2005
Politique étrangère
Repères
Corée du Nord : l’impossible transition
Marianne Péron-Doise
Marianne Péron-Doise, chargée de cours à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) et à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), travaille sur les problèmes de sécurité asiatiques, notamment en péninsule coréenne et au Japon, ainsi que sur les aspects maritimes des politiques de défense des principales puissances asiatiques.
Seule une réforme économique permettant une réallocation des ressources militaires, et une ouverture minimale du régime sur l’extérieur, pourraient permettre au leadership nord-coréen d’abandonner sa diplomatie prédatrice. Le fonctionnement même du régime rend cette perspective peu crédible. Il reste donc à aménager la coexistence la plus pacifique possible dans la région, en tenant compte du jeu de tous les acteurs, et en particulier de celui des États-Unis et de la Chine.Mots-clés :
Corée du Nord, prolifération nucléaire, Chine, États-Unis.
For a majority of observers, the political reality of the North Korea system is today divided into two potential scenarios: reform or collapse. These two readings are the basis element of the North Korea conundrum referred to a fundamental debate on the choice of the political option confronting to such a regime: dialogue or military option. Above these two binary notations, an alternative analysis is emerging on the fact that perhaps the North Korean leadership is building the conditions of a political transition based on the liability of an economical reform. The main problem lies in the capabilities of the regime to reform itself. In the absence of an ideological aggiornamento, as China did, the North Korean regime is condemned to sink.
Pour nombre d’observateurs, la réalité politique nord-coréenne semble se tenir aujourd’hui entre le scénario de la réforme et celui – évoqué depuis plus de dix ans – d’un prochain et brutal effondrement. Ces deux lectures, qui forment la substance même de la question nord-coréenne, renvoient à un débat de fond connexe sur le choix des politiques à adopter face à un régime aussi énigmatique : dialogue ou confrontation ? Entre ces visions binaires, qu’exacerbe la crise nucléaire depuis 2002, l’idée tend à émerger que la Corée du Nord explore peut-être les conditions d’une transition politique qui s’appuierait sur les acquis d’une réforme économique. L’ampleur du contrôle politique, le degré d’endoctrinement de la population et le niveau de sous-développement du pays, comme la stratégie d’étranglement américaine, ne permettraient toutefois pas à cette transition de prendre corps et de s’organiser. Faute d’un aggiornamento idéologique, dont la Chine a donné l’exemple, le leadership nord-coréen serait donc condamné à sombrer avec le pays dont il a la charge.
Les contraintes structurelles
Si la question nucléaire nord-coréenne constitue un problème stratégique et politique régional
[1], il ne faut pas en minimiser la dimension énergétique et économique. Pour l’instant, seule la Chine a montré l’exemple d’un pays qui, bien que dirigé sur un mode communiste autoritaire, a pu progressivement, à partir de 1978, intégrer avec succès un système d’économie de marché
[2]. La référence au Vietnam, plus proche de la Corée du Nord par sa taille, sa démographie et son histoire belliqueuse, semble aussi démontrer que parti unique, étroit contrôle politique et social des populations et économie de marché peuvent déboucher sur un système économique efficace.
Identifier une démarche de « réforme » cohérente
Pyongyang peine apparemment à trouver un schéma de développement conduisant le pays vers la croissance. Comme l’explique Paul French
[3], les théoriciens du régime ne peuvent s’affranchir du carcan psychologique qui se traduit par une économie centralisée à la soviétique articulée sur l’idéologie du
juche, c’est-à-dire de l’autosuffisance. Enfermée dans une planification centralisée de type stalinien, cette économie, jugée solide jusque dans les années 1970, a fortement décliné dès lors que l’aide des pays frères n’était plus acquise. Pyongyang s’est donc enfermé dans un chantage nucléaro-balistique pour extorquer à l’extérieur (à la Corée du Sud, au Japon, aux États-Unis, à l’Europe) le soutien matériel et financier nécessaire à sa survie.
