Politique étrangère
I.F.R.I.

I.S.B.N.2200921209
232 pages

p. 547 à 556
doi: 10.3917/pe.063.0547

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L'Afrique des conflits

Automne 2006/3

2006 Politique étrangère L’Afrique des conflits

Les Occidentaux peuvent-ils sauver l’Afrique ?

Marc-Antoine Pérouse de Montclos Marc-Antoine Pérouse de Montclos est chargé de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). Il travaille sur les conflits armés, les déplacements forcés et l’évaluation de l’aide humanitaire en Afrique subsaharienne. Diplômé de l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris, où il enseigne, il a vécu plusieurs années au Nigeria, en Afrique du Sud et au Kenya.
Le continent noir fait aujourd’hui figure de terre de mission pour des opérations internationales où les aspects militaires sont désormais indissociables des volets politique et économique. Il n’est cependant pas évident que ces opérations, qui tentent d’influer de l’extérieur sur des conflits qui sont avant tout des guerres civiles, aient des effets positifs. Leur bilan pour le moins contrasté oblige à se poser la question de la capacité des Occidentaux à régler les conflits africains.Mots-clés : opérations de maintien de la paix, Afrique, ONU, Côte-d’Ivoire. The black continent seems to be today a mission territory for international operations, in which military aspects are now inseparable from political and economical parts. It is however not sure that these operations, trying to influence from outside conflicts that are mainly civil wars, have positive consequences. Their contrasted results forces us to interrogate the capacity of the West to resolve African conflicts.
Aux yeux des Occidentaux, les guerres africaines paraissent à la fois très simples et très compliquées. D’un côté, on les réduit souvent à de vulgaires confrontations tribales, économiques ou criminelles pour le contrôle des ressources locales, quitte à évacuer toute la complexité politique, symbolique et spirituelle des affrontements. De l’autre, on continue de percevoir l’Afrique comme un continent mystérieux. La modernité de sa « sauvagerie » n’en paraît alors que plus irrationnelle au xxie siècle. Ses belligérants semblent incompréhensibles sans la traduction simultanée d’anthropologues spécialisés dans l’analyse des sociétés d’initiation. De fait, le déroulement des combats a de quoi surprendre. Des fanatiques de l’Armée de résistance du Seigneur (Lord’s Resistance Army, LRA) en Ouganda aux paysans génocidaires du Rwanda en passant par les milices de chasseurs « traditionnels » en Sierra Leone, les guerres africaines connaissent leur lot de rituels, de magie noire et d’atrocités gratuites. Elles ne correspondent sûrement pas à la définition qu’en donnait Carl von Clausewitz, avec des armées au service des États et des troupes en uniforme qui se distinguent bien des populations civiles.
Cette double perspective occidentale, qui comprend ces conflits en termes à la fois de facilité et de complexité, ne manque évidemment pas d’étonner à l’heure où il est question d’envoyer des Casques bleus au Darfour, de monter une opération de paix en Somalie, d’encadrer la réforme de l’appareil de sécurité au Liberia, de maintenir une présence militaire française en Côte-d’Ivoire et de déployer l’armée allemande pour surveiller les élections en République démocratique du Congo (RDC). Soit les conflits africains sont simples à résoudre et on devrait alors s’interroger sur l’immobilisme et les échecs de la communauté internationale en la matière ; soit, au contraire, ils sont compliqués et on devrait alors questionner les illusions des Occidentaux quant à leur capacité à régler des problèmes sur lesquels ils n’ont pas prise.
Les zones de conflits en Afrique en 2006Agrandir l'image Les zones de conflits en Afrique en 2006
Sources : d’après Madeleine Benoit-Guyod/Ifri RAMSES 2007
 
