Politique étrangère
I.F.R.I.

I.S.B.N.2200920563
224 pages

p. 823 à 832
doi: 10.3917/pe.054.0823

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Repères

Hiver 2005/4

2005 Politique étrangère Repères

Y a-t-il un dialogue franco-britannique sur l’Europe ?

Jolyon Howorth Jolyon Howorth est Professor Jean Monnet de politique européenne à l’Université de Bath (Royaume-Uni) et professeur invité à l’Université de Yale (États-Unis). Il est chercheur associé à l’Ifri et auteur (avec Anand Menon) de The European Union and National Defence Policy (Londres, Routledge, 1997) ; L’Intégration européenne et la défense : l’ultime défi ? (Paris, IES-UE, 2000) ; (avec John T.S. Keeler) Defending Europe: The EU, NATO and the Quest for European Autonomy (Londres, Palgrave MacMillan, 2003).
Dès l’origine, les visions britannique et française de la construction européenne semblent s’opposer. Les rapprochements seront pourtant plus nombreux que l’on ne le dit. Depuis quelques années le champ majeur du dialogue est celui de la sécurité ; la dimension institutionnelle peut aussi rapprocher Paris et Londres. Reste à développer le débat sur les différences qui demeurent : la vision de l’avenir de l’Union, les conséquences des élargissements, ou le modèle social et économique européen.Mots-clés : Union européenne, France, Grande-Bretagne, PESD, modèle social européen. The Franco-British relationship, with respect to Europe in a historical context, demonstrates that, despite the absence of any ongoing dialogue about the EU’s project, there have been significant moments when the French and British have been more convergent than divergent. Moreover, despite how their approach to social and economic policy defines the polarization of policy preferences, they are both seeking, in the context of globalization and the Lisbon Strategy, to discover a socioeconomic formula for high growth, low unemployment and low inequality. The Franco-British dialogue over Europe therefore lies at the heart of the EU’s current self-interrogation over the way forward.
Dans un entretien avec Winston Churchill à Paris le 11 novembre 1944, le général de Gaulle évoquait froidement la situation géo-stratégique comparable, et le destin commun souhaitable, de son avis, des deux pays alliés :
« Vous le voyez, la France se reprend. Mais, quelle que soit ma foi en elle, je sais qu’elle ne retrouvera pas de sitôt sa puissance d’autrefois. Vous, Anglais, de votre côté, terminerez cette guerre couverts de gloire. Cependant, dans quelle mesure, – si injuste que cela soit – votre situation relative risque-t-elle d’être diminuée, étant donné vos pertes et vos dépenses, les forces centrifuges qui travaillent le Commonwealth et surtout l’ascension de l’Amérique et de la Russie en attendant celle de la Chine ? Voilà donc que pour affronter un monde nouveau, nos deux anciens pays se trouvent affaiblis simultanément. S’ils demeurent, en outre, séparés, pour combien comptera chacun d’eux ? Au contraire, que l’Angleterre et la France s’accordent et agissent ensemble dans les règlements de demain, elles pèseront assez lourd pour que rien ne se fasse qu’elles n’aient elles-mêmes accepté ou décidé. »
Il évoqua ensuite sa vision d’une Europe d’après-guerre capable de faire face aux deux grands, d’une Europe « qui soit autre chose que le champ des querelles de l’Amérique et de la Russie », et enfin « la primauté reconnue dans la politique à une certaine conception de l’homme en dépit de la mécanisation progressive de nos sociétés ». « Voilà bien, conclut-il, ce que sont nos grands intérêts dans l’univers qui s’annonce ». Et Churchill de lui répondre : « Je n’envisage pas, soyez-en sûr ! que la France et la Grande-Bretagne se séparent […] Mais dans la politique aussi bien que dans la stratégie, mieux vaut persuader les plus forts que de marcher à leur encontre ».
 
