2005
Politique étrangère
Instabilités africaines
La Mauritanie après le putsch de 2005
Alain Antil
Alain Antil, docteur en géographie politique, est chercheur associé à l’Ifri, spécialiste de l’Afrique sahélienne et de l’Afrique de l’Ouest. Il est actuellement chargé de cours à l’Institut d’études politiques (IEP) de Lille. Alain Antil est l’auteur du rapport de l’International Crisis Group (ICG), Islamisme en Mauritanie : Menace ou bouc émissaire ? (2005).
Le coup d’État du 3 août 2005 a renversé un président que sa gestion interne et ses choix de politique étrangère avaient rendu très impopulaire. Le nouveau pouvoir n’infléchira sans doute pas les grands axes de la politique extérieure : lutte contre le terrorisme international, problème du Sahara occidental. Il devra par contre agir rapidement sur deux dossiers internes préoccupants : la question des réfugiés, et le contrôle du pouvoir économique par quelques groupes oligarchiques.Mots-clés :
Mauritanie, Sahara occidental, lutte contre le terrorisme, démocratisation.
The coup d’etat (August 3, 2005) overthrew Maaouya Ould Sid’ Ahmed Taya (1984-2005), whose internal management (fallen through democratic turning) and choices of foreign politics (bringing together with the United States and fights at their side against international terrorism...) had made very unpopular. The new transition authority, directed by colonel Ely Ould Mohamed Vall, will undoubtedly not inflect these main axes: fight against international terrorism, problem of the Western Sahara. It will have to act quickly on two files intern alarming: the question of the refugees and the control of the economic capacity by some “oligarchical” groups. Failing this, functioning today with the same men, it will quickly be regarded as the new preparing of an unchanged mode.
Le 3 août 2005, Maaouya Ould Sid Ahmed Taya, président de la République islamique de Mauritanie, est renversé par un putsch militaire alors qu’il assiste, en Arabie Saoudite, aux obsèques du roi Fadh. Ce putsch vient ponctuer à la fois un règne de plus de 20 années et une période d’instabilité ouverte par la tentative de putsch du 8 juin 2003. Ould Taya, visiblement très affecté, dénonce depuis l’escale de Niamey « le coup d’État le plus insensé de l’histoire de l’Afrique », et appelle à la résistance, avant de se réfugier en Gambie et de trouver un refuge pour exil plus silencieux au Qatar, après avoir essuyé le refus du Sénégal puis du Maroc.
Loin d’être un acte de rupture, le coup d’État s’apparentait à une simple révolution de palais. L’inamovible numéro 2 du régime, le colonel Ely Ould Mohamed Vall, directeur général de la Sûreté nationale depuis novembre 1985, était en effet le principal instigateur du putsch avec son cousin le colonel Mohammed Ould Abdelaziz, chef du Bataillon pour la sécurité présidentielle (BASEP) de Nouakchott, clé de voûte de la garde prétorienne, précédemment dévouée à Ould Taya. Les deux hommes ont su fédérer autour d’eux l’essentiel de l’état-major de l’armée mauritanienne en une junte, le Conseil militaire pour la justice et la démocratie (CMJD)
[1], et ont ainsi réussi leur entreprise sans coup férir et sans effusion de sang.
À 5 heures du matin, le 3 août, l’armée se déployait dans Nouakchott, occupant rapidement les principaux points stratégiques (aéroports, grands carrefours, radio et télévision nationales). Les frontières (notamment sénégalaise) étaient brièvement fermées. Obtenant aisément la reddition des officiers supérieurs qui n’avaient pas souhaité rejoindre la junte, les putschistes émettaient en début d’après-midi un communiqué affirmant que le coup avait réussi, et expliquait brièvement les raisons du putsch.
Ainsi prenait fin l’ère du colonel Ould Taya, qui s’était ouverte, elle aussi, le 12 décembre 1984 par un putsch contre le président Mohamed Khouna Ould Haïdallah alors en déplacement à l’étranger. Ould Taya restera certainement encore longtemps le dirigeant mauritanien ayant connu la plus grande longévité au pouvoir : deux longues décennies pendant lesquelles le pays s’est beaucoup transformé. Encore très largement rural et nomade au début des années 1980, il est aujourd’hui essentiellement sédentaire et majoritairement urbain.