L’Afrique noire, terre de mission des opérations de paix
 
 
Le continent noir fait en effet figure de terre de mission pour les opérations de paix. Malgré des échecs retentissants en Somalie, en Angola et au Rwanda au début des années 1990, les interventions de la communauté internationale correspondent à des fenêtres d’opportunité, qui doivent beaucoup au contexte diplomatique et peu à une évaluation raisonnée des chances de succès de la mission. Les décideurs savent que l’Amérique latine est la chasse gardée des États-Unis, tandis que l’Asie les effraie à cause de son poids démographique et, corrélativement, de l’importance numérique des troupes qui s’y affrontent. L’Organisation des Nations unies (ONU), qui plus est, ne se risque jamais à tenter une opération de la paix dans un territoire contrôlé ou occupé par un des États membres permanents du Conseil de sécurité. Grâce à leur droit de veto, la République populaire de Chine (RPC) au Tibet et la Russie en Tchétchénie n’ont pas à craindre d’interventions militaires de la communauté internationale, contrairement aux pays africains où les souverainetés étatiques sont les plus faciles à contourner pour déployer des Casques bleus, car l’on s’y passe de l’accord des gouvernements concernés.
Depuis la fin de la guerre froide, on assiste ainsi à une multiplication et à un élargissement du mandat des opérations de la paix sur le continent. Dans la plupart des cas, les Casques bleus ou les troupes déployées au nom de l’ONU peuvent dorénavant recourir à la force pour protéger des civils, et pas seulement pour se défendre. En outre, les aspects militaires de ces opérations sont désormais indissociables de leurs volets politique et économique. De pair avec la fourniture d’une aide humanitaire, la communauté internationale n’intervient plus seulement pour séparer les belligérants, mais aussi pour conclure des accords de partage du pouvoir, reconstruire l’État, relancer l’économie, réformer les appareils sécuritaire, judiciaire et pénitentiaire, désarmer les combattants, les intégrer dans des armées « nationales », etc.
Il faut certes relativiser la nouveauté d’une telle évolution. Après tout, les Casques bleus déployés dans l’ancien Congo belge de 1960 à 1964 avaient déjà fait usage de la force, bombardant parfois quelques villageois. De plus, le droit d’ingérence humanitaire existait déjà avant d’être développé par Mario Bettati et médiatisé par Bernard Kouchner à la fin des années 1980. Au xixe siècle, les grandes puissances (France, Grande-Bretagne, Russie) invoquaient plutôt un « principe d’humanité » pour aller soutenir les insurgés grecs contre l’occupant turc en 1827, et pour envoyer au Liban 6 000 marsouins protéger des Druzes les survivants chrétiens de massacres qui avaient fait 22 000 morts en 1860.
Par la suite, la Charte des Nations unies devait, en 1945, tout à la fois consacrer le respect des souverainetés étatiques et autoriser les interventions militaires de la communauté internationale pour prévenir les atteintes à la paix mondiale, voire les crises humanitaires. Bien que le droit de veto des superpuissances américaine et soviétique ait souvent bloqué les possibilités en la matière au Conseil de sécurité, il y eut quelques tentatives de ce genre avant le Kurdistan irakien en 1991 et la Somalie en 1992, quand l’ONU commença à déployer des troupes sans le consentement des États concernés [1]. À défaut de pouvoir envoyer des Casques bleus pendant la guerre froide, les Nations unies ne se sont pas non plus privées de cautionner les interventions militaires bilatérales que justifiaient des considérations humanitaires. À l’instar de l’Inde venue au secours du Bangladesh contre le Pakistan en 1970, la Tanzanie socialiste de Julius Nyerere a ainsi obtenu l’approbation tacite de la communauté internationale pour envahir l’Ouganda d’Idi Amin Dada en 1979. En revanche, le renversement du régime génocidaire de Pol Pot par le Vietnam « démocratique », également en 1979, a été largement condamné car l’invasion du Cambodge ressortissait à des luttes de nature idéologique, sans mettre en avant d’arguments humanitaires [2].
 
