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Politique étrangère

2007/2 (Été)


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Que l’espace soit à nouveau un sujet de tension et de concurrence militaire ne devrait étonner personne. Les premiers programmes spatiaux ont été conduits par les armées, et celles-ci restent aujourd’hui les principaux acteurs de l’activité dans l’espace. Alors que l’attention s’attache aux programmes civils et commerciaux, les programmes militaires sont mal discernables, au moment même où la fin de la concurrence entre superpuissances entretient l’illusion que l’espace constitue une sorte de sanctuaire.

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L’idée de déployer des armes dans l’espace est apparue très tôt – en 1945, le général Hap Arnold [1][1] Hap Arnold a été le premier commandant de l’US Air... recommande que les États-Unis poursuivent le développement des missiles à longue portée et de « vaisseaux spatiaux » capables de lancer des missiles contre des cibles terrestres. Dans les années 1950, l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) menace de lancer des armes nucléaires à partir de satellites, ce qui pousse les deux superpuissances à concevoir des armes antisatellites (ASAT) et, dans le cas des Soviétiques, des véhicules orbitaux armés. Bien que le Traité de 1967 sur l’espace extra-atmosphérique, négocié sous l’égide de l’Organisation des Nations unies (ONU), appelle à une utilisation pacifique de l’espace et y interdise l’usage d’armes de destruction massive, il ne prohibe pas son utilisation à des fins militaires et ne limite pas non plus l’utilisation d’autres genres d’armes.

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La question des armes spatiales ne résume pas la rivalité militaire dans l’espace, et l’interdiction de celles-ci ne ferait pas disparaître les conflits qui opposent les puissances spatiales. La guerre froide, malgré tous ses dangers, avait le mérite de stabiliser les relations internationales. Il s’agissait d’une rivalité entre deux blocs, et la concurrence à l’intérieur de ces blocs était limitée. Dans l’espace, un rival de poids comparable confronté à la possibilité d’un échange nucléaire ne pouvait que souhaiter éviter toute mésentente. Les adversaires actuels, moins aguerris, voire moins conscients des périls, n’intègrent peut-être pas les mêmes limites.

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Les alliances sont désormais plus floues que pendant la guerre froide. Un certain nombre de pays imaginent rivaliser avec les États-Unis en matière de puissance, d’influence, de leadership régional ou mondial. La fin de la guerre froide a signifié pour certains l’avènement d’une hégémonie mondiale américaine. Or, analyser la politique étrangère et militaire des États-Unis en termes d’hégémonie fleure bon l’ancienne propagande soviétique… En réalité, l’objectif des activités américaines dans l’espace n’est ni impérial ni hégémonique. Et si les États-Unis sont incontestablement le plus puissant, et peut-être le seul pays à avoir des intérêts de sécurité globaux, ils ne sont ni le « maître du monde libre », ni « la nation indispensable [2][2] Selon les termes de Bill Clinton en 1997 (second discours... ». Au contraire, la nouvelle compétition internationale constitue la source de risques nouveaux pour les États-Unis.

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Un facteur clé de ce nouveau contexte a été l’émergence d’une concurrence militaire dans l’espace. Cette dernière est asymétrique, nul ne tentant de rivaliser avec Washington au satellite près. Il ne peut donc y avoir de prise en otage mutuelle dans l’espace et ceci a des implications importantes pour le contrôle des armements. De fait, nombreux sont les pays qui, prenant acte de l’avantage américain, ont cherché à le reproduire ou à l’ébranler. Les États-Unis ont découvert, presque par hasard pendant la guerre du Golfe, que leur dispositif spatial leur apportait une prééminence décisive sur un puissant adversaire régional. La guerre du Golfe et les conflits suivants ont mis en lumière l’importance de l’avantage spatial lors d’actions militaires, mais aussi la dépendance des États-Unis à l’égard de leur flotte satellitaire. La plupart des adversaires potentiels se sont rendu compte que des attaques relativement peu coûteuses contre les satellites américains seraient très rentables, réduisant l’efficacité militaire des États-Unis, en particulier si l’adversaire ne posséde pas sa propre flotte et ne dépend pas de l’espace pour ses propres opérations militaires.

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Trois données interconnectées définissent le contexte présent des conflits armés. La première est le développement de l’information intensive, relayée par des technologies de pointe utilisées par les États-Unis lors de la première guerre du Golfe. La seconde est la réaction des adversaires potentiels à cette supériorité des États-Unis. La troisième est la création de nouveaux types d’armes et de nouveaux modes d’attaque. D’où la recherche par l’adversaire d’un avantage asymétrique – évitant les conflits dans lesquels les États-Unis détiennent une supériorité.

