVP (Österreichische Volkspartei) – et le FPÖ formé après trois mois de négociations, traduit, nous dit l’auteur, le « devoir d’ingérence » de l’Europe. Une coalition se forme entre les pays membres pour constituer un « cordon sanitaire » autour d’un gouvernement qui comprend des représentants d’un parti dont les orientations sont jugées contraires aux valeurs de la construction européenne. L’unanimité des Quatorze est d’autant plus surprenante que ces pays sont alors gouvernés par la gauche, le centre gauche, la droite, ou des coalitions, ou même une cohabitation entre un président de droite et un gouvernement de gauche (en France). C’est une rupture avec la position habituelle de l’Union, qui est de s’abstenir de juger la vie politique d’un des pays membres. Des sanctions sont prises : refus de tout contact bilatéral officiel avec le gouvernement autrichien ; absence de soutien des candidats autrichiens dans les organisations internationales ; et les ambassadeurs autrichiens ne sont reçus qu’à un niveau technique. De plus, trois « sages » nommés par le président de la Cour européenne des droits de l’homme doivent statuer sur la conformité des actions du gouvernement autrichien avec les valeurs européennes. Sur la base de leur rapport, les sanctions seront levées dès septembre 2000.
On peut dès lors s’interroger : ces sanctions ont-elles été utiles, alors que la participation du FPÖ au gouvernement ne présentait pas de risque dans une Autriche prospère et démocratique ? La partie du livre qui repose sur des entretiens avec les principaux protagonistes, est particulièrement intéressante : s’il y a eu unanimité des Quatorze pour s’inquiéter et condamner la participation du FPÖ au gouvernement, les divergences ont été importantes sur l’opportunité des sanctions. Le cas de la France étant insolite : accord sur les sanctions entre le président (de droite) et le Premier ministre (de gauche), désaccord du ministre des Affaires étrangères, alors que son ministre délégué aux Affaires européennes y était favorable… De plus, très vite, le cordon sanitaire s’est effrité dans certaines régions ou certains pays (Danemark, Irlande…) L’auteur parle donc d’un « bilan en demi-teinte ». Pourtant, les sanctions ont exercé un effet de contrainte sur le gouvernement autrichien, en particulier en l’obligeant à proclamer sa loyauté envers l’Europe et ses valeurs. Surtout, la réaction européenne a renvoyé l’Autriche à son « devoir de mémoire », et à une interrogation critique nouvelle sur son attitude durant le national-socialisme. En fin, la réprobation de l’Europe n’est peut-être pas étrangère à la réduction drastique des électeurs du FPÖ (autour de 7 à 8 % des votes lors des dernières élections partielles), les défaites du parti ayant très récemment (avril 2005) entraîné une scission : Haider, suivi de la plupart des ministres et parlementaires du FPÖ, a créé un parti plus « présentable », le BZÖ (Bündnis Zukunft Österreich, Alliance pour l’avenir de l’Autriche), dont le but est clairement de continuer à participer au pouvoir, alors que le FPÖ qui conserve ses membres les plus extrémistes, est passé à l’opposition…
Éliane Mossé
LE DISCOURS BALKANIQUE. DES MOTS ET DES HOMMES, Paul Garde, Paris, Fayard, 2004, 480 pages
L’auteur du célèbre ouvrage
Vie et mort de la Yougoslavie
[9] entreprend de nous faire visiter la péninsule à travers les mots avec un objectif louable et ambitieux : prendre à rebours la phrase d’Albert Camus selon laquelle « mal nommer les choses ajoute aux malheurs du monde ».
C’est donc à travers les mots, et surtout des noms, ceux des peuples, des régions et des villes que Paul Garde retrace l’histoire des Balkans. Ce faisant, l’auteur fait montre d’une réelle érudition et cet ouvrage, d’une grande richesse (comme en témoigne une bibliographie impressionnante), prend à certains moments des allures d’encyclopédie. Le livre de Paul Garde n’est toutefois pas restreint à l’espace ex-yougoslave. Même si ce dernier occupe une place centrale dans le présent ouvrage, sont mises en lumière les langues, les religions ainsi que les origines de tous les peuples « balkaniques ». Le voyage que propose Paul Garde au fil des pages est passionnant et sa complexité laisse parfois une impression de vertige.
