Politique étrangère
I.F.R.I.

I.S.B.N.2200920563
224 pages

p. 867 à 879
doi: 10.3917/pe.054.0867

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Hiver 2005/4

2005 Politique étrangère Libres propos

La géopolitique de l’énergie en Extrême-Orient : un nouvel enjeu des relations sino-japonaises ?

Valérie Niquet Valérie Niquet, directeur du Centre asie ifri, est professeur au Collège interarmées de défense (CID-École militaire) où elle assure le cours de géopolitique de la Chine. Sinologue et japonologue, docteur en science politique et traductrice d’Å“uvres majeures de la pensée stratégique chinoise, elle est spécialiste des questions stratégiques et militaires en Asie.
Le développement exponentiel de la consommation énergétique chinoise génère une perception de dépendance vis-à-vis de l’extérieur, et se traduit par un discours très « sécuritaire ». Pour compter sur ses propres forces, la Chine met en Å“uvre des stratégies de sécurisation des sources pétrolières et gazières (prises de participation), ou des voies d’acheminement (sécurité maritime régionale), qui pourraient l’opposer directement à l’autre puissance régionale : le Japon.Mots-clés : Chine, Japon, pétrole, gaz, Asie centrale, Moyen-Orient. After years of self sufficiency, China has become a net importer of oil. This evolution creates an increasing feeling of vulnerability toward the outside world. The main discourses on energy is founded on a “security” and balance of power analysis: there is a stress on the illusionary will to control sources of supply by building “privileged” relationships, rather than participating to an energy framework on a multilateral and cooperative basis. The way China is trying to deal with the energy issue is a good tool for evaluating the degree that China is integrating into the regional or global post cold-war system. It is in this framework that the energy components of the Sino-Japanese relationship, and its influence on relations with third significant parties like Russia, must be analyzed.
En 2025, la croissance de la demande énergétique de l’Asie représentera 40 % de la croissance de la demande mondiale. Depuis 1980, la consommation d’énergie en Chine a augmenté en moyenne de 5 % par an avec une accélération remarquable ces dernières années [1]. La question est donc aujourd’hui de savoir si cette croissance de la demande énergétique – et au-delà de l’ensemble des ressources naturelles qui nourrissent l’économie chinoise – favorisera une intégration fondée sur la coopération ou produira au contraire une radicalisation des rapports de force régionaux.
Un élément de réflexion préoccupant est certainement que la Chine se perçoit aujourd’hui, quant au partage des ressources énergétiques, en position de challenger, un peu comme le Japon l’était au début du xxe siècle face aux puissances occidentales soucieuses d’écarter tout nouveau concurrent, un sentiment de vulnérabilité qui peut déboucher sur des frustrations déstabilisatrices. Cet ensemble d’interrogations a pris une importance accrue avec la seconde guerre d’Irak puis l’augmentation des prix du pétrole.
 
La dépendance énergétique : un faux problème ?
 
