2005
Politique étrangère
Repères
Le redéploiement global des forces américaines
[*]
Étienne de Durand
Étienne de Durand, spécialiste des questions stratégiques et militaires, est chercheur au département des Études de sécurité à l’Ifri et enseigne à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr (Coëtquidan) et à l’Institut d’études politiques de Paris.
Les crises de l’après-guerre froide, le rôle qu’y jouent les armées américaines, ont poussé Washington à annoncer en 2004 une refonte globale de ses déploiements militaires dans le monde. Cette refonte se traduira par une architecture et une géographie très nouvelles. La redéfinition du positionnement militaire américain aura des conséquences internes (équilibres inter-services, capacités de projection...), mais aussi, plus généralement, sur la posture globale des États-Unis dans le monde.Mots-clés :
États-Unis, déploiements militaires, transformation, Asie centrale, Moyen-Orient, Global Posture Review.
The Bush Administration launched in 2004 the “Global Posture Review”. This plan will, over several years, reorganize the ways US forces are stationed or deployed overseas, therefore amounting to the biggest change in the US military’s overseas posture since the end of the Cold War. The major objectives of the realignment are to alleviate political constraints stemming from foreign governments, increase US freedom of action, reposition US forces closer to the “arc of instability”, and experiment with stationing US troops in and around Africa or Central Asia. Such an ambitious plan is fraught with risks, notably whether this extension of the US global security perimeter will be supported domestically and whether it will overextend the US armed forces internationally.
Les États-Unis sont une puissance globale, à la fois dominante dans tous les grands registres de la puissance – économie, influence culturelle, forces armées – et partie prenante à tous les systèmes régionaux importants de la planète. L’exceptionnalité de l’« hyperpuissance » n’est nulle part plus considérable et plus visible que dans le domaine militaire, comme en attestent les déploiements américains à l’étranger. Seuls les États-Unis ont en effet divisé le monde en grands commandements régionaux (Combatant Commands), seuls ils disposent de quelque 700 installations militaires à l’étranger, seuls enfin ils sont en mesure de projeter à grande distance des moyens militaires considérables.
Les déploiements constituent ainsi un sujet qui affecte les équilibres régionaux comme les capacités d’intervention américaines, et donc tant l’architecture de sécurité globale que la politique étrangère des États-Unis. Le repositionnement global des forces américaines à travers le monde, annoncé officiellement en août 2004 et confirmé depuis lors par des mesures précises, engage par conséquent bien davantage que la seule « empreinte au sol » et appelle une analyse centrée successivement sur les projets en cours et la logique qui les guide, ainsi que sur leurs implications à terme, tant internes qu’externes.
La globalité du dispositif militaire américain explique que les États-Unis fassent figure de garantie ultime de sécurité au niveau international : en s’appuyant sur leur domination sans partage en matière navale, aérienne et satellitaire, mais aussi sur leur réseau de bases, de matériel prépositionné et de troupes terrestres déployées à l’avant, et donc capables de se projeter rapidement en cas de crise, les États-Unis maîtrisent les « espaces communs » – air, mer, espace extra-atmosphérique –, contrôlent la plupart des points de passage (les
choke points de Mahan) et des routes de transit, et par là sécurisent voies d’approvisionnement en matières premières et flux commerciaux, dont on sait l’importance pour l’économie mondiale
[1]. Sur le plan politique, ces déploiements, remarquablement stables dans le temps, ont permis de consolider les systèmes d’alliances de la guerre froide (Organisation du traité de l’Atlantique Nord [OTAN], alliés du Pacifique) et de traduire l’engagement des États-Unis de façon durable et concrète, au point que les grandes zones économiques (Asie, Europe) et même la plupart des grands pays, à l’exception des puissances continentales – Russie, Chine et Inde –, dépendent d’une façon ou d’une autre de la garantie de sécurité américaine. L’élargissement de l’OTAN pendant les années 1990 et l’implantation au Moyen-Orient ont de fait encore accru le périmètre d’intervention de Washington. Presque par inadvertance, c’est-à-dire en l’absence d’un large débat public aux États-Unis et en dépit de voix discordantes favorables à un désengagement
[2], le parapluie américain s’est mué en
pax americana globale.