Sans une option économique viable, le leadership nord-coréen ne renoncera donc pas à sa diplomatie prédatrice. L’aide alimentaire, bien que dispensée depuis maintenant dix ans à travers le Programme alimentaire mondial (PAM), ne constitue qu’un faible moyen de pression extérieur sur le régime
[4]. Vouloir conditionner l’assistance humanitaire à des avancées dans le domaine de la sécurité, comme tente de le faire l’Administration Bush, ne peut dans ces conditions qu’avoir des conséquences négatives sur une population déjà largement éprouvée. C’est ignorer en outre la perversité d’un système pour lequel l’amélioration des conditions de vie de la population compte peu. En revanche, une aide structurée sous la forme d’une assistance technique orientée – assistance en matière d’énergie, projet de soutien à l’agriculture – pourrait s’intégrer dans une politique multilatérale d’assistance à la Corée du Nord, susceptible de réduire la situation de pénurie et de dysfonctionnements graves que connaît le pays. Cette option pourrait répondre à la demande nord-coréenne, formulée courant octobre 2005, d’une aide globale au développement, par opposition au maintien d’une assistance humanitaire jugée inefficace et humiliante.
Réorienter les ressources du secteur de la défense vers le secteur civil
Le primat de la politique basée sur le concept de « Military first » a généré une hypertrophie du secteur de l’industrie de défense et de l’outil militaire, au détriment d’un secteur civil jusqu’à présent sacrifié. Un service militaire obligatoire de dix ans pour les hommes et sept ans pour les femmes, une armée pléthorique de plus de 1 million de soldats, participent de la constitution d’une classe de privilégiés du système, hors même des apparatchiks, que le régime est condamné à entretenir pour assurer sa survie. Le paradoxe de l’économie nord-coréenne est donc qu’elle a détruit le secteur de la consommation en sacrifiant le facteur humain. La relative ouverture de juillet 2002 ne s’est pas accompagnée d’un appel à l’initiative privée et aux entrepreneurs, comme en Chine. Tout au plus les fermes coopératives, fonctionnant comme des unités autonomes, ont-elles été mises en mesure de satisfaire les besoins alimentaires de leurs membres. Toutefois les maigres marges excédentaires dégagées restent directement happées par le système de redistribution de l’État. Quant au niveau général de l’activité économique du pays, il est si bas qu’il faudrait bien plus que l’introduction d’une orientation de marché libérale pour faire décoller la croissance
[5]. Frank Ruediger décrit la situation actuelle comme produite par un système hybride, où le dispositif de distribution publique
[6] géré par l’État coexiste avec les marchés libres. Selon lui, la demande étant pour l’instant largement supérieure à l’offre, seul le maintien d’un tel système permet de nourrir les plus démunis
[7].
Une réorientation massive des ressources en hommes et en capital du secteur de l’industrie militaire vers celui de l’industrie civile ne pourrait intervenir sans un profond changement du mode de fonctionnement du leadership nord-coréen. Il faudrait que celui-ci abandonne ses pratiques de chantage et d’extorsion vis-à-vis de la communauté internationale, pour consentir à s’ouvrir progressivement. Il lui faudrait également bénéficier d’un apport massif de capital, sous forme de prêts et d’aides au développement, et former ses cadres aux pratiques de l’économie et du commerce. Si la Corée du Sud comme le Japon ou les États-Unis paraissent constituer des donneurs potentiels crédibles, la Banque mondiale et la Banque asiatique de développement (BAsD) devront assurer le relais. Nicholas Eberstadt évoque ainsi la nécessité d’un apport de 4 milliards de dollars dans les premières années d’une éventuelle réorientation économique nord-coréenne, qui se substituerait aux revenus illicites que le pays a pu tirer jusqu’ici de la vente de missiles, de drogue ou des contrefaçons monétaires.
