Politique étrangère 2007/1
Politique étrangère
2007/1 (Printemps)
240 pages
Editeur
Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 2200923761
DOI 10.3917/pe.071.0027
A propos de cette revue Site Web
Acheter en ligne

Ce numéro.
Papier et électronique

Ajouter au panier Ajouter au panier - Politique étrangère
Politique étrangère 2007/1 (Printemps) 20 €

Versions papier et électronique : le numéro est expédié par poste.
Il est également accessible immédiatement en ligne.

Cairn.info respecte votre vie privée
Alertes e-mail

Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.

S'inscrire Alertes e-mail - Politique étrangère

Être averti par courriel à chaque nouvelle parution :
d'un numéro de cette revue
d'une publication de Mohammad-Reza Djalili
d'une citation de cet article

Votre adresse e-mail

Gérer vos alertes sur Cairn.info

Cairn.info respecte votre vie privée
Moyen-Orient : instabilités internes

Vous consultezL’Iran d’Ahmadinejad : évolutions internes et politique étrangère

AuteurMohammad-Reza Djalili du même auteur

Mohammad-Reza Djalili, docteur en sciences politiques et diplomatiques de l’Université libre de Bruxelles, est professeur à l’Institut universitaire des hautes études internationales (IUHEI) de Genève. Il a aussi enseigné à l’Université de Paris-II et à l’Université de Téhéran. Ses travaux portent sur l’histoire de l’Iran contemporain, les conflits du Moyen-Orient, la géopolitique de l’Asie centrale et du Caucase.

La victoire, en juin 2005, de Mahmoud Ahmadinejad à l’élection présidentielle de la République islamique d’Iran a été une surprise. Pour la majorité des observateurs, c’était son rival, le pragmatique et affairiste Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, vétéran de la politique iranienne et personnage central de l’équipe dirigeante de la République islamique depuis la fondation de celle-ci, qui aurait normalement dû remporter cette compétition. Dès que les résultats officiels de l’élection furent connus, Rafsandjani déclara publiquement que l’élection était entachée d’irrégularités mais qu’il ne saisirait pas les tribunaux, préférant s’en remettre à la justice divine – en oubliant, au passage, que lui-même avait très largement contribué à la mise en place du système judiciaire du régime.

2 Bien élu ou mal élu : est-ce vraiment une question fondamentale dans un système électoral où seuls sont habilités à poser leurs candidatures les plus fidèles partisans du régime, triés sur le volet par un Conseil des Gardiens qui par ailleurs peut, à la sortie, invalider leur élection ? En définitive, au-delà des modalités électorales très particulières de la République islamique, ce qui compte, c’est qu’un personnage comme Ahmadinejad occupe désormais une position importante sur l’échiquier politique iranien, pour une durée, sauf accident imprévisible, de quatre ans, renouvelable une fois. Théoriquement, d’ici à 2013, la société iranienne devra supporter Ahmadinejad, et le monde devra faire avec. Dans cette perspective, avant d’évoquer certains aspects de sa politique étrangère, il est nécessaire de s’interroger sur la personnalité du nouveau président. Qui est-il ? Qui représente-t-il ? Que pense-t-il ? Comment est-il perçu à l’intérieur et à l’extérieur du pays ? Quel impact sa présence a-t-elle sur l’évolution des rapports de forces à l’intérieur du système politique entre les divers courants et factions ?

3 Né en 1956 à Garmsar dans la banlieue de Téhéran, Mahmoud Ahmadinejad issu d’un milieu modeste, participe dans les rangs des Gardiens de la révolution, les pasdaran, à la guerre Iran-Irak durant les années 1980. Après la guerre, pendant le deuxième mandat Rafsandjani, il est nommé gouverneur de la province d’Ardebil, fonction qu’il exerce de 1993 à 1997. En 2003, il se présente comme candidat à la mairie de Téhéran. Bien que son statut d’officier des pasdaran lui vaille le soutien d’une partie de la population, seuls 13 % des électeurs participent aux élections qui vont conduire Ahmadinejad à la mairie de la capitale, tremplin qu’il va utiliser par la suite pour se lancer en 2005 dans la course à la présidence. Ce regard rapide sur sa carrière politique permet déjà de faire deux constats : d’abord l’élection d’Ahmadinejad confirme l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle génération d’islamistes militants (son adversaire Rafsandjani était déjà âgé de 71 ans en 2005) ; et cette élection montre combien l’influence, dans les arcanes du pouvoir, des politiciens issus des rangs de la milice, va grandissant. Ces deux aspects ne sont d’ailleurs pas tout à fait dissociables. Si la génération des fondateurs de la République islamique disait puiser sa légitimité dans la lutte qu’elle avait menée contre le régime monarchique, la nouvelle génération affirme sa légitimité en faisant valoir sa participation aux combats durant la guerre avec l’Irak.