Le défi des guerres civiles
 
 
Aujourd’hui, les opérations de paix se font dans un cadre multilatéral et sont courantes en Afrique noire : non pas tant parce que le continent concentrerait, à lui seul, une part disproportionnée des guerres recensées dans le monde, mais parce qu’il offre, de par sa faiblesse, un beau terrain de démonstration de puissance pour les nations occidentales. L’idée est que, théoriquement, en s’interposant entre les belligérants et en les amenant à négocier, on épargnera des vies humaines et on évitera la poursuite des combats en s’assurant qu’un accord de partage du pouvoir garantira les droits des parties en présence. Le problème est que les interventions militaires de la communauté internationale présentent toujours le risque de figer la situation et d’empêcher la résolution du conflit par les armes. Le danger n’est pas négligeable quand on sait que l’Afrique noire connaît surtout des guerres civiles et que, statistiquement, celles-ci ont beaucoup plus de chances de se terminer par une victoire militaire que par un processus de paix négocié. Les opérations de paix onusiennes peuvent parfaitement retarder l’issue d’une crise et leur succès n’est pas évident. Selon toute vraisemblance, les guerres civiles sont en effet plus difficiles à conclure que les conflits entre États : elles mettent aux prises des belligérants qui luttent sans merci pour leur survie et elles obligent ensuite à la réconciliation des personnes qui vivent sur le même territoire et qui doivent s’efforcer de coopérer en dépit des massacres commis par les uns et les autres.
Ainsi, on estime que, par le passé, à peine un tiers des guerres civiles se sont terminées par un processus de paix négocié, contre deux tiers pour les guerres interétatiques [3]. Des analyses plus fines et réactualisées confirment la tendance. Si l’on fait exception des luttes anticoloniales, 85 % des guerres civiles recensées dans le monde entre 1900 et 1980 se sont résolues par des victoires militaires et non par la négociation [4]. Le constat est tout aussi décevant sur une période plus rapprochée, à partir de la Seconde Guerre mondiale. Sur 57 conflits qui se sont produits et conclus entre 1945 et 1993, 76 % se sont achevés par la défaite d’un camp. Parmi les 24 % restants, qui se sont terminés sur la base de négociations, la moitié ont repris dans les cinq années qui ont suivi, ce qui est le cas de 15 % seulement des guerres civiles résolues par une victoire militaire [5]. Les résultats sont encore plus accentués dans les conflits « ethniques » qui touchent à des questions d’identité et non de partage des ressources économiques et politiques. Les guerres conclues sur la base de négociations avaient alors 67 % de chances de reprendre dans les cinq années suivantes, contre 21 % dans le cas d’une victoire militaire.
Un tel bilan relativise beaucoup les prétentions de la communauté internationale à résoudre les conflits du Tiers-Monde, notamment en Afrique. La multiplication des opérations de paix n’a pas fondamentalement changé la donne à cet égard. Selon les études les plus récentes, les victoires militaires continuent à mieux prémunir contre les risques de reconduction d’une guerre [6]. La chute de « vieilles » dictatures et la prise de pouvoir par des groupes rebelles, en particulier, seraient les plus susceptibles de stabiliser une situation politique. À en croire les données couvrant la période 1940-2000, la probabilité de la récurrence d’un conflit serait la plus forte pour les cessez-le-feu et les accords de paix – respectivement 33 % et 29 %, contre 12 % pour les victoires militaires.
Bien qu’elles présentent un plus grand risque de génocide, ces dernières permettent en effet de détruire la capacité de nuisance d’un des belligérants et rendent donc plus difficile la reprise d’un conflit. En bouleversant les hiérarchies sociales et en destituant les anciennes élites dirigeantes, les combats peuvent par ailleurs remettre en cause des pouvoirs inéquitables et réduire les motifs de récriminations : d’après certains chercheurs, 40 % des guerres civiles entre 1945 et 1993 auraient débouché sur une démocratisation de la vie politique [7]. Au contraire, les médiations de tierces parties risquent de perpétuer l’existence de régimes autoritaires et d’empêcher la résolution des conflits qui les opposent à des groupes rebelles. Aussi certains se demandent-ils si, plutôt que de prolonger les hostilités en y injectant de l’aide humanitaire dont le détournement renforce les belligérants, il ne vaudrait pas mieux appuyer le camp le plus susceptible de remporter une victoire militaire, de solutionner le différend politique et donc d’abréger les souffrances de la population [8].
 
