Politique étrangère
I.F.R.I.

I.S.B.N.2200920563
224 pages

p. 781 à 791
doi: 10.3917/pe.054.0781

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Démocratisation et Grand Moyen-Orient

Hiver 2005/4

2005 Politique étrangère Démocratisation et Grand Moyen-Orient

Israël/Palestine : la fin des fenêtres d’opportunité ?

Aude Signoles Aude Signoles est maître de conférences à l’Université de la Réunion, spécialiste de la Palestine. Elle dirige un programme de recherche sur les communautés palestiniennes à l’Institut d’études sur l’islam et les sociétés du monde musulman (IISMM, Paris) et est également chercheur associée à l’Institut de recherche et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM, Aix-en-Provence).
La disparition de Yasser Arafat annonçait, pour les capitales occidentales, la démocratisation des institutions palestiniennes en vue de nouvelles étapes de négociation avec Israël. Mais l’élection de Mahmoud Abbas n’a marqué qu’un succès relatif des modérés, et les consultations locales et législatives semblent annoncer un renforcement de l’opposition islamiste. Les scénarios d’avenir paraissent donc brouillés, et le statu quo pourrait en devenir plus dangereux pour la sécurité régionale.Mots-clés : Palestine, processus de démocratisation, conflit israélo-palestinien, mouvements islamistes. This article deals with the electoral process that has taken place in Palestine since the death of Yasser Arafat. It tackles the issue of the internal and regional political changes that have followed Mahmoud Abbas’ arrival as head of the Palestinian Authority (PA). What are the links between the Palestinian-Israeli diplomatic agenda and the political liberalization of the Palestinian institutions? And to what extent can the victory of an islamic party affect the opening and development of peace negotiations? The PA is currently trying to stop in some ways the democratic process, fearing an Hamas overwhelming landslide. The Authority is supported in that scenario by the European Community, the United States and Israel, which would have preferred another more “moderate” majority on the scene.
La mort de Yasser Arafat, le 11 novembre 2004, est vue par nombre de capitales occidentales comme une « fenêtre d’opportunité » dans le règlement du conflit israélo-palestinien. Il est vrai que depuis décembre 2001, le leader historique de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) était déclaré « hors la loi » par Israéliens et Américains, accusé d’autoritarisme et de soutien à des groupes armés « terroristes [1] ». La manière dont le régime de Yasser Arafat est perçu par l’Administration américaine ne fait pas exception par rapport au reste du monde arabe. Comme le souligne Philippe Droz-Vincent [2] : « L’Administration Bush (…) pose le problème de l’opacité des sociétés, de la nature des économies et du fonctionnement des systèmes politiques, mettant en évidence une anomalie autoritaire des régimes arabes ». Le régime palestinien n’échappe pas plus au lien que l’État hébreu, et plus encore les États-Unis, établissent « entre l’exclusion socioéconomique de franges de plus en plus importantes de la population arabe et les menaces terroristes dans les sociétés occidentales (…), [soit] entre marginalisation politique et risque terroriste [3] ». Pour Washington et Tel Aviv, l’enjeu est de contourner, sinon d’évincer Yasser Arafat à compter de la deuxième Intifada (septembre 2000), et de promouvoir comme leader alternatif une personnalité « libérale » susceptible d’engager une politique de démocratisation des institutions palestiniennes. Dans leur perspective, cette politique est supposée conduire à l’arrêt des violences politiques ainsi qu’à un règlement du contentieux territorial et politique satisfaisant pour Israël.
Le décès du Raïs palestinien promeut Mahmoud Abbas (Abou Mazen) à la tête de l’Autorité palestinienne, un dirigeant que les États-Unis et Israël ont étiqueté « modéré ». Dès son accession au pouvoir, il s’engage dans l’organisation d’élections municipales et législatives en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Ce processus de démocratisation politique ouvre-t-il des perspectives nouvelles dans la région ? À priori, la réponse est positive, tant la scène israélo-palestinienne est l’objet, depuis un an, de transformations majeures.
Le nouveau chef palestinien a réussi à obtenir un cessez-le-feu avec le Hamas. Celui-ci, qui a pris effet en février 2005, a pourtant été remis en cause peu de temps avant le désengagement israélien de la bande de Gaza, alors que les Israéliens multipliaient les incursions aériennes et terrestres dans cette partie du territoire palestinien. Quant au retrait des colons israéliens de la bande de Gaza achevé le 12 septembre 2005, il aurait pu constituer le point de départ de nouvelles négociations de paix israélo-palestiniennes. Mais ce retrait a été imposé de manière unilatérale par le gouvernement d’Ariel Sharon. Il ne prévoit aucun mécanisme de transfert du contrôle des frontières (maritimes, terrestres ou aériennes) aux Palestiniens – contrôle qui demeure de facto l’affaire d’Israël. Surtout, il s’accompagne d’une intensification de la présence israélienne en Cisjordanie, la construction du mur – d’apartheid pour les Palestiniens, de sécurité pour les Israéliens – constituant un signe emblématique. Le retrait de Gaza est donc vécu par les Palestiniens comme une tentative d’Israël de s’acheter un certificat de bonne conduite auprès de la communauté internationale, en gardant le contrôle des principaux blocs de colonies en Cisjordanie. Loin d’asseoir l’autorité et la légitimité du nouveau président élu, il apporte au contraire du « grain à moudre » à ses principaux détracteurs – au Hamas, en particulier.
Au-delà des effets de discours, la question est donc de savoir ce qu’il advient du processus de démocratisation des institutions palestiniennes, un an après la mort de Yasser Arafat. Quel est le lien entre les relations israélo-palestiniennes et la dynamique de libre désignation des représentants palestiniens ? Les résultats des élections renforcent-ils l’autorité de Mahmoud Abbas vis-à-vis d’Israël ou l’affaiblissent-ils ? Et quelles peuvent être, à terme, les conséquences d’une percée électorale des islamistes sur le déroulement d’éventuelles négociations de paix ?
 
