2007
Politique étrangère
Éditorial
Politique étrangère propose ici deux dossiers qui s’intéressent à l’interaction entre les rapports politiques internes et les politiques étrangères. À l’évidence, le devenir incertain de régimes mal stabilisés constitue une clé des rapports internationaux au Moyen-Orient. Avec l’Irak en premier cas d’école : un État explosé, non contrôlable de l’extérieur par les vieilles expressions de puissance de la guerre froide, devenu un champ, non pas clos mais ouvert, de rivalités régionales de toutes natures. Mais les rivalités internes au régime iranien expliquent aussi pour une large part la fuite en avant du pays dans le négationnisme anti-israélien ou les avancées du programme nucléaire. À Beyrouth, c’est tout le dispositif intercommunautaire fondant l’État libanais moderne qui vole en éclats : au sens propre, il s’agit d’une dé-composition. Il reste à savoir au profit de qui et avec quelle perspective de recomposition ? En Égypte, la succession d’Hosni Moubarak appelle toutes les interrogations sur la stratégie politique (quel mode d’accession au pouvoir, quelle « démocratisation » ?) et sur la stratégie économique du régime (que ressortira-t-il de la lutte entre conservateurs « clientélistes » et modernistes « mondialistes » ?) En Israël même, seule démocratie stable de la région, le désamour envers un gouvernement qui s’est perdu dans la guerre du Liban, la dégradation générale de l’image de la classe politique, semblent pousser toujours plus à droite l’opinion, avec des effets inconnus sur les crises régionales.
La démocratisation, au sens de processus continu de stabilisation d’un régime pluraliste, constitue donc bien un enjeu central du débat politique sur cette région : le moins que l’on puisse dire est que l’intervention américaine en Irak a plutôt brouillé les cartes, et contribué à geler un débat très complexe, que l’Union européenne – par exemple – devrait rouvrir d’urgence.
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À un autre titre, la Russie pose la double question de la
démocratisation et de l’articulation entre les rapports internes de pouvoir et la définition de la politique extérieure. Analyser la politique étrangère russe, c’est certes considérer les nouvelles cartes de Moscou – au premier chef la carte énergétique –, mais aussi son héritage – l’humiliation des années 1990 –, et surtout prendre en compte un mode de fonctionnement politique et économique qui ne correspond guère à nos critères traditionnels. L’interrogation sur les évolutions du régime – non pour dupliquer les interminables débats sur la « nature de l’URSS », mais simplement pour s’accorder sur les « m
Å“urs » de la Russie, au sens de Montesquieu – est donc au c
Å“ur de la présente redéfinition des politiques russes des Occidentaux. À cet égard, les textes issus du séminaire organisé dans le cadre du programme transatlantique de l’Ifri
[1] que publie
Politique étrangère éclairent les différences, voire les divergences, d’approche du monde atlantique, mais ils révèlent surtout le fait que le régime poutinien est aujourd’hui un sujet politique mal identifiable, et irréductible sans doute aux classiques ambitions de puissance que nous lui attribuons.
Le monde change plus vite que nos moyens d’analyse, que nos grilles d’interprétation, que les réglages de nos politiques étrangères… On en trouvera ici bien d’autres illustrations. Un des articles que nous publions s’interroge sur les logiques politiques et mentales des proliférateurs nucléaires. Le monde nucléaire à venir sera difficile à gérer – et dangereux –, parce que les acteurs nucléaires seront plus hétérogènes que par le passé, et surtout parce qu’ils ne disposeront pas de l’expérience acquise au fil des crises par les puissances atomiques anciennes. Pourrons-nous définir une maïeutique nucléaire à vocation universelle, ou serons-nous contraints de vivre avec une hétérogénéité nucléaire porteuse des plus grands dangers ? Dans quelle mesure le système de non-prolifération peut-il homogénéiser les pratiques nucléaires, ou brider leur diffusion ?
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Pour en rester au domaine de la défense, une autre contribution de ce numéro décrit l’inadaptation des instruments militaires des grandes puissances à leurs choix diplomatiques – qui sont souvent, à terme, des choix d’intervention. Depuis 1990, les pays développés ont déjà vécu en ce domaine deux révolutions. La première nous a fait enterrer les armées de masse de la guerre froide au profit d’instruments sophistiqués supposés garantir une manÅ“uvre foudroyante fondée sur l‘avantage offert par le différentiel technique. La seconde nous démontre que les armées hautement sophistiquées sont largement impuissantes dans la plupart des affrontements d’aujourd’hui : et en tout cas en Irak, comme au Liban… S’il faut « dix millions de dollars » pour mettre hors d’état de nuire un seul milicien du Hezbollah, où interviendront demain, et avec quelle efficacité, les armées occidentales ?
Une fois encore, nous voici confrontés à la nécessité non de régler, mais de redéfinir, nos objectifs stratégiques, diplomatiques ou militaires, ainsi que nos moyens. Et il est bon que la campagne présidentielle française semble intégrer de manière inédite une dimension de politique étrangère. Plusieurs grandes puissances – Paris, Moscou, Washington – vont entrer a plus ou moins long terme dans la turbulence électorale. On peut souhaiter que cette période, par définition incertaine, aide à clarifier, au moins en partie, les choix qu’impose un monde qui bouge trop, trop vite. Mais est-il une histoire qui ne soit pas un mouvement rapide, et erratique ? Seul l’archiviste du dimanche croit aux périodes calmes.
[1]
Le centre Russie-NEI de l’Ifri a organisé le 6 novembre 2006, en coopération avec le Center for Strategic and International Studies (CSIS) de Washington, un séminaire sur : « Is Russia a Neo-Imperial or a Post-Imperial Actor ? ». Ce séminaire a bénéficié de l’appui de DaimlerChrystler, Coca-Cola et France Télécom.