Le pays s’est incontestablement modernisé pendant le passage d’Ould Taya, notamment en terme d’infrastructures routières, d’électrification des chefs-lieux des wilayas, d’équipements urbains. Ces améliorations n’ont été possibles que grâce à un très important soutien des bailleurs de fonds internationaux. Mais les années Ould Taya auront été surtout marquées par un lourd passif humanitaire. Les événements de 1989 et la période d’exception
[2] ont ébranlé la cohésion nationale, en raison de l’objectif éphémère de souder Beydan et Haratine
[3] autour d’un président peu légitime. Ould Taya a également conduit un virage démocratique
[4] décevant puisque, malgré quelques avancées initiales (libertés de la presse, multipartisme…), le parti présidentiel, le Parti républicain démocratique et social (PRDS), a toujours détenu la quasi-totalité des mandats électifs. De plus, les réflexes autoritaires (arrestations arbitraires, mise en résidence surveillée des opposants, interdictions de certains partis d’opposition…) étaient rapidement redevenus la norme
[5]. Les consultations électorales se sont révélées de simples figures imposées, destinées à mettre le pays au niveau de quelques canons internationaux de bonne gouvernance. Mais l’enjeu central était surtout la renégociation des allégeances au pouvoir au sein du PRDS, sur une base essentiellement clientéliste, plus que la compétition avec d’autres formations politiques. Plus grave encore, les années Ould Taya auront également été celles d’un net affaiblissement de l’État sous les effets conjugués des réformes libérales imposées par les institutions financières internationales sur la base du consensus de Washington, et d’une mise en coupe réglée de l’État par le népotisme et le tribalisme dont le président usera pour s’assurer de la fidélité de sa clientèle.
Les raisons du putsch d’août 2005 se déclinent sur des plans et des tempos différents :
- un régime affaibli sur le plan intérieur par un blocage complet de la vie politique ; une opinion publique particulièrement critique à l’égard du tribalisme
[6], et de la situation économique
[7] ;
- une politique étrangère en décalage avec les aspirations de la grande majorité de la population (rapprochement avec les États-Unis et Israël dans le cadre de la lutte internationale contre le terrorisme) ;
- une armée particulièrement mécontente du système de promotion des officiers sur des critères tribaux et non méritocratiques
[8] ;
- l’émergence, pendant la période Ould Taya, de « groupes oligarchiques » se livrant à de sourdes luttes d’influences et qui ont contribué, surtout à l’approche de l’exploitation pétrolière, à une instabilité du système…
Enfin, le déclencheur semble avoir été l’attaque de juin 2005 à Lemgheity
[9] qui a eu un grand impact psychologique dans l’armée.
L’étude présentée ici s’intéresse au positionnement de la Mauritanie dans son environnement régional et vis-à-vis de ses principaux partenaires, en tentant notamment d’évaluer les effets du changement de pouvoir. Deux dossiers intérieurs seront particulièrement analysés : ceux dont le pouvoir de transition va devoir se charger pour stabiliser le pays, et pour que ce coup d’État ne constitue pas – comme certains le craignent à Nouakchott – l’ouverture d’une périoide de désordre chronique.
Le dossier du Sahara occidental
On ne peut aujourd’hui dire si la Mauritanie deviendra un élément de déstabilisation régionale : son pouvoir de nuisance demeure modeste, et par le passé les crises internes de ce pays n’ont jamais eu d’impact extérieur (si l’on excepte les tensions avec le Sénégal, d’ailleurs limitées dans le temps et en intensité). Le pays n’est donc pas à ranger dans la catégorie des États faillis dangereux, et le nouveau pouvoir – dirigé par l’ex-numéro 2 – n’est certainement pas dans une logique de rupture quant aux grands axes de la politique extérieure.