4 Ahmadinejad est considéré comme un islamiste ultraconservateur proche du Guide suprême Ali Khamenei, numéro un du régime. Le retour aux affaires de ce courant s’explique à la fois par la perte de crédibilité du mouvement des « réformateurs », incapable de concrétiser la moindre de ses promesses[1] [1] M.  Reza Djalili, Iran : l’illusion réformiste, Paris,...
suite
, par la désaffection généralisée à l’égard de la vie politique du pays (sur 47 millions d’électeurs, plus de 20 millions, malgré les pressions exercées, n’ont pas participé au vote, et 10 millions ont voté pour son rival Rafsandjani), et aussi par l’élargissement du fossé entre riches et pauvres dû, entre autres, à une inflation annuelle d’environ de 20 % et à un taux de chômage du même ordre. Dans ces conditions, rien d’étonnant à ce que le discours populiste d’Ahmadinejad rencontre un écho favorable dans les couches les plus défavorisées de la population. En fait, contrairement à son prédécesseur qui s’appuyait sur le soutien massif des classes moyenne et supérieure urbaines, le nouveau président trouve ses soutiens parmi les déshérités, les habitants des petites villes de province et des campagnes. Il incarne « l’Iran d’en bas », des pauvres et des laissés-pour-compte, de ceux à qui on a pu, au moment de l’élection du moins, faire encore croire que l’on allait leur distribuer l’argent du pétrole.

5 Depuis sa prise en charge des affaires, Ahmadinejad a essentiellement fondé son gouvernement sur deux piliers. Il s’agit, d’une part, de la faction la plus conservatrice du clergé chiite et, d’autre part, de ses anciens camarades miliciens, pasdaran et bassidjis, ainsi que des cadres des services spéciaux généralement liés aux milices et de ceux du ministère du renseignement. Au sein du clergé, outre ses liens avec Ali Khamenei, Ahmadinejad est très proche de l’ayatollah Taqi Mesbah Yazdi « véritable maître à penser[2] [2] H.  Hayder Qazwini, « L’inspirateur caché d’Ahmadinejad »,...
suite
 » du nouveau président, et qui dirige le puissant institut Emam Khomeyni à Qom tout en exerçant une forte influence sur la frange la plus politisée du clergé. Quant aux miliciens et à leurs acolytes, ils disposent désormais de très nombreux postes à responsabilité qui ont changé de titulaires. Ainsi, la plupart des ambassadeurs, des gouverneurs des 30 provinces iraniennes, des directeurs des grandes banques d’État, etc., sont issus de leurs rangs. Par ailleurs, les nouveaux recteurs des universités sont en général choisis dans les milieux ultraconservateurs. Désormais, la majorité des postes clés dans l’immense bureaucratie étatique de l’Iran sont aux mains des « proches » du président. Déjà, à la suite des élections législatives de 2004, près d’un tiers des sièges du Parlement avaient été remportés par les Gardiens de la révolution et leurs affiliés. Par ailleurs, les pasdaran, au fil des années, ont acquis un poids considérable dans la vie économique du pays. Ils possèdent de nombreuses entreprises, ont leurs propres agences commerciales à l’intérieur et à l’extérieur du pays, contrôlent des accès portuaires qui leur sont réservés, importent des marchandises non soumises aux taxes, bénéficient des contrats gouvernementaux, ont acquis récemment une société pétrolière « privée », décrochent des contrats pour construire des gazoducs, etc[3] [3] En juin 2006, les Gardiens de la révolution ont obtenu...
suite
. Certes, depuis sa fondation, la République islamique a toujours favorisé le populisme et le clientélisme. Mais Ahmadinejad a maintenu et même renforcé cette tendance, tout en avantageant considérablement les miliciens par rapport aux autres clients de l’État, ce qui, somme toute, peut paraître normal dans le contexte d’une militarisation du gouvernement[4] [4] K. Alamadari, « The Power Structure of Islamic Republic...
suite
.

