2007
Politique étrangère
Repères
La politique étrangère de la France : l’heure des choix
Frédéric Charillon
Frédéric Charillon, professeur des universités en science politique, est chercheur au Centre d’études et de recherches de science administrative (CERSA, Paris 2 - Panthéon Assas). Auteur de nombreux ouvrages, il a notamment dirigé Les Relations internationales (Paris, La Documentation française, 2006).
Les enjeux de politique étrangère s’invitent dans la campagne présidentielle française. Le prochain président devra d’abord clarifier le message du pays sur quelques dossiers clés : objectifs et fonctionnement de l’Union européenne, rapports de Paris avec Washington, choix français en Afrique et au Proche-Orient. Mais sans doute devra-t-il aussi modifier l’outil diplomatique lui-même, pour rendre la France à même d’exercer, au-delà de l’expression d’une différence, une puissance structurante.Mots-clés :
politique étrangère, États-Unis, Union européenne, Afrique, Proche-Orient.
For the first time, Foreign Policy issues are at the heart of a French presidential campaign. What is at stake, beyond personal dimensions, is the very redefinition of French diplomacy: the relation to the United States, the role of France in Europe, its message to Africa and the Middle East, are among the first tasks to be handled by the next President. Misunderstandings must be cleared up, and clarifications must be coined, when it comes so settle the next diplomatic agenda. New guidelines must be proposed as far as the substance of France’s vision is concerned, but also as regards the reshaping of her diplomatic tool. What does France want for the world and for itself? How does it intent to pursue its goals?
Sous la Ve République, les enjeux de politique étrangère n’ont peut-être jamais été aussi présents dans une campagne présidentielle. Loin de l’anticipation de continuité qui a généralement prévalu, on parle aujourd’hui de ruptures, souhaitables ou à craindre. Des initiatives ambitieuses, annoncées lors de discours ou de déplacements, émanent de plusieurs candidats
[1]. Les dossiers internationaux que les présidentiables maîtrisent et orientent, font l’objet de nombreuses prises de position. L’irruption des questions internationales dans la politique française, 2 ans après l’échec du référendum sur la constitution européenne et 4 ans après le différend franco-américain sur la crise irakienne, est à la fois une bonne nouvelle pour le débat public, et un symptôme d’une remise à plat nécessaire.
Encore faut-il que ce débat soit pertinent et porte sur les enjeux réels. À l’heure où Jacques Chirac termine son deuxième mandat, les interrogations ne sauraient être ramenées au bilan d’un seul homme. Elles concernent, plus fondamentalement, la place de la France dans le monde et sa marge de manÅ“uvre comme puissance moyenne. La politique étrangère française de l’après-élection est ainsi attendue avec impatience, incertitude et spéculations, de Berlin à Beyrouth, de Washington au Caire, ou de Moscou à Abidjan : l’élection d’un nouveau président constitue une occasion politique rare de relancer une dynamique, de reformuler et de clarifier une ambition. Le prochain chef d’État français devra formuler un message pour la France dans le monde, choisir le processus décisionnel selon lequel ce message doit être défini, et avec quels instruments il pourra être défendu. Déterminer les intérêts prioritaires, avoués ou implicites de la France est une chose, adapter son outil diplomatique et garantir l’efficacité de son réseau en est une autre. Il ou elle devra le faire rapidement, non que ses prédécesseurs aient failli mais parce que les soubresauts récents de la scène internationale ne permettent plus de fonder une action extérieure sur une doctrine héritée de la guerre froide, ni même sur les illusions que la fin de celle-ci avait un moment permis d’entretenir.
L’actualité internationale impose de lever rapidement certaines hypothèques quant au message que la France entend délivrer. Et les caractéristiques présentes du système international exigent la mise sur pied d’un outil permettant d’exercer une puissance structurante, et non plus seulement de donner à voir une puissance de référence.
La politique étrangère française dans l’agenda international
La formulation d’une politique étrangère impose à la fois d’émettre des positions précises sur les grands dossiers en cours et de définir, avec plus de hauteur, une ligne d’ensemble. Lorsqu’il s’agit d’une diplomatie qui se veut globale, qui dispose d’un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies et entend exercer les responsabilités que ce statut international lui confère, il faut, avant même d’aborder la question des moyens, poser celle des priorités et du message.