Point de blocage de l’Union du Maghreb arabe (UMA)
[10] et des relations entre l’Algérie et le royaume chérifien, le problème du Sahara occidental est le principal foyer de tension proche de Nouakchott. La position de la Mauritanie vis-à-vis de ce problème ne peut être comprise qu’en gardant à l’esprit trois dimensions. Les Sahraouis sont des Maures. Il existe en Mauritanie un courant pro-marocain et un courant favorable à la République arabe sahraouie démocratique (RASD). La puissance militaire du Front Polisario est supérieure à celle de l’armée mauritanienne : il constitue donc une menace pour la Mauritanie, incapable de défendre seule son territoire et ses frontières.
En 1978, une junte dépose ainsi Moktar Ould Daddah (président depuis 1961) pour sa politique sur le dossier du Sahara occidental. Il avait entraîné le pays dans un conflit ruineux contre le Front Polisario : lors du départ des Espagnols, en 1975, la Mauritanie et le Maroc s’étaient en effet partagé l’ex-colonie du Rio de Oro.
Progressivement, la nouvelle junte opta pour la neutralité dans le conflit et renonça aux revendications territoriales mauritaniennes. Le Maroc interpréta cette volte-face comme une trahison. Une partie des membres de la junte était au demeurant favorable aux thèses sahraouies. Parmi eux, un homme fort ne tarda pas à émerger : Mohamed Khouna Ould Haïdallah, sahraoui de naissance
[11]. Dirigeant le pays de 1979 à 1984, il sera victime en 1981 d’une tentative de coup d’État orchestrée par l’Alliance pour une Mauritanie démocratique (AMD), aux liens présumés avec des officines marocaines et proche des cercles de fidèles du président Ould Daddah
[12]. Ould Haïdallah, artisan de la reconnaissance officielle de la RASD par la Mauritanie en 1983, sera finalement déposé par son bras droit, le colonel Ould Taya, beaucoup plus proche que son prédécesseur des thèses marocaines. Ould Taya s’en tiendra dès lors à une stricte neutralité sur le plan diplomatique, la « neutralité positive ». Un froid durable s’était pourtant abattu entre Rabat et Nouakchott, les Marocains accusant – non sans raison – la Mauritanie de servir de base arrière au Front Polisario. Les Sahraouis étaient alors très puissants à Nouakchott, et le chef d’état-major de l’armée mauritanienne, Moulay Ould Boukhreiss, était un Rgeïbat
[13]. Ould Taya essayait alors d’équilibrer et de stabiliser, en interne, les clans pro-marocain et pro-sahraoui. La stabilisation passa notamment par une intégration économique des Rgeïbat à l’économie mauritanienne
[14].
Le réchauffement avec le Maroc s’accéléra d’une manière spectaculaire à la mort d’Hassan II. Ould Taya fit le voyage de Rabat pour les obsèques royales (1999) et fut invité un an plus tard par Mohammed VI – première invitation marocaine d’un président mauritanien depuis l’indépendance. En quelques années, la Mauritanie devait signer plus de 30 accords de coopération avec le royaume chérifien, devenant ainsi son premier partenaire en Afrique subsaharienne. Rabat rénovait alors sa politique africaine, censée s’articuler autour de l’axe Rabat-Nouakchott-Dakar. Pour sa part, après les errements du soutien à l’Irak qui avaient isolé le pays au début des années 1990, la Mauritanie
[15] se repositionnait autour des puissances occidentales et de leurs alliés dans la région – en particulier le Maroc.
Ely Ould Mohamed Vall devrait s’inscrire dans la continuité du rapprochement avec le Maroc. Il est en effet connu pour être proche des Marocains. Ayant effectué sa formation militaire à l’Académie militaire de Meknès, il appartient à une tribu, les Ouled Bou Sba, présente à la fois au Maroc, au Sahara occidental, en Mauritanie et au Sénégal, et liée à Rabat. Ces deux particularités du nouvel homme fort ne le déterminent évidemment pas à développer une politique déséquilibrée dans le dossier du Sahara, mais il n’a échappé à aucun observateur que son premier hôte officiel, au lendemain du putsch, fut l’envoyé spécial de Mohamed VI, Yassine Mansouri. De plus, l’un des officiers supérieurs qui a décliné la participation au putsch, le colonel Sidi Ould Riha, alors chef d’état-major de la gendarmerie, a été mis en résidence surveillée, puis élargi en septembre 2005 pour être mis en retraite anticipée
[16]. Or, cet officier supérieur était notoirement proche des Sahraouis, et cette mise à l’écart peut être interprétée comme une perte d’influence de la RASD en Mauritanie. Les déclarations d’Ely Ould Mohamed Vall sur le dossier ont pourtant été plutôt modérées, attentives à ne froisser aucun de ses partenaires. Il est assurément conscient que tout déséquilibre sur le dossier du Sahara occidental recèle un fort potentiel de tensions internes.