Parallèlement aux fonctions traditionnelles des déploiements, des rôles nouveaux ont émergé pour les armées américaines dans l’après-guerre froide. Les militaires américains en sont de plus en plus venus à jouer un rôle diplomatique et politique de premier plan dans les régions placées sous leur responsabilité. Cette évolution tient à la profusion de leurs moyens et à l’ampleur de leur présence, mais aussi au retrait du département d’État financièrement malmené par le Congrès, et à la concentration des Exécutifs successifs sur quelques grands dossiers, au détriment du suivi de l’ensemble des systèmes régionaux de sécurité. Les responsabilités des armées et la militarisation concomitante de la politique étrangère américaine ont été renforcées par l’implication des États-Unis dans des interventions humanitaires et des opérations de stabilisation, des Balkans pendant les années 1990 au Grand Moyen-Orient aujourd’hui.
Le dispositif émergent
Si les mesures à l’étude sont loin d’être connues précisément, on sait déjà que cette réorganisation du dispositif, dite Global Posture Review, sera la plus importante depuis la fin de la guerre froide.
Les arguments de l’Administration pour justifier cette refonte globale sont de nature politique et opérationnelle. Sont évoquées les frictions entre troupes américaines et populations locales, en particulier en zone urbaine, comme en Corée et au Japon, le climat politique dans les pays hôtes, les restrictions, politiques ou légales, imposées aux forces américaines en matière de droits de survol, de mouvement ou d’entraînement, et donc l’inadaptation de certains accords de déploiement. Le caractère problématique du statut exact des militaires américains par rapport à la Cour pénale internationale (CPI) et au droit interne des pays hôtes a également joué. Sur un plan plus opérationnel, le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, entend améliorer la rapidité de déploiement, en optimisant l’emplacement des bases et en se prémunissant à l’avance – souvenir du veto turc de 2003 – contre d’éventuelles interdictions politiques. Enfin, les allégements et repositionnements prévus sont censés participer de la transformation militaire en cours.
Il a été ainsi décidé de rapatrier progressivement sur le sol américain les deux divisions lourdes aujourd’hui stationnées en Allemagne en les remplaçant par une brigade « moyenne » ; d’organiser la rotation régulière d’une autre brigade moyenne en Europe orientale à des fins d’entraînement; d’ôter définitivement à la
2nd Infantry Division, basée en Corée, une brigade
[3] et de repositionner les deux brigades restantes hors de Séoul, peut-être au sud de la péninsule ; enfin de
développer un nouveau réseau de bases, rudimentaires (
bare-bone) et virtuelles, en sus des bases majeures dont le nombre serait consolidé, et ce, en particulier dans des zones comme l’Afrique, jusqu’ici hors du périmètre habituel des armées américaines.
En suivant en partie un modèle développé par l’US Air Force, il s’agit d’organiser un système de bases à trois niveaux, depuis les grandes bases permanentes (
main operating bases, MOB) jusqu’aux infrastructures vides et simples accords de passage ou de stationnement (
cooperative security locations, CSL), en passant par les camps d’entraînement et de transit (
forward operating sites, FOS). Articulées sur le modèle du centre ou moyeu (
hub) et des rayons (
spokes), ces trois catégories de bases doivent permettre de réduire les coûts de près de 6 milliards de dollars par la fermeture de 100 à 150 installations
[4], d’améliorer la réactivité globale des forces américaines et de décliner les modes de présence en fonction des sensibilités politiques locales. Les zones et pays d’accueil les plus divers sont évoqués pour de nouvelles installations, qu’il s’agisse des FOS ou des CSL
[5].
Tableau 1
L’architecture envisagée pour le dispositif militaire américain
Type Base majeure, de type guerre froide Base intermédiaire Facilités d’accès Région prioritairement viséea Europe occidentale, Asie du Nord-Est Europe orientale, Asie du Sud-Est, Grand Moyen-Orient Reste de l’Asie, Afrique, Amérique latine Fonction Centre d’un système régional Entraînements réguliers, contacts locaux Activités ponctuelles et discrètes ; montée en puissance brutale (surge) en cas de crise Action envisagée Consolidation Développement Création, développement Mode de présence envisagé Présence permanente Rotations programmées Pas de présence en temps normal, sauf parfois équipements prépositionnés Nomenclatureb Enduring ou main operating bases (MOB); hubs Forward operating sites (FOS); barebone bases; warm bases; spokes Cooperative Security locations (CSL); virtual bases; lily pads; spokes a. Cf. D. Rumsfeld, Global Posture Testimony (transcript), Senate Armed Service Committee, Washington, 23 septembre 2004. b. Les expressions citées en premier ont été officialisées dans les documents National Defense Strategy (NDS) et National Military Strategy (NMS) publiés en mars 2005 et qui annoncent la nouvelle Quadrennial Defense Review (revue quadriennale de défense), la fin de l’année. Dans le système américain, la « stratégie de défense nationale » et la « stratégie militaire nationale » transcrivent à leur niveau les directives de la « stratégie de sécurité nationale », de portée plus générale. Les revues quadriennales de défense ont pour leur part été imposées par le Congrès en 1997, afin de surveiller le Pentagone et de favoriser l’adaptation de la stratégie américaine au contexte de l’après-guerre froide.