Europe et États-Unis : un double impératif de clarification
L’agenda international dans lequel s’inscrit la France impose deux priorités : définir la posture de la diplomatie française dans l’Union européenne (UE), ainsi que sa relation avec l’allié américain. Dans les deux cas en effet, des événements récents ont brouillé les cartes.
Le rejet par 54,67 % des Français du projet de constitution le 29 mai 2005, a émis un signal fort, doublement inédit : la France se prononçait négativement sur un traité européen, et elle était ainsi le premier État de l’UE à refuser le projet concerné. Ces dernières années, l’impression s’était déjà imposée que la France prenait le risque d’un double isolement en Europe. Vis-à-vis des « petits » pays de l’UE d’abord, qui tenaient Paris (notamment depuis le Conseil de Nice de décembre 2000) pour l’incarnation du « grand » État soucieux de préserver ses prérogatives institutionnelles et politiques, et de s’octroyer, chaque fois que possible, les postes de commande de la machinerie communautaire. Vis-à-vis des nouveaux membres de l’UE ensuite, essentiellement des pays d’Europe centrale et orientale (PECO). Ceux-ci ont d’abord eu le sentiment – à tort ou à raison – que la France n’était pas pressée de les voir intégrer la famille européenne. La crise irakienne de 2002-2003, en opposant le couple franco-allemand à la plupart des PECO, élargissait encore le fossé. La colère de Chirac face au soutien apporté par ces États à l’Administration Bush
[2], ses propos sur ces pays qui « avaient perdu une occasion de se taire
[3] », les réactions offensées des principaux concernés, ont installé un climat de discorde.
Membre important de l’UE, la France ne peut, dans les mois à venir, prolonger cette tension ni demeurer sans projet précis. L’entrée de la Bulgarie et de la Roumanie le 1
er janvier 2007, la présidence allemande du premier semestre et le 50
e anniversaire du traité de Rome le 25 mars 2007 auront déjà ancré les Européens dans une dynamique nouvelle au printemps. Privée de marge de man
Å“uvre depuis plusieurs années sur le dossier européen par les cohabitations successives
[4], puis l’échec du référendum, la France devra répondre vite à plusieurs questions rendues incontournables par la nature même du jeu diplomatique européen, qui a troqué la domination de leaders incontestés (comme c’était le cas aux grandes heures du couple franco-allemand) contre l’obligation de concertation et de coalition.
Trois interrogations émergent déjà :
- dans ce jeu de coalitions d’États, souhaite-t-on construire des « clubs » stables et solidaires sur la majorité des dossiers (un directoire des « Grands États », ou un cercle composé de l’Allemagne et d’États méditerranéens, avec d’autres « petits » États à l’appui ?), ou bien des coalitions ad hoc, variant d’un dossier à l’autre ?
- comment sortir de schémas bilatéraux, insuffisants s’ils ne s’inscrivent pas dans une concertation plus large, sans pour autant détruire des relations privilégiées, toujours pertinentes lorsqu’il s’agit de sortir de situations de blocage ? Le « moteur » franco-allemand par exemple, s’il n’est plus le cÅ“ur unique de la machine européenne, reste incontournable, politiquement, économiquement, symboliquement. La coopération et la cohésion entre la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne reste une condition sine qua non d’une politique étrangère comme d’une défense européennes crédibles ;
- quelle posture adopter vis-à-vis de l’alliance américaine ? Cette question clé divise les Européens en deux ou trois pôles, d’un atlantisme affirmé à un européanisme critique, en passant par une position qui se veut intermédiaire. Si la discorde est faible sur les grands principes (démocratie, lutte contre le terrorisme…), elle est féroce sur les aspects techniques et structurels (comme la combinaison entre les structures de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et celles de l’Europe de la défense).
Deuxième clarification à opérer d’urgence : la France entretient avec l’allié historique que sont les États-Unis une relation empreinte de trouble et d’ambiguïté. Si la crise irakienne a constitué un point culminant de cette tension, elle n’explique pas à elle seule le fossé qui s’est creusé entre Paris et Washington, et a davantage agi comme révélateur, et non comme déclencheur du malaise. L’arrivée d’une nouvelle équipe et d’un(e) 44
e président(e) à la Maison-Blanche en janvier 2009 doit permettre de mettre fin à l’embarras actuel. Plusieurs points de discorde peuvent être identifiés. L’OTAN doit-elle, comme on le pense à Washington, devenir une alliance globale pouvant agir comme gendarme du monde, ou bien, comme on le souhaite à Paris, préserver son caractère défensif, euro-atlantique, sans se substituer aux Nations unies pour régler les conflits mondiaux
[5] ? L’avenir des Nations unies est également sur l’agenda : la question des nominations importantes (celles des Secrétaires généraux-adjoints), aura été tranchée au printemps 2007
[6] mais celle de la réforme globale demeurera. Ces dossiers peuvent néanmoins trouver une issue dans des compromis « techniques ».