Deux autres dossiers internationaux : le terrorisme et l’Afrique de l’Ouest
Le rapprochement du camp occidental opéré pendant les années 1990 allait connaître quelques aléas en 1998, l’affaire Ely Ould Dah
[17] provoquant un différend avec le « protecteur » français. Les relations entre Paris et Nouakchott n’avaient jamais été un long fleuve tranquille, mais cette crise persuadait Ould Taya de se rapprocher des États-Unis qui, surtout après les attentats de New York et Washington le 11 septembre 2001, s’intéressaient de nouveau à l’Afrique. Les Américains sont traditionnellement absents de l’Afrique sahélienne, zone sans réel intérêt économique ni stratégique pour eux depuis la fin de la guerre froide. Dans les premières années du
xxiesiècle, l’Administration Bush va rénover sa vision géostratégique suivant deux critères.
D’une part, Washington entend diversifier son approvisionnement pétrolier pour ne plus dépendre si fortement de l’Arabie Saoudite et du Moyen-Orient. Dans cette optique, l’Afrique doit représenter, à l’horizon 2020, 25 % des importations de brut américain
[18]. Certes, le Sahel n’est pas une zone de production de brut (les zones sensibles sont l’Algérie, la Libye et le golfe de Guinée), mais elle est contiguë à la fois à l’Algérie, à la Libye et au Nigeria. De plus, le Tchad est producteur de brut ; il sera bientôt rejoint par la Mauritanie, et des prospections sont actuellement réalisées au Niger et au Mali. D’autre part, les pays sahéliens sont désormais associés à la lutte contre le terrorisme international. Washington craint, ou feint de croire, à la menace d’un essaimage du maquis algérien dans les pays sahéliens, et au risque que le Sahara central ne devienne une zone d’accueil des réseaux terroristes internationaux.
La Mauritanie a été l’allié indéfectible de cette politique, signant des accords militaires avec Washington et participant aux programmes de sécurisation de la zone
[19] : l’Initiative pan-Sahel (Pan Sahel Initiative, PSI)
[20] et celle qui lui succède, l’Initiative transsaharienne de lutte contre le terrorisme (TSCTI). Pour ce faire, Nouakchott a délibérément surévalué la menace islamiste
[21], pratiquant une politique de l’amalgame. Ould Taya désamorçait ainsi l’ascension des tendances islamistes dans le champ politique en les accusant de radicalisme et d’entretenir des liens avec des forces malfaisantes extérieures au pays (notamment avec les réseaux terroristes et les Cavaliers du changement, auteurs de la tentative de coup d’État en 2003
[22]). D’autre part, il jetait l’opprobre sur une partie de l’opposition accusée d’entretenir des liens avec les islamistes.
La coopération avec les Américains a été diversement appréciée par l’opinion publique mauritanienne. Si la collaboration a dans un premier temps suscité peu de condamnations, les Mauritaniens ont ensuite dénoncé les nouvelles relations avec Israël, qu’ils estimaient être une sorte de condition préalable des Américains à leur coopération, pour « diviser les pays arabes
[23] ». L’opinion publique a également dénoncé l’absence de condamnation par Ould Taya de la deuxième guerre contre l’Irak, ancien allié et pays arabe. Cette politique extérieure est largement responsable, conjuguée à la situation intérieure du pays, du divorce entre Ould Taya et l’opinion publique.