 
Le poids énergétique de la Chine et les perspectives de coopération
Entre 2003 et 2004, la consommation pétrolière de la Chine a augmenté de 500 000 barils par jour pour atteindre 6,8 millions de barils en 2004. Si le pétrole occupe une place importante et croissante, le charbon – produit nationalement – reste toutefois très largement en tête de la consommation d’énergie : 65 % du total. Par ailleurs, des efforts de diversification sont faits en faveur du gaz (2,5 % aujourd’hui, 8 % en 2010), de l’hydroélectricité (6,9 % aujourd’hui, 10 % en théorie après la mise en Å“uvre du barrage des Trois Gorges) et du nucléaire (1,4 % aujourd’hui et des projets de 4 % à moyen terme) [2]. Le problème auquel la Chine est confrontée est donc en réalité plus celui de l’environnement – y compris dans sa dimension internationale – que celui de la dépendance énergétique.
Le gaspillage des ressources constitue l’autre grande question chinoise. La croissance de la consommation s’explique par le développement « naturel » des besoins d’une population qui s’enrichit et s’urbanise, mais aussi pour une large part par le gâchis des ressources, la surchauffe de la production, la définition de choix de développement privilégiant des industries très gourmandes en énergie, ainsi que par un système de fixation des prix obsolète.
Le taux d’« efficacité » de l’utilisation des ressources en Chine est aujourd’hui très bas et l’une des premières sources d’économie serait – comme pour l’eau et d’autres ressources naturelles – un effort de rationalisation passant, notamment, par la création d’un ministère de l’Énergie, chapeautant, ou contrôlant, les grandes sociétés pétrolières chinoises d’État [3].
Pour certains analystes, la question de la dépendance énergétique, et des tensions en résultant notamment autour du poids de la Chine ou de la rivalité Chine/Japon, est donc un faux problème. Quant aux dirigeants chinois, leurs déclarations semblent privilégier un discours favorable au multilatéralisme et à la coopération. Au sommet du Forum de coopération économique Asie-Pacifique (Asia-Pacific Economic Cooperation, APEC) du mois de novembre 2004 à Santiago du Chili, le président Hu Jintao appelait à « plus de coopération en matière énergétique, pour lutter contre les pénuries [4] ». Un groupe de réflexion prône de son côté la coopération énergétique, en privilégiant les économies d’énergie et la question de l’environnement [5].
La Chine a en effet besoin, en matière énergétique, de la coopération active d’acteurs étrangers, au premier rang desquels le Japon. Les projets anciens de « pont énergétique » traversant la Thaïlande pour approvisionner la République populaire de Chine (RPC), le Japon et la Corée du Sud pourraient constituer un exemple de coopération régionale. Les entreprises chinoises, au premier rang desquelles Sinochem, intéressées par le projet de Bangkok – partenaire traditionnel de la RPC – souhaitent en effet convaincre les entreprises japonaises de l’intérêt de « contourner Singapour et le détroit de Malacca ». Itochu et Mitsui sont toutefois beaucoup plus réticentes devant des projets où, en tout cas pour Pékin, la logique stratégique semble primer sur la logique économique de réduction du temps de transport. Comme l’aurait déclaré Hu Jintao lors d’une réunion du Comité permanent (CP) du Parti communiste chinois (PCC), « pour la Chine, le détroit de Malacca représente un enjeu de sécurité à long terme, car certaines puissances essaient d’y contrôler la navigation ». Contourner Singapour c’est aussi tenter de marginaliser un allié des États-Unis dans la région, objectif que le Japon ne peut partager [6].