La triple succession d’Arafat
 
 
Avec la mort de Yasser Arafat, trois postes sont à pourvoir au sein de la direction nationale palestinienne. Le premier est celui de président de l’OLP. Son importance vient de ce que l’OLP est officiellement reconnue, depuis 1993 et les accords d’Oslo, pour négocier un accord de paix avec Israël. Ce poste est confié à Mahmoud Abbas dès le 12 novembre 2004 par le Conseil national palestinien. L’accession de ce septuagénaire proche d’Arafat, cofondateur de l’OLP, à ce poste de pouvoir est un signe de continuité : jusqu’alors Mahmoud Abbas dirigeait le département des Affaires diplomatiques de l’OLP et avait conduit, à ce titre, les diplomates palestiniens impliqués dans les négociations d’Oslo. Le deuxième poste à pourvoir est celui de président de l’Autorité palestinienne (AP). Yasser Arafat avait été élu au suffrage universel en janvier 1996 à ce poste-clé créé par les accords d’Oslo. Cette fonction est d’abord confiée, par intérim, à Rawhi Fattouh, de faible notoriété publique et considéré par les Palestiniens comme effacé. Député de Gaza, il était jusqu’alors président du Parlement palestinien. Enfin, le troisième poste à pourvoir est celui de premier dirigeant du Fatah. Yasser Arafat, à l’origine de la création de ce groupe politique en 1959 [4], en a fait la faction chef de file de l’OLP, puis de l’AP. À sa mort, ce poste est confié à Farouk Qaddoumi, opposant notoire aux accords d’Oslo et qui a, de ce fait, toujours refusé de s’installer dans les Territoires palestiniens (depuis 1982, il travaille depuis Tunis [5]). Sa nomination permet d’accrocher les Palestiniens de la diaspora – dits de l’extérieur – au trio dirigeant et à l’aggiornamento politique.
Des trois postes, seul celui de président de l’AP est sujet à changement : le 9 janvier 2005, il est soumis au vote populaire. Les électeurs en confient la responsabilité à Mahmoud Abbas qui, dès lors, cumule les deux fonctions de président de l’OLP et de président de l’AP.
 
Mahmoud Abbas, un président consensuel ?
 