6 Pour mieux comprendre le virage que prend la politique iranienne avec Ahmadinejad, il faut aussi prendre en considération un autre trait caractéristique de la personnalité du nouveau président. Fidèle disciple de Khomeyni, partisan de l’idéal du martyr prêt à sacrifier sa vie pour la réalisation de ses idéaux, il y a chez lui une dimension mystique et un fort penchant millénariste. Il croit au retour prochain du douzième imam, l’imam caché, le Mahdi, sous le signe duquel il a d’ailleurs placé son gouvernement. C’est dans cette perspective qu’il concluait son discours devant l’Assemblée générale des Nations unies, en septembre 2005, par une prière pour la venue du Mahdi : « Ô Seigneur tout-puissant, je te prie de hâter la venue du dernier dépositaire de tes secrets, le Promis, cet être humain parfait et pur qui remplira ce monde de justice et de paix[5] [5] Le texte du discours est disponible en anglais sur : <...
suite
.» La formation d’un gouvernement dirigé par un homme qui s’est fixé comme mission de contribuer au retour du Mahdi n’est pas tout à fait sans conséquences sur sa politique à la fois intérieure et extérieure.

Ahmadinejad aux commandes

7 S’agissant de l’amélioration du niveau de vie des plus démunis, après environ un an et demi d’exercice du pouvoir, le bilan de « l’éboueur du peuple » comme il aime se présenter, malgré la hausse du prix du baril de pétrole, est loin d’être positif. L’augmentation des salaires les moins élevés a été très vite rattrapée par la montée de l’inflation, qui a même contribué à réduire le pouvoir d’achat des plus pauvres. Désillusionnés, malgré une contestation syndicale qui se manifeste dans certains secteurs, les déshérités, en l’absence d’organisations politiques, ne peuvent manifester leur mécontentement[6] [6] M.  Maljoo, « Worker Protest in the Age of Ahmadinejad »,...
suite
. Parmi les nombreux débrayages et grèves, le plus significatif est celui de la régie des bus de Téhéran et de sa banlieue (Sherkat-e Vahed). Le président du syndicat de la régie, Mansour Ossanlu, a été arrêté en décembre 2005 et mis en prison. Sur le plan des libertés, on assiste à une mise au pas des intellectuels, à la reprise de la politique de nettoyage des universités des éléments « libéraux », à la fermeture des journaux réformateurs comme le quotidien Shargh, très populaire parmi les étudiants et les milieux intellectuels, ainsi qu’à l’amplification de la censure exercée par le ministère de la guidance islamique (qui délivre les autorisations pour la publication des ouvrages). Même autocensurés, de moins en moins de livres reçoivent l’autorisation de publication. On a même interdit des livres déjà édités et réédités à plusieurs reprises. Beaucoup d’éditeurs considèrent qu’avec l’équipe Ahmadinejad au pouvoir, l’édition iranienne vit une des périodes les plus noires de son histoire[7] [7] Voir à ce propos l’article d’Azar Nafisi, « En Iran,...
suite
. Par ailleurs, en ce qui concerne Internet, le filtrage du réseau s’est intensifié, la répression à l’encontre des blogueurs continue, et le pouvoir a récemment décidé d’interdire les connexions à haut débit.

8 Malgré ces évolutions globalement négatives, peut-on véritablement conclure à une rupture totale avec le passé ? Une économie minée par le chômage et l’inflation n’est pas une nouveauté en République islamique. Bien sûr, avec le retour des conservateurs au pouvoir, la fuite des capitaux et des cerveaux – phénomène déjà ancien – a pris des proportions sans précédent. Environ 200 000 Iraniens, parmi les mieux formés, quittent chaque année leur pays pour s’installer à l’étranger. Plusieurs centaines de milliards de capitaux ont quitté l’Iran depuis l’arrivée au pouvoir d’Ahmadinejad. De très nombreuses entreprises commerciales se sont installées à Dubaï, où elles réalisent l’essentiel de leurs activités[8] [8] J. Thomas « The Dynamics of Globalization and the Uncertain Future of Iran:...
suite
. Quant à la politique de grignotage des libertés fondamentales et à la répression, les Iraniens ont malheureusement une familiarité de longue date avec ces pratiques. Certes, à l’époque de Mohammad Khatami, les réformateurs avaient tenté une politique d’ouverture en matière d’information et de culture ; mais les conservateurs, qui contrôlaient une grande partie de l’appareil répressif, avaient déployé tous les obstacles possibles et imaginables pour empêcher la réalisation de ce projet. Ceci étant, il y a néanmoins changement et même changement sur le fond.