Le discours chinois demeure donc ambigu et, au-delà du pur déclaratoire, les arguments de sécurité y dominent la logique économique. Plus préoccupant, le discours sur la sécurité domine sur la scène intérieure chinoise, éclipsant l’appel à l’interdépendance et à l’intégration.
Un discours très « sécuritaire »
Ce discours référé à la sécurité est aussi présent, en toile de fond, chez les économistes spécialistes des questions énergétiques, pourtant enclins à reproduire le consensus international sur les équilibres du marché. Ainsi pour Li Zhidong, en dépit de l’accès possible aux marchés extérieurs, l’augmentation de la consommation de pétrole en Chine « aggrave les questions de sécurité liées au coût de l’énergie et aux pressions sur les voies de communication [7] ». L’accès au pétrole et aux ressources en général – sans que l’éventuelle « menace » soit autrement précisée – est donc présenté comme un facteur stratégique vital, « prioritaire pour l’avenir du pays » (ou plus exactement du régime), dont la stabilité sociale et politique dépend de la croissance. La dépendance est donc analysée en termes de rivalités, particulièrement avec la superpuissance américaine qui, selon une opinion communément exprimée, veut « contrôler la Chine dans le domaine des ressources énergétiques, de l’accès aux matières premières, de l’économie et des capacités militaires [8] ».
Nouvel arrivant sur le marché de l’énergie, la Chine voit aussi son sentiment de vulnérabilité, et donc son désir de contrôle, renforcés par l’exclusion de certains marchés. En mai 2004, British Gas aurait ainsi bloqué la participation des compagnies chinoises Sinopec et China National Off-shore Oil Corporation (CNOOC) au champ de Kashagan en Caspienne, imposant à Pékin de réorienter sa stratégie de développement vers l’Azerbaïdjan. L’affaire Unocal [9] au cours de l’été 2004 est venue renforcer ce sentiment.
Le discours sécuritaire s’inscrit donc pour Pékin dans une vision des relations internationales qui demeure marquée par le conflit et les rapports de force. Craignant d’être soumise aux pressions des États-Unis en cas de conflit avec Taiwan, la RPC, qui prend également en compte l’instabilité du Moyen-Orient depuis la seconde guerre d’Irak, a ainsi créé en février 2003 un « bureau des réserves » à la Commission du plan du Conseil des Affaires de l’État, et décidé de constituer des réserves stratégiques qui ne devraient pas dépasser trente jours dans un premier temps [10].
Cette perception vient se plaquer sur une rivalité régionale qui implique plus particulièrement le Japon. En octobre 2004, le Quotidien du peuple publiait un article accusant Tokyo de « chercher à nuire aux projets énergétiques de la Chine à travers le monde en Russie, en Iran et au Soudan [11] ». Les tensions se développent également en mer de Chine orientale, autour des gisements gaziers de Chuxiao. Les prospections pétrolières ou gazières offshore constituent un nouveau lieu de confrontation, où se mêlent intérêts énergétiques et revendications territoriales, dans un cocktail détonnant.
Alors qu’entre Pékin et Tokyo, la question des îles Senkaku a longtemps été limitée à une gesticulation nationaliste plus ou moins maîtrisée par les autorités chinoises, la dimension énergétique lui a récemment donné une importance nouvelle. En juin 2004, Tokyo, en réponse à la stratégie chinoise de présence dans la zone, décidait des opérations de forage et de recherche de gaz naturel dans sa propre zone économique exclusive (ZEE), ajoutant ainsi un nouvel élément à la rivalité territoriale entre les deux capitales et tous les jours des avions d’observation des unités de garde-côtes japonaises survolent la zone [12].
 