S’ouvrir vers l’extérieur
Contrairement à la Chine, la Corée du Nord ne s’ouvre que très lentement à l’influence de l’étranger
[8]. Tout au plus les zones industrielles spéciales de Kaesong ou de Sinuiju constituent-elles des enclaves plus liées à l’économie régionale qu’à l’économie nationale. Les nouvelles normes économiques, la culture technico-financière, tout comme les hommes d’affaires étrangers, sont ainsi maintenus à la périphérie du système. La mode d’Internet, qui a saisi la Chine et s’est introduite au Vietnam, est à peine apparue à Pyongyang. Dernière phobie du régime depuis l’incident ferroviaire de Ryongchon d’avril 2004, les téléphones portables sont interdits. Par ailleurs, le pays ne bénéficie pas d’une diaspora active et prospère qui, comme en Chine et au Vietnam, peut constituer un relais entre, à l’intérieur, les acteurs de la nouvelle économie et les représentants des structures étatiques et, à l’extérieur, des émigrés éduqués et bien intégrés au sein des sociétés américaine, canadienne ou française. Les réfugiés nord-coréens qui ont pu s’échapper vers la Chine ou la Corée du Sud, dans le premier cas, sont renvoyés dans leur pays et, dans le second, ont de grandes difficultés à s’intégrer. Le gouvernement sud-coréen leur interdisant toute activité politique, il leur est par ailleurs difficile de se constituer comme pôle de dissidence ; ils peuvent tout au plus se former en réseau d’entraide. Des programmes d’échanges universitaires et de formations dans les domaines du commerce et de l’économie au profit d’étudiants nord-coréens pourraient aider à renforcer le courant en faveur des réformes nécessaires, ainsi qu’à la reconstitution des bases institutionnelles du pays.
C’est à travers la Corée du Sud, et en dépit de relations chaotiques, que le Nord a pensé trouver un solide soutien économique, financier et commercial, susceptible de participer à son redressement. La société Daewoo a été l’une des premières entreprises sud-coréennes à s’intéresser aux investissements au Nord. C’est toutefois la société Hyundai, en la personne de son fondateur Chung Ju-yung, qui aura été le soutien le plus actif de la sunshine policy du président Kim Dae-jung, et aura le plus contribué à renouer des liens entre le Nord et le Sud. Le renforcement des relations intercoréennes doit en effet beaucoup aux projets de visites touristiques du mont Kumgang, montagne mythique de la partie nord de la péninsule, mis en place à partir des années 1998 par la société Hyundai. Ces visites, soigneusement réglementées par Pyongyang, tout en permettant à des Sud-Coréens de visiter cette autre Corée, ont pu déboucher sur le principe de la réunion épisodique de familles coréennes séparées depuis la fin de la guerre. Les conditions exorbitantes, notamment sur le plan financier, imposées par le Nord à ces activités en ont toutefois fait un investissement peu rentable pour Hyundai, dont les nouveaux dirigeants apparaissent partagés entre les impératifs économiques et le souci de continuer à soutenir la politique d’ouverture vers le Nord de l’actuel président sud-coréen Roh Moh-hyun.
Le maintien d’un dialogue intercoréen, en dépit de la crise nucléaire et parallèlement au « dialogue à six » de Pékin
[9], souligne bien la spécificité et l’importance des relations entre les deux Corées pour l’avenir de la péninsule – indépendamment des hypothèses que l’on peut formuler sur la forme future de ces relations : confédération, fédération, etc. À ce titre, le chemin le plus sûr d’une transition nord-coréenne demeure celui de la réunification avec le Sud.
Les contraintes stratégiques
Le complexe processus de transition nord-coréen s’inscrit dans un contexte de crise avec la communauté internationale qui n’en facilite guère la réalisation. En dépit de trois années de tensions suite à la dénonciation par l’Administration américaine d’un nouveau programme nucléaire nord-coréen à l’uranium enrichi, la rationalité stratégique de la crise ainsi ouverte n’apparaît toujours pas clairement. Tout en produisant un discours adamantin et en brandissant la menace du recours à une « frappe préemptive » contre le site suspect de Yongbyon, les cercles décisionnels américains cachent mal leur division sur l’approche à adopter face à Pyongyang : flexible ou musclée.