Des interventions susceptibles de prolonger les conflits
 
 
Comment juger de la réussite d’une opération de paix à cet égard ? Comment savoir si une intervention de la communauté internationale ne revient pas plutôt à prolonger, voire à exacerber un conflit ? Au Liberia en 1990, la force d’interposition montée sous l’égide de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a par exemple empêché la prise du pouvoir par Charles Taylor. Pourtant le résultat politique fut identique sept ans plus tard : ce dernier devait finalement gagner les élections organisées sous les auspices de la communauté internationale ; on peut dès lors se demander dans quelle mesure les Casques blancs de la CEDEAO n’ont pas eu pour effet de prolonger inutilement le conflit. C’est également une question que l’on peut se poser à propos de l’opération « Licorne » en Côte-d’Ivoire. Après l’échec des accords de paix de Marcoussis en 2003, Paris est aujourd’hui dans l’impasse et on ne sait pas s’il n’aurait pas mieux valu laisser les Ivoiriens régler leurs querelles entre eux et déposer par les armes un gouvernement élu. Gardienne d’une « zone de confiance » qui porte mal son nom, et impuissante pour encore longtemps, l’armée française risque d’assister encore longtemps impuissante à l’effondrement d’un pays tiraillé entre les Forces nouvelles au Nord et les partisans du président Laurent Gbagbo au Sud.
La difficulté, en l’occurrence, tient aussi au lourd passé de la « Françafrique ». Si Paris n’avait rien fait, comme au moment du coup d’État du général Robert Gueï fin 1999, il lui aurait été reproché d’abandonner les Africains à leur triste sort. Intervenir avec un profil bas, sans autoriser la troupe à user de la force, n’aurait pas non plus permis d’échapper aux critiques sur le refus de s’engager et de porter assistance à des populations en danger. Mais déployer l’armée avec un mandat « musclé », c’était prêter le flanc aux accusations d’ingérence néocoloniale et prendre le risque de grosses bavures, ce qui n’a d’ailleurs pas manqué de se produire… Dans tous ces scénarios, la France, quoi qu’elle fît, était perdante. N’auraient été ses relations historiques avec la Côte-d’Ivoire, on peut imaginer qu’elle aurait été mieux avisée d’aller rétablir l’ordre à Freetown, quitte à laisser aux Britanniques le soin de déployer leur armée à Abidjan.
En effet, l’intervention d’anciens colonisateurs prive les soldats de la paix de la neutralité nécessaire à la réussite d’une médiation légitime et impartiale aux yeux des belligérants. Le problème est que les candidats à des opérations militaires en Afrique ne sont pas légion. Par défaut, la communauté internationale est souvent obligée de confier le rétablissement de l’ordre à des États qui le veulent bien parce que, précisément, ils ont des intérêts stratégiques dans les régions en proie à des troubles. Encore faut-il aussi que le déploiement de troupes soit acceptable sur les plans financier et humain. Si les opinions publiques occidentales peuvent être promptes à s’emballer pour les malheurs du Tiers-Monde, elles ne sont guère prêtes à sacrifier leurs soldats dans des guerres lointaines et « incompréhensibles ». Il a suffi de quelques morts dans les rangs des troupes américaines en Somalie en 1993, ou de Casques bleus belges au Rwanda en 1994, pour mettre un terme à ces opérations.
À présent, les pays riches préfèrent d’ailleurs se décharger de leurs responsabilités sur les armées du Tiers-Monde. Les programmes Recamp (Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix) du côté français ou ACOTA (Africa Contingency Operations Training Assistance) du côté américain visent ainsi à préparer et inciter les Africains à prendre en charge eux-mêmes la gestion de leurs conflits, les puissances occidentales se contentant de financer les opérations. Le défi est toutefois immense, car les militaires locaux sont souvent des « forces d’insécurité », responsables des pires violences. Envoyer sur le terrain des bandits en uniforme risque indéniablement d’aggraver encore les violations des droits de l’homme. L’armée nigériane, par exemple, fournit de très gros contingents de Casques bleus, alors même qu’elle n’est pas capable de réguler les conflits dans son propre pays et qu’elle a commis de graves abus quand elle était déployée, sous mandat de la CEDEAO, au Liberia puis en Sierra Leone [9]. De ce point de vue, la prétention des Occidentaux à former au maintien de la paix des « bouts d’armée » paraît bien vaine si l’on ne s’attaque pas aussi à l’ensemble du corps militaire, voire de l’État, en Afrique : une ambition irréalisable à moins d’envisager de mettre sous tutelle des pays entiers.
 