2000-2004 : logiques à l’Å“uvre
Les républicains sont arrivés au pouvoir en 2000 avec un projet cohérent qui devait à la fois réorienter les États-Unis vers les menaces et les choix conséquents de long terme – les défenses antimissiles et la maîtrise de l’espace face à l’émergence de la puissance chinoise par exemple – et les désengager des interventions humanitaires à la rationalité stratégique contestable ou des dossiers régionaux réputés insolubles, comme le Proche-Orient
[6]. Sur le plan diplomatique, cette réorientation impliquait la fin des déclarations sur
la nation indispensable. Sur le plan militaire et stratégique, on entendait miser sur les technologies émergentes en procédant à une modernisation accélérée des forces américaines inspirée de la
révolution dans les affaires militaires (Revolution in Military Affairs, RMA), bientôt baptisée
transformation. Dans ce cadre, devaient être réformés en profondeur les équipements, les organisations et la posture hérités de la guerre froide – les déploiements à l’étranger ne faisant pas exception à la règle – et il était déjà prévu un désengagement des Balkans et le rapatriement d’une partie des forces. L’accent devait être mis sur les satellites, les bombardiers et plus généralement les capacités de frappe et de projection à longue portée, l’Air Force et la Navy, au détriment des forces d’occupation et de stabilisation – les forces terrestres.
En ce sens, la réorganisation du dispositif militaire annoncée à l’été 2004 était intellectuellement préparée depuis un certain temps déjà. C’est toutefois le 11 septembre 2001 qui a permis au secrétaire à la Défense de mettre partiellement en Å“uvre son programme. En attestent les documents officiels publiés après cette date : Quadrennial Defense Review (QDR) en octobre 2001 et National Security Strategy (NSS) en 2002. Tous deux traduisent un changement de cap majeur : là où la QDR, conçue pour l’essentiel avant les attaques, tente d’intégrer leurs conséquences dans un projet de réforme préexistant, la NSS redéfinit la stratégie générale des États-Unis en prenant foncièrement en compte le problème du terrorisme et en le liant à celui de la prolifération des armes de destruction massive. En outre, au fur et à mesure qu’il devenait manifeste que l’argumentaire des armes de destruction massive tombait à plat dans le cas de l’Irak, l’Administration Bush a réorienté sa rhétorique et sa stratégie générale, pour promouvoir désormais l’extension de la liberté et de la démocratie. Ce faisant, et non sans une certaine ironie, elle a repris à son compte, en en accusant les traits, le thème clintonien de l’« élargissement » de la communauté des démocraties de marché et la nécessité concomitante des opérations de stabilisation.
En matière de déploiements, c’est la QDR qui a d’abord annoncé les changements, en décrivant un « arc de crise » qui s’étend principalement de la Corne de l’Afrique à l’Asie du Sud-Est, soit l’ensemble du monde musulman, et en appelant explicitement à une réorientation majeure de la posture globale américaine. Les décisions annoncées en août 2004 n’ont donc qu’officialisé un processus qui vise à rapprocher le dispositif militaire américain des zones de crise et d’intervention les plus probables. La
National Defense Strategy (NDS)
[7] de 2005 explique ainsi que le repositionnement des forces américaines participe du maintien de la liberté de man
Å“uvre et de la sécurisation de l’« accès » aux grandes régions – ce dernier thème faisant désormais figure d’objectif stratégique.