Les motivations stratégiques de la Corée du Nord se révèlent tout aussi opaques. Les aveux nucléaires du régime étaient-ils destinés à accompagner une évolution interne, notamment économique ? Le leadership nord-coréen est-il engagé dans une logique de réforme « à la chinoise » ? Rogue state emblématique et membre émérite de l’« axe du mal », la Corée du Nord a assisté en spectateur inquiet à l’invasion de l’Irak par les forces américaines en mars 2003 et suit désormais avec attention les avatars de la communauté internationale face au programme nucléaire iranien.
Le 10 février 2005, Pyongyang a annoncé être en possession d’armes nucléaires, et la crainte est forte que le pays ne poursuive son programme d’enrichissement et fabrique de nouvelles armes
[10]. Les risques liés à des transferts de technologie ou de vente vers des États ou des groupes terroristes sont également pris très au sérieux par l’Administration américaine. De son côté, l’Iran a reconnu poursuivre un programme nucléaire qui, tenu pour moins avancé que celui de Pyongyang, suscite nombre d’interrogations. Le nationalisme nucléaire dont fait preuve l’Iran et les discours bellicistes qui l’accompagnent peuvent apparaître plus immédiatement dangereux que le chantage nucléaire auquel le régime de Kim Jong-il se livre pour assurer sa survie. La perspective d’une nucléarisation de l’Asie du Nord-Est reste cependant une perspective stratégique inacceptable pour l’ensemble des pays riverains et donc le reste de la communauté internationale.
Engagée sur deux fronts, l’Amérique impériale ne dispose apparemment pas des moyens nécessaires pour lancer une opération « Liberté pour la Corée du Nord ». Il lui faut, de toute façon, tenir compte de l’hostilité avérée de la Corée du Sud, de la Russie et de la Chine – ces deux dernières étant des puissances nucléaires – à une solution militaire dans leur voisinage. Le recours à la médiation chinoise et l’instauration d’un mécanisme multilatéral à partir d’août 2003, le « dialogue à six », tout en mettant Pékin au pied du mur, semblent cependant écarter le recours à une option trop coercitive de la part du Pentagone.
Dénucléarisation versus assurances de sécurité
Fort de ses capacités de nuisance nucléaire, balistique et chimique, Kim Jong-il entend dicter ses conditions et mettre en avant, entre autres, ses besoins énergétiques – d’où son insistance sur le droit au nucléaire civil. Ses calculs sont prévisibles : si son objectif stratégique ultime réside dans la survie du régime et l’indépendance de la Corée du Nord, les impératifs financiers liés à la défense de la réforme lancée il y a trois ans devraient s’imposer, et avec eux une dénucléarisation seule susceptible d’apporter à court terme les subsides dont le processus de transition enclenché a besoin.
Toutefois le triptyque réforme/dénucléarisation/ouverture n’a jusqu’à présent pas fonctionné de manière cohérente. Les réformes limitées apparues en 2002 n’ont pu bénéficier de l’accompagnement extérieur, notamment économique, nécessaire à la concrétisation d’un véritable changement. Le blocage récurrent du « dialogue à six », en raison des exigences imposées tant par les États-Unis que par la Corée du Nord à l’ouverture des négociations, a sans doute constitué un frein à l’évolution amorcée. Toutes ces difficultés soulignent en outre les limites d’un processus multilatéral qui n’a pas le courage, dépassant la question nord-coréenne, de s’afficher comme l’embryon d’une organisation régionale de la sécurité. Sans une telle ambition, ce dialogue devra se limiter à des enjeux techniques sur les étapes et le calendrier du démantèlement du programme nucléaire nord-coréen, et se « re-bilatéraliser » comme en 1994, lors de la première crise nucléaire. Tout au plus assistera-t-on alors à la reproduction du format connu de négociations/compensations entre les États-Unis et la Corée du Nord.