Après avoir délimité l’assise géographique de la péninsule balkanique, Paul Garde introduit quelques concepts fondamentaux pour souligner la différence de signification qu’ils sont susceptibles de revêtir en Occident et dans les Balkans. Une distinction classique sert de pierre angulaire à l’ensemble de la première partie, celle des deux conceptions de la nation : la conception civique et la conception ethnique. Avec le souci de clarifier le sens des mots, l’auteur met en exergue ce qui pourrait prêter à confusion. Il en va ainsi des notions de citoyenneté (appartenance à un État) et de nationalité (appartenance à une nation), concomitantes en France et clairement séparées dans les Balkans, où l’on n’entendrait jamais un Albanais de Serbie dire qu’il est serbe (par sa citoyenneté) d’origine albanaise, ni un Serbe de Croatie dire qu’il est croate d’origine serbe. C’est à partir de cette distinction idéal-typique entre nation civique et nation ethnique que Paul Garde poursuit son cheminement en explorant les notions de peuple, d’ethnie et enfin de nationalisme.
On peut néanmoins se poser la question de savoir si une telle démarche donne entière satisfaction au plan intellectuel. Le maniement des concepts est certes un préalable nécessaire mais force est de constater qu’à trop s’enfermer dans les outils théoriques, on perd la finesse nécessaire à l’analyse de la réalité. Ainsi, le recouvrement des notions de nation et d’État dans la conception civique expliquerait la stabilité générée par cette dernière. A contrario, la conception ethnique dans laquelle la nation et l’État ne sont pas coextensifs rendrait les conflits plus probables. Si elle a une logique intrinsèque, l’explication n’est nullement suffisante. Elle ne rend pas compte par exemple des tensions identitaires qui peuvent exister en France ; ni des situations dans lesquelles des membres de minorités ethniques se définissent par leur citoyenneté, comme certains membres de la minorité hongroise en Serbie qui se disent « Serbes d’origine hongroise ».
Le point discutable de l’ouvrage de Paul Garde ne se situe pourtant pas là, non plus que dans de rares erreurs matérielles ou approximations, vénielles au regard de l’étendue du sujet. Ce qui nuit en revanche à cet ambitieux travail est la perspective dans laquelle se situe Paul Garde. L’auteur n’a jamais caché ses positions lors des conflits yougoslaves et leur écho est présent dans ces pages. Paul Garde utilise systématiquement le concept de « nation bosniaque » ; or nommer, ce n’est pas seulement découper la réalité comme le dit l’auteur, c’est aussi construire ce qui pourrait devenir réalité. Rien n’est cependant moins certain que l’existence d’une « nation bosniaque » (comme d’ailleurs d’une langue bosniaque). L’auteur s’inscrit ici dans un projet politique déjà entrepris à la fin du xixe siècle, sans succès, par l’Autriche-Hongrie et Benjamin Kallay (gouverneur de la Bosnie, 1882-1903) : faire vivre une nation bosniaque spécifique. Il est indéniable pourtant que le terme de Bosnie a toujours été une désignation purement géographique (ce que Paul Garde reconnaît) et qu’ont toujours été considérés comme Bosniaques les habitants de la Bosnie – Musulmans (avec une majuscule depuis 1971), Serbes et Croates. Réserver le terme aux seuls Musulmans paraît contestable.
