Politique étrangère
I.F.R.I.

I.S.B.N.2200920563
224 pages

p. 709 à 711
doi: 10.3917/pe.054.0709

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Hiver 2005/4

2005 Politique étrangère

Éditorial

Les non français et néerlandais au référendum sur le projet de Constitution, s’ils ne laissent entrevoir nul Plan B, inaugurent un long débat, qui ne s’accommodera guère de bricolages institutionnels tant il est profondément politique. On peut bien sûr, on doit, débattre de la nature même de l’Union, de son mode de gouvernement. Mais aussi, et peut-être d’abord, de son introuvable géopolitique : la manière dont nous entendons, Européens, nous situer dans le monde, la manière dont nous nous représentons nos relations avec les autres acteurs. Cette représentation est déterminante pour l’objet politique et institutionnel que nous entendons construire. En traitant des spécificités, des perspectives, du poids des économies européennes dans le monde, des réalités et des mythes du « modèle social », de la manière dont l’Union, dépourvue de vraie diplomatie, affirme sa politique commerciale comme une diplomatie non dite, en s’interrogeant sur les visions française et britannique de la construction européenne, Politique étrangère s’inscrit une nouvelle fois dans ce débat.
Les pitoyables cohortes de Ceuta et Mellila, les rejetés du désert marocain, interrogent certes le Maroc ou l’Algérie, mais bien plus encore la hiérarchie des politiques européennes. L’Union européenne intervient en Afrique, via ses aides, ses politiques de développement, ou ses militaires. Mais n’est-il pas temps d’assumer la nécessaire centralité du Sud dans ses stratégies ? Elle a certes son mot à dire, économique ou stratégique, sur le développement asiatique, les dynamiques de prolifération des armes, le terrorisme, la sécurité énergétique, toutes questions transversales déterminantes pour l’avenir, bref sur le gouvernement du monde. Mais l’essentiel de ces questions s’expriment dans un étranger qui nous est très proche. Et cet étranger est-il si provincial, qui inclut la Méditerranée, l’Afrique, le Moyen-Orient jusqu’aux confins de l’Asie centrale ? Avec l’élargissement à l’Est de l’Europe, le débat sur la géopolitique européenne se fait peut-être plus âpre : il n’en est pas moins central. C’est d’abord par sa vision du monde qu’une puissance s’affirme. C’est à cette aune que la nôtre sera jugée, plus qu’à celle des formes classiques du pouvoir d’imposer, de contraindre : vis-à-vis de ces dernières, l’Union est sans doute irrémédiablement en deçà des autres acteurs, et déjà au-delà.
Au seuil des grands problèmes légués par la guerre froide et par le choc du 11 septembre : la nécessaire démocratisation, dans l’espace moyen-oriental. Les contributions que rassemble ce numéro de Politique étrangère montrent à la fois le bouillonnement et la complexité du processus. À ceux qui imaginent cette démocratisation comme un phénomène univoque, aisément codifiable, pouvant rapidement survenir d’une volonté politique ou d’une ingénierie électorale ou institutionnelle, répondent à la fois les régimes et les sociétés. Les régimes, par la résistance des vieilles structures, prêtes à instrumentaliser les ouvertures politiques et économiques à leur propre profit. Pour les sociétés, la mise sur pied de structures et de cultures démocratiques, au-delà de l’évidence de la revendication sociale, ne peut être que longue. Et partout, le danger islamiste, réel ou mythifié, sous ses formes diverses et changeantes, sert au blocage du processus. Les études ici publiées concernent des exemples fort divers : Syrie, États du Golfe, Palestine, Irak… Elles montrent que le chantier, prioritaire, reste très éclaté : nul modèle n’existe, ni américain, ni européen. Raison de plus pour que ce thème reste au cÅ“ur des préoccupations des chercheurs.
La catastrophe ivoirienne campe au croisement des problèmes posés par la décomposition des sociétés politiques africaines et par l’intervention internationale, telle qu’elle se développe depuis 15 ans. En ce sens elle est, hélas, le modèle d’une certaine « nouvelle Afrique » : caractère régressif – par rapport à la « modernité » étatique – et ethnicisation des conflits, circulations régionales des populations et des armes, informalisation croissante des échanges économiques, alliances extérieures croisées des acteurs, multiplicité et contradictions des interventions extérieures, militaires ou de médiation… D’évidence nous n’avons aujourd’hui ni les concepts pour comprendre, ni les moyens pour réduire ce type de crises. Or, au-delà du malheur des peuples – on retrouve là l’immigration en direction de l’Europe –, la déstabilisation d’espaces de plus en plus larges en Afrique pose des problèmes proprement géostratégiques : en particulier celui des rapports entre l’élargissement des zones « grises » – de non-droit, de non-gestion politique – et le développement des terrorismes. La Mauritanie, qui fait aussi l’objet d’une étude publiée dans le présent numéro, constitue un autre exemple d’une démocratisation chaotique, directement en prise sur de possibles enjeux terroristes au Sahel.
Depuis Magellan l’Europe n’est plus le centre du monde, nous avons du mal à nous y faire. Mais leurs expériences, leurs ébauches de réflexion, leur position géographique surtout, installent les Européens au cÅ“ur de ces débats : sur les défis posés par l’adaptation des sociétés politiques aux changements du monde, sur la déstructuration d’espaces si vastes que nos moyens diplomatiques et militaires y semblent impuissants, ou même sur la sécurité énergétique vue par les puissances émergentes – l’exemple chinois est donné dans ce numéro. Décidément, il faut à l’Europe une géopolitique.
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