Cependant, qu’il s’agisse de stratégie générale ou de transformation de l’appareil militaire, le projet initial a subi de nets infléchissements, sous l’effet des exigences de la guerre contre le terrorisme et de l’opération
Iraqi Freedom. La guerre d’Irak et surtout la difficile phase d’occupation qui a suivi ont en effet contribué à réorienter le projet de réforme voulu par Donald Rumsfeld. La
transformation passe désormais par la réorganisation de l’armée de terre selon trois axes : modularisation, restructuration et stabilisation des personnels
[8]. Après les armées de terre britannique et française, l’Army a, elle aussi, opté pour la modularisation, c’est-à-dire l’abandon de sa structure divisionnaire traditionnelle, rigide et impropre à des déploiements rapides, des rotations fréquentes ou des occupations prolongées. À un autre niveau, elle restructure en profondeur la répartition de ses personnels. Ce sont ainsi pas moins de 100 000 militaires d’active et de réserve qui vont être appelés à changer de spécialité pour intégrer l’infanterie, la police militaire ou les affaires civilo-militaires, bref les compétences requises pour conduire des opérations d’occupation, de stabilisation et de contre-insurrection, au détriment des armes traditionnellement liées à la « grande guerre » : artillerie, blindés, défense antiaérienne ou logistique. Enfin, l’armée de terre entend désormais stabiliser ses personnels en les attachant de façon durable à une unité et à une base spécifiques, pour améliorer l’entraînement, la cohésion et la « déployabilité », mais aussi afin de conférer aux déploiements outre-mer une prévisibilité et une régularité plus grandes.
Il s’agit donc désormais d’optimiser les forces terrestres pour les opérations de stabilisation et de contre-insurrection, aux antipodes du combat désengagé (standoff) et high-tech conduit depuis le territoire américain qui formait le cÅ“ur de la vision initiale. Ce sont ainsi 30 milliards de dollars qui viennent d’être enlevés à l’Air Force, la Navy et la défense antimissile au profit de l’Army, sans compter les 40 milliards de dollars que cette dernière vient de demander au Congrès sous forme de supplementals et qui doivent couvrir l’occupation de l’Irak, l’entretien et la réparation des matériels, ainsi que quelques achats d’équipements.
En se développant en Irak et ailleurs, la « guerre globale contre le terrorisme » ne pouvait manquer d’accélérer le réalignement de la posture globale américaine, comme d’ailleurs le contenu de la « transformation militaire ». À terme, la réalisation des redéploiements annoncés permettra d’évaluer la constance de l’engagement américain au Grand Moyen-Orient et au-delà, sur tout le pourtour de l’arc de crise : Global Posture Reviewet Global War On Terror sont donc désormais indissolublement liées.
Implications proches et lointaines
De par son ampleur, le plan Global Posture Review ne peut manquer d’avoir des répercussions internes et externes, et d’affecter par exemple les armées et la population américaines ou les alliés. Plus largement, ce sont bien la géographie stratégique et les grandes orientations de la politique de sécurité des États-Unis qui sont en jeu.
Les conséquences internes
Professionnalisée ou reposant en partie sur le
draft, l’armée de terre américaine a toujours été, et s’est constamment voulue, l’
ultima ratio du pays, une institution incarnant le peuple américain, dans son recrutement comme dans sa mission première : « gagner les guerres de la nation
[9] ». Dans cette perspective, l’Army, élément central de la défense du pays et symbole de la nation, n’intervient que rarement, et toujours pour des enjeux majeurs. Contrairement aux armées plus techniques ou ouvertement expéditionnaires – Air Force, Navy et Corps des Marines –, l’Army n’a jamais eu vocation à se projeter de façon chronique : les déploiements continus en Europe et en Asie n’étaient justifiés que par la guerre froide et le principe de leur permanence n’a été que difficilement accepté par une partie du personnel politique américain.
La réorganisation en unités réduites et flexibles, la stabilisation des personnels dans ces unités et l’acceptation du principe des rotations outre-mer signifient un bouleversement sans équivalent depuis la Seconde Guerre mondiale, et la fin définitive de la doctrine Powell et de l’héritage vietnamien dont elle procédait. Si les projets de réalignement global et de transformation militaire aboutissent conjointement, les États-Unis seront dotés, pour la première fois de leur histoire, d’un véritable outil militaire impérial, conçu, organisé et entraîné pour agir outre-mer de façon permanente et non plus ponctuelle.