Le poids de l’héritage
 
 
Pour Charles de Gaulle, le choix de l’Europe allait donc de soi. Pour Churchill, ce choix se doublait d’une option atlantiste. Ainsi furent évoqués en deux propos contradictoires, dès le 11 novembre 1944, les deux comportements nationaux vis-à-vis l’Europe qui ont été ceux de la France et de la Grande-Bretagne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale [1]. Pour la France, l’Europe représentait un multiplicateur de puissance évident. Pour la Grande-Bretagne – et ce, même pour la plupart des europhiles britanniques –, elle ne représentait qu’un pis-aller, une solution secondaire, « une position de repli pour un pays qui ne disposait plus d’autres choix [2] ».
Pourtant, de temps à autre, il s’en est fallu de peu que ces comportements ne se rejoignent. N’oublions pas qu’en mai 1940 de Gaulle et Churchill s’étaient mis d’accord pour rédiger une « déclaration d’union indissoluble ». La France et la Grande-Bretagne ne seraient dorénavant plus « deux nations, mais une seule Union franco-britannique [3] ». Des traités de Dunkerque en 1947 et de Bruxelles en 1948 à la déclaration de Saint-Malo en 1998, les deux pays ont été les avant-coureurs de l’Europe de la défense. Entre l’automne 1947 et le printemps 1948, le secrétaire au Foreign Office Ernest Bevin fut séduit par l’idée de relever surtout le défi européen, en grande partie parce qu’il estimait que ni le Commonwealth, ni l’Amérique ne pourraient garantir durablement dans le futur les intérêts nationaux du Royaume-Uni [4]. Au plus fort de la débâcle de Suez, en 1956, Guy Mollet n’a-t-il pas évoqué de nouveau le projet d’Union indissoluble entre les deux pays ? L’on sait pourtant que Paris et Londres devaient tirer des conclusions contradictoires de ce dernier épisode de l’aventurisme colonialiste. De part et d’autre, le jugement était apparemment sans appel : Jamais plus ! Pour les Britanniques, commente-t-on habituellement, il ne serait plus jamais question de s’opposer à la politique américaine ; et pour les Français, plus jamais question d’en dépendre.
Et pourtant, au début des années 1970, Georges Pompidou et Edward Heath évoquaient ensemble des projets assez vastes de collaboration géo-stratégique, voire socioéconomique : des projets mus par une méfiance commune vis-à-vis de la politique américaine, et par la vision partagée d’une Europe dont la dimension supranationale demeurerait limitée [5]. En 1974, la défaite politique de l’un et le décès prématuré de l’autre coupèrent court à ce dialogue embryonnaire, dialogue non dépourvu – loin de là – de contenu politique. Quant à la fin des années 1970, elle est marquée d’un côté de la Manche par la dégringolade d’un Parti travailliste – au gouvernement mais pas au pouvoir – profondément déchiré par le projet européen et, de l’autre, par de véritables retrouvailles franco-allemandes. Puis ce fut l’interminable intermède (1979-1987) d’une Grande-Bretagne oscillant entre le volontarisme anglo-saxon de Margaret Thatcher et l’impuissance européenne de John Major. En attendant de renouer avec la Grande-Bretagne, le tandem Mitterrand-Kohl, fortement appuyé par Jacques Delors et Felipe Gonzales, remettait l’Europe en marche. Impossible d’imaginer un dialogue franco-britannique sur l’Europe dans ces conditions : pour la France et pour les Français, l’outre-Manche avait de plus en plus une allure d’outre-Atlantique.
Avec la fin de la guerre froide et l’unification allemande, la donne européenne, voire globale, se transforme rapidement. Le couple franco-allemand trébuche, se rééquilibre et se redéfinit. L’Oncle Sam s’éloigne. La Méditerranée bouillonne. L’Europe éclate. Face à la mondialisation, les intérêts sont de plus en plus communs pour les membres d’un marché unique en plein essor. Dans les Balkans mais aussi en Afrique et ailleurs, Français et Britanniques se redécouvrent. Cherchant à se définir par rapport à un monde en rapide mutation, les deux pays se reconnaissent comme des acteurs similaires, et des partenaires naturels. Vient alors le gouvernement New Labour accueilli par un soulagement généralisé à travers l’Europe. Avec Tony Blair, le dialogue européen semble non seulement possible mais aussi porteur d’avenir. S’exprimant en français devant l’Assemblée nationale, le 24 mars 1998, le nouveau dirigeant britannique protestait non seulement de son réalisme européen mais encore de sa conviction, voire de sa passion européenne [6]. Dépassant les clivages traditionnels gauche-droite, Blair annonçait une politique pragmatique face à une mondialisation rampante, une approche européenne nouvelle pour un monde où « l’amour de l’idéal est essentiel, mais l’addiction à l’idéologie est mortelle ». N’hésitant pas à défendre un rôle social et politique important pour l’Europe, Blair affirmait vouloir donner libre cours aux forces du marché tout en préservant soigneusement les intérêts nationaux. Reprenant Churchill, dont il rappelait non seulement les sentiments politiques mais le verbe, il tentait de combiner vision européenne et esprit atlantiste : « Forts en Europe. Forts avec les États-Unis. Voilà notre objectif ! » Au début de son mandat, la plupart des observateurs voyaient là originalité plus qu’incohérence. Huit ans plus tard, quel est le bilan ?
 