9 En fait, Rafsandjani et Khatami avaient tenté d’édifier leur politique sur des bases très différentes de celles d’Ahmadinejad. Le premier, devenu président après la guerre Iran-Irak, avait comme souci la reconstruction, la relance de l’économie et du commerce ; en un mot le développement économique. Quant à Khatami, il a toujours privilégié ce qu’il appelait le développement politique, afin de donner un élan à la société civile et de promouvoir « la démocratie islamique ». Pour Ahmadinejad, les préoccupations de ses prédécesseurs étaient non seulement erronées, mais déviantes par rapport aux principes fondateurs du régime. Ce qui compte à ses yeux c’est le maintien et le renforcement du caractère révolutionnaire de la République islamique. Il ne veut ni d’un Iran qui suivrait un modèle de développement économique calqué sur celui de la Malaisie ou de la Turquie, ni d’un Iran mobilisé pour édifier une démocratie islamique. Il est, par contre, partisan d’un Iran militant, populiste, porteur d’un message révolutionnaire contestant la nature hégémonique de l’ordre international, bref c’est un fervent partisan du retour aux sources doctrinales de la Révolution khomeyniste des années 1980.

10 La politique étrangère d’Ahmadinejad se fonde sur cette vision tout en la confortant[9] [9] En matière de politique étrangère, c’est le Guide suprême...
suite
. Par rapport à une telle approche, il est illusoire de chercher à comprendre les tenants et aboutissants de cette politique en se limitant au cadre explicatif habituel, c’est-à-dire en se référant au concept d’intérêt national. L’intérêt du régime, l’intérêt de la révolution, seraient sans doute des concepts plus opératoires, si toutefois l’on n’oubliait pas d’y ajouter une dimension millénariste particulièrement présente chez Ahmadinejad.

Priorités de la politique étrangère

11 Parmi les nombreuses préoccupations de l’Iran en matière de relations internationales, la question du nucléaire, l’évolution de la situation en Irak, les rapports avec les États-Unis, l’hostilité à l’égard d’Israël et du sionisme occupent une place importante. Très probablement la crise du nucléaire, dont les prolongements au niveau régional et global sont évidents, est la question primordiale. Mais peut-être est-il préférable d’évoquer avant cette affaire le rejet obsessionnel d’Israël par le régime islamique. Si cette question ne constitue pas l’affaire la plus urgente, elle est néanmoins extrêmement grave, car révélatrice du caractère extrémiste de l’équipe actuelle au pouvoir à Téhéran. Certes, l’hostilité de la théocratie iranienne à l’égard d’Israël n’a pas débuté avec l’accession d’Ahmadinejad à la présidence de la République. Celle-ci est une constante de la diplomatie islamique. Bien que n’ayant aucune revendication territoriale vis-à-vis d’Israël, et n’ayant eu aucun conflit armé avec elle, la République islamique rejette la légitimité de l’État hébreu, et nie son droit à l’existence[10] [10] M.  Litvak, « The Islamic Republic of Iran and the Holocaust:...
suite
. On peut trouver à cette attitude trois explications : le rejet de la politique du Shah qui avait reconnu l’existence de facto de l’État d’Israël et entretenait des rapports étroits avec ce pays, la vision d’Israël comme principale source de l’oppression du monde musulman, enfin la volonté de projeter, au cœur du monde arabe, l’influence d’un régime chiite et non arabe relativement isolé. Par ailleurs, l’antagonisme iranien à l’égard d’Israël s’explique aussi par la confrontation qui existe depuis plus de 27 ans entre Téhéran et Washington, la République islamique considérant l’État hébreu comme une sorte d’excroissance des États-Unis au Moyen-Orient, et donc comme une composante majeure de « l’arrogance mondiale » contre laquelle les musulmans sont en lutte.