Des bilans contestés
 
 
Du maintien de la paix à la réforme des appareils sécuritaires, on peut finalement s’interroger sur l’impact réel des interventions de la communauté internationale dans les conflits du continent noir. Le débat s’avère complexe si l’on veut intégrer tous les paramètres existants. Évidemment il est toujours tentant de réduire la réussite d’une opération de paix à une simple question de moyens, quitte à imaginer qu’un plan Marshall pour l’Afrique permettrait de mettre fin à la pauvreté et aux conflits.
Dans une étude très remarquée de la RAND Corporation, l’ambassadeur américain James Dobbins considère ainsi que les niveaux d’intervention font toute la différence. Pour lui, la capacité des troupes américaines à relancer l’activité économique et exporter la démocratie au Japon et en Allemagne après 1945 ne vient pas de ce que ces deux pays étaient plus développés, homogènes et occidentalisés que la Somalie ou l’Afghanistan aujourd’hui, mais de ce que la communauté internationale y a consacré plus d’efforts, tant financièrement que militairement [10].
De fait, les stratèges américains apprécient surtout l’efficacité d’une opération de paix en comparant les moyens déployés aux résultats obtenus. Suivant une méthode classique des sciences du management, les coûts (financiers, humains et politiques) sont mis en relation avec les bénéfices [11]. La présence militaire et policière est par exemple analysée au regard des morts liés aux combats dans les seuls rangs des troupes déployées pour imposer la paix. Calculée en valeur absolue et relative par rapport à l’économie du pays considéré, l’aide internationale est, quant à elle, évaluée à l’aune de l’augmentation du produit intérieur brut (PIB) par habitant. L’organisation d’élections, le rapatriement des réfugiés et la réinstallation des déplacés internes, enfin, sont censés signaler une amélioration de la situation.
Le problème est que les liens de causalité sont difficilement prouvables et que les indicateurs choisis ne sont pas forcément pertinents. La fin des combats peut être due à l’épuisement des belligérants, et non aux efforts de l’ONU ; la relance de l’économie, au dynamisme endogène des entrepreneurs locaux et non à l’aide internationale. Dans le même ordre d’idées, le refus des réfugiés de revenir chez eux ne témoigne pas nécessairement d’un échec de la communauté internationale : nombre d’entre eux préfèrent rester à l’étranger plutôt que de rentrer dans des pays pacifiés mais ruinés par la guerre. Un faible nombre de morts dans les rangs des soldats de la paix n’a pas non plus grand sens s’il s’accompagne de pertes importantes dans la population civile.
D’une manière générale, l’évaluation d’une opération de paix révèle toujours une certaine part de subjectivité, notamment quant au choix des cas retenus pour comparer les succès et les échecs en la matière [12]. Des analyses à courte vue peuvent alors conduire à exagérer les aspects positifs en restreignant le champ temporel d’un bilan, quitte à ce que les combats reprennent si tôt les troupes étrangères reparties. Selon James Dobbins, le Mozambique et la Sierra Leone seraient ainsi devenus des démocraties et connaîtraient une paix durable à l’instar du Salvador, ce qui demande à être vérifié dans les années à venir. De la même façon, l’opération de la paix au Congo en 1960 aurait été un succès car elle aurait rempli les objectifs qui lui avaient été fixés : assurer la continuité du processus de décolonisation, obtenir le départ des troupes mercenaires et éviter le démembrement du pays. Une telle conclusion ignore en l’occurrence les nombreuses rébellions armées et guerres civiles qui ont marqué la dictature de Mobutu dans les années qui suivirent.
Objectivement, il est très difficile de démontrer un lien de cause à effet entre le déploiement de troupes étrangères et le rétablissement de l’ordre. Certaines opérations de l’ONU sont présentées comme des réussites, telles celles en Namibie au moment de l’indépendance en 1990, au Mozambique après la signature des accords de Rome en 1992 ou au Burundi lors des élections de 2005. Cependant comment savoir si la paix ne résulte pas tout simplement de l’épuisement des belligérants à la suite de conflits longs et douloureux, dans lesquels aucun camp ne peut plus espérer aucune issue militaire ? Des études montrent en effet que plus une guerre civile dure longtemps, plus une opération de paix a de chances de réussir [13]. Dans cette perspective, la communauté internationale, au mieux, facilite la sortie de crise, mais elle ne peut rien sans la volonté propre des belligérants. Le constat ne porte pas à l’optimisme et invite à la modestie quant à la capacité des Occidentaux à résoudre les conflits africains.
 