Les premières déclarations d’Ely Ould Mohamed Vall ont rassuré ses alliés américains et israéliens. Le nouvel homme fort entendait inscrire son pays dans la continuité de la « lutte internationale contre le terrorisme ». Néanmoins, les leaders islamistes
[24] ont été parmi les premiers prisonniers politiques libérés et, quelques jours plus tard, ces derniers affirmaient que des négociations avec le CMJD leur permettaient d’espérer la reconnaissance de leur parti
[25] – espoirs vite démentis par le nouveau pouvoir, qui allait interrompre la libération des islamistes, distinguant entre les « islamistes politiques » et la vingtaine de « djihadistes » arrêtés par les forces de l’ordre le 25 avril 2005 à leur retour d’Algérie (accusés par Ould Taya d’avoir été entraînés par le Groupe salafiste pour la prédication et le combat [GSPC] et de revenir en Mauritanie pour préparer attentats et autres actes de sabotage). Ely Ould Mohamed Vall a affirmé en septembre 2005, malgré plusieurs manifestations organisées par leurs familles, que leur procès aurait lieu. Il semble avoir voulu ainsi donner des gages à ses alliés, montrant que Nouakchott resterait attentif et ferme sur ce dossier.
Enfin, le nouveau pouvoir devra clarifier son positionnement vis-à-vis de l’Afrique de l’Ouest. Son prédécesseur avait remis en cause la doctrine de Moktar Ould Daddah qui affirmait que la Mauritanie constituait un trait d’union entre Afrique du Nord et Afrique subsaharienne, et que tout déséquilibre dans cette position aurait des conséquences internes évidentes. Malgré ce slogan, Moktar Ould Daddah devait initier des réformes d’arabisation de l’enseignement, et rapprocher la Mauritanie de l’Afrique du Nord (en gardant toutefois d’excellentes relations avec les pays d’Afrique de l’Ouest). Ce tropisme arabe sera l’un des axes de la politique extérieure auquel Ould Taya donnera un élan particulier en quittant la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) en 2000
[26] – symbole retentissant de l’éloignement d’avec ses voisins africains, d’autant plus que, concomitamment, le pays s’ancrait résolument au monde arabe, à travers sa participation à l’UMA et son association au dialogue euro-méditerranéen 5+5
[27]. Ould Taya était d’ailleurs particulièrement peu apprécié des populations (et des dirigeants) des pays africains voisins depuis les événements de 1989, la Mauritanie étant devenue pour eux le « second pays de l’apartheid
[28] ». Ely Ould Mohamed Vall devra trouver un nouvel équilibre sur ce sujet, qui comporte d’évidentes résonnances internes.
Deux dossiers intérieurs explosifs
Depuis le putsch du 3 août 2005, l’un des dossiers les plus sombres de l’ancien régime est brusquement revenu au premier plan. Les événements de 1989 et la période d’exception qui a suivi pendant deux ans ont créé une profonde fissure dans l’unité nationale. Ould Taya avait fait adopter une loi d’amnistie protégeant les bourreaux et réprimé toutes les revendications, ne proposant aux réfugiés qu’un retour individuel, sans dédommagement ni reconnaissance de leur statut de victimes
[29]. Le putsch du 3 août a réveillé les revendications liées au dossier, l’ensemble de l’opposition (intérieure et extérieure) soulignant l’importance et l’urgence du sujet. Les atermoiements de la junte sur ces dossiers sont préoccupants. Nombre de personnes sont revenues et attendent leur réintégration dans la fonction publique, ou leurs arriérés de salaires. Le traitement du dossier est délicat, les biens mobiliers et immobiliers des « exilés » ayant été récupérés par d’autres Mauritaniens. Le cas des paysans du Brakna (sud-ouest du pays) est symbolique : certains villages ont été totalement évacués par les autorités entre 1989 et 1991 et réinvestis par d’autres populations, les primo-occupants ne se trouvant parfois qu’à quelques kilomètres de là sur le territoire sénégalais, dans des camps de réfugiés. On estime à plusieurs dizaines de milliers le nombre d’exilés encore présents au Sénégal et au Mali. Nombre de voix se sont élevées pour réclamer une commission Vérité et réconciliation, à la sud-africaine. D’autres attendent que les tortionnaires et les corrompus de l’ancien régime soient jugés, une révolution difficile si les mêmes hommes demeurent au pouvoir.