12 Ahmadinejad, comme tous les autres leaders du régime islamique adhère à cette vision. Ce qui différencie un peu son discours par rapport à Khatami, c’est sa défense obsessionnelle des thèses négationnistes. Cette insistance a conduit un membre du Front populaire de libération de la Palestine, Mahmoud Al-Safadi, ex-militant palestinien détenu 18 ans en Israël et libéré en 2006, à écrire une lettre ouverte au président iranien à l’occasion de l’organisation d’une conférence sur l’Holocauste à Téhéran, les 11 et 12 décembre 2006, où l’on peut lire notamment : « …j’enrage devant l’insistance que vous mettez à affirmer que l’Holocauste n’a jamais eu lieu, et devant vos doutes sur le nombre de Juifs qui ont été assassinés dans les camps de concentration et d’extermination, les massacres organisés, les chambres à gaz – niant par-là même la signification historique universelle de la période nazie. Permettez-moi de dire, Monsieur le Président, avec tout le respect que je vous dois, que vous avez fait ces déclarations sans vraiment connaître l’industrie de mort nazie. Avoir lu les ouvrages de quelques négationnistes semble vous suffire – un peu comme un homme qui crie au-dessus d’un puits et n’entend rien d’autre que l’écho de sa propre voix. J’estime qu’un homme dans votre position ne devrait pas commettre une erreur aussi énorme, car elle pourrait se retourner contre lui et, pis encore, contre son peuple[11] [11] M.  Al-Safadi, « Les autres victimes d’une négation »,...
suite
 ». Il ajoute un peu plus loin : « Quel que soit le nombre de victimes – juives et non juives –, le crime est monumental. Toute tentative de le nier prive le négateur de sa propre humanité et le renvoie directement du côté des bourreaux ».

13 Ce qui donne une plus grande résonance au discours anti-israélien d’Ahmadinejad c’est bien sûr également la conjoncture actuelle, marquée par le refus d’implication réelle de l’Administration Bush dans le processus de paix au Proche-Orient, l’enlisement de Washington en Irak et la perte du leadership américain dans toute la région, l’augmentation des revenus pétroliers de l’Iran, la montée en puissance de ce dernier et du chiisme, ainsi que les avancées de son programme nucléaire. Dans ce contexte, la négation de la Shoah et la volonté proclamée du président iranien de rayer de la carte un État reconnu par la communauté internationale, peuvent difficilement être interprétées comme de simples divagations rhétoriques, somme toute habituelles.

14 Si l’antisionisme est bien l’apanage du régime islamique tout entier, la crise du nucléaire n’est pas non plus une invention d’Ahmadinejad. Cette crise s’est cependant accélérée avec son entrée en fonction. Du point de vue du président, l’acceptation par Téhéran en 2004 de la suspension provisoire du programme d’enrichissement constituait une trop grande concession aux Européens qui, en contrepartie, ne cédaient sur rien d’important. Il décide donc, dès l’été 2005, de reprendre d’abord le processus de conversion, puis celui de l’enrichissement de l’uranium. Après de multiples tergiversations, le Conseil de sécurité est saisi de l’affaire. Celui-ci vote le 31 juillet 2006 la résolution 1 696, qui donne à l’Iran jusqu’au 31 août 2006 pour suspendre son programme d’enrichissement sous peine de sanctions[12] [12] Sur la question nucléaire on consultera l’ouvrage de...
suite
. Le 23 décembre 2006, près de quatre mois après l’expiration du délai accordé à Téhéran, le Conseil de sécurité vote finalement, à l’encontre de Téhéran, des sanctions très édulcorées à la demande de la Russie et de la Chine. De plus, la résolution 1 737 adoptée à l’unanimité des membres du Conseil décide que l’Iran doit immédiatement « suspendre toutes ses activités nucléaires sensibles en termes de prolifération », de manière vérifiable par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). L’Iran rejette immédiatement la résolution et annonce, le lendemain, qu’il entame l’installation de 3 000 nouvelles centrifugeuses. Le bras de fer avec la communauté internationale continue.

15 À l’intérieur du pays, cette affaire sert essentiellement à créer, par tous les moyens, une cohésion nationale autour d’un régime dont le président n’a le soutien que d’une minorité de la population. À grand renfort de propagande, de fanfaronnades et en jouant de la fibre nationaliste, le pouvoir essaie de réussir le tour de force de promouvoir autour de la question du nucléaire une mobilisation populaire du type de celle qui s’est cristallisée, voici plus de 50 ans, autour de la question de la nationalisation de l’industrie pétrolière. Ainsi, les médias sont-ils chargés de présenter la crise du nucléaire comme un complot ourdi par les pays occidentaux, qui refuseraient à l’Iran l’accès aux nouvelles technologies. En même temps, le sentiment patriotique est sollicité par une comparaison entre l’Iran, grand et vieux pays qui ne pourrait accéder au nucléaire civil, et le Pakistan voisin, jeune État artificiel qui, lui, a déjà la bombe.

