Politique étrangère
I.F.R.I.

I.S.B.N.2-200-92377-8
232 pages

p. 245 à 247
doi: 10.3917/pe.072.0245

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Été 2007/2

2007 Politique étrangère

Éditorial

La lustration polonaise en cours nous rappelle, à nous Français qui aimons souvent proclamer notre passé à défaut de le travailler, qu’un esprit public commun, un esprit national, se construit non sur l’oubli mais sur l’élaboration contradictoire d’un récit historique (ce qui manque peut-être à Varsovie où semble régner une lecture rétrospective décrétée). Le dossier « Mémoires et réconciliations » de ce numéro de Politique étrangère décline les postures adoptées par trois pays face à un passé blessant. En Afrique du Sud – modèle officiel de plusieurs processus de réconciliation –, il s’agissait de mêler émergence d’une nouvelle société politique et reconnaissance du passé : un passé nommé par les victimes et reconnu par les bourreaux, dans un processus volontaire et néojudiciaire aboutissant au pardon partagé. Au Maroc, il s’agit de reconnaître à demi-mot les dérives du passé, mais sans que le témoignage des victimes soit au centre du dispositif, et surtout sans que l’appareil d’État à son plus haut niveau – la monarchie – puisse être mis en cause. En Algérie, il s’est agi d’oublier beaucoup plus que de pardonner, en fondant rétrospectivement les acteurs d’une décennie terrible dans une amnistie d’État qui fait l’économie du retour sur soi. Mais en politique le temps n’efface pas tout. Une des leçons les plus immédiates de ces expériences est que les processus de réconciliation sont inséparables de l’évolution politique, et de la démocratisation des sociétés : si les deux dynamiques se séparent, elles demeurent inachevées et ouvrent sans doute d’autres blessures.
L’Espace est depuis beau temps proclamé nouvelle frontière. Quelques mois après la destruction d’un satellite par un missile chinois, et alors que le programme européen Galileo se débat dans de récurrentes difficultés politiques et financières, le dossier ici publié fait le point sur les stratégies civiles et militaires des grands acteurs de la course à l’espace. Militairement parlant, et d’abord – mais pas exclusivement – pour les grandes puissances, la présence et l’échange d’informations dans l’espace constituent une clé majeure des affrontements à venir. D’où la réflexion, largement avancée aux États-Unis, sur la défense des « souverainetés dans l’espace », sur la défense dans l’espace. On doit aussi s’interroger sur le come-back de l’industrie spatiale russe qui bénéficie, après une décennie noire, de budgets réévalués : l’observation des décisions russes dans ce domaine permet de rappeler à la fois combien pourrait peser une Russie « sur le retour », et les difficultés de sa mutation industrielle. La France, partie très vite dans cette course à l’espace semble avoir pour sa part quelque mal à s’adapter aux défis actuels et aux modalités d’une très présente, et inévitable, coopération européenne. Quant à l’Europe elle-même, qui se veut désormais un acteur central, a-t-elle les moyens institutionnels et budgétaires d’une stratégie ? D’ailleurs, a-t-elle la volonté de définir cette stratégie ?
Politique étrangère publie enfin, à la suite d’un séminaire qui s’est tenu à l’Ifri en décembre dernier [1], trois réflexions sur la problématique de l’élargissement. Il en ressort d’abord que les frontières de l’Union ne peuvent être fixées que par elle-même, comme un effet de sa démarche, de sa conception de soi. La géographie ne les impose pas – sauf à prendre l’Asie mineure pour une donnée transcendantale… La politique d’exportation de la stabilité qui est le cÅ“ur de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) a pour résultat naturel d’ouvrir toujours plus loin l’espace politique de l’Europe. L’Union est observée pas à pas dans sa marche par une Alliance atlantique qui considère les élargissements comme autant d’outils pour consolider sa propre légitimité, et qui exerce une pression constante. Enfin, la notion de « capacité d’intégration », centrale dans toute réflexion sur l’élargissement, varie en fonction des candidats, de la santé de l’Union elle-même, et des objectifs qu’elle se fixe. Le déblocage institutionnel qui pourrait intervenir dans les mois à venir – l’élection présidentielle française pourrait y aider – sera capital : non qu’il ouvre automatiquement sur d’autres élargissements, mais parce qu’il rendra possible le retour à une réflexion politique qu’obère aujourd’hui le marchandage institutionnel.
Relevons aussi que ce numéro commente une forme d’intégration trop peu considérée dans les études internationales actuelles : le discret rapprochement des systèmes universitaires en Europe, via le processus de Bologne. Ce rapprochement englobe désormais la Russie, ce qui est sans doute un signe, au-delà des stratégies explicites de Moscou, de sa véritable appartenance européenne : pour les élites comme pour les peuples, tout commence par l’éducation de l’esprit et une approche partagée – à défaut d’être commune – du monde, « ce grand monde » que chacun voit divisé à sa fenêtre, alors que « c’est le miroir où il faut nous regarder pour nous connaître comme il faut [2] ».
 
NOTES
 
[1]Séminaire du Programme transatlantique de l’Ifri du 11 décembre 2006, réalisé en coopération avec l’Institüt für Europaische Politik de Berlin. Le Programme transatlantique de l’Ifri bénéficie de l’aide de la Fondation Daimler-Chrysler et de France Télécom.
[2]Montaigne, Essais, Livre I, ch. 26., Paris, Honoré Champion, 1989.
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