Les raisons d’une ambiguïté
 
 
Cette contradiction chinoise entre de « nouveaux principes de sécurité », privilégiant le multilatéralisme et la coopération, et une pratique qui demeure fondée sur le conflit et l’affirmation de puissance s’explique d’abord par l’obsession de l’indépendance ou de la non-ingérence – principes de légitimation du régime –, obsession qui se nourrit du souvenir des pressions passées, notamment lors du conflit sino-soviétique des années 1960-1970, et de la doctrine maoïste du « compter sur ses propres forces ». Le pouvoir politique est par ailleurs conscient, en dépit de l’ouverture économique, de l’isolement idéologique du régime chinois sur la scène internationale, qui renforce ce sentiment de vulnérabilité.
Le discours sur les risques de la dépendance et l’ingérence se nourrit donc quasi mécaniquement des besoins énergétiques du pays. La Chine est devenue importateur de pétrole en 1993 et la proportion des importations devrait dépasser la moitié des besoins en 2010 [13]. La dépendance vis-à-vis du Moyen-Orient, notamment depuis la guerre d’Irak et le très fort engagement des États-Unis dans la zone, est particulièrement préoccupante pour la RPC. Dans le discours chinois, cette inquiétude est justifiée par l’instabilité de la zone mais aussi par des voies d’approvisionnement maritimes qui traversent des régions tenues par des rivaux potentiels, renforçant ainsi les moyens de pression sur Pékin. Les États-Unis sont en effet présents dans toute la zone jusqu’au Pacifique et ils ont réaffirmé à plusieurs reprises leur volonté de voir la « liberté de circulation » respectée sur les mers, posant ainsi une nette limite aux éventuelles ambitions chinoises en mer de Chine méridionale. Quant à eux, les Indiens, autre puissance rivale de Pékin, contrôlent également une partie de l’océan Indien, par où les bâtiments chinois doivent transiter. Enfin, en Asie du Sud-Est et dans la zone des détroits indonésiens, d’autres formes d’insécurité plus immédiates, liées à la piraterie et aux risques terroristes, sont prises en compte par la Chine. En 2002, 42 % des actes de piraterie dans le monde ont en effet eu lieu dans les eaux territoriales indonésiennes, malaises, vietnamiennes et philippines.
Le développement exponentiel de la consommation chinoise en période d’augmentation des prix du baril a également un coût qui pourrait « plomber » la croissance et renforcer des pénuries déjà perceptibles. Ces dernières se sont traduites depuis 2003 par des coupures de courant dans les grands centres urbains et industriels comme Shanghai et les provinces les plus développées du sud du pays. Ainsi la Chine se trouve-t-elle confrontée aux limites d’infrastructures qui ont longtemps caractérisé le contre-modèle indien. Outre l’effet d’image, cet état de fait pourrait avoir des conséquences sur les stratégies d’investissements extérieurs, alors que la croissance chinoise dépend très largement des investissements directs étrangers (IDE).
Le discours sécuritaire sert également à masquer l’incapacité systémique du régime chinois à prendre en compte les dysfonctionnements internes qui renforcent les tensions en matière énergétique et de ressources naturelles. Les solutions internes reposent en effet sur une rationalisation de la consommation, une réforme du système des prix et donc une réforme véritable des grandes entreprises pétrolières contrôlées par l’État. Ces solutions sont toutefois difficiles à appliquer en raison des réseaux d’intérêts croisés entre les rouages de l’État et du Parti et ces sociétés d’intérêt national [14]. La difficulté à mettre en Å“uvre des réformes touchant aux réseaux de corruption et au fonctionnement du système politique apparaît clairement si l’on s’avise que les projets de 1998 visant à briser le monopole des grandes compagnies chinoises dans le domaine de l’énergie n’ont pas véritablement abouti [15]. Par ailleurs, le coût social et donc politique d’une augmentation des tarifications, qui seule permettrait une véritable rationalisation de la consommation, doit être pris en compte.
Comme les problèmes issus de la corruption ou des inégalités de développement croissantes entre villes et campagne, les questions liées à la rationalisation de l’utilisation des ressources et à l’environnement, si elles suscitent une inquiétude réelle, font l’objet de nombreuses déclarations mais de peu d’actions concrètes. Le discours sécuritaire, qui présente les acteurs extérieurs comme au moins potentiellement responsables des difficultés chinoises, est donc partie intégrante d’un contrôle social et politique interne difficile à remettre en cause.
 