L’adaptation en profondeur de l’outil militaire et son redéploiement global ne seront pas sans effet sur les responsables politiques et la population américaine. En premier lieu, seront levés les derniers doutes hérités du Vietnam sur les engagements extérieurs. Doté de moyens conçus pour être facilement projetables et employables, le gouvernement américain risque de recourir au Pentagone « par défaut », pour chaque situation exigeant une réponse sur le terrain, confirmant ainsi la militarisation de la politique étrangère du pays en cours depuis la fin de la guerre froide. De plus, le nouveau paradigme des déploiements ne peut que modifier substantiellement la géographie stratégique du pays, c’est-à-dire ses représentations collectives en matière d’intérêts, de menaces et de zones justiciables d’interventions militaires. Si la guerre froide a fait apparaître comme normale la défense des alliés européens et asiatiques, Al-Qaida est sans doute parvenue à imposer le Grand Moyen-Orient et l’aire musulmane comme zones d’interventions légitimes. Sans même évoquer le cas de l’Irak, l’insertion de troupes américaines dans des zones de crise impliquant des activités de combat – donc des pertes – ne peut pourtant que susciter des problèmes politiques aux États-Unis mêmes. On peut ainsi imaginer la lassitude d’une opinion confrontée à des crises récurrentes, en particulier si elles se conjuguent avec des difficultés économiques internes et si aucune solution ne semble à portée de main. En outre, la constitution d’un outil militaire expéditionnaire suppose que les avant-postes impériaux ne s’avèrent pas trop dangereux, sous peine de chute du taux de réengagement des militaires, professionnels comme réservistes. Il paraît donc difficilement concevable que l’extension à l’échelle de la planète entière du périmètre de sécurité des États-Unis n’entraîne pas de profonds changements internes, et sans doute une plus grande fragilité politique du système américain : si l’on en croit l’histoire, le passage de la République à l’Empire n’est jamais simple.
En outre, les contours exacts de cette nouvelle géographie stratégique font encore largement débat. Si l’implication de court terme au Moyen-Orient prend temporairement le pas sur la vision géopolitique, celle-ci n’est pas pour autant écartée, comme la
National Defense Strategy le confirme qui mentionne les « États clés » et autres « défis émergents » et « menaces de long terme
[10] ». La méfiance résiduelle vis-à-vis de la Russie et surtout la compétition avec la Chine peuvent donc facilement être réactivées, tout comme elles sont passées au second plan sous l’effet des événements récents. Les passages de la NDS consacrés à la nécessité pour les États-Unis de préserver l’
accès aux grandes régions de la planète peuvent concerner la Chine comme l’Iran, produisant de fait une extension plus qu’une réorientation du périmètre de sécurité américain.
De telles hypothèses, mais aussi l’effet mécanique du redéploiement au plus près de l’arc de crise, infléchissent donc clairement la géographie stratégique des États-Unis vers l’Asie, entendue au sens large, depuis la péninsule arabique jusqu’à l’Extrême-Orient – l’Europe étant dès lors perçue moins comme un enjeu central de sécurité que comme un partenaire hétérogène, tantôt difficile, tantôt inutile. Même le scénario d’une implication réussie et prolongée au Moyen-Orient ne contredit pas cette tendance : plus la guerre contre le terrorisme et l’engagement américain au Moyen-Orient se prolongent en l’absence de l’Europe, plus l’écart transatlantique risque d’aller s’élargissant. En sens inverse, l’échec de la guerre contre le terrorisme n’aurait que peu de chances d’entraîner un retour au statu quo ante, les rancÅ“urs accumulées sur l’Irak se renforçant de l’amertume de la défaite. La cascade d’événements engendrée par le 11 septembre pourrait avoir créé ou accéléré, entre les deux rives de l’Atlantique, un éloignement indéniable et peut-être irrémédiable.
Conséquences externes, régionales et locales
Pour peu qu’elle se confirme, la nouvelle phase d’expansion américaine qui a suivi les attentats de 2001 aura des effets internationaux durables, localement pour les nouveaux alliés des États-Unis en Asie centrale et au Moyen-Orient, et au niveau des équilibres régionaux de sécurité.