Dans la même perspective, certaines phrases peuvent paraître choquantes. Faire un parallèle entre le « peuple allemand d’autrefois » et le « peuple serbe d’aujourd’hui », même pour dire « qu’il est louable de ne pas mettre en cause
tout le peuple », semble déplacé. Surtout lorsque l’on sait que, comme l’a justement rappelé Régis Debray, « il y a eu pendant l’occupation, des divisions SS albanaise, musulmane ou croate – jamais de serbe
[10] ». Enfin, il peut paraître étrange que l’auteur déplore l’inexistence dans la constitution de 1974 d’un droit de sécession pour le Kosovo, sans admettre ce droit pour la « République Serbe », une des deux entités constituant la Bosnie-Herzégovine actuelle.
Il y a là un problème de principe et de cohérence qui doit faire réfléchir sur la gestion des crises yougoslaves par la communauté internationale. La perspective de l’auteur correspond bien à la lecture communément admise des conflits yougoslaves, et la disproportion entre l’implication de la communauté internationale dans les Balkans et ses médiocres résultats ne peut que soulever des interrogations. L’ouvrage de Paul Garde ne leur répond qu’imparfaitement. Alors qu’il se propose de décoder le discours balkanique, ce livre doit parfois être décodé à son tour pour remplir sa mission : rechercher la vérité des hommes derrière le piège des mots.
Miloš Jovanović
LES EMMURÉS. LA SOCIÉTÉ ISRAÉLIENNE DANS L’IMPASSE, Sylvain Cypel, Paris, La Découverte, 2005, 440 pages
Alors que le mur de séparation n’en finit pas d’être bâti, l’auteur de cet ouvrage, rédacteur en chef au Monde, présente une perspective inversée où ne sont pas seulement enfermés ceux – les Palestiniens – autour desquels le « mur de défense » est construit, mais aussi ceux qui le construisent – les Israéliens.
Sylvain Cypel, qui nous avait déjà donné un étonnant point de vue (de l’intérieur) des négociations échouées de Camp David en juillet 2000 entre Yasser Arafat et Ehud Barak, effectue aujourd’hui une analyse, en profondeur et sur le long terme, de la façon dont l’idéologie dominante en Israël s’est, au fil du temps, élaborée. Son livre est à la fois une histoire d’Israël depuis la partition de la Palestine mandataire, une analyse de l’état d’esprit des Israéliens, et une critique de la politique de l’État à l’égard des Palestiniens.
Comme le précise l’auteur dans son introduction, « ce livre traite en priorité du rôle fondamental qu’occupe le déni dans la relation entre Israéliens et Palestiniens. Le terme est à entendre dans l’acception convenue : le “refus de reconnaître comme vrai un fait, une assertion”. Dans le contexte israélo-palestinien, le déni s’accompagne de la fabrication d’une image diabolique de l’autre, niant sa réalité propre, et, par contrecoup, de la fabrication d’une image de soi niant ou dénaturant sa propre histoire, ses propres actes – le tout, afin de conforter sa propre figure de juste et de victime en toutes circonstances. » Et de justifier tout de go que le livre traitera dans une plus grande mesure (douze chapitres contre deux) des Israéliens que des Palestiniens, l’auteur ayant une plus grande connaissance des uns que des autres.
Sylvain Cypel concentre donc son étude sur l’idée que l’idéologie politique qui dominait dans les deux camps a lourdement déterminé jusqu’à aujourd’hui la production du discours historique. Ainsi, du côté israélien, il aura fallu attendre la fin de la décennie 1980 et l’avènement des nouveaux historiens pour que d’autres regards puissent être portés sur la guerre de 1948. Pour les Palestiniens, également, l’occultation de la défaite représente un frein pour la compréhension de la nature de la société israélienne. Elle accompagne l’idée ancrée chez les Palestiniens de l’artificialité de cette société, de son caractère d’État colonial classique. On le voit, cet ouvrage, s’il est très critique envers les Israéliens, ne ménage pas non plus la partie palestinienne.
L’auteur ne se montre guère optimiste pour l’avenir, notant avec un certain effroi la « brutalisation » des deux sociétés, israélienne et palestinienne, « qui se sont habituées à l’absence de respect de la vie humaine ». Pour Sylvain Cypel, il faut en finir avec les dénis, les mensonges historiques, et ce qu’il appelle « la pensée ethnique ». Aucune solution ne viendra de la force. Aussi en appelle-t-il à une « défaite salvatrice » qui obligerait Israël à « payer le prix de la réconciliation et de la paix » en renonçant à l’occupation des Territoires palestiniens.
