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| Politique étrangère 2006/3 (Automne) | 20 € |
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S'inscrire Alertes e-mail - Politique étrangère Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLa fin de l’Europe française ?[1] [1] Les opinions exprimées ici ne relèvent que de la responsabilité...
suite
AuteursSteven Philip Kramer du même auteur
Steven Philip Kramer est professeur au département des Études de sécurité nationale de l’Industrial College of the Armed Forces de la National Defense University (Washington, DC).Texte traduit de l’anglais par
David Rochefort du même auteur
Dans son célèbre ouvrage L’Étrange défaite[2] [2] M. Bloch, L’Étrange défaite, Paris, Éditions Francs-Tireurs,...
suite, Marc Bloch décrit son expérience de la désastreuse campagne de France, et cherche des explications à la défaite : celle-ci, qui n’est pas simplement une défaite militaire, trouve ses racines dans les problèmes fondamentaux de la société française. L’approche de Marc Bloch est encore pertinente ; la défaite du référendum de mai 2005 révèle un leadership et un système politique français menacés d’une grave crise de légitimité.
2 La défaite de 1940 fit prendre largement conscience de la nécessité d’un changement fondamental. Cependant, étant donné son ampleur et l’éclatement de la société française qui a suivi, il n’est pas surprenant qu’il ait fallu plusieurs décennies pour définir une stratégie cohérente recueillant le soutien de la majorité des élites et de la population française.
3 Les communistes, les gaullistes et les partis non communistes de la troisième voie proposaient des visions concurrentes de la France d’après-guerre. Une stratégie nationale post-guerre émergea finalement, sur la base d’une synthèse entre les gaullistes et les non communistes de gauche et du centre. La fin de « l’exception française » (un système politique déséquilibré du fait de l’existence d’un parti communiste fort) fut la version française de la « fin des idéologies » intervenue plus tôt pour l’essentiel de l’Europe de l’Ouest.
4 Les éléments de base du modèle français d’après-guerre comprenaient :
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6 Un système économique comprenant un fort secteur public et accordant un rôle important à la planification ; une protection sociale étendue, comprenant d’importantes allocations pour les soins de santé, les retraites, le chômage et une éducation universitaire gratuite. La France avait frôlé la guerre civile dans les années 1930 à cause de la polarisation droite/gauche alimentée par la Grande Crise. Ce nouveau modèle produisit 30 ans de croissance économique exceptionnelle et un climat social nettement amélioré.
7 Un soutien à une intégration européenne fondée sur un modèle intergouvernemental ; et un partenariat franco-allemand comme instrument clé du maintien de la paix en Europe et de l’influence française. Sous de Gaulle, la France pratiqua plutôt une Europe intergouvernementale, préservant la souveraineté de l’État, mais continua à insister sur une grande proximité avec l’Allemagne.
8 La volonté de reconstruire la défense française, sur la dissuasion nucléaire ; le désir d’indépendance nationale (ou européenne) conduisant à une attitude ambiguë vis-à-vis des États-Unis : coopération de fait sur les problèmes concrets, mais opposition doctrinale à l’« hégémonie ». Le désir d’indépendance français (non-dépendance dans le domaine de la défense et coopération sur un pied d’égalité) était dans une large mesure une réponse à l’humiliation de la crise de Suez en 1956.
9 Vers la fin des années 1980, et pour la première fois dans l’histoire contemporaine, il semblait y avoir un consensus dans la classe politique française sur la défense, la politique étrangère, économique et sociale, dans le cadre de ce modèle. L’alternance droite/gauche ne semblait plus traduire de changement politique fort. L’exception française semblait morte. Paradoxalement, c’est à peu près à ce moment que ce modèle d’après-guerre commença à péricliter, la crise actuelle étant le résultat de son effilochage.