 
La tenue de l’élection présidentielle dans le délai imparti par la Loi fondamentale a été saluée dans les capitales étrangères. De même, l’accession de Mahmoud Abbas au poste de président de l’AP a été plébiscitée sur la scène internationale. Sa victoire a été, par exemple, qualifiée « d’étape importante » ou encore de « transition démocratique historique » [6] par les Nations unies. « Les Palestiniens ont démontré hier une très grande maturité démocratique », commentait Pierre Meyer. « En se rangeant massivement sous la bannière de Mahmoud Abbas, la population n’a pas seulement élu un homme, elle a surtout dit, et avec quel enthousiasme, sa confiance dans la capacité de la démocratie à exprimer leur souffrance et leurs espoirs [7] ». Le lien est ici clair entre le niveau de la participation populaire et l’acceptation présumée de la démocratie d’une part, la victoire de Mahmoud Abbas et sa légitimité supposée de l’autre. L’accession de Mahmoud Abbas à la présidence de l’AP est interprétée comme ouvrant une ère nouvelle. Ce dernier s’est en effet fait connaître pour ses positions fermes à l’encontre des groupes armés et en faveur d’un cessez-le-feu.
L’élection présidentielle a certes relancé un processus électoral bloqué depuis 1996. Mais l’accession de Mahmoud Abbas au poste de président de l’AP ne peut être décrite comme large et unanime [8]. Si celui-ci a été élu, c’est sans doute qu’il représentait pour les Palestiniens le candidat privilégié des États-Unis et d’Israël, et qu’à ce titre, il constituait à leurs yeux une chance d’avancer dans la négociation. Pour les électeurs, il s’agit moins d’un soutien massif à l’homme et à son programme que d’un choix par défaut : plusieurs éléments vont dans le sens de cette interprétation [9].
En premier lieu, les factions politiques opposées aux accords d’Oslo ont appelé au boycott du scrutin : ni le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), ni le Hamas, ni le Djihad islamique n’ont présenté de candidat – réitérant leur position lors de la présidentielle de 1996 : il s’agit d’éviter de cautionner l’AP en tant qu’institution issue d’un processus de paix qu’elles condamnent. En deuxième lieu, Mahmoud Abbas a bénéficié du retrait de la candidature de Marwan Barghouti, qui incarne une nouvelle génération de leaders du Fatah, très populaires et en conflit avec la direction du Parti. Trois lignes de clivage séparent les deux hommes : la stratégie des « petits pas », censée conduire à un accord de paix partiel avec Israël ; la lutte armée comme instrument de pression sur l’État hébreu ; les élections au sein du Parti pour renouveler ses cadres dirigeants [10]. La candidature de Marwan Barghouti à l’ouverture de la campagne avait semé le trouble dans le Fatah: plusieurs sondages en faisaient un concurrent sérieux de Mahmoud Abbas. Ce responsable des Jeunesses du Parti, député de Ramallah, bénéficiait en effet d’une popularité nationale depuis son arrestation par Israël et sa quintuple condamnation à la prison à vie pour meurtres et « soutien à des activités terroristes » [11]. Il devait échanger le retrait de sa candidature contre l’assurance de la tenue d’un congrès du Fatah [12].
La victoire de Mahmoud Abbas est également à relativiser au regard du score plutôt inattendu (19 %) de Mustapha Barghouti, ancien dirigeant du Parti populaire palestinien, aujourd’hui responsable d’une coordination d’Organisations non gouvernementales (ONG) tournée vers l’international. Ce candidat de gauche a bénéficié du soutien d’électeurs cherchant à afficher leur défiance à l’égard de Mahmoud Abbas. C’est le cas notamment de sympathisants islamistes déçus par les directives de boycott, ainsi que de partisans de Marwan Barghouti, tenants d’une aile « frontiste » à l’intérieur du Fatah. Enfin, la victoire du nouveau président doit être nuancée au vu de la participation électorale qui fait l’objet de nombreux débats. Celle-ci est estimée à 70 % des votants, mais elle tombe en dessous de la barre des 50 % du nombre total des inscrits. Plusieurs milliers d’électeurs non inscrits sur les listes électorales ont en effet été autorisés à voter le jour même du scrutin [13]. Les consignes de boycott du Hamas ont-elles été massivement suivies ? Ou le niveau relativement faible de participation témoigne-t-il des difficultés de déplacement des électeurs, en raison des nombreux barrages filtrants israéliens, autour de Jérusalem-Est notamment? Les deux hypothèses sont sans doute envisageables. Mais l’élection de Mahmoud Abbas a suscité moins de passion et d’unanimisme qu’on ne l’a dit. A contrario, la tenue d’élections municipales a généré une forte compétition politique et une participation électorale massive. En Palestine, les enjeux de la représentation politique se situent surtout au niveau local.
 