Comme en témoignent par exemple les républiques d’Asie centrale, la négociation de droits d’accès et de « basage » se fait à l’avantage des gouvernements locaux, économiquement, politiquement et stratégiquement. En outre, la présence de troupes américaines se traduira sans doute par une implication accrue – même involontaire – des États-Unis sur la scène politique locale, puisqu’ils seront perçus comme un soutien des régimes en place et comme ennemis objectifs des mouvements d’opposition. Enfin, les alliés de Washington n’étant pas des régimes démocratiques stables, leurs pratiques risquent fort de contredire les préférences et les idéaux affichés de la nation américaine. Déficit démocratique et alliance contre-nature pourraient alors à la fois susciter des demandes de retrait aux États-Unis mêmes et cristalliser l’opposition interne antiaméricaine, selon un schéma que la guerre froide a rendu classique. En outre, l’établissement de bases « virtuelles » ou semi-permanentes contredit la nature conjoncturelle de la convergence d’intérêts de 2001 : l’installation dans le temps fera apparaître la divergence de perspectives entre des régimes d’abord intéressés par leur propre survie, et la logique américaine de guerre contre le terrorisme – si celle-ci ne se transforme pas rapidement en projet de stabilisation politique et économique de ces zones, à supposer que cela soit possible.
La présence militaire n’est jamais neutre. Les opérations de stabilisation en cours et les redéploiements en projet risquent donc d’impliquer toujours davantage les États-Unis dans les querelles politiques nationales, faisant de leurs forces sur le terrain tout à la fois un enjeu, une ressource et une cible pour les acteurs locaux.
Avec les moyens sans équivalent qui sont les siens, la puissance américaine a un statut à part et son implication dans tel ou tel sous-système régional, a fortiori si ce dernier est fragile, poussera nécessairement les acteurs régionaux à réajuster leurs calculs. L’ancrage durable du dispositif militaire américain hors de ses zones traditionnelles, dans les arrière-cours de certaines puissances régionales, pourrait conduire ces dernières à unir leurs efforts contre les États-Unis (modèle du balancing) ou à entrer en compétition pour capter les faveurs américaines (modèle du bandwagoning). Dans les deux cas, ces réalignements peuvent être facteur d’instabilité.
L’Asie centrale et le Moyen-Orient constituent sans doute des exemples parlants à cet égard. La Russie et la Chine, comme le Pakistan ou l’Iran, ont toléré l’implantation américaine en Afghanistan parce qu’elle paraissait après le 11 septembre à la fois justifiée (ou inévitable) et temporaire. Ils pourraient revoir leur appréciation en cas de présence permanente, au point même de favoriser plus ou moins ouvertement l’opposition locale aux Américains. Sans aller jusqu’à une confrontation ouverte, les grands voisins de l’Afghanistan disposent de réelles marges de manÅ“uvre, comme « facilitateurs » ou comme spoilers. En Irak, certains pays arabes et l’Iran ont déjà administré la preuve de leur pouvoir de nuisance et de leur capacité à imposer des coûts supplémentaires aux États-Unis.
Enfin, on peut s’interroger sur la capacité stratégique, c’est-à-dire politique, financière et militaire des États-Unis à gérer simultanément et durablement ces zones. Une tentative « impériale » qui viserait à maintenir une implication américaine dans toutes les grandes régions exigerait des modes de présence très différenciés, et pour certains d’entre eux virtuels : il n’est pas certain qu’il soit possible de gérer les exigences et les conséquences d’une telle présence, même en pointillés.
Scénarios
Trois grandes configurations paraissent envisageables à long terme : l’émergence véritable d’un « empire américain » ; le repositionnement durable, mais partiel et variable, au plus près de l’arc de crise ; enfin la rétraction de la puissance américaine.
À l’examen, les hypothèses maximalistes ne paraissent pas devoir se confirmer, pour des raisons tant politiques que matérielles. Ainsi, l’« empire » ne représente qu’un thème minoritaire et n’a jamais rencontré que peu d’écho auprès d’une population qui se perçoit essentiellement dans un cadre national. En outre, les moyens de l’unique superpuissance n’y suffiraient probablement pas : en déployant en Irak 130 000 hommes pendant deux ans, soit un sixième de ses effectifs, réserves comprises, l’armée de terre s’est révélée incapable de stabiliser le pays et a sérieusement entamé sa capacité à intervenir parallèlement ailleurs. D’autres choix politiques et militaires auraient pu obtenir des résultats plus convaincants à moindre coût ; toutefois, la perspective d’un projet impérial se déployant dans l’espace comme dans la durée ne permet de tabler que sur des résultats moyens.