Ce problème complexe ne peut être passé sous silence au prétexte qu’un gouvernement de transition est par nature fragile, et qu’il faudrait attendre un pouvoir plus légitime, plus solide. Le nouveau pouvoir semble frileux : des engagements fermes et un calendrier de réformes devraient d’ores et déjà être envisagés, l’unité nationale est à ce prix, et le sérieux du gouvernement de transition sera évalué à cette aune. Si l’émiettement actuel et sans doute futur du paysage politique rend difficile de relayer la volonté de changement à travers une formation politique puissante, le thème demeurera au centre de la vie politique des prochaines années.
Le nouveau pouvoir devra enfin remédier à l’extrême concentration des richesses qui caractérise la période Ould Taya. La distribution des ressources minières et halieutiques
[30], la revente des entreprises publiques et la distribution de monopoles d’importation au privé ont favorisé l’émergence de groupes oligarchiques désormais arc-boutés sur leurs rentes. Quelques ensembles tribaux du nord du pays ont particulièrement profité de cette concentration du capital, inédite dans le pays. Les Smassid, les Ouled Bou Sba, ou encore les Ida’wali et les Rgeïbat, comptent désormais dans leurs rangs les plus grands hommes d’affaires du pays.
Dans un contexte où le chef de l’État était le sommet de la pyramide politico-économique, un certain nombre de clans, aux attaches et aux connivences à la fois économiques, politiques et tribales, se sont développés dans son entourage immédiat. La perspective de l’exploitation pétrolière à venir
[31] – elle devrait rapporter à la Mauritanie 350 millions de dollars, pour un produit intérieur brut (PIB) actuel de 1,1 milliard de dollars
[32] – commence à exacerber les rivalités entre les différents groupes oligarchiques.
Le journaliste mauritanien Abdoulaye Cire Bâ
[33] décrit ainsi le système :
« Le système, c’est la Sainte Alliance entre les milieux d’affaires les plus riches et les plus influents et l’aristocratie militaire. Derrière le paravent des institutions démocratiques, c’est elle qui détient la réalité du pouvoir depuis 1978, qui contrôle la part la plus significative de l’économie du pays, qui distribue privilèges, prébendes et passe-droits, qui finance les campagnes électorales de Ould Taya et tire les ficelles des marionnettes politiques du PRDS. Les contours de l’alliance n’ont jamais été très nets, mais ses différents segments recoupent partiellement des groupes d’intérêts se réclamant de certains ensembles tribaux. »
L’ancien président peinait de plus en plus à arbitrer les luttes d’influences entre ces entités, en particulier l’antagonisme entre les groupes Bouamatou et Nouegeid
[34]. Or, le nouvel homme fort du pays est notoirement proche du groupe Bouamatou, et le risque est que le pouvoir de transition soit paralysé par le poids de ces groupes oligarchiques. Même si un rééquilibrage se produit, il sera circonscrit aux grands clans qui se sont constitués durant la période précédente ; il ne contribuera donc pas au déblocage du développement économique et de la réforme politique du pays.
***
En 2006 et 2007, la politique extérieure devrait témoigner d’une certaine continuité, les problèmes intérieurs restant nombreux et potentiellement générateurs de crise – en particulier la question des réfugiés et le poids démesuré de certains lobbies économiques. Le nouveau pouvoir semble hélas peu enclin au devoir d’inventaire sur la période Ould Taya. Ce dernier reste impossible tant que les mêmes personnes et les mêmes intérêts demeurent en place. Une situation qui rappelle le vieux principe du prince Salina : Tout changer, pour que rien ne change.
[1]
Sigle utilisé pour la première fois lors d’un communiqué l’après-midi du 3 août 2005, une fois le coup d’État réussi.