Un vrai dialogue de sécurité
 
 
Le dossier le plus solide du dialogue franco-britannique est sans contredit le dossier de la défense. Sans ce dialogue, la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) n’aurait probablement jamais vu le jour. Et ceci n’a rien d’étonnant. S’agissant de la capacité militaire, Paris et Londres, en dépit de parcours fort contrastés depuis 1949, se trouvent pour l’essentiel sur la même longueur d’ondes. Voici deux anciens empires, aux traditions martiales comparables, deux puissances nucléaires affichant ensemble des ambitions à portée non seulement régionale mais aussi globale, dans une Europe condamnée tôt ou tard à couper (ou à se faire couper) le cordon ombilical américain en place depuis cinquante ans. Pendant la guerre froide, le dilemme franco-britannique était de définir la meilleure combinaison entre autonomie nationale et présence de la garantie américaine. Il est désormais tout autre.
L’alliance initialement conçue pour garantir l’engagement américain pour la défense de l’Europe s’est imperceptiblement transformée, à l’aube du xxie siècle, en une alliance faite – de plus en plus ouvertement – pour mobiliser l’engagement européen au profit de la stratégie globale américaine. Dans les Balkans des années 1990, les Européens ont lentement appris que le prix à payer pour leur désunion et leur défaut de capacités militaires est la dépendance stratégique vis-à-vis de l’Oncle Sam. En Afghanistan, en 2001, ils constatent que l’Alliance a vécu – remplacée par des coalitions de circonstance. Leur propre participation à ce type de coalition dépendra dans l’avenir de l’enjeu géostratégique en cause, et de leur jugement souverain sur le bien-fondé de la mission elle-même. En Afghanistan, les Européens répondent massivement « présent ! ». En Irak, en 2003, ils manquent la première véritable épreuve de l’après-11 septembre. Face à un allié profondément traumatisé (et radicalement transformé) par le défi terroriste, Français et Britanniques répondent par des réflexes conditionnés par l’histoire ancienne.
Au-delà (mais aussi par le biais) du débat irakien, les deux pays se rendent progressivement compte qu’à deux questions fondamentales, ils donnent la même réponse. D’abord, l’outil militaire est fait pour servir, mais aussi précisément pour servir l’Europe. En matière d’efficacité militaire européenne – voir les groupements tactiques et l’Objectif global 2010 [7] – ce sont la France et la Grande-Bretagne qui mènent ensemble le jeu. Plus encore, ce sont essentiellement des émissaires de Sa Majesté qui, au printemps 2004, sillonnent les pays d’Europe centrale et orientale pour expliquer à des élites tout fraîchement reçues dans le sanctuaire de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) qu’il y a un autre projet militaire dans lequel il importe de s’investir sérieusement : la PESD. Deuxièmement, Paris et Londres savent bien que pour exercer, au nom de l’Europe, une influence politique à Washington, ni l’une ni l’autre, à elle seule, ne saurait mobiliser une majorité de pays membres de l’Union européenne. Seule la coordination des efforts franco-britanniques pourrait faire entendre, au sein du beltway, la voix européenne sur des dossiers aussi cruciaux que l’Iran, la Chine, l’Afrique, le Grand Moyen-Orient, le processus de paix israélo-palestinien ou le réchauffement de la planète. Ainsi Tony Blair fait-il écho le 18 novembre 2004 au général de Gaulle, 60 ans plus tôt : « Je n’ai aucun doute sur le fait qu’il n’est pas possible pour l’un ou l’autre d’entre nous de construire l’Europe de l’avenir comme elle doit être construite, si nous ne travaillons pas fortement et étroitement ensemble [8] ». Et Jacques Chirac de renchérir : « Depuis 100 ans, après nous être battus pendant cinq siècles, nous avons observé, compris et ressenti qu’en réalité […] nous avons l’essentiel en commun, pour aujourd’hui et demain ». Effets de style ? Platitudes diplomatiques ? Banalités dépourvues de contenu politique ?