NOTES
 
[1]Pendant la guerre de sécession du Pakistan oriental en novembre 1971, par exemple, le secrétaire général des Nations unies, Sithu U. Thant, s’est passé de résolution du Conseil de sécurité pour monter une opération de secours, l’UNEPRO (United Nations East Pakistan Relief Operation), qui, bien qu’avalisée par Islamabad, devait finalement échouer à cause de l’opposition des indépendantistes bengalis. Cf. G. Gottlieb, « The United Nations and Emergency Humanitarian Assistance in India-Pakistan », The American Journal of International Law, vol. 66, n° 2, avril 1972, p. 362-365.
[2]N. Wheeler, Saving Strangers : Humanitarian Intervention in International Society, Oxford, Oxford University Press, 2000.
[3]P. Pillar, Negotiating Peace : War Termination as a Bargaining Process, New Jersey, Princeton University Press, 1983.
[4]S.J. Stedman, Peacemaking in Civil War : International Mediation in Zimbabwe, 1974-1980, Boulder (CO), Lynne Rienner, 1991.
[5]R. Licklider, « The Consequences of Negotiated Settlements in Civil Wars, 1945-1993 », American Political Science Review, vol. 89, n° 3, septembre 1995, p. 681-690.
[6]Sur 114 guerres civiles répertoriées entre 1947 et 1997, 32 % se sont ainsi terminées par une victoire gouvernementale, 21 % par une victoire des insurgés et seulement 29 % par une issue négociée. De même, sur la période 1940-2000, 60 % des guerres civiles se sont conclues par une victoire militaire, 9 % par un cessez-le-feu et 18 % par un accord de paix. Une légère amélioration s’observe seulement lorsque l’on raccourcit l’échelle de temps. Alors que les trois quarts des guerres civiles se terminaient par une victoire militaire jusque dans les années 1980, ce n’était plus le cas que de quatre sur dix dans les années 1990. Il n’est toutefois absolument pas évident qu’une telle évolution soit le résultat de la multiplication des initiatives de paix de la communauté internationale. Cf. M. Doyle et N. Sambanis, « International Peacebuilding : a Theoretical and Quantitative Analysis », American Political Science Review, vol. 94, n° 4, décembre 2000, p. 779-801 ; M. Toft, « Peace through Security : Making Negociated Settlements Stick », San Diego, Annual Meeting of the International Studies Association, polycopié, 2006.
[7]L. Wantchekon, « The paradox of “Warlord” Democracy : A Theoretical Investigation », American Political Science Review, vol. 98, n° 1, février 2004, p. 17-33. Selon d’autres analyses statistiques, les conflits qui se terminent par une issue négociée auraient cependant plus de chances d’aboutir à une démocratisation qu’en cas de victoire militaire gouvernementale ou rebelle. Aussi étonnant que cela puisse paraître, les pays qui avaient déjà une expérience démocratique tendraient plutôt à se raidir dans un sens autoritaire en cas de victoire gouvernementale. Cf. M. Gurses et D. Mason, « Democracy Out of Anarchy : how do features of a civil-war influence the likelihood of post-civil war democracy ? », San Diego, Annual Meeting of the International Studies Association, polycopié, 2006.
[8]Licklider, op. cit. [5].
[9]Entre pillages, vols et meurtres, les témoignages ne manquent pas à ce propos. Cf. K. Cain, H. Postlewait et A. Thomson, Il faut sauver la planète ! Trois idéalistes dans l’enfer humanitaire, Paris, Payot, 2005, p. 407. Voir aussi M.-A. Pérouse de Montclos, « Des opérations de la paix au xxie siècle : Y a-t-il encore quelqu’un sous le casque bleu ? », Défense Nationale, vol. 59, n° 1, janvier 2003, p. 66-79.
[10]J. Dobbins et al., The UN’s Role in Nation-Building, from Congo to Iraq, Santa Monica (CA), RAND Corporation, 2005 ; J. Dobbins et al., America’s Role in Nation-Building, from Germany to Iraq, Santa Monica (CA), RAND Corporation, 2003.
[11]Dobbins, op. cit. [10]. Voir aussi Th. Weiss, Military-Civilian Interactions. Intervening in Humanitarian Crises, Lanham (MD), Rowman & Littlefield, 1999.
[12]Le fameux rapport de James Dobbins, par exemple, passe sous silence les opérations de paix au Sahara occidental, au Liberia, en Angola ou en République centrafricaine pour n’analyser que les interventions requérant l’usage de la force. Autre surprise, l’intervention militaire américaine en Irak est considérée comme une opération de paix alors qu’elle évoque plutôt la guerre du Vietnam, qui ne fait pas partie des cas d’étude retenus.
[13]Doyle et Sambanis, op. cit. [6].
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