[2]
En mars 1989, une rixe entre éleveurs peuls mauritaniens et paysans soninké sénégalais provoque deux morts. Cet accroc va servir de détonateur à des crispations d’une tout autre échelle, prendre des dimensions nationales, et occasionner des tueries, tant à Dakar qu’à Nouakchott. De part et d’autre, on rapatrie ensuite ses ressortissants. Peu à peu, les agitations intérieures à la Mauritanie vont dépasser la crise entre les deux pays. C’est à partir de cette époque que s’ouvre « la période d’exception », entre 1989 et 1991. Les négro-mauritaniens des régions bordant le fleuve et des grandes villes commencent à être expulsés en masse au Sénégal (environ 75 000) et au Mali (environ 25 000).
[3]
Plutôt que les termes coloniaux de « Maure blanc » et de « Maure noir », nous utiliserons ceux que les intéressés utilisent eux-mêmes,
Beydan et
Haratine, qui désignent respectivement les populations arabo-berbères et les couches d’anciens esclaves libérés, de souche africaine mais de culture arabe.
[4]
Une nouvelle Constitution est adoptée par référendum en 1991 ; début 1992, des élections présidentielle, législatives et sénatoriales sont organisées.
[5]
Sur ce point, voir la synthèse réalisée par un forum de mouvements d’opposition en exil et d’organisations des droits de l’Homme : PLEJ-France, FMRD, UFP-France, CR,GREM, AP, OCVIDH, OMDH, SOS Esclaves - Section Europe,
Impasse politique et réflexes sécuritaires en Mauritanie. Comment fabriquer du terrorisme utile, Paris, juillet 2005, 38 p.
[6]
Cf. Ph. Marchesin,
Tribus, ethnies et pouvoir en Mauritanie, Paris, Karthala, 1992, 437 p.
[7]
Environ 46 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, la classe moyenne a pratiquement disparu, une concentration économique inédite s’est opérée autour de grands « groupes oligarchiques », alliance entre les officiers supérieurs de l’armée et les milieux politico-affairistes, où les liens tribaux sont déterminants.
[8]
La politique de promotion interne a conduit à une sur-représentation des officiers smassid et de quelques tribus fidèles à l’ex-président. La tentative de coup d’État de 1987 avait conduit à l’épuration de nombreux officiers négro-africains, celle de 2003 (initiée par des officiers, dont certains exclus de l’armée) avait accentué la méfiance du pouvoir à l’égard de nombreux officiers jugés peu fiables.
[9]
L’attaque du petit fortin de Lemgheity, le 8 juin 2005, a occasionné 18 décès chez les militaires mauritaniens. Elle a été revendiquée par le GSCP algérien, mais de nombreuses zones d’ombre entourent encore cette attaque, à laquelle des Mauritaniens auraient participé. Ce fortin rackettait les nombreux trafics de la zone.
[10]
L’Union du Maghreb arabe est formée en 1989 par les cinq pays du Maghreb arabe : l’Algérie, la Libye, le Maroc, la Mauritanie et la Tunisie (NDLR).
[11]
De la tribu des Ahel Arousine.
[12]
Cf. M. Diaw,
La Politique étrangère de la Mauritanie, Paris, L’Harmattan, 1999, p. 217.
[13]
Principale tribu sahraouie, très présente dans l’encadrement de la RASD et du Front Polisario. Cette tribu est également présente en Mauritanie. Certaines sources, comme le groupe exilé d’opposition Conscience et résistance, vont même jusqu’à affirmer l’existence d’un pacte qui aurait lié le Front Polisario au président mauritanien. Ce pacte aurait permis au Front Polisario de circuler librement en Mauritanie contre une protection du régime en cas de troubles internes (
cf.
Népotisme et potentiel de désordre en Mauritanie. De l’architecture de la spoliation aux espaces de désordre, Nouakchott/Paris/Bruxelles, février 1999, 16 p. ronéotées).
[14]
A. Antil, « Sahara occidental. La “diplomatie économique”, un aspect méconnu »,
Marchés tropicaux, n° 3068, 3 septembre 2004, p. 1922-1923.
[15]
M. Fall Ould Oumère, « Maroc - Mauritanie : petite histoire d’une Histoire de malentendus »,
La Tribune (Nouakchott), n°148, 10 septembre 2001.
[16]
M. Abdelaziz, « Le Polisario perd ses appuis en Mauritanie »,
Maroc-Hebdo, n° 664, 9-15 septembre 2005.