En ce qui concerne les enjeux stratégiques, rien ne serait plus faux qu’un tel jugement. En Grande-Bretagne, 62 % des citoyens restent fermement opposés à la politique internationale américaine [9] et 64 % estiment que la réélection du président Bush peut être un « facteur négatif » pour la paix mondiale [10]. Le Premier ministre lui-même, tout en maintenant son soutien au grand allié américain, sait pertinemment que sa loyauté ne s’est nullement traduite en une quelconque influence identifiable sur la politique de Bush vis-à-vis, par exemple, des Nations unies, du processus de paix au Moyen-Orient, de l’effet de serre ou… de la sécurité européenne. Pour Washington en effet, l’Europe est de moins en moins visible sur l’écran radar sécuritaire américain, et l’OTAN est une institution dont l’utilité est de moins en moins évidente. Dans ces conditions, les cartes européennes de la Grande-Bretagne rejoignent objectivement celles de la France, qui sait, elle, que, dans ce domaine précis, le couple franco-allemand reste sans boussole et sans dynamique. Abstraction faite des états d’âme, Paris et Londres se trouvent tous deux face à la même réalité stratégique objective. Le dialogue est plus que possible. Il est essentiel.
Il en est de même pour le défi stratégique le plus fondamental du début du xxie siècle : la lutte contre le terrorisme et surtout contre ses racines profondes. Pendant un court moment – entre le « 9/11 » et le « 3/11 » [11] –, il est vrai que ces deux vieilles nations à traditions juridiques fort différentes se sont mutuellement grondées et boudées, tout autant qu’elles ont coopéré dans la lutte antiterroriste. La Grande-Bretagne, pays d’asile séculaire, privilégiait beaucoup trop, selon Paris, la liberté de la parole et le célèbre habeas corpus. Surtout, elle refusait l’extradition d’islamistes poursuivis par Paris depuis les attentats des années 1990. Quant à la France, au goût des Britanniques, elle péchait surtout par son adoration du texte juridique et par son manque de respect pour les droits fondamentaux. La Grande Charte [12] contre Napoléon : un dialogue de sourds s’il en fut !
Après les attentats de Madrid, et surtout ceux de Londres en juillet 2005, les deux pays se sont progressivement alignés sur les normes européennes et se trouvent encore une fois objectivement en mesure de mener en commun la campagne collective contre la menace islamiste. En 2005, le gouvernement britannique introduit de nouvelles lois, allant de mesures évidentes (comme l’interdiction d’entrée pour des terroristes connus) à des initiatives plus controversées comme la criminalisation de l’« incitation au terrorisme », y compris pour des propos qui « pardonnent, glorifient ou justifient [13] » le terrorisme où que ce soit dans le monde. La déportation des « extrémistes » – dont la définition relève du seul jugement gouvernemental –, et l’adoption de mesures draconiennes contre des citoyens naturalisés (par rapport aux natifs) ont pu être déplorées non seulement par des organisations humanitaires mais encore par le New York Times [14]. Pour la guerre contre la terreur, et par extension la politique d’immigration, Londres se mettait pourtant progressivement à l’heure de Paris. Ainsi, sur les deux grands enjeux stratégiques du début du siècle pour les Européens – la capacité et l’efficacité militaire de l’Union européenne (UE), et la lutte contre le terrorisme – le dialogue franco-britannique existe, il est indispensable, et fondamental.
 