Les stratégies mises en place par la Chine
 
 
Le gouvernement chinois a donc mis en place un certain nombre de stratégies de « sécurisation » des approvisionnements, qui reflètent sa vision propre de la problématique énergétique. Ces stratégies semblent essentiellement inspirées par la volonté de maîtrise, si ce n’est de contrôle, des circuits, même si elle reste largement illusoire. Le Xe plan quinquennal prévoyait une meilleure exploitation des ressources nationales, dont 80 % seraient inexploitées. Cependant, outre le fait que cet objectif d’optimisation concerne en particulier des ressources offshore dont la légitimité est fortement contestée – et donc le potentiel conflictuel non négligeable –, le coût d’exploitation et de transport sur le territoire chinois demeure peu attractif.
La stratégie privilégiée est donc celle du go out et de la diversification des investissements extérieurs dans le secteur du gaz et du pétrole. Cet objectif a été fortement rappelé par l’Assemblée populaire nationale (APN) en mars 2004. Par ailleurs, les stratégies d’investissements et de prises de parts directes dans l’exploitation, le transport et la production sont privilégiées, plus que les stratégies d’achat sur les marchés extérieurs, dans une volonté de réduire les risques de dépendance et de pressions externes. À terme, et c’est sans doute sans doute fort utopique, la part des approvisionnements extérieurs contrôlés par les sociétés chinoises devrait atteindre 25 % [16].
L’objectif officiel de ces stratégies est donc d’« assurer la sûreté et la régularité de l’approvisionnement », en recherchant des ressources stables sur le marché international [17]. Pour ce faire, la Chine privilégie, plus que la coopération multilatérale, la mise en place de partenariats bilatéraux avec des pays vulnérables ou « laissés pour compte », avec lesquels une relation de dépendance au mieux ou d’interdépendance au pire (selon l’analyse de Pékin) peut être mise en place [18]. Les choix de partenariat de la RPC, qui arrive la dernière sur le marché, sont relativement réduits, mais l’éventuelle position de faiblesse de ses partenaires vis-à-vis de Pékin renforce la capacité de contrôle de cette dernière.
Certains pays cibles ont donc été définis, dont la liste change en fonction des évolutions stratégiques. On trouve parmi eux : en Asie centrale, le Kazakhstan ; en Asie du Sud-Est, l’Indonésie et la Birmanie ; au Moyen-Orient, l’Iran, Oman, la Syrie ou la Libye ; en Afrique, le Soudan ; en Amérique latine, le Venezuela [19]. Si certains pays moins malléables, comme la Russie, pourraient voir leur statut de pays privilégié reconsidéré, d’autres objectifs sont ajoutés, notamment en Afrique, et aussi en Amérique latine où le président Hu Jintao vient de faire une visite largement centrée sur les questions énergétiques [20]. Des projets d’accord d’exploitation ont ainsi été récemment signés avec l’Algérie, l’Égypte et le Gabon. L’Argentine, le Kenya, le Nigeria et l’Angola suscitent également l’intérêt de Pékin. Lorsque des partenariats sont établis, la dimension politique de la relation bilatérale n’est pas oubliée, et Pékin joue de son statut de grande puissance, membre permanent du Conseil de sécurité, pour apporter son soutien et bloquer d’éventuelles résolutions hostiles au pays ami.
Parmi ces pays, l’Iran, deuxième fournisseur de pétrole de la RPC derrière l’Arabie Saoudite avec une part de près de 14 % en 2003 – en augmentation de 15 % par rapport à l’année précédente – occupe une place importante. En novembre 2004, dans le contexte du débat sur le nucléaire iranien, le ministre iranien du Pétrole s’est rendu à Pékin et la compagnie chinoise Sinopec a été choisie pour investir dans l’exploitation de 16 champs pétroliers récemment ouverts aux investisseurs étrangers. En mars 2004, la Chine avait également signé un accord concernant le gaz naturel. L’intérêt de ce pays coïncide ainsi avec la stratégie de libéralisation des investissements extérieurs mise en place par le gouvernement iranien. Le partenariat entre Pékin et Téhéran, fondé sur l’énergie mais également sur une même hostilité à l’hyperpuissance américaine, est par ailleurs étroit, y compris dans les domaines controversés du militaire et du nucléaire. En la matière, Pékin a clairement manifesté son opposition à toute sanction et à toute réduction des possibilités offertes en matière de nucléaire civil par le Traité de non-prolifération (TNP).
Le Soudan, troisième fournisseur de pétrole de la Chine avec 6 % des importations, constitue un autre exemple de cette stratégie de coopération multidimensionnelle destinée à s’assurer de la bonne grâce d’autorités ostracisées sur la scène internationale. Le Soudan est aujourd’hui la première destination des investissements à l’étranger de la RPC. En 2003, la China National Petroleum Company (CNPC) a achevé la mise en Å“uvre du champ pétrolier de Muglad, qui doit fournir dans un premier temps 10 millions de tonnes annuelles de pétrole, ainsi que la construction d’un oléoduc de plus de 1 500 km et d’une raffinerie.
En Asie centrale, la Chine est très présente au Kazakhstan. En 1997, un an après la création de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), et alors que Pékin s’inquiétait de l’extension du rôle de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) dans la région, la CNPC avait pris 60 % des parts d’un champ d’exploitation pétrolier, devenant ainsi à l’époque le premier investisseur étranger dans un Kazakhstan très enclavé [21]. La dimension stratégique était ici indissociable de la dimension énergétique de l’accord. Depuis le 11 septembre 2001, avec le réengagement américain dans la zone – les États-Unis sont aujourd’hui présents militairement en Ouzbékistan, au Kirghizstan, au Turkménistan et au Tadjikistan [22] – et la stratégie poutinienne de réaffirmation des intérêts russes, le Kazakhstan a vu ses marges de manÅ“uvre augmenter [23]. Pékin est désormais un partenaire parmi d’autres, auprès, par exemple, du Japon.
En juin 2004, lors de la visite du président Nazarbaïev en Chine, un accord avait été conclu sur la construction du pipeline Atasu-Urumqi, idéalement inclus dans un projet reliant la Caspienne à la Chine ; mais le Premier ministre kazakh avait pris soin d’indiquer que le Kazakhstan souhaitait « garder le contrôle » et au moins 51 % des parts du projet [24]. La question de l’énergie s’inscrit bien pour le Kazakhstan dans un jeu de puissance destiné à renforcer sa position et à défendre ses intérêts entre Moscou, Washington, Pékin et Tokyo. La RPC est donc l’un des moyens de briser l’isolement et de faire monter les enchères dans des négociations impliquant d’autres acteurs majeurs.
Une des conséquences de la perception « sécuritaire » de la question énergétique en Chine – même si elle est contestable et ne peut se traduire, faute de moyens réels, par une véritable stratégie de contrôle des sources d’approvisionnement ou des voies de communication – est en effet qu’elle provoque en retour des réactions de méfiance et des tensions avec les partenaires de Pékin et tout particulièrement le Japon, dont le sentiment de vulnérabilité et de dépendance est tout aussi aigu.
 