La crise intérieure
10 L’explication la plus simple à la crise actuelle consiste à en attribuer l’origine à l’échec de Jacques Chirac. Nombre de difficultés proviendraient de son incapacité à appliquer les promesses de 1995 envers les exclus des bénéfices de la société française. Chirac a en outre montré une certaine tendance à la prise de risques inconsidérés et à l’impulsivité. La décision de dissoudre l’Assemblée nationale en 1997 eut pour conséquence cinq années de cohabitation. Les négociations sur le retour complet de la France dans l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) firent les frais de la défaite électorale. Prolonger le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin et organiser un référendum sur la constitution européenne constituèrent des paris hasardeux, tout comme sa difficile intervention face à la jeunesse pendant la campagne référendaire. Sans doute Chirac porte-t-il une part de responsabilités dans de nombreux problèmes actuels, mais ses échecs mêmes reflètent la nature dysfonctionnelle du système politique et constitutionnel français.
11 Le problème constitutionnel fondamental d’aujourd’hui est celui qui tourmente la France depuis 200 ans : comment équilibrer les pouvoirs exécutif et législatif ? La France balance toujours entre des régimes à l’Exécutif excessif et des régimes au Parlement tout puissant. À l’Empire de Napoléon III succède la IIIe République avec, selon les mots d’un commentateur, un faible moteur et de forts freins ; la défaite de 1940 et l’échec de la IVe République poussent de Gaulle à créer un système présidentiel, avec un Parlement privé d’indépendance et de pouvoir. Le Parlement ne canalise plus le mécontentement et manque d’autorité pour initier quelque législation signifiante. La fin de règne*[3] [3] Le signe * indique que l’expression est en français dans...
suite de Chirac ressemble à celle de ses prédécesseurs : l’exercice solitaire du pouvoir* est consubstantiel à ce système.
12 De Gaulle institua le référendum afin d’affaiblir le Parlement et pour pouvoir renouveler périodiquement son mandat populaire. C’est à présent l’un des rares moyens pour le peuple d’exprimer sa désapprobation. Les référendums tournent facilement au plébiscite, et les plébiscites au fiasco. Soumettre le Traité constitutionnel européen au référendum était sans doute politiquement peu judicieux ; mais il était bien dans la logique du système d’user du référendum pour la ratification.
13 Tout aussi important est le fait que la dite « fin de l’exception française » ait seulement laissé la place à une autre exception. Le modèle français pourrait sans doute, depuis la fin de la puissance du parti communiste, se rapprocher des autres démocraties occidentales, où plusieurs grands partis de gouvernement alternent au pouvoir. Mais comme dans les années 1880, lorsque la gauche populiste et nationaliste bascula à l’extrême droite pendant l’affaire Boulanger ; une bonne partie de la gauche populiste et nationaliste a rejoint les vestiges d’une extrême droite encore non reconstruite pour installer durablement le Front national (FN) dans le paysage politique, en dépit des nombreuses prédictions sur l’imminence de sa fin.
14 Le discours du Front national est étatiste, anti-européen, néofasciste, raciste, xénophobe et souvent antisémite. Le racisme et la xénophobie sont ainsi devenus des thèmes incontournables du débat national. Et la droite républicaine est parfois tentée par des alliances locales tactiques. Jean-Marie Le Pen est devenu le faiseur de rois de la politique française, et emmène avec lui un bloc compact d’électeurs « nonistes » à tous les référendums sur l’Europe. Que la classe politique française ait pu percevoir le Front national – et les problématiques qu’il soulevait – en simples termes de tactique électorale suffit à dire comme elle a perdu la trace du pays réel*.
15 Le troisième aspect qui rend le système politique français dysfonctionnel est la double fragmentation de la droite et de la gauche. Le Front national illustre la réussite d’un parti populiste anti-système. La situation à gauche est encore pire. Il est tout à fait possible qu’aux prochaines élections, le Front national soit encore au second tour, devant une gauche ou une droite fragmentée.
16 Il est difficile d’exiger des Français qu’ils vénèrent leur Constitution alors qu’ils en ont connu presque une douzaine ces 200 dernières années. Mais la facilité avec laquelle on l’amende encourage à la considérer de façon tactique. Le raccourcissement du mandat présidentiel de sept à cinq ans a par exemple été entériné sans grande réflexion lors du référendum de 2000 et montre déjà toutes ses conséquences négatives. En France, les systèmes politiques tendent à être remplacés plutôt qu’à évoluer. Si les conditions économiques et sociales continuent à se détériorer, la demande de changement de système politique pourrait devenir sérieuse.