Le présent et le futur de l’Union européenne
 
 
Qu’en est-il des autres grands dossiers européens ? Concernant les apports institutionnels politico-diplomatiques du Traité constitutionnel, là aussi, Paris et Londres sont grosso modo au diapason. Qu’il s’agisse de l’équilibre institutionnel de l’UE, de la présidence du Conseil, du futur ministre européen des Affaires étrangères, de l’Agence européenne de l’armement (AEA), ou même du futur corps diplomatique, le positionnement stratégique de la France et de la Grande-Bretagne est commun [15]. Pour les deux pays, une Europe intergouvernementale qui parle haut et fort dans le monde – et d’une seule voix – est de plus en plus incontournable. Mais il n’en est pas de même sur le détail des préférences politiques qui devraient être mises en Å“uvre. Là, les réactions instinctives de l’un et de l’autre l’emportent sur la raison et la lucidité. Qu’il s’agisse de l’élargissement de l’UE, de son action au sein des grandes institutions internationales – Organisation des Nations unies (ONU), Organisation mondiale du commerce (OMC), Fonds monétaire international (FMI), OTAN –, ou de certaines de ses propres politiques communes – budget, agriculture, monnaie –, la divergence l’emporte. Pourquoi, et est-ce durable, voire structurel ?
La conclusion la plus importante que l’on doit tirer des référendums français et néerlandais de l’été 2005 est que les peuples et les citoyens de l’UE sont sérieusement divisés entre deux visions contradictoires de l’avenir de l’Union – entre deux visions symbolisées aujourd’hui par la France et la Grande-Bretagne. En premier lieu, la division sur l’agenda économique et social va croissant. D’un côté se manifestent ceux qui souhaitent tenter de protéger un « modèle social européen », très discuté, contre les effets perçus négativement du libéralisme économique. Ils encouragent l’État-nation (et des autorités de régulation comme la Commission européenne) à atténuer les effets sociaux et économiques de la mondialisation au travers d’instruments interventionnistes. De l’autre côté se groupent ceux qui voient dans la dérégulation, la libéralisation, la flexibilité des marchés du travail et l’accroissement du rôle du secteur privé, les clés de la croissance économique et, par voie de conséquence, celles des bénéfices sociaux de long terme.
Les divisions s’accentuent aussi sur les conséquences de l’élargissement de l’UE. Les référendums ont révélé des préoccupations profondes qui touchent aux questions d’identité, d’homogénéité culturelle et de stabilité sociale. Qui plus est, derrière le mythe du « plombier polonais », les craintes abondent sur la viabilité d’un marché unique impliquant une liberté de circulation entre des zones économiques ayant des échelles de salaire et de qualification largement différentes. Sous une forme ou une autre, ces préoccupations sont probablement partagées par les citoyens de la plupart des « Quinze », à l’ouest de l’UE. Elles le sont également par nombre de gouvernements, à l’instar de la France, qui privilégient dorénavant l’approfondissement sur l’élargissement. Par contre, les élites de nombre d’autres pays, menés tambour battant par la Grande-Bretagne, ont vanté les mérites d’un marché de plus en plus élargi, et d’une Europe qui étend, par son expansion même, l’espace de la stabilité et de la démocratie.
Pour rajouter aux difficultés de l’UE, les logiques des deux non – le non au libéralisme et le non à l’élargissement – se renforcent mutuellement, tout comme les logiques de la dérégulation et de l’élargissement. Ces deux niveaux fondamentaux de préférences politiques, qu’illustrent les référendums français et néerlandais de diverses façons et avec des accents différents, se montrent incompatibles. Il est difficile d’imaginer que même le linguiste le plus talentueux parvienne à rédiger un texte qui résolve la quadrature de ces deux cercles : l’Europe comme une force à l’intérieur de la globalisation et l’Europe comme une force contre la globalisation ; une Europe toujours plus élargie et une Europe forteresse.