16 Il faut croire que les efforts du gouvernement à ce sujet ont porté leurs fruits, puisque nombre d’observateurs et de journalistes étrangers sont d’avis qu’il existe un consensus national en Iran sur la question du nucléaire. Peu d’entre eux s’interrogent pourtant sur le fait de savoir si ce consensus a été précédé d’un débat ouvert et contradictoire sur cette question en Iran… L’opinion publique iranienne a-t-elle été informée des dangers que recèle la construction de centrales nucléaires dans un pays où les risques sismiques sont très élevés ? Outre les questions relatives à la sécurité des populations, s’est-on interrogé sur le problème de la nouvelle dépendance technologique que crée pour l’Iran l’édification d’une industrie nucléaire, alors que le pouvoir prétend le contraire ? En effet, l’Iran manque à la fois de la connaissance technique suffisante et du matériel sophistiqué nécessaire au développement de ce type d’industrie. La construction de sa première centrale nucléaire dépend entièrement du bon vouloir de la Russie, son programme d’enrichissement de l’uranium n’aurait sans doute pas avancé sans l’apport, souvent clandestin, de pays comme la Chine, la Corée du Nord, le Pakistan, voire l’Afrique du Sud[13] [13] Sur ces contributions externes voir : Th. Delpech, L’Iran,...
suite
. D’ailleurs, l’Iran a reconnu implicitement cette dépendance en faisant, en novembre 2006, une demande d’assistance à l’AIEA pour la construction d’un réacteur nucléaire à eau lourde à Arak. Les 35 États membres de l’Agence craignant que le plutonium produit ne serve à l’arme nucléaire ont refusé cette aide, contrairement aux usages de l’AIEA. Pourquoi un pays qui possède les deuxièmes réserves mondiales prouvées de pétrole doit-il importer de l’étranger 40 % de l’essence que consomment ses automobilistes ? Le régime se soucie-t-il vraiment de l’indépendance nationale ? En fin de compte, l’Iran ne devrait-il pas, avec ses réserves en hydrocarbures, et plus de 15 % des réserves mondiales de gaz, privilégier le développement de ses richesses propres, pour devenir une véritable puissance énergétique au niveau global, au lieu de s’impliquer avec tant de difficultés dans le nucléaire, sans bien savoir où cette politique le mènera[14] [14] Il est intéressant de relever que durant la campagne pour...
suite
 ?

17 Quant à la question irakienne, elle procure une profonde satisfaction aux responsables iraniens, qui apprécient à leur juste mesure ses retombées positives pour eux, tant au plan international qu’intérieur[15] [15] Durant les premiers mois qui ont suivi l’intervention...
suite
. Les Américains ont, à tout point de vue, bien travaillé pour l’Iran. Ils ont débarrassé Téhéran de son plus farouche ennemi, Saddam Hussein. Ils ont contribué à la prise du pouvoir en Irak par des groupes chiites proches de la République islamique. Ils ont ouvert à l’influence politique, économique et idéologique de l’Iran l’un des plus importants pays du Moyen-Orient. Et au moment où James Baker fustige la politique de George W. Bush au Moyen-Orient et propose des scénarios de sortie de crise en Irak, son même rapport propose d’associer les pays voisins, dont l’Iran, à la résolution de la crise irakienne[16] [16] Pour des extraits en français des recommandations du rapport...
suite
. Le rapport précise pourtant que cet appel à l’Iran doit rester séparé des discussions sur le programme nucléaire, lesquelles doivent demeurer dans le cadre des Nations unies.

18 Au plan intérieur, le pouvoir iranien a exploité au maximum les images du chaos irakien, pour ancrer dans l’esprit de ses citoyens les dangers qu’impliquerait toute déstabilisation du pouvoir en place en Iran. La population iranienne, médusée par la situation qui prévaut dans le pays voisin, est ainsi encouragée à opter pour une attitude passive face au régime islamique. La situation irakienne contribue donc à une dépolitisation de l’opinion publique iranienne, qui profite à Ahmadinejad et à toute son équipe. Par ailleurs, l’éventuelle sollicitation américaine auprès de l’Iran pour faciliter la sortie de la crise irakienne est présentée à l’opinion publique comme la reconnaissance de la puissance de la République islamique, et de la justesse de ses choix politiques.