A contrario, la reconnaissance de la nécessité d’un dialogue stratégique régional fonctionnant à l’image d’une Organisation pour la sécurité et la coopération en Asie pourrait déboucher sur un forum permanent, où les puissances d’Asie orientale structureraient des mécanismes de coopération aptes à créer le climat de confiance qui fait défaut à la région. La nécessité d’établir cette confiance, par exemple à travers le renoncement à l’usage de la force dans les relations entre les États, ne concerne d’ailleurs pas seulement les rapports entre Pyongyang et ses voisins. Elle touche à la perception du Japon et de son outil de défense par les autres États, à l’ensemble des questions posées par la modernisation de l’Armée populaire de libération (APL) chinoise ou au futur de la présence militaire américaine dans la zone. S’il est clair que le cas nucléaire nord-coréen ne peut être traité à l’identique du cas iranien, c’est aussi parce qu’existe un lien entre la question des armes de destruction massives de Pyongyang et les recompositions propres à l’Extrême-Orient en matière de sécurité – la mise en place de la défense antimissile américaine constituant d’ailleurs un sous-produit de ce lien.
La demande de signature d’un traité de paix, mise en avant par le régime nord-coréen comme une des conditions du règlement de la crise nucléaire actuelle, renvoie au fait que, techniquement, l’Asie du Nord-Est est toujours en état de guerre, la péninsule coréenne étant placée sous régime d’armistice depuis juin 1953. Des arrangements de sécurité durables, susceptibles de déboucher sur un traité de paix, sont donc souhaitables entre les États-Unis et la Corée du Nord, tout comme entre les deux Corée. La normalisation des relations avec le Japon constitue également une étape nécessaire à la réalisation de la stabilité régionale.
La variable chinoise
En parallèle à la gestion de la crise nord-coréenne, les États-Unis procèdent au redéploiement de leurs forces en Asie du Nord-Est, suivant en cela leur agenda de sécurité propre
[11]. Ce mouvement, inscrit dans un vaste plan de réorganisation de la présence militaire américaine dans le monde, la
Global Posture Review, correspond à la nécessité d’adapter un dispositif stratégique hérité de la guerre froide à de nouvelles menaces liées au terrorisme et à la prolifération. Appliqué à l’Asie du Nord-Est, ce dispositif se caractérise par un désengagement progressif des forces américaines de Corée du Sud au profit du renforcement des liens logistiques et opérationnels avec le Japon, lequel depuis 2001 ne craint plus d’afficher un partenariat stratégique de nouvelle dimension avec les États-Unis
[12].
D’ici à 2008, le volume des forces américaines présentes en Corée aura diminué d’un tiers, passant de plus de 30 000 à 20 000 hommes. Cette réorganisation programmée s’accompagne d’un transfert de responsabilités vers l’outil de défense sud-coréen. Ce mouvement, s’il répond au désir de l’actuel président sud-coréen de procéder à une modernisation profonde et accélérée des forces armées de son pays, s’inscrit dans le contexte d’une aggravation des tensions sino-américaines depuis le début de l’année 2005. Le thème de la « menace chinoise » supplante désormais celui de la « menace nord-coréenne » dans le discours des
think tanks et des cercles d’analystes institutionnels ou privés proches de l’Administration républicaine américaine
[13]. La visite du secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, à Pékin du 17 au 20 octobre 2005 a permis d’exprimer au grand jour les suspicions américaines devant la montée en puissance militaire de la Chine, désormais servie par un taux de croissance économique au rythme annuel de 8 %. Le Japon lui-même relaie le discours américain sur la « menace chinoise » et cache mal son agacement devant la multiplication des contentieux avec Pékin depuis deux ans. La permanence des conflits territoriaux, la lutte pour la sécurisation de ressources énergétiques et le renouveau des querelles historiques sino-japonaises génèrent ainsi un climat de tensions peu propice au dialogue entre les deux puissances asiatiques. Un plan de défense japonais divulgué par la presse nippone
[14] révèle le degré d’appréhension du gouvernement devant une attaque chinoise qui pourrait prendre la forme d’une prise des Senkaku (Diaoyu pour la partie chinoise), ces îles situées en mer de Chine méridionale, objets des revendications récurrentes des deux pays.