17 Les sources du mécontentement sont d’abord économiques – dues par-dessus tout à un fort chômage endémique. Après le modèle des Trente glorieuses*, l’économie française a évolué dans un sens plus libéral. Cependant, depuis deux décennies, le chômage est devenu chronique.
18 Aucune des mesures prises par les divers gouvernements n’a été efficace pour réduire le chômage de longue durée. Et certaines, comme les retraites anticipées, augmentent les déficits assumés par l’État providence, qui ne peut désormais plus y faire face.
19 Le chômage joue également un rôle important dans le mécontentement des populations immigrées de France, qui en souffrent à un niveau disproportionné. Les émeutes dans les banlieues à l’automne 2005 furent une démonstration dramatique de ce malaise. Le terme « immigré » est d’ailleurs mal approprié, dans la mesure où beaucoup des habitants des cités périphériques sont bien français. À plus d’un titre, ces émeutes rappellent celles des villes américaines dans les années 1960. Elles furent beaucoup moins violentes, mais la situation en France est peut-être pire. Un grand mouvement pour les droits civiques existait aux États-Unis avec des leaders talentueux, comme Martin Luther King, des représentants au Congrès, dans les gouvernements locaux et les partis politiques. Le président Lyndon B. Johnson fit passer au Congrès des lois sur les droits civiques et sociaux qui ont produit, à la fin du siècle, des résultats significatifs. En France, ces exclus n’ont pas de nom, pas d’organisation politique propre ni de représentant dans la classe politique française. Les noirs américains étaient au moins perçus comme des Américains, quand les habitants des cités sont vus comme des étrangers, même quand ils sont citoyens français. Les premiers étaient chrétiens, la religion les rattachait à la communauté nationale, tandis que ces derniers sont pour la plupart musulmans, en un temps où l’islam inspire la peur. Les Américains ont développé une politique de discrimination positive (« affirmative action ») qui aida à accélérer l’accès des noirs américains à la classe moyenne ; le credo des républicains français fait passer cette politique pour inacceptable.
20 L’État providence français n’est pas organisé selon un schéma égalitaire, mais de façon corporatiste, et le système ressemble en réalité plus à l’Ancien Régime qu’à un État rationnel né de la Révolution française. La réforme du marché du travail et de l’État providence a été bloquée par la défense farouche des acquis*, des intérêts particuliers qui prennent à la gorge l’économie (cheminots, conducteurs de métro, etc.) : la classe politique se souvient de mai 1968 et recule devant la confrontation avec les syndicats, craignant qu’ils ne deviennent incontrôlables.
21 La politique française est ainsi marquée par une « mentalité-Maginot », où la France doit se défendre contre un monde menaçant. La peur crée ses épouvantails : la mondialisation ou le « modèle social anglo-saxon ». Ces craintes ne sont pas seulement des légendes urbaines : elles sont alimentées par les dirigeants, sincèrement ou par cynisme. Peu importe que la France soit relativement compétitive dans un monde globalisé, qu’il n’existe pas un modèle anglo-saxon (le Royaume-Uni est plus proche de l’État providence à l’européenne que des États-Unis). Peu importe que de plus petites démocraties européennes réussissent à réconcilier une économie dynamique, compétitive, avec un plus haut degré d’égalité et de solidarité sociales qu’en France.
22 La renaissance de l’influence française après la Seconde Guerre mondiale fut rendue possible par une croissance rapide et une modernisation de l’économie française. La stagnation économique actuelle et des problèmes sociaux croissants conduisent à une perte d’influence. Dans les années 1960, le modèle économique français était regardé avec intérêt par les Américains et imité – sans succès – par des responsables comme Harold Wilson. Le modèle français n’est plus un modèle pour l’Europe aujourd’hui et cela réduit le prestige de la France. Cela affecte bien sûr la politique européenne de la France. Hier, les dirigeants français proclamaient qu’ils voulaient que l’Europe soit plus qu’une simple zone de libre-échange ; aujourd’hui, ils semblent inquiets à l’idée qu’elle en devienne une. Durant la campagne référendaire, Chirac s’opposa à la Commission européenne, qui avait adopté (avec le soutien français) une directive libéralisant le secteur des services. Il pensait sans doute gagner du crédit en défendant héroïquement la France contre l’invasion promise des « plombiers polonais »… Mais sa position eut pour simple effet de renforcer les assertions des opposants au Traité, affaiblissant par là même le camp du « oui ».