Les municipales de 2005 ou l’entrée en politique du Hamas
 
 
Les élections municipales palestiniennes devaient initialement se dérouler en trois étapes distinctes. L’AP estimait en effet que la présence militaire israélienne dans les Territoires occupés et les difficultés de circulation en résultant n’autorisaient pas l’organisation d’un scrutin sur un seul jour. Étalées dans le temps, ces élections devaient toucher d’abord les petites communes rurales, puis les zones urbaines de taille moyenne, enfin les grandes métropoles. Le premier round des élections municipales a eu lieu en deux temps : le 23 décembre 2004 en Cisjordanie et le 27 janvier 2005 dans la bande de Gaza. Le second round s’est déroulé le 5 mai 2005 [14]. Le troisième round devait se tenir au mois d’août dernier : il a été reporté au 29 septembre 2005, et encore n’a-t-il concerné que quelques-unes des localités de la zone. D’autres rounds électoraux ont été ajoutés depuis, dont un le 15 décembre 2005.
L’espace local est traditionnellement en Palestine un lieu de représentation des intérêts familiaux et/ou claniques. Les maires et conseillers municipaux (tout comme les députés) sont des intermédiaires dépêchés auprès du pouvoir central pour faire remonter les doléances de la population. Le recours à ce mode de gestion clientéliste de la Cisjordanie et de la bande de Gaza a non seulement été (ré)activé par Yasser Arafat à son arrivée dans les Territoires, mais il a été amplifié par la fragmentation territoriale issue d’Oslo et l’insécurité politique de la deuxième Intifada. Face aux déstructurations causées par les bombardements israéliens de 2002-2003 et leurs conséquences – notamment l’affaiblissement de l’AP –, les populations se sont repliées sur des allégeances micro-locales.
Le scrutin municipal de 2005 ne se résume cependant pas à cette seule dimension. Un élément essentiel est la participation du Hamas, du Djihad islamique et du FPLP à la compétition électorale. Pour ces partis d’« opposition », il s’agit de prendre pied dans des institutions anciennes, bien antérieures aux accords d’Oslo. À la différence de l’élection présidentielle, boycottée, les élections locales ne renvoient pas à un ordre politique dont ils condamneraient l’existence et le contenu.
Les premiers résultats des élections municipales de 2005 constituent un véritable camouflet pour Mahmoud Abbas et son équipe, en consacrant « l’entrée en politique » du Hamas. Les candidats proches de cette mouvance ou qui ont fait campagne pour la liste de la « réforme islamique » [15] sont nombreux à avoir été élus, en particulier dans les villes de la bande de Gaza. Et ces résultats ne sont guère surprenants. Le Hamas capitalise en effet sur la crise du projet national palestinien, liée à l’échec des accords d’Oslo et aux désillusions territoriales qui l’accompagnent. Il profite aussi des accusations de corruption, avérées ou non, contre l’AP. Ces accusations décrédibilisent le régime en vigueur et tendent a contrario à faire ressortir les préoccupations de transparence et de bonne gestion financière affichées par les responsables islamistes. Les actions sociales du Hamas expliquent également la forte popularité des leaders du mouvement et l’assise locale dont ils bénéficient. Enfin, les actions militaires des groupes armés du Hamas depuis le début de la deuxième Intifada, et surtout les assassinats ciblés perpétrés par l’État d’Israël à l’encontre de grandes figures du mouvement [16], renforcent sa cote de popularité.
Pour autant, les bons scores du Hamas ne signifient pas qu’une majorité de la population est défavorable à tout engagement dans un processus de paix, ni qu’elle rejette l’État d’Israël. Comme le note Jean-François Legrain, « l’élection [en Palestine] est fondamentalement un acte d’allégeance à une personnalité déjà reconnue comme leader. Le vote traduit ainsi la consécration d’un passé et non un choix entre des programmes d’avenir censés être concurrents [17] ». Si certains candidats proches du Hamas l’ont emporté, c’est donc qu’ils sont engagés dans la vie et la défense de leur collectivité, et reconnus comme tels, et non que l’on appprouve leur affiliation partisane. Pour preuve, les informations qui figurent sur les affiches électorales renvoient à la profession exercée, au niveau de diplôme, à l’implication associative ou encore au degré de « moralité » des candidats (les termes de Hajj, qui désigne une personne âgée qui a accompli le pèlerinage à La Mecque, et de Sitt, qui désigne une jeune fille pieuse impliquée dans la communauté, sont souvent usités). Par ailleurs, et contrairement à quelques idées reçues, le programme du Hamas ne consiste pas en la destruction de l’État d’Israël. Il vise plutôt à garantir un cessez-le-feu contre le retrait israélien des Territoires occupés depuis 1967. Du moins l’aile politique du mouvement, portée par une génération de jeunes leaders éduqués souvent à l’étranger, est-elle aujourd’hui claire à ce sujet [18].
 
