2006
Politique étrangère
Éditorial
La vraie guerre engagée à l’été 2006 entre Israël et le Hezbollah, vraie guerre directe et vraie guerre par procuration pour un redéploiement régional de la puissance, propose quelques questions pour un temps mal cernable.
L’usage de la force fut l’obsession de la guerre froide, dans un système matériel et mental particulier : accumulation des moyens de la violence au-delà de toute raison stratégique, blocage de l’usage de ces moyens par une dissuasion très large et exportation de la violence résiduelle entre les grands acteurs sur des théâtres périphériques, où elle se conjuguait aux conflits locaux, les aggravant et les contraignant à la fois.
Avec la fin du système bipolaire resurgit le spectre entier et diversifié des emplois de la force au service du politique. Avec souvent, au-delà des classiques stratégies d’États, l’usage d’une force erratique au nom d’intérêts et d’acteurs mal identifiables, ou une utilisation inédite des armes. L’affrontement moyen-oriental nous offre à ce titre nombre de thèmes de réflexion : sur l’impotence des États dans des conflits asymétriques, sur la diffusion d’armements sophistiqués auprès d’acteurs non étatiques, sur la difficulté des coopérations multinationales à penser des types d’intervention correspondant à la complexité des situations concrètes.
Irak, Iran, Palestine, Liban : quatre impasses très différentes dans l’usage de la force. En Irak, la fulgurante démonstration manÅ“uvrière de 2003 se perd dans une impasse politique qu’elle a, pour une large part, elle-même créée. Face à l’Iran, la force aurait peu de chance de régler pour le long terme un problème de prolifération bien plus politique que militaire. En Palestine, la supériorité militaire israélienne autorise certes les solutions unilatérales, mais que résolvent ces solutions ? Et que nous disent-elles, par exemple, sur la gestion de processus électoraux dont le résultat échappe souvent à la bien-pensance occidentale ?
Au Liban, Israël s’attaque à un réel problème de sécurité, au risque, à terme, de générer une insécurité accrue et de provoquer une recomposition dont nul ne jurerait – au vu des acteurs en cause, de l’Iran à l’Arabie Saoudite – qu’elle sera positive et pacifique. Avec, de plus, deux enseignements majeurs. D’abord, le fait que des acteurs non étatiques peuvent désormais disposer d’un armement – autre que le terrorisme – relativement sophistiqué et, en tout état de cause, capable de franchir les frontières de l’adversaire. Les frappes du Hezbollah sont spectaculaires en raison de la limitation géographique du champ d’affrontement ; mais elles annoncent aussi un autre temps stratégique, où la diffusion des armes et des techniques change la donne des conflits. Second constat, l’impuissance de la « communauté » internationale non seulement à penser ou à mettre en Å“uvre une solution politique, mais à penser une intervention militaire d’urgence : avec quel but, quel objectif de terrain pour les forces déployées, et avec quelles troupes ? Plus de 15 ans après la fin de la guerre froide, cette « communauté » dont les divergences s’exhibent à chaque problème d’importance ne dispose ni des moyens militaires ni des concepts d’intervention, adaptés à la diversité des crises mondiales. Les « grandes puissances » militaires se rêvent au premier rang des acteurs. Pour ne pas être réduites au rôle du chÅ“ur antique, elles seraient pourtant avisées de s’interroger sur la pertinence de leur outil – à l’instar d’un Israël tenu en échec au Liban malgré sa supériorité militaire et technologique.
À sa manière, qui privilégie l’interrogation de fond, Politique étrangère développe ici ces thèmes, autour des conflits africains, de la prospective des conflits, des débats sur la prolifération nucléaire, etc. Mais le présent numéro propose également une réflexion sur les implications internationales du développement de l’Internet. Ce dernier impose désormais une sorte de géopolitique propre, à la fois classique puisque s’y retrouvent des intérêts répertoriés de puissance (en particulier du côté des États-Unis) et nouvelle, tant les acteurs, les moyens, les objectifs et les risques s’y laissent mal réduire à nos catégories politiques traditionnelles.
L’accès à l’information, et donc aux technologies de l’information, est de toute évidence un enjeu de puissance majeur : ici encore la circulation et la diffusion des technologies sont centrales dans l’appréciation des rapports de forces stratégiques. Au-delà de cette évidence, l’extension de la toile mondiale soulève la question du contrôle de son fonctionnement avec une véritable acuité – d’autant que son emprise croissante sur la vie des hommes-citoyens ou des hommes-consommateurs fait naître de véritables interrogations quant au devenir des libertés publiques face aux pouvoirs officiels ou aux manipulateurs cachés. L’Internet n’interroge donc pas seulement la souveraineté des entités politiques ; la toile mondiale pose la question de la définition et de la localisation mêmes du politique.
Les réflexions ici rassemblées sont bien au cÅ“ur de la « modernité » internationale : dans les formes sans cesse renouvelées des affrontements humains ; dans les formes nouvelles d’organisation politique que suggère la société informationnelle.