23 Les attitudes françaises traduisent un retour au malthusianisme de la société française du xixe et du début du xxe siècle. À l’exception de la brève période du Second Empire, la France s’appuya sur le protectionnisme pour défendre sa vision d’une économie équilibrée dominée par les petits producteurs contre la vague d’industrialisation. La conséquence de cette politique fut un déclin du rang économique relatif de la France, ainsi que de sa puissance politique et militaire.
24 La France a toujours voulu que l’Union européenne (UE) soit à l’image de la France. Mais il existe une grande différence entre une Europe conduite par des nations en croissance, confiantes en elles-mêmes, et une Europe de nations sur la défensive, et peu sûres d’elles-mêmes. Quel leadership peut exercer un pays incapable de réduire un chômage et un déficit chroniques, qui ne peut limiter son déficit budgétaire à 3 % comme l’exigent les règles de l’union monétaire et qui, avec l’Allemagne – autre grand délinquant – réécrit les règles pour n’être pas sanctionné ?
Le modèle français de l’Europe
25 La France voit la création de l’Europe comme une fin en soi, mais aussi comme un moyen de projeter la puissance française. Jusqu’à récemment, la France est toujours arrivée à ses fins dans l’UE, et elle s’est convaincue que ce qu’elle voulait était ce que l’Europe devait vouloir si elle était vraiment européenne. Les commentaires irrités de Chirac aux petites nations de la « nouvelle Europe » pendant la crise irakienne s’appuyaient sur cette présupposition. Mais l’autorité de la France sur l’UE s’est affaiblie ces dernières années, et les Français posent la question de savoir si telle que conçue jusqu’alors, l’Europe correspondait vraiment à leurs intérêts.
26 La vision française de l’Europe résulte de la fusion difficile de deux logiques conflictuelles. Jean Monnet défendait une Europe fédérale, proche des États-Unis. Le général de Gaulle s’opposait au fédéralisme et voulait que l’Europe, éventuellement sous tutelle française, fasse respecter son indépendance face aux Américains. Après de Gaulle, les dirigeants français prirent conscience que la France était trop limitée pour rivaliser avec les superpuissances et firent ce que j’ai nommé ailleurs un « pari sur l’Europe », avec le renforcement des institutions européennes ‑ mais sur une base intergouvernementale ‑, afin que l’Europe puisse jouer un rôle mondial. Mais comme l’Amérique est une puissance mondiale, donc européenne, le credo français a toujours impliqué une rivalité avec les États-Unis. Le débat des années 1990 sur l’identité européenne de sécurité et de défense (IESD) ne peut être isolé de la rivalité franco-américaine.
27 La vision française de l’Europe repose sur trois piliers : l’intergouvernementalité, qui garantit au mieux la souveraineté française (et particulièrement les pouvoirs du président de la République) ; un leadership français dans l’UE (ou, plus tard, un leadership franco-allemand selon les conditions françaises) ; et l’idée d’une Europe européenne, indépendante de la domination américaine. Chacun de ces principes de base a posé problème.
28 La prévalence du modèle intergouvernemental ne s’est pas faite sans dommage. Par définition, une Europe intergouvernementale présente un déficit démocratique : un Parlement européen fort et des leaders européens élus seraient incompatibles avec la souveraineté nationale. L’intergouvernementalité implique donc une Europe technocratique, une Europe de plus en plus illisible pour le citoyen ordinaire, et donc une Europe qui aura toujours des problèmes de légitimité, une Europe difficile à aimer et facile à craindre, une Europe contre laquelle l’on peut voter sans trop de regret lors d’un référendum.