Le repli général de la puissance américaine paraît plus improbable encore que l’hypothèse impériale, car il supposerait, en interne, l’épuisement rapide et durable des ressources et l’émergence d’un consensus isolationniste dans les élites politiques et la population, et impliquerait à l’extérieur un désengagement massif et irrévocable d’Europe, la montée en puissance de la Chine en harmonie avec ses voisins asiatiques, enfin le retrait pur et simple du Moyen-Orient, c’est-à-dire l’abandon du projet de démocratisation de la région et en substance un fiasco complet en Irak. Or, même une nouvelle vague d’attaques terroristes plus dévastatrices que le 11 septembre aurait bien peu de chances de susciter un retour durable à l’isolationnisme. Le contexte politique et économique a profondément changé par rapport aux années 1920 et les Américains sont conscients de leur dépendance vis-à-vis de l’extérieur à l’ère de la mondialisation des échanges. Au niveau international, un retrait condamnerait les États-Unis à ne plus influer que marginalement sur les grandes régions stratégiques non américaines. La preuve est récurrente, de la Yougoslavie à l’Irak : des capacités de frappe à longue distance, si sophistiquées soient-elles, ne peuvent se substituer au contrôle de l’espace et des populations qu’autorise le déploiement de forces terrestres, qui lui-même requiert, au niveau politique, un engagement régional permanent et, au niveau militaire, un réseau de bases, d’infrastructures d’accueil et du matériel prépositionné
[11]. L’impossibilité de devenir une « puissance globale isolationniste » condamne les États-Unis à maintenir une présence outre-mer.
***
Si le scénario intermédiaire semble donc aujourd’hui le plus probable, les modalités précises qu’il pourrait connaître sont susceptibles de le rapprocher tantôt du premier, tantôt du troisième modèle. Au final, la réalité se jouera probablement au croisement du conjoncturel – en particulier l’évolution de la situation en Irak – et du structurel, à savoir les préférences de la population américaine. Reste donc, pour les puissances petites et grandes, à prendre acte des redéploiements en cours et à en anticiper les effets.
[*]
Ce texte s’inspire d’une étude réalisée au profit du Centre d’analyse et de prévisions du ministère des Affaires étrangères.
[1]
Cf. B. Posen, « La maîtrise des espaces, fondement de l’hégémonie militaire des États-Unis »),
Politique étrangère, n° 1/2003, où l’idée a été développée en premier, avant d’être reprise dans les documents qui parlent de
Global Commons.
[2]
Cf. D. Yost, « The Future of U.S. Overseas Presence »,
Joint Forces Quarterly, été 1995, ainsi que H. Sapolsky, E. Gholz et D. Press, « Come Home, America: the Strategy of Restraint in the Face of Temptation »,
International Security, printemps 1997.
[3]
Une de ses brigades a été envoyée en Irak en 2004.
[4]
S. Schwalbe, « Overseas Military Bases Closure »,
Air & Space Power Chronicles, janvier 2005.
[5]
Les CSL pourraient concerner le Maroc, le Cameroun, la Mauritanie, le Niger, le Tchad, l’Algérie, l’Ouganda, l’Australie et même le Vietnam, tandis que Djibouti, le Qatar, Oman, Bahrein, le Pakistan, le Koweït, la Pologne, la Bulgarie, la Roumanie, la Géorgie, l’Ouzbékistan, le Kirghizstan, les Philippines, Sao Tome, et peut-être le Mali pourraient accueillir des FOS.
[6]
Cf. E. de Durand, « Le nouveau paradigme stratégique républicain »,
Revue française d’études américaines, n° 90, octobre 2001.
[7]
National Defense Strategy, Department of Defense, Government Printing Office, Washington, 2005.
[8]
Sur tous ces points,
cf. A. Feickert,
U.S. Army’s Modular Redesign: Issues for Congress, CRS Report for Congress, Congressional Research Service, janvier 2005.
[9]
Sur tous ces aspects,
cf. E. de Durand,
Les Transformations de l’U.S. Army, Paris, Ifri, « Les Études de l’Ifri » n° 1, juillet 2003, <
www. ifri. org> ; sur la « culture » de l’Army,
cf. C. Builder,
The Masks of War: US Military Styles in Strategy and Analysis, Washington, RAND Corporation Research Study, 1989.
[10]
Cf. NDS (2005),
op. cit. [7], p. 4-5.
[11]
Comme la NDS et la NMS le reconnaissent explicitement et à de nombreuses reprises.