Un processus démocratique enrayé par la crainte des islamistes
 
 
Les résultats des municipales de janvier et mai 2005 ont conduit l’AP et le Hamas à des changements de stratégie qui ont des conséquences majeures sur le processus de démocratisation en cours. La défaite électorale du Fatah a tout d’abord créé la peur d’un raz-de-marée islamiste dans les hautes sphères de l’AP, la Direction nationale craignant que les bons scores du Hamas ne se reproduisent lors du troisième round des municipales, dans les grandes villes de Cisjordanie et de la bande de Gaza, zones à forte densité démographique. D’où, sans doute, le flou relatif au calendrier électoral de ce troisième tour, et son récent éclatement en étapes multiples. L’AP est restée longtemps muette sur la date précise du scrutin. Elle a fini par l’annoncer pour le mois d’août 2005. Mais le plan israélien de retrait de Gaza est venu perturber l’agenda. Depuis lors, l’AP tend à subdiviser cette troisième vague municipale [19], de façon à brouiller la lecture d’ensemble des résultats et à paraître éventuellement victorieuse de chaque nouvelle « micro-élection ». L’organisation des scrutins restants revêt dès lors un fort caractère tactique, dans la mesure où l’AP fait voter le même jour une ou deux grandes villes pouvant être conquises par le Hamas et une multitude de petites localités rurales, pour lesquelles l’enjeu du scrutin est plutôt clanique. Les résultats des scrutins de mai et septembre 2005 ont ainsi donné lieu à des interprétations diverses de la part des acteurs politiques en compétition. Tandis que le Fatah mettait en avant son grand nombre d’élus, le Hamas soulignait le grand nombre de voix qui s’étaient portées sur ses candidats. Pour le parti de gouvernement, l’enjeu est de faire des résultats de ces scrutins locaux un indicateur de tendance à l’approche des élections législatives.
En second lieu, les bons scores du Hamas lors des deux premiers tours des élections municipales ont conduit ses leaders à envisager de participer aux élections législatives prévues, à l’époque, pour juillet 2005. Jusqu’alors, le Hamas avait toujours boycotté ce type de scrutin : ses cadres expliquent désormais qu’il y a urgence à représenter l’ensemble des voix et courants politiques au Parlement, pour préserver l’unité nationale palestinienne [20].
La participation annoncée du Hamas aux élections législatives a provoqué un véritable « électrochoc » au sein de la direction palestinienne et de sa composante majoritaire, le Fatah. Beaucoup de ténors de ce parti, qui pariaient sur une victoire aux législatives, sont en effet désormais menacés de ne pas obtenir, ou de ne pas retrouver, un siège de député. Est-ce la peur d’une nouvelle défaite qui a conduit l’AP à décider du report du scrutin ? Il n’y a guère de doute, même si les explications officielles ont tenté d’en reporter la cause sur le plan israélien de retrait de Gaza. Peut-être la direction nationale comptait-elle aussi sur la « libération » de Gaza pour capitaliser des soutiens en vue de la bataille des législatives ? Son calcul aura été vain, tant le départ des colons de Gaza a été lu, par la majeure partie de la population de ce territoire, comme le résultat de la résistance (armée) du Hamas. Les élections législatives palestiniennes demeurent prévues pour la fin de janvier 2006. Le Fatah organise actuellement des primaires en vue de sélectionner ses candidats.