29 Le leadership franco-allemand est resté incontesté durant presque toute l’histoire des institutions européennes. La France et l’Allemagne travaillant et allant dans le même sens réussissaient en général à créer un consensus dans l’UE, hors duquel peu de choses étaient possibles. En tout état de cause, il n’y avait pas d’alternative. Quand le Royaume-Uni a rejoint la Communauté européenne, il a échoué à jouer un rôle moteur : il lui manquait une stratégie européenne cohérente, un consensus intérieur, et il ne proposait pas un modèle socio-économique attractif. Mais la situation a changé du tout au tout. La guerre d’Irak a divisé l’Europe, l’élargissement dessine une Europe bien plus vaste, avec plusieurs États « moyens » réticents à suivre naturellement le couple franco-allemand (lequel semble défendre de plus en plus ses seuls intérêts plus que ceux de l’Europe). Le Royaume-Uni est devenu un partenaire européen plus volontaire et possède aujourd’hui un modèle socio-économique plus efficace que celui de la France ou de l’Allemagne. La France a l’impression d’avoir perdu la main dans l’UE : d’une certaine manière, le vote négatif du référendum reflète l’anxiété due à cette perte. Et ce vote a bien entendu encore affaibli l’influence française.
30 Depuis longtemps la France a souhaité créer une Union européenne avec une politique étrangère commune, et des forces de sécurité et de défense. Pour la France, l’Europe est une France poussée à l’extrême qui, comme elle, se soucie de projeter sa puissance mondialement. Mais une vraie force armée européenne exigerait des dépenses et un degré d’intégration militaire que peu de pays – et d’ailleurs pas la France – seraient prêts à accepter, comme la Communauté européenne de défense (CED) déjà rejetée par l’Assemblée nationale en 1954. Il est tout aussi difficile d’avoir une politique extérieure et de défense cohérente dans une Europe intergouvernementale où les fonctionnaires de Bruxelles manquent de légitimité. Le projet de Traité constitutionnel prévoyait de modifier progressivement cette situation, en renforçant le Haut Représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune (PESC), et en créant un véritable ministère européen des Affaires étrangères. L’échec du référendum condamne ces tentatives.
31 En fin de compte, le désir français de créer une Europe pouvant jouer un rôle indépendant dans le monde n’a jamais correspondu à la conception intergouvernementale que la France développait pour l’Europe. Et la situation est encore plus contradictoire après le référendum.
La France et les États-Unis
32 Pendant la guerre froide et dans la plupart des pays européens, les partis de gouvernement, de la droite modérée à la gauche socialiste, ont soutenu le leadership américain et l’appartenance à l’OTAN, l’opposition venant pour l’essentiel des partis communistes. En France seulement, une large frange de la droite de gouvernement a, dans les faits, partagé la position du Parti communiste français (PCF), la Ve République incarnant l’opposition de son fondateur aux Américains. Les partis de la « troisième voie », qui avaient défendu l’atlantisme, furent à peu près éliminés du jeu politique ; et le nouveau parti socialiste récupéra beaucoup de thèmes de la vision gaulliste des relations franco-américaines. La France détesta ce qu’elle considérait comme la tentative américaine de profiter de la guerre froide pour asseoir une hégémonie sur l’Europe, puis le statut de seule superpuissance consécutif à la fin de la guerre froide. En même temps pourtant, les dirigeants français reconnaissaient leur besoin d’Amérique. Et dans les crises, la France était généralement du côté des Américains – pendant la crise des missiles à Cuba ou pendant la première guerre du Golfe –, du moins à sa façon.
33 En réalité, l’équilibre a toujours été complexe entre la doctrine et la rhétorique françaises – visant à renforcer la France (et plus tard l’Europe) comme force indépendante sur l’échiquier international – et une longue tradition pragmatique de coopération transatlantique. C’est pourquoi une idée reçue à Washington avant la dernière guerre du Golfe était que l’on finirait par trouver un moyen de faire participer la France. L’attitude nuancée de la France vis-à-vis des États-Unis ne résultait pas seulement d’un rapport de forces entre le gouvernement français et l’Administration américaine, elle était aussi due à la réticence de l’Allemagne à choisir entre Paris et Washington. Pendant la crise irakienne, cependant, l’influence allemande devait pousser la France à la confrontation avec les Américains.