Devant ce qui s’apparente à une réorganisation des alliances issues de la guerre froide, la Chine éprouve pour sa part le besoin d’un affichage stratégique fort en réaffirmant la permanence de ses liens avec la Russie et la Corée du Nord, même si ces relations triangulaires sont fragiles. Les spéculations consécutives au vaste exercice « Mission Paix 2005 », qui a réuni 8800 soldats russes et chinois en août 2005 dans une simulation de débarquement, ont valorisé l’idée d’un axe Pékin/Moscou ayant l’ambition de faire contrepoids à la puissance américaine. Le déplacement du président Hu Jintao à Pyongyang du 28 au 30 octobre 2005 a également révélé les calculs politico-militaires chinois face à l’imprévisible partenaire nord-coréen. Tout en soulignant la pertinence de l’alliance entre les deux pays, le président chinois a mis l’accent sur le processus de transition économique engagé par Kim Jong-il depuis trois ans. L’accord de coopération économique et technologique signé entre les deux États dissocie clairement le dossier de la dénucléarisation de l’aide que la Chine entend apporter à l’évolution de la Corée du Nord. Pékin reste le principal fournisseur de Pyongyang en matière d’aide alimentaire et énergétique, les échanges avec la Chine représentant 48 % du commerce extérieur de Pyongyang. La diplomatie chinoise montre ainsi son souci d’apaiser les tensions, au profit d’une dynamique économique régionale garante de la stabilité politique dont le Parti communiste chinois (PCC) a tout autant besoin que le régime nord-coréen pour assurer la mutation de leurs pays et leurs survies respectives.
La visite de Hu Jintao avait néanmoins pour toile de fond le retour au « dialogue à six » de Pyongyang. En obtenant le 19 septembre 2005, la signature d’une déclaration conjointe à l’issue du cycle de discussions, la Chine a déjà engrangé un succès diplomatique notable. Les engagements pris par la Corée du Nord : abandon des armes nucléaires, démantèlement des programmes nucléaires, réintégration du Traité de non-prolifération (TNP), respect des garanties de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), seront cependant fort complexes à concrétiser. De plus, la position rigide de Pyongyang sur la reconnaissance de son droit à un usage pacifique de l’énergie nucléaire constitue un nouveau facteur potentiel de blocage du processus.
***
Le 16 février 2006, le
Cher Leader Kim Jong-il fêtera ses 64 ans, dans le faste grandiloquent qui préside à ce genre d’événement dans un régime où tout est prétexte à mise en scène de la figure du pouvoir. En dépit des attentes de la Chine et de la Corée du Sud, Kim Jong-il n’apparaît pas clairement être l’homme de la transition, se contentant d’incarner la continuité dynastique d’un régime totalitaire. En douze années passées à la tête de l’État nord-coréen – qu’il personnifie depuis la disparition de son père en 1994 –, son mode d’exercice du pouvoir a cristallisé toutes les pathologies d’un système en phase de pétrification : épuration, obsession policière, endoctrinement massif de la population. La publication récente d’archives du goulag soviétique suggère en écho des questions pour le moins dérangeantes sur le système concentrationnaire nord-coréen. Les zones les moins cachées de l’histoire de la Corée du Nord éclairent déjà une comptabilité macabre : aux 3 millions de morts de la guerre de Corée, dont on sait qu’elle fut déclenchée par Kim Il-sung, vient s’ajouter le chiffre de 2 millions de morts, avancé au titre de la famine qui a frappé le Nord dans les années 1990
[15].
Dans ce contexte opaque, on se doute que les conditions d’une véritable transition économique nord-coréenne, qui pourrait déboucher sur un changement politique, sont difficiles à réunir. L’intransigeance de Pyongyang dans les négociations en cours sur la question nucléaire depuis trois ans tendrait pourtant à démontrer que le leadership nord-coréen s’estime solide et ne perçoit pas de danger de déstabilisation. Même si l’on peut supposer que le régime s’aveugle sur ses capacités à durer et si l’on perçoit ses fragilités, notamment à travers le phénomène des réfugiés, il n’apparaît aujourd’hui guère d’autre solution que la négociation.