Plus fondamentales sont les querelles de principe, sur la multipolarité, la relation à l’altérité culturelle, le rôle de la force dans la résolution des conflits, la lutte antiterroriste, et la place sur l’agenda des grandes problématiques transversales (environnement, développement durable, droits de l’homme…). Le premier point renvoie à des enjeux aussi divers que la définition d’une alliance
[7] ou le sens de la relation entre mission et coalition
[8]. La réflexion sur la diversité culturelle rebondit sur les valeurs à promouvoir, ou à imposer, dans la relation à « l’autre » : la démocratie peut-elle faire l’objet d’une croisade, le « choc des civilisations » est-il un concept opératoire, le
regime change doit-il être un objectif politique ? Le troisième point – la force dans la résolution des conflits – est l’un des plus épineux : jugé indispensable aux États-Unis mais contreproductif et déstabilisateur en France, l’emploi de la force armée, notamment dans la lutte antiterroriste, est au centre d’un dialogue de sourds
[9]. Enfin les dossiers transversaux comme l’environnement ou le développement durable, de plus en plus prioritaires sur l’agenda français, restent soumis aux intérêts nationaux classiques et de
Realpolitik (sécurité nationale, intérêt économique et commercial, approvisionnement énergétique…) pour l’actuelle Administration américaine. Sur tous ces enjeux, la politique étrangère française doit-elle rejoindre l’Amérique, ou persister dans sa différence en la clarifiant pour éviter toute méprise avec un allié qui reste au centre du dispositif international de la France
[10] ?
La politique française en Afrique et au Proche-Orient : lever les malentendus
Sur un registre différent, mêlant réalités politiques et perceptions – voire fantasmes – la future politique étrangère française devra redéfinir ses liens envers deux parties du monde qui constituent toujours des priorités : l’Afrique et le Proche-Orient (et par extension le monde musulman). Sur ces deux terrains, la France est régulièrement soupçonnée de se comporter en puissance de « statu quo », au nom de calculs mesquins et politiquement dépassés. En Afrique, elle est accusée pêle-mêle d’entretenir, comme en Côte-d’Ivoire, des dispositifs militaires (l’opération Licorne, avec environ 3 400 hommes en décembre 2006) voués à l’échec ou au dérapage
[11] ; d’avoir protégé des régimes génocidaires (Rwanda) ou soutenu des pouvoirs illégitimes (Togo
[12] ), d’avoir opté pour des actions militaires d’arrière-garde visant une fois de plus à conforter des alliés traditionnels (Centrafrique, Tchad), face à des enjeux qui réclamaient plus de hauteur de vue (comme le conflit du Darfour). En bref, la France est accusée de vouloir maintenir son « pré carré » sur un continent dont elle ne perçoit plus les évolutions politiques (avec l’émergence de nouvelles puissances pour l’essentiel anglophones : le Nigeria, l’Afrique du Sud) ni sociales (avec l’aspiration au changement des nouvelles générations). Qu’importe que la charge soit caricaturale, souvent idéologique, ou qu’elle sous-estime les évolutions récentes de la politique africaine de la France
[13] : la polémique est là et il est urgent de lever l’hypothèque. L’avenir du dispositif militaire français en Afrique, une future doctrine sur les conditions d’engagement des forces françaises
[14], une redéfinition de la politique de coopération, de la relation à bâtir avec les nouveaux géants africains (Nigeria, Afrique du Sud, Angola), compteront parmi les priorités de l’agenda. Sur le plan multilatéral, il est urgent de spécifier la nature des relations à entretenir (notamment en matière de gestion de crises) avec une intégration régionale africaine dotée d’instruments plus efficaces
[15], et d’affirmer une position claire et forte dans les organisations internationales sur des sujets concernant directement le continent (santé
[16], dette, sécurité alimentaire et humaine, commerce équitable…).