Et pourtant ces préférences contradictoires ne sont pas dictées ou déterminées par des forces politiques structurelles qui opposeraient à tout jamais une Grande-Bretagne « anglo-saxonne » à une France « continentale ». Certes, la Grande-Bretagne a toujours cru en une forme avancée du libéralisme économique bien plus que la France qui, elle, incarne la tradition étatique. Mais face à des forces économiques et commerciales mondiales sans précédent, aucun pays ne peut adopter la politique de l’autruche. La réforme est inéluctable. Celle-ci ne supposant nullement l’alignement de chaque système socio-économique sur un seul et unique modèle [16]. Elle n’exige pas une bataille titanesque entre le « modèle » anglo-saxon et le « modèle social européen ».
La distinction la plus probante entre les systèmes socio-économiques en Europe est celle qui départage les pays qui ont des politiques de l’emploi efficaces (surtout les pays nordiques) et ceux qui n’en ont pas (la plupart des autres, y compris la Grande-Bretagne et la France [17]). La conséquence de ce manque en Grande-Bretagne a été un niveau très élevé de pauvreté et d’inégalité, et en France un haut niveau de chômage, ainsi que la crise du système des retraites. La réforme du système britannique, surtout depuis l’arrivée au pouvoir de Tony Blair, a pourtant comporté beaucoup plus de « carottes européennes » que de « bâtons américains », et s’est fort inspirée de la politique de l’emploi pratiquée au Danemark et aux Pays-Bas – bien avant la Grande-Bretagne. Le résultat, depuis quelques années, est que la pauvreté et les inégalités y sont en baisse – alors qu’en France, même avec un système très convoité de protection sociale, elles sont actuellement en hausse [18]. La France et l’Allemagne ont toutes deux emboîté le pas de la réforme économique, poursuivant toutes deux – du moins officiellement – la stratégie économico-commerciale de Lisbonne [19]. Partout, les pays européens, en tâtonnant, cherchent leur chemin collectif dans le contexte d’une économie globale en pleine ébullition. Le discours de Tony Blair devant le Parlement européen le 23 juin 2005 – qui mérite une lecture attentive – a proposé un dialogue ouvert à tous sur un vaste projet politique européen, et une approche de la politique de l’emploi basée surtout sur l’efficacité [20]. Ce dialogue, la France ne saurait le refuser, sous peine de se heurter au mur de l’histoire.
Oui, il y a un dialogue franco-britannique sur l’Europe. Tous les éléments de ce dialogue sont en place. Et il s’agit d’un débat porteur, constructif et essentiel. Mais le problème – et il est de taille – est ailleurs. En dépit des convictions européennes d’un Churchill, d’un Bevin, d’un Macmillan, d’un Heath, d’un Jenkins ou d’un Blair (convictions qui sont ce qu’elles sont), celles-ci restent circonscrites outre-Manche à une petite élite. Le peuple britannique n’a jamais véritablement épousé l’aventure européenne, et les élites (à l’exception près de feu Edward Heath) n’ont jamais eu le courage politique de ramer à contre-courant, en expliquant clairement les mérites de celle-ci. Les grands discours de Tony Blair sur l’Europe ont presque tous été prononcés « à l’étranger ».
Margaret Thatcher se plaisait à répéter que l’histoire apprend aux Britanniques que les problèmes viennent d’Europe et les solutions d’Amérique. Les institutions étatiques, politiques, juridiques, administratives, de la Grande-Bretagne remontent, sans discontinuité et pour l’essentiel sans réforme, au moins à 1689. Le résultat de la Deuxième Guerre mondiale fut vécu en Grande-Bretagne comme le sacre de cette infrastructure institutionnelle. Par contre, les pays « continentaux » – surtout la France avec sa tradition révolutionnaire et les avatars de l’histoire du xxesiècle –, ont constamment été obligés de remettre en cause leur soubassement constitutionnel. Celui-ci, presque partout mais aussi au niveau européen, a revêtu la forme d’une séparation des pouvoirs, alors qu’outre-Manche le système parlementaire hérité du xviie siècle est toujours suprême. Le peuple britannique reste convaincu de la réalité et de la supériorité de sa « souveraineté » absolue. Malgré le référendum britannique de 1975 qui, théoriquement du moins, était censé résoudre la question européenne, il semble évident que les citoyens de Sa Majesté n’ont pas encore décidé de façon définitive si leur avenir sera européen, ou autre. Tant que la classe politique dans son ensemble restera aussi divisée sur le sujet, il lui manquera le courage politique de faire face à l’opinion publique [21] et de plaider la cause de l’Europe comme seul avenir possible. Dans ces conditions, le « dialogue » franco-britannique risque fort de rester ce qu’il a souvent été : un dialogue de sourds.
 