Le report des élections municipales et législatives atteste d’un blocage du processus démocratique enclenché par Mahmoud Abbas à la mort de Yasser Arafat. Pour les cadres dirigeants de l’AP, tout se passe comme si l’ouverture politique engagée ne pouvait être poursuivie qu’à la condition qu’elle leur profite. Or les résultats électoraux attestent plutôt de l’existence de solides concurrents, voire de l’émergence de contre-pouvoirs. La réactivation des mécanismes de représentation politique en Palestine tend à donner du poids à des leaders locaux – islamistes ou nationalistes – idéologiquement très éloignés de l’élite modérée attendue par Tel Aviv et Washington. La démocratisation des institutions palestiniennes est donc loin d’installer au pouvoir une élite satisfaisant aux intérêts stratégiques et de sécurité de l’État d’Israël et de son allié américain. Une conclusion qui va dans le sens de Philippe Droz-Vincent quand il estime, à propos du projet de Grand Moyen-Orient : « dans le contexte actuel, la démocratisation des autoritarismes arabes ne peut mener à coup sûr qu’à l’apparition de régimes encore plus antiaméricains que les autoritarismes actuels [21]». De même donne-t-elle corps aux travaux de Bernard Rougier pour qui « rien ne garantit qu’un “remodelage démocratique” (…) [au Moyen-Orient] permettrait aux États-Unis de conserver les mêmes avantages stratégiques (…). Pour les sociétés du Moyen-Orient, une démocratisation offrirait au contraire l’occasion d’affirmer leur émancipation par rapport à la tutelle américaine. Dans cette région, ce sont les régimes qui sont les alliés des États-Unis, tandis que les opinions leur sont plutôt hostiles [22] ».
Dans ce contexte, vu les rapports de forces existants et la situation territoriale largement préjudiciable aux Palestiniens, deux scénarios sont envisageables. Le premier – le plus probable – est déjà en partie enclenché. Il s’agit du blocage (relatif) du processus électoral. Le récent compartimentage des élections municipales va en ce sens. Le report des élections dans les grandes villes, Gaza, Naplouse ou Hébron, est un moyen pour l’AP de contenir la percée électorale du Hamas. A contrario, l’organisation de scrutins dans certaines petites communes cibles est une manière de ne pas trop mécontenter l’opinion publique et, surtout, de contrer les critiques de l’opposition politique qui accusent l’AP d’empêcher l’expression de la volonté générale.
La communauté internationale – États-Unis et Union européenne en tête –, apeurée par l’éventualité d’une « vague verte » en Palestine, cautionne les reports successifs des scrutins électoraux décidés par Mahmoud Abbas, alors qu’elle reprochait hier à Yasser Arafat de ne pas (assez) ouvrir l’espace de représentation politique. Les gouvernements américain et européens appuient la stratégie de compartimentage des municipales en ce qu’elle leur permet de souligner la « maturité démocratique » du peuple palestinien, tout en minimisant le poids du Hamas au niveau local. Israël n’est pas non plus absent des manÅ“uvres actuelles. Ses campagnes d’arrestations massives de leaders du Hamas mettent à mal la capacité du mouvement à présenter des candidats aux élections municipales et législatives, et rendent difficiles toute tenue de réunion publique pour les militants et cadres de ce parti.