Autre clarification nécessaire : la relation entre la France et le monde musulman, notamment au Proche-Orient. Le jeu des perceptions, là encore, tend à se substituer à l’agenda réel, entretenant l’image d’une politique française systématiquement pro-arabe, motivée par un mélange d’intérêts économiques, d’amitiés politiques traditionnelles avec des régimes peu démocratiques, et de volonté politique de ménager l’importante fraction musulmane de l’opinion française. Cette critique existe (notamment en Israël ou aux États-Unis
[17] ) depuis la période gaullienne, mais s’est trouvée accentuée sous le président sortant, dont la relation à l’Orient serait, pour certains observateurs, très affective, faite de fascination politique et de liens personnels de longue date
[18]. Si la réalité est comme toujours plus nuancée
[19], il importe néanmoins de clarifier le message, en positionnant clairement la France sur les dossiers du moment.
Sur quatre grands dossiers de la région (la crise libanaise, le nucléaire iranien, la situation irakienne, le conflit israélo-palestinien), la France est active et relativement influente dans les deux premiers cas, moins entendue dans les deux suivants. Au Liban, à l’heure où Paris transmet le commandement de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) à Rome, plusieurs questions doivent trouver des réponses rapides, au-delà du rappel (certes important) des liens traditionnels entre la France et le Liban
[20]. La France souhaite-elle soutenir sans réserve les forces « du 14 mars » (la coalition antisyrienne), la tenue d’un tribunal sur l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, et continuer de marginaliser Damas, dont, à Paris, le régime n’est plus considéré comme fiable ? Sur le nucléaire iranien, maintient-elle sa posture de « dialogue critique » en dépit des provocations du président Mahmoud Ahmadinejad ? A-t-elle un message précis sur l’acquisition et l’usage de l’énergie nucléaire dans le monde, en particulier dans les États du Sud ? Sur l’Irak, Paris a-t-il des propositions pour sortir de l’impasse actuelle ? Il serait certes déraisonnable de renier l’analyse de 2002 (qui s’est avérée juste), mais inconvenant, vis-à-vis de l’allié américain comme du peuple irakien, de s’y cantonner. Sur la question palestinienne enfin, la position équilibrée, rappelée par François Mitterrand puis par Jacques Chirac (Israël a droit à la sécurité et les Palestiniens à un État), ne suffit plus, tant la situation s’est dégradée. Faut-il encore, dans ce dossier, s’abstenir de toute prise de position de nature à gêner une médiation américaine en laquelle plus personne ne croit ? Faut-il choisir ses interlocuteurs ou bien « parler avec tout le monde », en l’occurrence avec le Hamas ou le Hezbollah ? Redéfinition des positions prises en des époques passées, redéfinition du message de la France au Proche-Orient, redéfinition, aussi, de la relation avec le Maghreb au lendemain d’un dialogue infructueux avec l’Algérie, de soutiens critiqués au régime tunisien, et à la veille, peut-être, d’évolutions politiques au Maroc : sur tous ces axes, la position de la France est attendue, en Europe et autour de la Méditerranée.
D’une puissance de référence à une puissance structurante
Si les priorités ci-dessus sont les plus urgentes, elles n’occultent pas un ensemble plus vaste de questions à aborder, de positions à prendre, de relations à entretenir ou à redéfinir. Ce qui renvoie à un cadre d’ensemble plutôt qu’à une politique réactive, à un outil diplomatique adapté à l’exercice de l’influence dans le monde d’aujourd’hui, et sans doute à une ouverture plus vaste du débat et de la réflexion sur la politique étrangère.
