2007
Politique étrangère
Un dialogue transatlantique sur la Russie
Un dialogue transatlantique sur la Russie
Thomas Gomart
LA Russie est-elle néo-impériale ou post-impériale ? La réponse à cette question a de profondes répercussions politiques sur l’attitude à adopter vis-à-vis d’une Russie toujours imprévisible. Elle fait l’objet d’un débat transatlantique, compte tenu des positions diverses des États-Unis, de l’Allemagne et de la France, mais surtout des séquelles de l’épisode irakien au cours duquel Paris, Berlin et Moscou se sont opposés à l’intervention anglo-américaine.
Trois ans plus tard, il était temps d’organiser et de structurer un débat transatlantique sur la Russie. En effet, les évolutions de cette dernière depuis 2003 obligent à remettre, une fois encore, le travail d’interprétation sur le métier. Au plan interne, l’enlisement des réformes s’est accompagné d’un rétrécissement des libertés publiques et d’une crispation du pouvoir central. Les assassinats d’Andreï Kozlov et d’Anna Politkovskaïa témoignent d’une profonde violence politique au sein de la société russe. Ce durcissement général s’inscrit dans un contexte de forte croissance économique et de rivalités politiques pour le contrôle de la rente énergétique et l’accès au Kremlin. Avec des échéances électorales décisives (législatives en décembre 2007, présidentielles en mars 2008) en ligne de mire. Au plan externe, la Russie fait preuve d’une nouvelle confiance et connaît un incontestable regain d’influence dans son voisinage immédiat après les « révolutions de couleur » en Géorgie et en Ukraine. Le sommet du G8 à Saint-Pétersbourg symbolise les ambitions globales d’une Russie, qui maximalise systématiquement sa puissance énergétique pour peser sur les équilibres mondiaux.
Face à ces évolutions, les rapports de Paris, Berlin et Washington à Moscou sont de natures différentes. La relation politique à la Russie est déterminée par le lien sensible opéré par chacun entre intérêts et valeurs.
Enlisés en Irak, les États-Unis n’accordent pas le même poids stratégique à la Russie que leurs partenaires européens. Cependant, à l’initiative de plusieurs think tanks, la position officielle de l’Administration Bush s’est durcie, le discours de Dick Cheney à Vilnus ayant constitué le point d’orgue de cette orientation.
Pour Berlin, la relation à Moscou est cruciale dans la mesure où elle concerne directement sa sécurité énergétique. L’arrivée d’Angela Merkel s’est traduite par un changement de style et de tonalité sans remise en cause des fondements de la relation bilatérale et des projets structurants, comme le projet de gazoduc sous la Baltique.
Paris se trouve dans une situation énergétique très différente. Focalisées sur le Kremlin, les autorités françaises ont fait de la Russie un « partenaire stratégique » dans le cadre de leur vision d’un « monde multipolaire », au risque de crisper leurs nouveaux partenaires européens.
Avec cet arrière-plan à l’esprit, l’Ifri et le Center for Strategic and International Studies (CSIS) de Washington ont organisé un séminaire
[1] auquel les quatre articles de ce dossier ont servi de trame : Bertrand Dufourcq, James Goldgeier, Dominique Moïsi, Thierry de Montbrial, Robin Niblett, Constance Phlipot, Angela Stent, Jean-François Terral, Hubert Védrine et Karsten Voigt les ont discutés. De cet échange, il ressort que les interprétations de la puissance russe se recoupent très largement de part et d’autre de l’Atlantique. En revanche, les notions de « promotion de la démocratie », « d’espace post-soviétique » ou tout simplement de « zone d’influence » sont comprises différemment, ce qui peut avoir des répercussions sur les choix diplomatiques de chacun. Compte tenu de l’histoire, de la géographie et de leurs priorités immédiates, Américains et Européens n’utilisent plus nécessairement les mêmes cartes mentales sur la plaque eurasiatique. Des cartes aux actes, il n’y a qu’un pas.
[1]
Le 6 novembre 2006 à l’Ifri avec le soutien de DaimlerChrysler, Coca-Cola et France-Télécom.