NOTES
 
[1]Ch. de Gaulle, Mémoires de Guerre. II Le Salut 1944-1946, Paris, Plon, 1959, p. 63-64. De Gaulle donne en annexe (p. 367-378) le compte rendu in extenso de ses échanges avec Churchill. On peut noter que dans ses propres mémoires, Churchill évoque de façon moins dramatique (et bien plus courte) cet échange d’idées. De retour à Londres, il envoya aussitôt un mémorandum à Roosevelt pour l’assurer que rien de compromettant n’avait été évoqué avec de Gaulle (cf. W. Churchill, The Second World War. VI Triumph and Tragedy, Londres, Cassell, 1954, p. 218-220).
[2]V. Bogdanor, « A final resting place for a country which had run out of options », in « Footfalls Echoing in the Memory. Britain and Europe: the Historical Perspective », International Affairs, vol. 81, n° 4, juillet 2005, p. 693.
[3]Pour le texte de la « Déclaration d’Union », se reporter à W. Churchill, The Second World War. III. Their Finest Hour, Londres, Cassel, 1949, p. 183-184.
[4]J. W. Young, Britain, France and the Unity of Europe, Londres, Leicester University Press, 1984, p. 78 ; M. Hogan, The Marshall Plan. America, Britain and the Reconstruction of Western Europe, Cambridge (MA), Cambridge University Press, 1987, p. 114-118.
[5]E. Roussel, Georges Pompidou 1911-1974, Paris, J.-C. Lattès, 1994 (nouv. édition), p. 498-508 et 652-656.
[6]« I happen to share the European idealism. I am by instinct internationalist. But even if I weren’t, I should be internationalist through realism » (« Il se trouve que je partage l’idéalisme européen. Par instinct, je suis internationaliste. Mais même si je ne l’étais pas d’instinct, je le serais par réalisme », extrait du discours de Tony Blair à l’Assemblée nationale française en date du 24 mars 1998, disponible en anglais sur <www. number10. gov. uk/ output/ Page1160. asp>.
[7]Le Headline Goal 2010 comporte un calendrier de mise en Å“uvre et de réalisation des principaux projets en matière de capacité militaire européenne d’ici à 2010 :2004 : Agence de défense2005 : Coordination des transports stratégiques2007 : Groupements tactiques2008 : Porte-avions européens2010 : Mise en réseau et compatibilisation des communications et des équipements.
[8]« I have no doubt at all that it is not possible for either of us to build Europe in the way that it needs building for the future unless we work strongly and closely together », conférence de presse avec Jacques Chirac pour le centenaire de l’Entente cordiale, en date du 18 novembre 2004, disponible en anglais sur <www. number-10. gov. uk/ output/ Page6602. asp>.
[9]Sondage du German Marshall Fund of the United States en collaboration avec la Compania di San Paolo et le soutien de la Luso-Americana Fundaçao et de la Fundación BBVA, Transatlantic Trends Overview: 2005, en date de septembre 2005, dont les résultats sont disponibles sur <www. transatlantictrends. org/ >.
[10]Sondage du Program on International Policy Attitudes (PIPA) de la BBC, disponible sur <www. globescan. com/ news_archives/ bbcpoll. html>.
[11]Attentats du 11 septembre 2001 à New York et Washington, et du 11 mars 2004 à Madrid.
[12]Signée en 1215 en Angleterre par Jean sans Terre, la Grande Charte est connue pour avoir limité les pouvoirs du roi, freinant la montée de l’absolutisme, et inauguré l’évolution de l’Angleterre et de l’Europe vers la démocratie parlementaire (NDLR).
[13]« Condone », « glorify » or « justify ».