Les interférences extérieures dans le processus de démocratisation des institutions palestiniennes sont dangereuses à court et à moyen termes, car elles risquent d’aggraver l’insécurité dans la région. Elles donnent en effet priorité à la poursuite de réformes édulcorées, de simple façade, sur le règlement de la question territoriale. Or la population a élu Mahmoud Abbas président de l’AP pour que ce dernier négocie auprès des Israéliens (et des Américains) une amélioration substantielle de leurs conditions de vie. Tel n’est pas le cas aujourd’hui, ce qui fait de Mahmoud Abbas un dirigeant largement décrédibilisé sur le plan interne. En réalité, ce dernier se trouve face à une alternative peu réjouissante. Soit il apparaît comme une force supplétive d’Israël en répondant à ses demandes réitérées de désarmement des groupes armés, notamment islamistes ; et, dans ce cas, il joue sa survie politique. Soit il refuse de faire le jeu de l’État hébreu ; il risque alors d’exposer sa population à des opérations de police et à des frappes chirurgicales israéliennes, tout en s’exposant lui-même à l’accusation de soutien au terrorisme.
En pratique, Mahmoud Abbas tente de satisfaire à la fois les exigences israéliennes et de protéger les intérêts de sa population. Cette position d’équilibriste – qui était déjà celle de Yasser Arafat et qui structure la vie politique palestinienne – n’augure rien de bon. Elle pourrait entraîner plus d’instabilité encore pour les habitants de la Cisjordanie et de la bande de Gaza qui font face, depuis un an, à une multiplication des règlements de comptes inter-palestiniens. Ces règlements de compte, qui se traduisent par des assassinats et des enlèvements, ne paraissent cependant pas préfigurer une guerre civile opposant le camp du Fatah à celui du Hamas. Ils traduisent plutôt un fort sentiment d’impunité, lié à l’absence d’État de droit [23]. Le mauvais fonctionnement de la justice palestinienne, couplé à l’usage répété de l’arbitraire de la part d’Israël, donne corps, chaque jour un peu plus, à ce sentiment.
Le deuxième scénario pourrait constituer une porte de sortie face à la montée de ces tensions internes. Il s’agirait de constituer une coalition nationale, avec une implication plus forte du Hamas au sein des institutions politiques palestiniennes. Des gestes ont déjà été faits en ce sens, puisque des négociations se sont tenues à plusieurs reprises entre Mahmoud Abbas et des cadres politiques de la mouvance islamiste, sur l’entrée de ce parti dans un gouvernement d’union nationale et dans les instances de représentation de l’OLP. La situation de Mahmoud Abbas est ici comparable à celle des autres dirigeants de la région telle que Bernard Rougier l’analyse. En effet, la prise en compte des aspirations de la société permettrait au premier dirigeant palestinien « de mieux résister aux pressions étrangères, au lieu de s’appuyer sur des forces exogènes pour se protéger contre [ses] propres populations [24] ». Rien ne garantit cependant que le gouvernement israélien accepte la formation d’une telle coalition. Celle-ci, forte de sa légitimité interne, pourrait être plus ferme lors d’éventuelles négociations de paix qu’un gouvernement peu représentatif de sa population.
Dès lors, on peut craindre que le maintien du statu quo politique en Palestine soit le résultat de la politique israélienne des faits accomplis et de l’attentisme volontaire des États-Unis. Couplé à une détérioration de la situation territoriale, ce statu quo pourrait avoir des effets désastreux en termes de sécurité régionale sur le long terme. Il est donc urgent que la communauté internationale, États-Unis en tête, prenne ses responsabilités, et s’attaque au fond du problème – la question territoriale.
 