En définitive, Sylvain Cypel ne prétend pas à la neutralité scientifique, ni même à un traitement équilibré, qu’il qualifie d’illusoire pour un conflit qui suscite autant d’intérêt passionnel, mais il veut être un recenseur des faits, celui qui les contextualise ponctuellement et historiquement. C’était un pari ; il est réussi.
Judith Cahen
TCHÉTCHÉNIE, UNE AFFAIRE INTÉRIEURE ?, Anne Le Huérou, Aude Merlin, Amandine Régamey, Silvia Serrano, Paris, Autrement/CERI, 2005, 168 pages. LA RUSSIE EN GUERRE, Arnaud Kalika, Paris, Ellipses, 2005, 208 pages
Au centre de l’actualité depuis plus de dix ans, la guerre en Tchétchénie n’a guère fait l’objet de publication d’ouvrages autres que militants. Ces deux ouvrages comblent, chacun à sa manière, cette lacune.
Le premier est le fruit de la coopération de quatre jeunes chercheuses – docteurs ou doctorantes – qui, outre leurs fonctions universitaires, ont acquis une précieuse expérience de terrain ; le second ouvrage a pour auteur un « analyste dans un organisme gouvernemental français ». Il en découle des tons, et une forme, radicalement différents.
Sobre, synthétique mais le plus complet possible, l’ouvrage des quatre chercheuses présente une vision de l’intérieur de la Russie – et de la Tchétchénie. Le caractère militant du travail est revendiqué, mais on a sans conteste affaire à une véritable réflexion, fruit d’une rigoureuse recherche universitaire. Si la conciliation du militantisme et de la rigueur n’est pas toujours aisée, le résultat est largement à la hauteur des ambitions. L’ouvrage comporte quatre grandes parties dont on peut penser que chaque auteur a assumé la responsabilité, sans préjudice pour la cohérence ni du fond ni de la forme.
La première porte sur les déterminants historiques et politiques du conflit ; la deuxième partie s’intéresse à la dimension socio-ethnologique de la société tchétchène, tentant de faire comprendre pourquoi l’armée russe ne réussit pas à contrôler la « résistance ». Sur ce point particulier, le facteur islamique dans sa complexité, et avec toutes ses variantes, est particulièrement bien analysé, montrant l’ambiguïté des liens entre la « résistance » et un hypothétique processus de révolution islamiste mondiale. Les deux parties suivantes constituent plus des analyses en termes de relations internationales : le chapitre trois tirant les conséquences des événements du 11 septembre 2001 sur l’attitude de la Russie et des pays occidentaux envers le conflit tchétchène, ses implications pétrolières et ses extensions dans le reste du Caucase. Le dernier chapitre – peut-être le plus original – observe la crise tchétchène comme reflet des difficultés de la transition et des transformations sociales de la Russie depuis 1991. La Russie a besoin de la Tchétchénie comme élément de la quête d’une identité nationale à retrouver. De même, la Tchétchénie a besoin de légitimer son identité nationale par sa lutte contre Moscou (p. 110). Car, comme cela a été montré dans le premier chapitre, les combattants tchétchènes ne peuvent se revendiquer du passé glorieux d’un grand État tchétchène qui n’a jamais existé (p. 29).
La complexité du conflit se retrouve dans l’ouvrage d’Arnaud Kalika, qui comprend des analyses de grande qualité sur plusieurs aspects du conflit. L’un des intérêts de cet ouvrage est de montrer les imbrications constantes entre passé et présent, et le poids du premier conflit – celui du xixe siècle – dans l’imaginaire des combattants d’aujourd’hui. Pourtant, à la différence de l’ouvrage précédent, celui-ci se lit plus difficilement dans la mesure où l’on ne sent pas réellement l’architecture générale de la réflexion. En raison peut-être des fonctions de son auteur, on a en effet ici affaire à une succession de notes de synthèses pertinentes, dont la logique d’assemblage n’est pas toujours évidente et sur lesquelles aurait dû être apporté un véritable travail éditorial.