Fixer une finalité à la politique étrangère de la France
Une politique étrangère est inévitablement réactive, en ce qu’elle doit répondre à des évolutions, des crises, des événements inattendus. Elle doit néanmoins fixer une ligne directrice à ces réactions, un sens à l’ensemble de son action. La difficulté de ce grand écart est connue, entre une gestion de l’événement qui requiert des compétences précises et mobilisables rapidement au prix d’une certaine myopie, et une vision globale qui exige recul et hauteur. Une réponse rapide rappellerait que les objectifs d’une politique étrangère sont : a) de promouvoir les valeurs auxquelles on croit et b) d’Å“uvrer pour un équilibre des puissances dans un monde multilatéral marqué par la sécurité collective et la démocratie. Ces formulations, aussi vertueuses soient-elles, ne sont plus assez précises pour répondre à des dilemmes pointus. Le dilemme multipolarité/démocratie, d’abord : doit-on voir dans la Chine ou la Russie des puissances qui ont toute leur place dans un équilibre multipolaire, ou des espaces politiques qu’il faut amener à respecter davantage des idéaux démocratiques défendus, entre autres, par la France ? Le dilemme développement/bonne gouvernance ensuite : doit-on pour accélérer le développement (par exemple en Afrique) montrer une grande fermeté dans les principes, ou à l’inverse une compréhension vis-à-vis des retards économiques et politiques ? Le dilemme souveraineté/interdépendance enfin : la France a parfois donné l’impression de prôner plus de concertation et d’interdépendance (dans l’UE, aux Nations unies ou dans d’autres enceintes multilatérales), et d’agir sur un mode éminemment souverainiste. Quelle est sa doctrine en la matière, quelle est sa vision de l’État et de sa souveraineté dans l’actuel système international ? Sur ces questions (et sur beaucoup d’autres) le nouveau chef de l’État devra trouver un ton et un dosage clairs, et s’y référer.
Le rang, le réseau, le prestige ou l’influence : autant de concepts centraux dans l’image que la France a d’elle-même, qui ne sont que des
moyens et non des fins. Ils doivent être mis au service d’objectifs
métadiplomatiques, la question du « pour quoi faire » pouvant difficilement être repoussée plus longtemps. La France se brouille avec les États-Unis sur la crise irakienne, maintient le dispositif Licorne en Côte-d’Ivoire, soutient le gouvernement de Fouad Siniora au Liban ou refuse d’ostraciser l’Iran : pourquoi ? Elle entretient le deuxième réseau diplomatique au monde, une présence militaire importante à l’extérieur de ses frontières
[21], et participe à une part importante du financement des organisations internationales : pourquoi ? Des éléments de réponse ont été apportés au cours de la présidence qui s’achève : la France estime que la sécurité du monde sera mieux assurée collectivement, par un rôle important des Nations unies et le dialogue entre les cultures, plutôt que par la guerre préventive, l’unilatéralisme ou la préparation d’un « choc des civilisations ». Ces éléments d’analyse, ces objectifs doivent maintenant être précisés, comme doit être affiné l’outil diplomatique qui a pour tâche de les promouvoir.
Un outil diplomatique à optimiser
L’outil diplomatique français n’a rien à envier à bon nombre de ses « homologues » étrangers. Cela ne signifie pas qu’il n’est pas améliorable, comme l’ont déjà souligné bon nombre de rapports
[22]. On lui reconnaît aujourd’hui, y compris à l’étranger, trois qualités principales : une présence mondiale réelle, une efficacité rhétorique éprouvée, et le maintien volontariste d’une capacité d’expertise sur nombre de situations internationales. Comme le rappellent encore de nombreux rapports
[23] ou colloques organisés par le ministère des Affaires étrangères
[24], le réseau diplomatique français est aujourd’hui le deuxième au monde, avec (en 2006) 156 ambassades (dont 43 en Europe), 20 Représentations permanentes et 4 délégations auprès d’organismes internationaux, 86 consulats généraux, 10 consulats et 4 chancelleries détachées. Le nombre d’États
[25] où la France ne possède pas d’ambassade est inférieur à 30. Cette présence se double d’une réelle qualité rhétorique, appréciée dans les négociations pour sa clarté, l’efficacité de ses démonstrations, et souvent la justesse de ses arguments. D’autant qu’elle se fonde le plus souvent sur une réelle capacité d’analyse : sur beaucoup de pays d’Afrique et du Proche-Orient, on reconnaît à la diplomatie française la qualité de ses informations, sa connaissance du terrain et des acteurs, et la finesse de ses analyses.
On estime en revanche qu’avec de tels atouts, l’essai devrait être davantage « transformé ». Sur le plan de l’outil diplomatique, le prochain chef de l’État doit prendre la mesure des optimisations à effectuer et des réformes à conduire. Trois questions semblent émerger
[26].
Comment transformer la présence en influence ? L’important dispositif français se justifie-t-il partout ? Peut-il être rationalisé, aussi bien en termes de postes ouverts que de crédits attribués ? Un bilan critique du rapport déploiement/influence devra être conduit : est-ce dans les postes où elle entretient le plus d’agents que la France pèse le plus ?