34 L’Irak a bien constitué un tournant dans les relations franco-américaines. En réponse à l’action la plus unilatérale d’une Administration américaine depuis la Seconde Guerre mondiale, et face à un de ses jugements stratégiques les plus hasardeux, la France choisit la confrontation. Chirac avait plusieurs choix possibles. Il aurait pu participer à la guerre, ou la soutenir tièdement, sans participation militaire, ou encore s’abstenir au Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU) tout en exprimant une opposition de principe. Cette dernière option ne lui aurait pas gagné les faveurs de Washington, mais elle aurait causé moins de dommages de long terme. Sans la France, la Russie ou la Chine ne seraient sans doute pas mesurées aux États-Unis, sans parler des petits États du Conseil de sécurité. Cela fut pourtant le cas, alors que la France énonçait sa vision d’un monde multipolaire.
35 Il serait désinvolte de suggérer, comme le firent nombre de diplomates français, que le terme « multipolaire » constitue une description de la réalité internationale actuelle. Le terme était utilisé de façon prescriptive, le monde devant contrebalancer une Amérique trop affirmative et unilatérale, et l’Europe se devant d’être un de ces pôles faisant contrepoids aux États-Unis. Quoi qu’on pense de la sagesse des méthodes et buts américains en Irak, il est clair que l’approche « multipolaire » constituait une attaque contre la puissance américaine en elle-même.
36 La diplomatie française obtint une brillante victoire tactique : les Américains furent humiliés au Conseil de sécurité. Mais quel était l’objectif stratégique ? Si Chirac entendait faire contrepoids aux États-Unis, quelle est la prochaine étape ? Et si ce n’était pas le cas, quelle était la finalité de l’exercice, qui réussit à casser à la fois les relations transatlantiques (les changeant sans doute pour toujours : sommes-nous encore des Alliés, avec un grand A ?) et l’Europe ? Car le lien est évident entre une Union européenne en crise à cause de la guerre en Irak et l’échec du référendum sur le projet constitutionnel. Contrer le pouvoir américain est-il le but stratégique de la France ? Et si tel n’est pas le cas, quel est le but stratégique de la France ?
37 Perdre des guerres est toujours définitif. En 1870, la France est amputée de l’Alsace-Lorraine, doit régler une énorme indemnité, perd son statut de puissance majeure en Europe, est isolée diplomatiquement pour une génération et bouillonne de frustration et de colère. Après la Seconde Guerre mondiale, il fallut deux décennies pour établir un nouveau modèle français.
38 Après la défaite au référendum, la France est toujours importante en Europe. Elle n’a pas perdu sa capacité à défendre ses intérêts dans l’UE, mais elle a perdu sa capacité à prendre les devants. Or si le leadership français n’est pas une condition suffisante du succès européen, il en est une condition nécessaire. La France ne peut diriger l’Europe seule, mais sans la France l’Europe ne peut progresser. Avant que la France puisse à nouveau jouer un rôle de leader en Europe, elle a besoin de repenser son identité, ses buts et ses stratégies. Par-dessus tout, elle doit surmonter une peur paralysante du changement, changement qui, bien géré, pourrait être salutaire. À la suite de la Seconde Guerre mondiale, la France a résolu les problèmes européens en résolvant les siens. Il faut à présent suivre la même voie.
39 L’échec du référendum n’est pas un accident isolé, mais la démonstration d’une crise généralisée, qui s’était déjà manifestée par le triomphe de Le Pen au premier tour des présidentielles de 2002, puis lors des émeutes des banlieue de la fin 2005.
40 Un changement d’attitude et de mentalité, un retournement de paradigme, sont nécessaires : la France doit accepter que le monde est en compétition, que le temps des économies nationales – et même régionales – est clos. La mondialisation, toutefois, ne présente pas que des risques, elle a aussi ses chances. La France est bien préparée pour les saisir, si elle sait jouer de son économie de plus en plus dynamique et de ses bases fortes en matière de science et d’éducation. En bref, elle doit parier sur le succès.