[1]
Sur ce thème,
cf. M. Péron-Doise, « La Corée du Nord en 2005 : décomposition ou ultimes métamorphoses ? »,
La revue internationale et stratégique, n° 57, printemps 2005.
[2]
D. Altman, « China model is tough to copy »,
International Herald Tribune, 23 juillet 2005.
[3]
P. French,
North Korea: the Paranoid Peninsula, Londres, Zed Books, 2005.
[4]
À partir de 1995, date de l’appel à l’aide internationale du régime nord-coréen, beaucoup d’organisations non gouvernementales (Médecins sans frontières, Oxfam et Action contre la faim) ont rapidement soupçonné et dénoncé le fait que cette aide était détournée et redistribuée à l’élite du régime et à ses soutiens, dont l’armée.
[5]
H. Smith, « La Corée du Nord vers l’économie de marché : vrais et faux dilemmes »,
Critique internationale, avril 2002.
[6]
Le système de distribution public (SDP) est censé avoir été aboli lors de l’introduction de la réforme le 1
er juillet 2002. Il s’agit d’un système de rationnement de la population, touchant non seulement la nourriture ou les vêtements, mais également l’accès au logement, aux médicaments ou aux soins médicaux.
[7]
F. Rudieger, « Failure or success of a hybrid system », Northeast Asia Peace and Security Network, 10 février 2005, <
www. nautilus. org/ fora/ security> (consulté le 26 octobre 2005).
[8]
Cf. R. Gluckman, « Slowly, strangely, Pyongyang changes »,
Far Eastern Economic Review, avril 2005, vol. 168, n° 4.
[9]
Les pourparlers à six réunissent la Chine, la Corée du Nord, la Corée du Sud, les États-Unis, le Japon et la Russie (NDLR).
[10]
Pour la communauté américaine du renseignement, la Corée du Nord possède une à deux armes enrichies au plutonium depuis les années 1990. « Les États-Unis estiment depuis le début des années 1990 que la Corée du nord dispose d’une ou peut être deux armes réalisées à partir du plutonium produit avant 1992 » : déclaration de James Kelly, secrétaire d’État américain adjoint pour l’Asie de l’Est et le Pacifique de 2001 à 2005, US House of Representatives, février 2003. Ces éléments sont à mettre en relation avec les affirmations de Mohamed El Baradei, directeur de l’AIEA, publiées dans le
New York Times du 6 décembre 2004, selon lesquelles il est certain que la Corée du Nord possède désormais assez de plutonium pour 4 à 6 armes nucléaires. Ce jugement est basé sur le fait que, depuis le renvoi des inspecteurs de l’AIEA de Corée du Nord en décembre 2002, le pays a eu le temps de retraiter les 8 000 barres de combustibles stockées à Yongbyon sous le contrôle de l’agence.
[11]
Voir, dans le même numéro, l’article d’Etienne de Durand (NDLR).
[12]
Sur le contexte de la consolidation de la relation nippo-américaine, se reporter à l’étude de R. Serra, « L’évolution stratégique du Japon : un enjeu pour l’Union », Institut d’études de sécurité, « Occasional Paper », n° 59, juin 2005, <
www. iss-eu. org>.
[13]
Lire à cet égard le rapport du National intelligence Council, « Mapping the Global Future, 2020 Project, Asia in 2020 », mai 2004, <
www. cia. gov/ nic>, et celui, très commenté, de la Rand, Center for Asia Pacific Policy, « Modernizing China’s Military: Opportunities and constraints », 2005, <
www. rand. org> (consultés le 30 octobre 2005).
[14]
Cf. le quotidien japonais
Asahi Shimbun, 26 septembre 2005.
[15]
J. Becker, dans son dernier ouvrage
Rogue Regime: Kim Jong-Il and the looming threat of North Korea, Oxford, Oxford University Press, 2005, décrit le leadership nord-coréen comme un des plus répressifs au monde. La brutalité du contrôle exercé sur la population fait que, selon lui, le pouvoir nord-coréen n’est pas prêt de s’écrouler.