Une rivalité artificielle mais croissante avec Tokyo
 
 
Si le Japon a longtemps considéré que le pétrole était une marchandise gérée par les lois du marché, les analyses sont aujourd’hui moins optimistes quant à sa capacité à maîtriser ce marché, et Tokyo prend à nouveau en compte, comme à l’époque de la guerre froide et du premier choc pétrolier, la dimension stratégique de ce type d’approvisionnement [25]. Cette évolution est largement provoquée par une attitude perçue comme hostile et potentiellement déstabilisatrice de la part de Pékin. Tokyo considère en effet que la nature du régime chinois, et notamment son recours à un nationalisme fortement antijaponais, relativise les perspectives de normalisation et d’intégration régionale de la RPC.
Cette inquiétude se nourrit également de statistiques mettant en avant la montée en puissance de la Chine comme pays fortement consommateur. Sa « boulimie énergétique » accroît au Japon les sentiments de vulnérabilité dans un contexte de forte augmentation des prix du pétrole et alors que le discours commun privilégie la thèse des risques de pénurie à terme.
On voit donc se dessiner, sur fond de méfiance réciproque, une instrumentalisation du thème de la rivalité énergétique entre les deux puissances asiatiques. Comme pour Tokyo, l’essentiel des importations de pétrole et de gaz de Pékin viennent du Moyen-Orient et, dans une moindre mesure, d’Indonésie, d’Australie et de Russie. L’ensemble de ces zones constituent donc un nÅ“ud d’insécurité potentielle pour Pékin et le théâtre d’une rivalité potentielle avec Tokyo. Le Japon a mis en place des stratégies de diversification de ses sources et voies d’approvisionnement depuis de nombreuses années, la Chine adoptant aujourd’hui la même politique ; cette conjonction des stratégies fournit de nouveaux arguments aux tenants des thèses de la rivalité de puissance dans les deux pays.
Au Moyen-Orient, l’Arabie Saoudite et l’Iran sont, nous l’avons vu, très largement majoritaires depuis le début des années 1990 dans l’approvisionnement pétrolier de la Chine. Pour Tokyo, la RPC peut donc apparaître comme un concurrent nouveau sur ces marchés.
La question énergétique devient ainsi un nouvel enjeu dans des relations sino-japonaises d’ores et déjà tendues. Si Tokyo souhaite privilégier les mécanismes multilatéraux et la confiance dans les lois du marché, les doutes sur la mise en place effective de stratégies d’intégration régionale et de coopération sur les questions énergétiques ne peuvent que se renforcer [26]. La constitution de synergies en matière de coopération énergétique, fondées sur les complémentarités en matière de besoins et de capacités d’investissements, autour du pôle chinois, est en effet perçue comme cachant une volonté de contrôle de Pékin. De même, si des risques communs peuvent être définis – la piraterie, la sécurité des voies d’approvisionnement maritimes –, la RPC rejette toute implication du Japon pour la sécurité de voies de communication régionales. De même Tokyo ne peut accepter un rôle leader de Pékin en la matière [27].
La difficulté à mettre en place des partenariats régionaux renvoie de plus au fait que, pour Pékin, les partenariats doivent aussi traduire l’extension d’un espace d’influence. À l’inverse, le non-choix de la Chine par ses partenaires est immédiatement analysé comme une volonté de contingentement ou de contournement de la puissance chinoise émergente.
 