[14]« Tony Blair’s Antiterrorism Package », New York Times, 19 août 2005. Voir également M. Radu, « London 7/7 and its Impact », Philadelphie (PA), Foreign Policy Research Institute, Vol. 6, n° 5, 26 juillet 2005.
[15]Sur certaines questions, notamment concernant le Corps diplomatique et l’ordre du jour de l’Agence européenne de Défense, il y a débat – mais un débat qui reste constructif.
[16]V. A. Schmidt, The Futures of European Capitalism, Oxford, Oxford University Press, 2002 ; F. W. Scharpf et V. A. Schmidt, Welfare and Work in the Open Economy, 2 volumes, Oxford, Oxford University Press, 2000.
[17]R. Layard et R. Cooper (dir.), What the Future Holds, Cambridge (MA), MIT Press, 2002.
[18]J. Hills et al. (dir.), Understanding Social Exclusion, Oxford, Oxford University Press, 2002.
[19]Jusqu’à présent, la mise en Å“uvre de la stratégie de Lisbonne (2000-2010) a connu un succès limité. Elle comprend 28 objectifs principaux et 120 sous-objectifs, avec 117 indicateurs différents. Afin de se concentrer sur la réalisation des objectifs vitaux de la croissance et de l’emploi, un nouveau partenariat entre la Commission européenne et les États membres sera bientôt établi (NDLR).
[20]« The purpose of our social model should be to enhance our ability to compete, to help our people cope with globalisation, to let them embrace its opportunities and avoid its dangers. Of course we need a social Europe. But it must be a social Europe that works. » (« Le but de notre modèle social doit être de renforcer notre position dans la compétition, d’aider notre peuple à prendre en compte la mondialisation, en saisissant ses chances et évitant ses dangers. Bien sûr nous avons besoin d’une Europe sociale. Mais d’une Europe sociale qui marche. »), disponible sur <www. number-10. gov. uk/ output/ Page7714. asp>.
[21]Une contrainte qui empêcha Harold Macmillan de prononcer fermement le discours de l’Europe et Tony Blair de prononcer fermement le discours de l’euro…
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Sondage du Program on International Policy Attitudes (PIPA)...
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Attentats du 11 septembre 2001 à New York et Washington, et...
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Signée en 1215 en Angleterre par Jean sans Terre, la Grande...
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« Condone », « glorify » or « justify ». Suite de la note...
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« Tony Blair’s Antiterrorism Package », New York Times, 19 ...
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Sur certaines questions, notamment concernant le Corps dipl...
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V. A. Schmidt, The Futures of European Capitalism, Oxford, ...
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R. Layard et R. Cooper (dir.), What the Future Holds, Cambr...
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J. Hills et al. (dir.), Understanding Social Exclusion, Oxf...
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Jusqu’à présent, la mise en Å“uvre de la stratégie de Lisbon...
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« The purpose of our social model should be to enhance our ...
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Une contrainte qui empêcha Harold Macmillan de prononcer fe...
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