Comment transformer l’efficacité rhétorique en gain politique ? Le cas d’école présent dans les esprits est celui, aux Nations unies, du discours de Dominique de Villepin s’opposant à la guerre en Irak
[27] : salué pour son panache, celui-ci n’a obtenu au final que des résultats politiques mitigés, puisque la France n’a pas empêché la guerre, a subi les foudres de l’allié américain, et n’a pas développé de position phare sur la situation irakienne par la suite. La question « à quoi sert-il d’avoir autant raison ? » pose clairement le problème du bon usage d’une rhétorique performante, et surtout des moyens à positionner en appui pour aller au-delà du discours
[28].
Comment transformer expertise performante de situations locales et créativité en analyse globale ? Cette question n’est pas éloignée de la précédente. Si la France a les moyens d’une analyse juste de telle situation en Irak, au Liban ou en Côte-d’Ivoire, elle a du mal à la replacer dans une perspective globale, et à imposer sa complexité face au simplisme de formules telles que le « choc des civilisations », le « Grand Moyen-Orient » ou l’opposition entre « vieille et nouvelle Europe ». La transformation d’expertises d’aires régionales en conception efficace du système international exige de penser la politique étrangère, et d’avoir les instruments pour le faire.
Penser la politique étrangère
Si l’expertise et la rhétorique de la France font référence, leur influence concrète sur les situations politiques reste à améliorer. L’urgence réside moins dans la création de nouvelles agences ou entités administratives, que dans la rationalisation et la mise en cohésion des organismes existants. Le renforcement d’une capacité d’alerte, d’une gestion intergouvernementale de l’agenda international de moyen terme, d’une meilleure circulation et centralisation des analyses déjà produites, a déjà été suggéré
[29]. Il permettrait de faire de la politique étrangère « proactive » plutôt que simplement réactive, par l’introduction d’un plus grand impératif prospectif. En particulier, la gestion des affaires européennes, déjà amendée par la création du Secrétariat général aux Affaires européennes placé sous l’autorité de Matignon, doit faire l’objet d’une attention accrue. L’imbrication des différents dossiers européens impose en effet aussi bien une vision nouvelle et transversale de l’action extérieure de la France au sein de l’Union, que le repérage des postes d’influence (qui ne sont pas nécessairement les postes de direction les plus en vue) ou une gestion renouvelée et plus valorisante des carrières européennes des hauts fonctionnaires français. De telles réformes sont prioritaires, difficiles, en principe de longue haleine mais pourtant urgentes.
Penser la politique étrangère est une chose, promouvoir les analyses issues de cette réflexion en est une autre. Faut-il avoir recours à une nouvelle « diplomatie publique
[30] » qui réfléchisse à certaines formules, et à leur diffusion, pour contrer les grands concepts en circulation
[31] ? Si une modernisation doit sur ce point être engagée, les risques du « tout communication
[32] » sont néanmoins connus. Faut-il investir plus dans les lieux de débats et de diffusion des normes (forums, réseaux de réflexion, conférences internationales…), afin de rester en phase avec les concepts du moment
[33], et lutter ainsi contre la perception d’une France « puissance du statu quo » ? Faut-il alors ouvrir davantage le processus décisionnel de la politique étrangère à des acteurs universitaires ou de type
think tanks, pour irriguer la réflexion et maintenir son lien permanent avec les débats en cours ? La France souffre incontestablement d’un retard en la matière, mais la création de
think tanks tous azimuts ne constitue pas non plus la panacée
[34]. Faut-il, enfin, tenter l’expérience de la rédaction d’un
Livre Blanc en matière de politique étrangère
[35] ? Si l’exercice existe en France dans d’autres domaines (comme la défense) ou dans d’autres pays (comme l’Australie), il est difficile à manier. Associant tout un éventail d’acteurs à la réflexion, il risque d’enfermer l’action extérieure dans des débats qui sont d’ordinaire l’apanage de pays où elle est plus consensuelle (Scandinavie, Canada…, etc.).