L’exemple de la concurrence sino-japonaise en Russie
 
 
En dépit du partenariat stratégique censé lier Chine et Russie, les déceptions qui s’en suivent suscitent aujourd’hui des rancÅ“urs à Pékin. Tokyo et Pékin sont en effet en concurrence sur le marché russe, autour des projets de pipeline qui devrait relier Angarsk en Sibérie soit à Daqing en RPC (marché unique), soit à Nakhodka puis Tokyo (marché ouvert sur la Corée, le Japon et le Pacifique). Il semble qu’après que Ioukos ait annoncé à grand bruit au printemps 2003 la signature d’un accord exclusif avec la compagnie chinoise CNPC, ce qui ne sera peut-être pas étranger aux ennuis ultérieurs de l’entreprise, Moscou et Transneft – compagnie d’État concurrente de Ioukos – aient choisi une option japonaise financièrement plus alléchante à long terme, et qui a par ailleurs le mérite d’éviter au marché russe une dépendance trop étroite vis-à-vis de Pékin [28].
L’approvisionnement énergétique ne peut être ici dissocié des choix stratégiques. Pour Moscou comme pour Tokyo, l’intérêt d’un accord réside aussi dans l’effet d’encadrement d’une inquiétante montée en puissance chinoise. À la veille de son départ pour Pékin, le président Poutine déclarait ainsi que les choix russes ne seraient déterminés que par les intérêts du pays et non, comme Pékin l’avait un moment espéré, en fonction d’un hypothétique partenariat stratégique russo-chinois.
Côté japonais, les avantages financiers offerts – prise en charge totale du projet de construction par la Banque pour le développement (Development Bank of Japan, DBJ) – démontrent que pour Tokyo, en Asie, le pétrole n’est plus une marchandise régie par les seules lois du marché, mais qu’il constitue au contraire un facteur de puissance ou de vulnérabilité géopolitique dont le contrôle est essentiel [29]. Plus récemment, le Japon s’est également inquiété de la volonté chinoise de se placer sur le marché du gaz de Sakhaline, en dépit des déclarations du président russe demandant à la Chine de ne pas privilégier en Russie les stratégies d’investissements dans le secteur énergétique [30].
Le Japon cultive donc ses liens avec la Russie, bien que la question des Kouriles (territoires du Nord), ne soit toujours pas résolue [31]. À la suite de l’annonce de l’accord Ioukos-CNPC, Tokyo a fait preuve d’un activisme remarquable, le Premier ministre Junichiro Koizumi se rendant immédiatement à Moscou pour tenter d’obtenir une révision de la décision. De son côté, la Russie prévoit d’augmenter ses livraisons de pétrole à l’ensemble de l’Asie jusqu’au tiers de ses exportations à l’horizon 2020. Dans cette stratégie, le choix japonais, ouvert sur l’ensemble du marché de l’Asie-Pacifique, apparaît le plus prometteur. Le projet japonais s’insère enfin dans les plans de réintégration dans la région de l’Extrême-Orient russe, dont la dimension stratégique, face à la Chine, est essentielle pour Moscou.
***
Les logiques de marché et de coopération qui président à la sécurité pétrolière, « bien mondial », semblent ôter toute pertinence aux thèses qui privilégient l’aspect stratégique de la question de l’approvisionnement en énergie et plus généralement en matières premières. Force est toutefois de constater qu’il existe une contradiction entre un discours chinois privilégiant l’aspect sécuritaire de la question et l’intégration – en effet peu conflictuelle jusqu’à aujourd’hui – de la Chine sur le marché international de l’énergie et des matières premières.
Cette contradiction pose problème, dans la mesure où elle révèle la prééminence, dans la perception chinoise de l’environnement international, d’une analyse fondée sur les rapports de force et les rivalités de puissance. Cette logique potentiellement déstabilisatrice constitue donc en Asie une spécificité qui impose de tenir compte de la dimension stratégique de la question énergétique dans la zone.
On voit en effet se mettre en place entre les puissances régionales, autour des questions énergétiques, un jeu à acteurs multiples dont le moindre n’est pas, bien entendu, les États-Unis. L’évolution de la rivalité énergétique entre Pékin et Tokyo, qui traduit une rivalité plus large de puissance, dépendra donc des orientations futures de la puissance chinoise qui, si elle devait être perçue comme de plus en plus menaçante par le Japon, ne pourrait que renforcer la volonté nippone de maîtriser les sources d’approvisionnement. À ce titre, la question énergétique constitue bien un enjeu préoccupant des relations sino-japonaises.
 