41 Pour cela, elle doit réinstaller le travail au centre de la création de richesse et d’accomplissement. Un marché du travail plus libre multipliera les opportunités d’emploi et sera mieux à même d’intégrer les minorités, les femmes et les pauvres. Un peu plus d’insécurité doit être accepté pour développer la croissance ; mais dans une économie dynamique, on aura plus de chances, en perdant son emploi à mi-carrière, d’en retrouver un autre. Les avantages sociaux – pensions de vieillesse, retraites, remboursements médicaux – doivent s’inscrire dans un cadre global et non plus corporatiste, un cadre égalitaire et réaliste. Alors que les autres social-démocraties allongent l’âge de la retraite à 65 ans, la France ne peut pas continuer à assurer les retraites de certains groupes privilégiés à 55 ou 60 ans. Une plus grande curiosité sur la manière dont d’autres sociétés avancées gèrent leurs réformes du travail et de l’État providence – y compris les voisins européens de la France – serait meilleure que la fidélité aveugle à un modèle qui ne fonctionne plus et la projection de ses peurs sur l’extérieur.
42 Une attention plus grande portée à la croissance plutôt qu’à la défense du modèle français pourrait annuler la peur du « plombier polonais ». Historiquement, la France a bénéficié de l’immigration, même si un fort ressentiment à son encontre a toujours existé. L’assimilation des non-Européens n’aura pas lieu s’ils sont mis à l’index. Les émeutes en banlieue doivent être prises très au sérieux. Assurer des meilleurs services, garantir de meilleures chances à l’intérieur des cités ne suffira pas. Tant que de vastes pans de la population sont victimes de ségrégation, mis à l’écart du travail, de l’éducation et de la culture, l’intégration est impossible. Un emploi décent et une possibilité d’ascension sociale sont les clés de l’intégration, et le meilleur moyen de brider le développement d’identités séparées – et de l’islam radical. La discrimination positive, bien que contraire aux valeurs américaines, a créé une mobilité sociale pour une large proportion de noirs américains ; elle devrait être étudiée en France, tout comme les efforts pour faciliter un réel engagement dans la vie politique.
43 Peut-être de telles politiques, accompagnées d’une pédagogie « activiste », peuvent-elles constituer un élément d’action contre le Front national. La nouvelle exception française – l’existence d’un parti de droite radical attirant un cinquième de la population française – est tout aussi dangereuse, sinon plus, que l’exception tenant à l’existence d’un fort parti communiste stalinien. Les stratégies politiciennes qui acceptent le FN comme une donnée de la politique française ont débouché sur la débâcle de 2002 ; mais peu d’éléments permettent de croire que la classe politique en a tiré les leçons. L’existence du FN a pour effet de fausser toute la manière française de concevoir et de faire de la politique. Éradiquer ce dernier ne sera pas simple – la France a une tradition d’extrême droite puissante – mais c’est crucial. Le FN ne peut que prospérer quand la rhétorique officielle est défensive.
44 Le FN et les autres partis extraparlementaires prospèrent quand le système politique ne laisse pas d’espace au débat. L’équilibre actuel entre l’Exécutif et le Législatif a trop marginalisé ce dernier. Ce n’est pas non plus une coïncidence si tous les mandats présidentiels se terminent mal. Contrairement aux idées reçues, l’Exécutif est tout autant victime d’un système excessivement présidentiel que le Législatif. Au minimum, en revenir à une situation où les ministres devraient être membres du Parlement, avec des commissions parlementaires plus puissantes et un Parlement doté de pouvoirs budgétaires accrus, rendrait intérêt et sens à la vie politique française. Et cela peut être obtenu en modifiant de manière réfléchie le système existant, non en le changeant.