NOTES
 
[1]Ph. Droz-Vincent, « Le moment américain au Moyen-Orient », Esprit, n° 5, mai 2005, p. 150-163.
[2]Ibidem.
[3]B. Rougier, « Le Grand Moyen-Orient : un moment d’utopie internationale ? », Critique internationale, n° 26, janvier 2005, p. 79.
[4]Créé au Koweït, le Fatah est l’acronyme inversé de Harakat Tahrir Falastine (Mouvement de Libération de la Palestine).
[5]L’appareil bureaucratique de l’OLP est installé à Tunis depuis 1982. En 1994, au moment de la signature du premier accord de redéploiement israélien (accord « Gaza-Jéricho d’abord »), les bureaux de l’OLP et une partie de son personnel ont été déménagés à Gaza.
[6]Qualificatifs extraits du communiqué de presse des Nations unies relatif à l’élection présidentielle palestinienne du 10 janvier 2005.
[7]P. Meyer, Tribune de Genève, 10 janvier 2005.
[8]Cf. par exemple A. Kapeliouk, « Après la large victoire de Mahmoud Abbas aux élections présidentielles palestiniennes », Le Figaro, 11 janvier 2005.
[9]P. Larzillière, « L’Autorité palestinienne. L’enclavement », RAMSES 2006, Paris, Ifri/Dunod, 2005.
[10]Aucune élection interne au Fatah ne s’est tenue depuis 1987.
[11]Marwan Barghouti a été arrêté le 15 avril 2002 et condamné à la prison à vie par un tribunal militaire le 6 juin 2004.
[12]La convocation de ce Congrès était alors annoncée pour août 2005. Mais il a été reporté à une date indéterminée en raison notamment du retrait israélien de la bande de Gaza.
[13]Au regard des taux de participation électorale européens, ces chiffres demeurent élevés. Mais ils prennent une importance moindre comparés au niveau de la participation électorale observée devant les élections municipales, de l’ordre de 80 %.
[14]Le premier round des municipales a concerné 26 localités cisjordaniennes. Dans la bande de Gaza, dix municipalités étaient concernées par le vote. Lors du second round, les Palestiniens ont voté dans 84 localités : 76 en Cisjordanie et 8 dans la bande de Gaza.
[15]La loi électorale prévoit un scrutin uninominal à un tour, et non un scrutin par liste. Mais certains candidats se sont tout de même rassemblés autour d’une plateforme commune et ont fait campagne autour d’une liste.
[16]Il en est ainsi de Cheikh Ahmad Yacine en mars 2004, puis d’Abdelaziz Al-Rantisi un mois plus tard.
[17]J.F. Legrain, « La succession de Yasser Arafat à la tête de l’Autorité autonome palestinienne. Les chausse-trapes d’une élection », Le Figaro, 30 novembre 2004.
[18]Les lignes de fracture internes sont multiples au sein du Hamas. La principale se situe entre la branche militaire et la branche politique du mouvement. La première fait de la poursuite de la lutte armée contre Israël sa priorité tandis que la seconde milite pour la transformation du Hamas en parti politique.
[19]Le troisième round des municipales tenu le 29 septembre 2005 n’a concerné que 104 petites communes de Cisjordanie, soit 144 000 électeurs.
[20]Le Hamas est néanmoins divisé sur la question. La ligne de clivage interne passe entre une aile politique, désireuse d’intégrer les institutions politiques palestiniennes et de prendre part à la compétition électorale, et une aile militaire plus favorable à la poursuite de la lutte armée contre Israël.
[21]Ph. Droz-Vincent, op. cit. [1], p. 161.
[22]B. Rougier, op. cit. [3], p. 85.
[23]Tel avait déjà été le cas durant la première Intifada.
[24]B. Rougier, op. cit. [3], p. 90. Il s’agit là d’une remarque que Bernard Rougier établit pour l’ensemble des gouvernements arabes de la région.
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Créé au Koweït, le Fatah est l’acronyme inversé de Harakat ...
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[5]
L’appareil bureaucratique de l’OLP est installé à Tunis dep...
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[6]
Qualificatifs extraits du communiqué de presse des Nations ...
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[7]
P. Meyer, Tribune de Genève, 10 janvier 2005. Suite de la note...
[8]
Cf. par exemple A. Kapeliouk, « Après la large victoire de ...
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[9]
P. Larzillière, « L’Autorité palestinienne. L’enclavement »...
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[10]
Aucune élection interne au Fatah ne s’est tenue depuis 1987...
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[11]
Marwan Barghouti a été arrêté le 15 avril 2002 et condamné ...
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[12]
La convocation de ce Congrès était alors annoncée pour août...
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[13]
Au regard des taux de participation électorale européens, c...
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[14]
Le premier round des municipales a concerné 26 localités ci...
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[15]
La loi électorale prévoit un scrutin uninominal à un tour, ...
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[16]
Il en est ainsi de Cheikh Ahmad Yacine en mars 2004, puis d...
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[17]
J.F. Legrain, « La succession de Yasser Arafat à la tête de...
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[18]
Les lignes de fracture internes sont multiples au sein du H...
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[19]
Le troisième round des municipales tenu le 29 septembre 200...
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[20]
Le Hamas est néanmoins divisé sur la question. La ligne de ...
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[21]
Ph. Droz-Vincent, op. cit. [1], p. 161. Suite de la note...
[22]
B. Rougier, op. cit. [3], p. 85. Suite de la note...
[23]
Tel avait déjà été le cas durant la première Intifada. Suite de la note...
[24]
B. Rougier, op. cit. [3], p. 90. Il s’agit là d’une remarqu...
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