NOTES
 
[1]R. Perelman, « L’énergie, talon d’Achille de la croissance chinoise », Futuribles, avril 2004, n° 296.
[2]R. Perelman et <www. china. org. cn>.
[3]Li Zhidong, « China’s Energy Related Issues Implications for Regional and Interregional Cooperation », in F. Godement, F. Nicolas, Yakushiji Taizo, Asia and Europe, Cooperating for Energy Security, Paris, Ifri, « Les cahiers d’asie », n° 4, juin 2004.
[4]Agence France Presse, 15 novembre 2004.
[5]Xiandai Guoji Guanxi (Relations internationales contemporaines), n° 6, 2004.
[6]S. W. Crispin, « Pipe of Prosperity », Far Easter Economic Review, 19 février 2004.
[7]Li Zhidong, op. cit. [3].
[8]Wang Anjian, Global Energy and Resources Research Center, China Academy of Social Science (CASS), China Oil Online, 1er mai 2004 ; People’s Daily Online, 1er mai 2004. On peut également considérer que les stratégies d’embargo mises en place contre la Corée du Nord ont été prises en compte par Pékin.
[9]Au printemps 2004, la compagnie chinoise d’État CNOCC a fait une offre d’achat en direction de la compagnie pétrolière californienne Unocal. Cette offre, pilotée en sous-main par les autorités chinoises, a été rejetée par les États-Unis à la suite d’un avis défavorable du Congrès craignant une « mainmise chinoise » dans un secteur considéré comme d’intérêt stratégique pour Washington.
[10]C. Martisfeld, « China’s Stockpile of Oil », The Times, édition numérique, 31 août 2004.
[11]AFP, 15 novembre 2004.
[12]Japan Times, 30 juin 2004 ; Kyodo News on the Web, 17 octobre 2004.
[13]Asia Pacific Forum Canada, « China’s Quest for Energy and North East Asia Security », Canada Asia Commentary, n° 30, août 2003.
[14]PD Online, 1er mai 2004.
[15]Le secteur de l’énergie pétrolière et gazière est toujours entre les mains de trois grandes compagnies d’État et de leurs filiales « privatisées » et ouvertes aux capitaux à Hong-Kong et New York : la China National Petrol Company (CNPC) qui historiquement gérait la production et les grands champs pétroliers du nord et du nord-ouest de la Chine ; Sinopec qui gérait le raffinage et dominait le sud-est du pays ; et la China National Offshore Oil Corporation (CNOOC) qui s’occupait de l’exploitation offshore et de l’étranger.
[16]Tan Zhuzhou, président du China Petroleum and Chemistry Industy Group, PD Online, 1er mai 2004. Le Japon avait quasiment les mêmes objectifs de 30 % de contrôle, mais ne les a pas encore atteints en dépit de capacités d’investissements bien plus importantes.
[17]PD Online, 1er mai 2004.
[18]Nakamura Yuji, « Energy Outlook and Security Policies in Asia » et F. Umbach, « Global Energy Supply and Geopolitical Challenge », in F. Godement et al., op. cit. [3].
[19]Pékin a récemment signé d’importants accords avec l’Australie et l’Indonésie, et les gisements de gaz naturel de Tangguh en Indonésie, ainsi que ceux d’Australie, à la suite d’un accord signé en 2002 pour l’importation annuelle de 16 milliards de tonnes de gaz à partir de 2005, joueront un rôle majeur dans l’approvisionnement énergétique des provinces du Fujian et du Guangdong, où des terminaux de gaz naturel liquéfié (GNL) sont en construction.
[20]L’Afrique d’une manière générale reçoit aujourd’hui 44 % de l’aide « non conditionnelle » chinoise, dans une stratégie d’influence et de prise de participations particulièrement dynamique.
[21]En 2003, les parts ont été portées à 100 %.
[22]APF Canada, op. cit. [13].
[23]Cf. projet CACO (Central Asian Cooperation Organisation) qui inclut la Russie et exclut la Chine.
[24]Déclaration du Premier ministre Danial Akhmetov lors d’un forum économique régional au mois d’avril 2004, <www. news. bbc. co. uk>, 18 mai 2004. Les sources chinoises et occidentales divergent en la matière. Selon Pékin, la portion de pipeline construite serait de 1 240 km, selon les sources britanniques de 900 km.
[25]Nakamura Yuji, op. cit. [18]. Les souvenirs du blocus pétrolier de l’avant-Seconde Guerre mondiale sont également présents, d’autant plus qu’ils servent encore aujourd’hui, pour les analystes à tendance révisionnistes, à expliquer, sinon justifier, l’entrée en guerre du Japon en 1941.
[26]Nakamura Yuji, op. cit. [18].
[27]Au mois de juillet 2000, Pékin s’est opposé à un projet encouragé par Tokyo de constitution d’une « force de sécurité maritime » régionale destinée à contrôler l’immigration clandestine, les pollutions environnementales ou la piraterie.
[28]La dimension de conflits internes de pouvoir en Russie, impliquant notamment le ministère de l’Énergie, est également présente.
[29]Il faut noter par ailleurs que la Russie profite financièrement de la rivalité Pékin/Tokyo.
[30]Déclaration de Nakagawa Shoichi, ministre japonais du Commerce.
[31]Au mois de novembre 2004, le président Poutine a par ailleurs renouvelé une offre de règlement de la question des Kouriles portant sur deux des quatre îles.
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Le secteur de l’énergie pétrolière et gazière est toujours ...
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