[17]
Un militaire mauritanien en stage en France, contre qui une plainte pour torture avait été déposée par deux réfugiés politiques, fut mis en examen par la justice française. Cet événement provoqua l’ire de Nouakchott qui expulsa sur le champ des coopérants militaires français et instaura un visa pour les ressortissants français.
[18]
J.-C. Servant, « Une priorité géostratégique : offensive sur l’or noir africain »,
Le Monde diplomatique, janvier 2003.
[19]
International Crisis Group (ICG),
Islamist Terrorism in the Sahel: Fact or Fiction?, Africa Report, Bruxelles, ICG, n° 92, 31 mars 2005.
[20]
Lancée en décembre 2002, la PSI avait pour objectifs la lutte contre le terrorisme, la protection des frontières, le contrôle de la circulation des personnes, à travers une coopération régionale renforcée entre quatre pays sahéliens : la Mauritanie, le Tchad, le Mali et le Niger, notamment grâce à des formateurs et du matériel américains, pour un budget annuel de 6 millions de dollars. La TSCTI (
Trans Saharan Counter-Terrorism Initiative) a officiellement débuté en juin 2005. Son objectif est « d’empêcher l’établissement de bases en Afrique par les terroristes ». Quatre pays (Sénégal, Maroc, Algérie et Tunisie) sont venus rejoindre les pays déjà concernés par la PSI. Le budget s’élève à 125 millions de dollars par an.
[21]
ICG,
Contestation islamiste en Mauritanie : menace ou bouc émissaire ?, Rapport Moyen-Orient/ Afrique du Nord, n° 41, 11 mai 2005, 35 p.
[22]
Réunissant d’anciens militaires, les Cavaliers du changement n’avaient pas de liens organiques avec les islamistes. Ce qui n’exclut évidemment pas, qu’à titre individuel, certains aient pu rejoindre leurs rangs.
[23]
Expression très fréquemment entendue lors de notre dernier séjour à Nouakchott, en juin 2004.
[24]
Les trois leaders politiques de cette tendance sont Jemil Ould Mansour, Moktar Ould Mohamed Moussa et Mohamed El Hassen Ould Deddew.
[25]
Parti de la convergence démocratique, qui regroupe des islamistes mais également des leaders de la communauté négro-africaine et quelques personnalités
beydan, dont le président Cheikh Ould Horma.
[26]
Le pays continue cependant de participer aux travaux d’organisations communes avec ses voisins du sud, tels l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS) ou le Comité permanent inter-États de lutte contre la sécheresse au Sahel (CILSS).
[27]
Enceinte de dialogue politique informel, le dialogue euro-méditerranéen 5+5 regroupe dix pays de la Méditerranée occidentale : l’UMA et cinq pays de l’Union européenne (Espagne, France, Italie, Malte, Portugal).
[28]
Formule utilisée à l’origine par les Forces de libération africaines de Mauritanie (FLAM), mouvement d’opposition interdit, reprise à l’étranger.
[29]
Commission africaine des droits de l’Homme et des peuples,
Communications introduites contre la République islamique de Mauritanie, Alger, CADHP, 11 mai 2000.
[30]
S. Gharbi, « Bienvenue aux investisseurs. La CNUCED a dressé un inventaire des atouts économiques du pays »,
Jeune Afrique/L’intelligent, 6 février 2005.
[31]
Hormis la société australienne Woodside Petroleum, qui envisage une production de 75 000 barils/jour début 2006, la société espagnole REPSOL, la société française Total et la société chinoise China National Petroleum Corporation (CNPC) opèrent actuellement des prospections. En août 2005, des négociations entre la Mauritanie et d’autres compagnies pétrolières étaient en cours.
[32]
Cf. « Après le coup d’État en Mauritanie : une odeur de pétrole »,
El Watan (Alger), 8 août 2005.
[33]
Cf. « La transition de tous les dangers »,
Le Calame (Nouakchot), n° 501, 22 août 2005.
[34]
Deux des plus grands groupes économiques mauritaniens, présents essentiellement dans la banque, la distribution et l’importation.