L’ouvrage apporte pourtant des informations particulièrement précieuses sur la personnalité du général Doudaev, premier président tchétchène élu en 1991, dont on peut lire un portrait souvent sévère qui rejette, à juste titre, l’image du héros « romantique » véhiculé par certains médias en mal d’angélisme. On trouve également une excellente analyse de la marche à la guerre menée par les « structures de force » russes (p. 68-79), qui montre justement que « la guerre n’a pas été pensée mais […] décrétée » (p. 83) ; ce qui explique en partie les difficultés que connaissent les forces russes sur le terrain. On relèvera enfin une excellente analyse du facteur pétrolier comme l’une des causes de la seconde campagne (1999-…), ce qui fait d’autant plus regretter que le même facteur ne soit pas aussi bien analysé pour la première (1994-1996).
Quelles que soient leurs différences d’approche, on a affaire ici à deux ouvrages particulièrement pertinents et complémentaires pour tenter de comprendre le conflit tchétchène et ses implications.
Jean-Christophe Romer
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Courmont B., L’Empire blessé, Washington à l’épreuve de l’asymétrie, Sainte-Foy (Québec), Presses de l’Université du Québec, 2005.
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Lynch D., Engaging Eurasia’s Separatist States, Unresolved Conflicts and De Facto States, Washington D.C., United States Institute of Peace Press, 2004.
·
Ministère de la Défense, Nouvelle histoire bataille, « Cahiers du CEDH » n° 23, 2004.
·
Nivet B., La Défense dans les débats publics en Europe, Paris, Ministère de la Défense, « Documents du C2SD », 2004.
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Schmitt B., Defence Procurement in the European Union, the Current Debate, Paris, IES-UE, 2005.
·
Vallet E. et D. Grondin (dir.), Les Élections présidentielles américaines, Sainte-Foy (Québec), Presses de l’Université du Québec, 2004.
[1]
S. Cohen (dir.),
Mitterrand et la sortie de la guerre froide, Paris, PUF, 1998.
[2]
Ph. Zelikov et C. Rice,
Germany Unified and Europe Transformed: a Study in Statecraft, Harvard, Harvard University Press, 1995.
[3]
K. Alibek,
Biohazard: the Chilling True Story of the Largest Covert Biological Weapons Program in the World Told from Inside by the Man Who Ran It, New York, Delta, 2000.
[4]
Robert Jervis définit l’équilibre de l’offensive et de la défensive comme étant l’avantage relatif à l’attaque ou à la défense, permettant respectivement de détruire l’armée adverse et de prendre son territoire, ou au contraire de protéger ses frontières,
cf. R. Jervis, « Cooperation Under the Security Dilemma »,
in M.E. Brown, O.R. Coté Jr., S.M. Lynn-Jones et S.E. Miller (dir.),
Offense, Defense and War, Cambridge, MIT Press, 2004, p. 23.
[5]
Ou, dans le cas de la relation bipolaire, en ses capacités de dissuasion.
[6]
On pense à Carl von Clausewitz, mais également à Antoine-Henri de Jomini, Basil Liddell Hart, ou encore John Fuller…
[7]
É. Husson,
L’Europe contre l’amitié franco-allemande, Paris, Éditions de l’
œil, 1998.
[8]
H. Haftendorn,
Deutsche Aussenpolitik zwischen Selbstbeschränkung und Selbstbehauptung, Berlin, DVA, 2001.
[9]
P. Garde,
Vie et mort de la Yougoslavie, Paris, Fayard, 1992.
[10]
R. Debray, « Lettre d’un voyageur au président de la République »,
Le Monde, 13 mai 1999.