Politique intérieure, politique étrangère

19 En Iran comme ailleurs dans le monde, si les milieux où s’exercent la politique intérieure et la politique étrangère sont de natures essentiellement différentes, il est toutefois impossible de séparer radicalement ces deux champs de l’activité gouvernementale. Les deux politiques émanent des mêmes institutions et s’inscrivent dans un même projet social. Dans le cas iranien, les liens habituels qui unissent ces deux sphères politiques sont peut-être encore plus étroits qu’ailleurs. En effet, la République islamique se veut porteuse d’un projet révolutionnaire qui, dès son lancement, avait des ambitions à la fois nationales et internationales. C’est un objectif clairement indiqué dans le préambule de la Constitution : « Dans l’esprit du contenu islamique de la révolution iranienne, qui fut un mouvement vers la victoire de tous les opprimés sur les oppresseurs, la Constitution prépare les bases assurant la poursuite de la révolution dans le pays et à l’étranger. En particulier, dans le développement des relations internationales avec les autres mouvements islamiques et populaires, elle s’efforce d’aplanir la voie vers l’unité de la communauté islamique des croyants au plan mondial et d’appuyer la continuation de la lutte pour la libération des nations spoliées et opprimées dans le monde entier[17] [17] M.  Potocki, Constitution de la République islamique d’Iran...
suite
 ».

20 Ainsi la politique étrangère, comme le précise l’article 3 paragraphe 16 de la Constitution, se formule-t-elle « sur la base des normes islamiques de l’engagement fraternel envers tous les musulmans et du soutien sans réserve de tous les déshérités dans le monde ». Cette ligne de conduite, dictée par Khomeyni et confirmée par son successeur Ali Khamenei, n’a jamais officiellement été abandonnée, même si Rafsandjani et Khatami l’ont parfois ignorée. Avec un président dogmatique comme Ahmadinejad, la probabilité d’une déviation par rapport à ce principe central s’amenuise considérablement. Cela d’autant que l’imbrication des deux champs politiques convient parfaitement à l’équipe des conservateurs aujourd’hui au pouvoir.

21 Le discours radical, les attitudes intransigeantes, le rejet du statu quo régional, l’alimentation des situations de crise, etc., permettent en effet l’utilisation de la politique étrangère à des fins internes. Conservateurs et pasdaran ont, comme le souligne Alexandre Leroi-Ponant, « la ferme conviction que les situations de crise ne font que conforter leurs positions au sein de la société : elles leur permettent de jouer sur l’unité nationale pour éliminer les réformateurs et revenir à l’idéologie du martyr et de l’abnégation révolutionnaire des jours glorieux de la révolution islamique[18] [18] A. Leroi-Ponant, « L’Iran du président Mahmoud Ahmadinejad »,...
suite
 ». Par ailleurs, Ahmadinejad essaie de compenser la perte de crédibilité de sa politique sociale, initialement destinée à améliorer le niveau de vie des couches populaires iraniennes les plus défavorisées, en utilisant aux fins de propagande interne les échos favorables que rencontre son discours à l’extérieur de l’Iran, au sein du monde musulman en général et du monde arabe en particulier[19] [19] Les résultats des élections à l’Assemblée des experts...
suite
. Ses plaidoyers contre Israël, la négation du génocide des Juifs, la dénonciation de la politique américaine, sont des thèmes qui attirent la sympathie de « la rue » dans beaucoup de pays, mais peut-être plus à l’extérieur qu’à l’intérieur de l’Iran où 27 ans de rhétorique révolutionnaire ont généré une lassitude bien compréhensible. Mais cela ne saurait empêcher le président de mettre en avant sa popularité externe, pour renforcer ses positions sur le front intérieur.

 

Notes

[ 1] M. Reza Djalili, Iran : l’illusion réformiste, Paris, Presses de Sciences Po, 2001.Retour

[ 2] H. Hayder Qazwini, « L’inspirateur caché d’Ahmadinejad », Le Monde, 21 septembre 2006.Retour

[ 3] En juin 2006, les Gardiens de la révolution ont obtenu le contrat de développement pour les phases 15 et 16 de Pars-sud, un immense champ gazier situé dans le golfe Persique. Le coût du projet est d’environ 2 milliards de dollars. Quelques semaines auparavant ils se sont vu attribuer un contrat de 1,3 milliard de dollars pour la construction d’un gazoduc de 900 km entre Pars-sud et la province de Sistan-Balouchistan, située à la frontière du Pakistan.Retour

[ 4] K. Alamadari, « The Power Structure of Islamic Republic of Iran : Transition from Populism to Clientelism, and Militarization of Government », Third World Quarterly, vol. 26, n° 8, p. 1285-1301, 2005.Retour

[ 5] Le texte du discours est disponible en anglais sur : < www.globalsecurity.org/wmd/library/news/iran/2005/iran-050918-irna02.htm>.Retour

[ 6] M. Maljoo, « Worker Protest in the Age of Ahmadinejad », Merip Middle Eat Report, 241, hiver 2006.Retour