45 Une France moins sur la défensive serait plus efficace comme leader européen. Paris devra trouver des moyens de rendre l’UE plus lisible et plus attirante pour les peuples d’Europe. Cela ne peut plus être fait sur la base de la seule intergouvernementalité, qui équivaut en réalité à la technocratie et à la poursuite du déficit démocratique. La France doit accepter d’abandonner davantage de souveraineté si elle veut que l’UE accomplisse les grandes ambitions françaises pour l’Europe. La convention de l’UE n’a pas reproduit « Philadelphie 1787 »[4] [4] C’est lors de la Convention de Philadelphie en 1787 que...
suite, comme l’espérait Valéry Giscard d’Estaing, parce qu’aucun grand compromis n’y fut trouvé. L’approche incrémentale des conférences intergouvernementales, bricolant avec les mécanismes institutionnels existants, ne peut plus fonctionner à 25 nations. Surtout, elle ne peut produire aucun idéal.
46 La France doit redéfinir sa place ainsi que celle de l’Europe dans le monde, et leur relation avec les États-Unis. Il devrait être évident que le type de crise intra-européenne auquel donna lieu l’affaire irakienne ne peut se reproduire. D’où la nécessité d’un véritable effort de synthèse stratégique entre la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni. Dans quelques années, aucun des leaders impliqués dans la grande bataille de 2003 ne sera plus au pouvoir. Peut-être l’Allemagne d’Angela Merkel sera-t-elle plus ouverte à un engagement global ? En ce cas, la question clé qui divisa la France et le Royaume-Uni – comment se comporter face aux États-Unis ? – pourrait être résolue.
47 Ces deux États ont souffert d’une obsession américaine. Les Britanniques ont vécu avec l’illusion qu’en travaillant au plus près des États-Unis, ils pourraient les influencer. Mais pendant la guerre d’Irak, Londres a donné l’impression d’avoir perdu de vue son propre intérêt et d’avoir peu reçu en retour. L’obsession française a été, au contraire, de se confronter aux États-Unis, de leur créer un contrepoids, mais cela s’est révélé destructeur.
48 Les relations avec les États-Unis ne doivent pas être vues en termes de stratégie, mais comme un moyen. Un moyen vers quoi ? Voilà la vraie question. Quelle est la vision française de l’état du monde en 2020 ? Des stratégies pour atteindre cet objectif ? Ce sont les réflexions sur les buts stratégiques qui peuvent mobiliser l’Europe – plutôt que l’obsession des États-Unis – et qui doivent être la base d’une nouvelle politique étrangère européenne.
Notes
[ 1] Les opinions exprimées ici ne relèvent que de la responsabilité de l’auteur et en aucun cas des institutions auxquelles il est rattaché. Une première version de ce texte est parue dans la revue Foreign Affairs (juillet/août 2006) sous le titre « The End of French Europe ? ».
[ 2] M. Bloch, L’Étrange défaite, Paris, Éditions Francs-Tireurs, 1946.
[ 3] Le signe * indique que l’expression est en français dans le texte original (NDLR).
[ 4] C’est lors de la Convention de Philadelphie en 1787 que fut rédigée et acceptée la Constitution américaine (NDLR).
Résumé
La Ve République a historiquement représenté l’achèvement du consensus social et politique de la France de l’après-guerre. C’est ce consensus qui vole en éclats avec la fin de la guerre froide. Pour reprendre sa place centrale dans la construction européenne, la France doit à la fois réviser ses modes de fonctionnement internes (politiques, économiques, sociaux) et redéfinir radicalement sa vision du futur de l’Europe ; c’est-à-dire, aussi, ses relations avec la puissance américaine.
Mots-clés
politique européenne de la France, États-Unis, institutions françaises, multipolaritéThe Fifth Republic has historically represented the achievement of social and political consensus in post-WW2 France. It is this consensus that is destroyed with the end of cold war. To take back its central place in the European construction, France must change its own mode of functioning (political, economical and social) and redefine radically its vision of Europe’s future, that is to say also its relations with the American power.
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Steven Philip Kramer et David Rochefort « La fin de l'Europe française ? », Politique étrangère 3/2006 (Automne), p. 649-661.
URL : www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2006-3-page-649.htm.
DOI : 10.3917/pe.063.0649.