Continuité impossible, rupture improbable
L’agenda du ou de la prochain(e) président(e) en matière de politique étrangère s’annonce donc chargé. Les réformes ne se feront pas en quelques jours, mais leur amorce est rendue nécessaire par l’évolution d’une société mondiale où faire référence n’est plus obligatoirement exercer l’influence ; où la puissance passe davantage par la diffusion efficace de normes que par un discours suscitant simplement l’estime ; où la maîtrise des structures et des règles du jeu importe autant que la capacité à analyser les situations locales. La France, dans cette perspective, n’est pas dépourvue d’atouts, et il serait vain de penser devoir repartir de zéro ou opérer un virage complet. On ne bouleverse pas une politique étrangère dotée d’un appareil diplomatique dense, d’une tradition intellectuelle, d’une reconnaissance, d’une image incontestables. Le maintien d’une capacité française à façonner l’agenda international à moyen terme impose pourtant des prises de conscience, un diagnostic et des adaptations. C’est tout l’enjeu des choix à venir : nul ne pourra s’y soustraire.
[1]
Voir le discours de Nicolas Sarkozy sur l’avenir de l’Europe (Bruxelles, 8 septembre 2006, disponible sur <
www. robert-schuman. org/ actualite/ bruxelles/ discours8sept. pdf>), ou la polémique suscitée par le voyage de Ségolène Royal au Liban et au Proche-Orient fin novembre 2006.
[2]
Le 30 janvier 2003, huit pays européens ont signé une lettre de soutien à la position américaine : Danemark, Espagne, Grande-Bretagne, Hongrie, Italie, Pologne, Portugal et République tchèque. Le 5 février suivant, les dix pays du groupe de Vilnius ont émis une déclaration dans le même sens (Albanie, Bulgarie, Croatie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Macédoine, Roumanie, Slovaquie et Slovénie).
[3]
Conférence de presse de Jacques Chirac, le 17 mars 2003, à Bruxelles.
[4]
La situation de cohabitation politique que la France a connue à plusieurs reprises (1986-1988, 1993-1995, 1997-2002), si elle impose la concertation, a l’inconvénient de freiner les initiatives diplomatiques en obligeant les deux têtes de l’exécutif à adopter un discours consensuel.
[5]
Cette discorde s’était déjà manifestée en 1999 (donc sous l’Administration Clinton), lors de la crise du Kosovo, et a pris une nouvelle dimension lors du sommet de l’OTAN à Riga les 28-29 novembre 2006.
[6]
À l’heure où le nouveau Secrétaire général Ban Ki-moon prenait ses fonctions, la France souhaitait conserver le poste de Secrétaire général-adjoint aux opérations de maintien de la paix, occupé par Jean-Marie Guéhenno. Les États-Unis, en revanche, souhaitaient « reprendre » ce poste stratégique.
[7]
La posture d’allié critique (« amis, alliés, pas alignés », résumait Hubert Védrine) est chère à la France, mais mal acceptée à Washington. On se souvient de Condoleezza Rice préconisant, au lendemain de la crise irakienne, de « punir » la France.
[8]
C’est, pour Paris, la coalition qui doit, par la concertation permanente entre ses membres attitrés, définir la mission à accomplir et non, comme le suggérait Paul Wolfowitz à la Wehrkunde le 4 février 2002, la nature de la mission qui entraîne, au cas par cas, la composition de la coalition requise.
[9]
On estime à Paris que le terrorisme, se nourrissant de désespoir et de frustration, exige un traitement social et politique bien davantage que militaire.
[10]
Les coopérations sur le terrain demeurent nombreuses et essentielles, comme sur le dossier libano-syrien (vote des résolutions 1 559 et 1 701), ou la coopération militaire en Afghanistan.
[11]
L’affaire « Poncet-Mahé » de l’automne 2005 a abouti à la mise en examen du général français Henry Poncet (commandant du dispositif Licorne de 2004 à 2005), pour « complicité d’homicide volontaire » après la mort du civil ivoirien Firmin Mahé.
[12]
Paris a soutenu le processus électoral qui a vu en février 2005 Faure Gnassingbé Eyadéma succéder à son père lors des élections suivant le coup d’État constitutionnel appuyé par l’armée.
[13]
Comme l’allègement du dispositif militaire français décidé en 1997-1998, la mise en place du programme ReCAMP (Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix, placé sous l’égide de l’Organisation des Nations unies), ou la réintégration des affaires africaines et de coopération dans le ministère des Affaires étrangères.