[ 7] Voir à ce propos l’article d’Azar Nafisi, « En Iran, culture rime avec censure », Le Monde, 19 décembre 2006.Retour

[ 8] J. Thomas « The Dynamics of Globalization and the Uncertain Future of Iran: An Examination of Iranians in Dubai », al Nakhlah The Fletcher School’s online journal, 2006, disponible sur <fletcher.tufts.edu/al%5Fnakhlah/archives/fall2006.asp>.Retour

[ 9] En matière de politique étrangère, c’est le Guide suprême qui définit les lignes directrices et rien d’important ne peut être décidé dans ce domaine sans son aval. Pour formuler cette politique, il peut recourir au Conseil suprême de sécurité nationale où siègent les responsables politiques, militaires et sécuritaires les plus importants du pays. Les décisions de ce conseil sont exécutoires après ratification par le Guide.Retour

[ 10] M. Litvak, « The Islamic Republic of Iran and the Holocaust: Anti-Semitism and Ani-Zionisme », The Journal of Israeli History, vol. 25, n° 1, mars 2006, p. 267-284.Retour

[ 11] M. Al-Safadi, « Les autres victimes d’une négation », Le Monde, 4 décembre 2006.Retour

[ 12] Sur la question nucléaire on consultera l’ouvrage de Shahram Chubin, Iran’s Nuclear Ambitions, Washington, D.C., Carnegie Endowment for International Peace, 2006.Retour

[ 13] Sur ces contributions externes voir : Th. Delpech, L’Iran, la bombe et la démission des nations, Paris, CERI/Autrement, 2006.Retour

[ 14] Il est intéressant de relever que durant la campagne pour l’élection présidentielle aucun candidat n’a évoqué ni la question de la « lutte contre l’entité sioniste » ni celle du programme nucléaire. Le discours électoral d’Ahmadinejad était surtout centré sur la lutte contre la corruption et le droit des plus pauvres à bénéficier de la manne pétrolière. Voir K. Sadjadpour, « How Relevant Is the Iranian Street? », The Washington Quarterly, hiver 2006-2007, p. 152.Retour

[ 15] Durant les premiers mois qui ont suivi l’intervention américaine, contrairement à l’heure actuelle, le régime iranien craignait à la fois l’encerclement et une éventuelle attaque de son territoire. Voir notre article : « L’après-Saddam : espérances et incertitudes iraniennes », Politique étrangère, n° 3-4, 2003, p. 567-582.Retour

[ 16] Pour des extraits en français des recommandations du rapport Baker, voir Le Monde, du 8 décembre 2006. Pour le texte complet du rapport voir : < www.foxnews.com/projects/pdf/iraq_study_group_report.pdf>.Retour

[ 17] M. Potocki, Constitution de la République islamique d’Iran 1979-1989. Traduction, introduction et notes, Paris L’Harmattan, 2004, p. 33.Retour

[ 18] A. Leroi-Ponant, « L’Iran du président Mahmoud Ahmadinejad », Le Monde diplomatique, décembre 2006, p. 9.Retour

[ 19] Les résultats des élections à l’Assemblée des experts et aux municipales du 15 décembre 2006 laissent entrevoir un recul des ultraconservateurs proches d’Ahmadinejad.Retour

Résumé

La pratique de la politique étrangère de Mahmoud Ahmadinejad renforce l’emprise du radicalisme sur les équilibres politiques intérieurs. Les attaques répétées contre Israël, la confirmation du programme nucléaire, l’exploitation du chaos irakien visent à développer un consensus populaire susceptible de maintenir la fonction « révolutionnaire » du régime. Plus en Iran que dans d’autres pays, il est difficile de distinguer le champ politique interne de la politique extérieure.

Mots-clés

Iran, politique étrangère, politique intérieure, Irak, Israël



The election in 2005 of an ultra-conservative, Mahmud Ahmadinejad, as President should be seen in the light of three main elements: the loss of credibility of reformers, the general disinterest of the middle class for politics and the widening of the social gap between the rich and the poor. Through his populist discourse, Ahmadinejad has succeeded in reaching out to the most needy. Inspired by the doctrinal sources of Khomeynism, he does not draw any dividing line between internal policy and external goals. He favors a militant Iran, with a revolutionary message and a foreign policy going beyond the pursuit of national interests.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Mohammad-Reza Djalili « L'Iran d'Ahmadinejad : évolutions internes et politique étrangère », Politique étrangère 1/2007 (Printemps), p. 27-38.
URL :
www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2007-1-page-27.htm.
DOI : 10.3917/pe.071.0027.