[14]
Un différend avait opposé Jacques Chirac au Premier ministre Lionel Jospin après le coup d’État de décembre 1999 en Côte-d’Ivoire, le président étant favorable à l’intervention des troupes françaises, le Premier ministre y étant opposé.
[15]
N. Bagayoko-Penone, « L’Afrique subsaharienne, entre violence et régulation »
in F. Charillon (dir.),
Les Relations internationales, Paris, La Documentation française, 2006.
[16]
Le lancement d’UNITAID – fonds destiné à faciliter l’achat de médicaments par les pays en développement par une taxe prélevée sur les billets d’avions – par La France, le Brésil, le Chili, la Norvège et le Royaume-Uni le 19 septembre 2006 répond, par exemple, à ces préoccupations.
[17]
Outre le
French bashing de la presse aux États-Unis lors de la crise irakienne, voir D. Styan,
France & Iraq: Oil, Arms and French Policy Making in the Middle East, Londres, I.B. Tauris, 2006 ou K. Timmerman,
The French Betrayal of America, New York, Crown Forum, 2004.
[18]
E. Aeschimann, Ch. Boltanski,
Chirac d’Arabie : les mirages d’une politique française, Paris, Grasset, 2006.
[19]
Les relations franco-israéliennes se sont améliorées dans les dernières années de la présidence Chirac. Par ailleurs, comme le rappelait Hubert Védrine lors d’une interview sur Radio J le 7 avril 2002, les positions de Paris sur le conflit israélo-arabe se retrouvent largement aux Nations unies.
[20]
Voir la contribution de la France à la mobilisation pour l’aide à la reconstruction du pays, comme en atteste la conférence Paris III, tenue fin janvier 2007.
[21]
Environ 12 000 hommes au total dans les opérations en cours à la fin décembre 2006. Voir la carte des déploiements : <
www. defense. gouv. fr/ portal_repository/ 1089041077__0016/ fichier/ getData>.
[22]
Voir notamment le rapport – sévère sans être pessimiste – du groupe présidé par l’Amiral Jacques Lanxade et publié par le Commissariat général du Plan :
Organiser la politique européenne et internationale de la France, Paris, La Documentation française, décembre 2002.
[23]
Voir notamment Y. Tavernier,
Le Réseau diplomatique et le rôle des ambassadeurs, rapport n° 3620 de l’Assemblée nationale, 20 février 2002, disponible sur <
www. assemblee-nationale. fr/ rap-info/ i3620. asp#P539_154535>
[24]
Voir le colloque « Anticiper, analyser, agir », Abbaye de Royaumont, 9-10 juin 2006.
[25]
Il s’agit généralement de micro-États, et en tout cas d’États dont l’importance politique est réduite.
[26]
Ces réflexions découlent de multiples discussions avec des diplomates français et étrangers en poste dans les régions concernées.
[27]
Discours de Dominique de Villepin prononcé aux Nations unies le 14 février 2003.
[28]
Sur ce point, voir Ch. Cogan,
French Negotiating Behavior: Dealing With La Grande Nation, Washington D.C., United States Institute of Peace Press, 2003.
[29]
Commissariat général du Plan,
op. cit. note [22]. Le rapport proposait notamment d’instaurer un Conseil d’analyse internationale et européenne. Voir aussi N. Bagayoko-Penone,
La Gestion interministérielle des sorties de conflits, Paris, Ministère de la défense, « Documents du C2SD », 2007.
[30]
M. Leonard,
Going Public: Diplomacy for the Information Society, Londres, Foreign Policy Center, 2000.
[31]
La formule chiraquienne appelant à rejeter le « choc des ignorances » (formulée lors d’un discours devant le Conseil consultatif à Riyad le 5 mars 2006) a ainsi connu un certain succès.
[32]
On se souvient des déboires du mot d’ordre « Rebranding Britain » (« relooker » l’image de la Grande-Bretagne dans le monde), lancé par Tony Blair à son arrivée au pouvoir en 1997.
[33]
La France est ainsi relativement absente des réflexions sur la « sécurité humaine », qui font l’objet de nombreux rapports et de réseaux de recherche, notamment autour du Canada.
[34]
On reste sceptique face au simplisme ou à la superficialité naïve des « recommandations » de certains de ces organismes dans le monde anglo-saxon.
[35]
Voir « Les livres blancs et la politique étrangère : politiques comparées »,
Études internationales, vol. 37, n° 1, mars 2006.