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Les normes internationales qui régissent l’usage de la force (ou la menace d’usage de la force) ont sensiblement évolué depuis 1945, dans le sens de la limitation. Dans le même temps, l’usage de la force se trouve restreint par la puissance militaire des États-Unis. Aucune nation n’est assez inconsciente pour les défier militairement. Concurrents et adversaires recherchent plutôt l’avantage asymétrique. L’idée n’est pas nouvelle. Dans les années 1920, les partisans de la puissance aérienne pensaient que la destruction des usines, des réseaux de transport et de communication de l’ennemi assurerait une victoire plus rapide qu’un assaut terrestre classique. Ils se trompaient, mais nombre d’adversaires possibles demeurent attirés par les techniques non conventionnelles – ce que les stratèges chinois nomment « la massue de l’assassin » – pour l’emporter sur la supériorité américaine.

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Les avancées américaines en matière de technologies spatiales sont relativement connues, ce qui a permis à certains adversaires d’adopter des contre-mesures. Les discussions ouvertes sur les satellites et le renseignement américains ont généré leur développement. Elles ne datent pas d’hier – les Soviétiques avaient appris presque immédiatement que des satellites américains les espionnaient. Plus récemment, Internet a fourni aux adversaires disposant de peu de moyens les horaires de passage des satellites américains. Des réseaux informels ont partagé des informations sur les contre-mesures. Les Serbes ont utilisé avec succès un cocktail de dissimulation, de mobilité et de désinformation pour perturber la collecte d’informations américaine. Leur réussite en a encouragé d’autres à élaborer des moyens de contrecarrer l’avantage informationnel américain. Le brouillage, la mystification, le piratage, l’interruption d’émissions, peut-être les attaques cybernétiques, feront partie du conflit futur. Plusieurs pays, quoique secrètement, étudient aujourd’hui ces techniques qui constitueront à l’avenir une part importante (parfois ignorée) des activités militaires dans l’espace.

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Les ASAT pourraient donc ne pas constituer le problème principal des dispositifs spatiaux employés par les États-Unis. Les adversaires potentiels réalisent de considérables efforts de désinformation et d’interdiction : brouillage des signaux satellites, émission d’interférences, tromperie sur les cibles. On peut, par exemple, décomposer la signature d’un système d’arme que pourraient détecter et cibler les capteurs américains, puis reproduire cette signature sur un leurre. Les mesures d’interdiction et de désinformation représentent un problème majeur et constituent une cause bien plus plausible de conflit armé dans l’espace. L’expérience du Kosovo prouve qu’un ingénieux mélange de dissimulation, de mobilité et de désinformation peut perturber la collecte technique.

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En outre, la ligne qui sépare les domaines militaire et civil est devenue floue. Les satellites commerciaux donnent un avantage militaire, leurs propriétaires n’ayant plus à dépendre des porte-avions réservés à l’armée. L’apparition dans l’espace d’un marché des télécommunications, d’imagerie à distance (peut-être de géonavigation) permet aux pays d’élargir leurs capacités militaires en achetant les services nécessaires. Et les satellites qui fournissent ces services deviennent logiquement des cibles.

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La combinaison de ces facteurs aboutit à la création d’un nouveau théâtre militaire, où des services virtuels peuvent revêtir autant d’importance que le matériel, de la terre à l’espace orbital et au-delà ; un théâtre où intérêts commerciaux et militaires s’imbriquent, et où l’avantage informationnel peut se révéler décisif. Puisque l’espace fait partie du théâtre de guerre, et qu’il est essentiel pour la supériorité informationnelle, son contrôle est tout aussi crucial que celui de l’espace aérien ou maritime.

La nouvelle politique spatiale des États-Unis

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Dans un tel contexte, la politique spatiale américaine définie en 2006 peut être sujette à controverses, d’autant plus que ses opposants y ont un intérêt tout particulier et exagèrent volontiers ses dangers supposés. Ses thèmes remontent au moins à l’Administration Carter (1977-1981). Cette politique repose sur l’idée que l’adversaire va chercher à empêcher les États-Unis d’utiliser l’espace, pour les priver de tout avantage stratégique, tout en essayant de l’exploiter à ses propres fins. La politique américaine affirme le droit, pour les États-Unis, de se défendre dans l’espace et d’en interdire l’utilisation à d’éventuels ennemis. Bien qu’elle n’ait en soi rien de nouveau, elle fournit aux autres acteurs, et aux partisans du contrôle des armements, un écran où projeter à loisir leurs peurs et leurs espoirs.

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Ainsi, à première vue, il semble que les États-Unis aient intérêt à faire de l’espace un « sanctuaire », pour que leurs nombreux satellites puissent fonctionner à l’abri de toute attaque. Il ne sert à rien de se demander si, dans un conflit, l’adversaire respecterait un tel sanctuaire – au xxie siècle, la neutralité de l’espace ne serait que le pendant de la neutralité belge au xxe siècle – puisque les moyens d’attaquer un satellite sont multiples.

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Pourtant, cette politique spatiale n’ouvre-t-elle pas une porte qui devrait rester fermée, celle de l’arsenalisation de l’espace ? N’est-il pas dans l’intérêt des États-Unis d’interdire les armes spatiales puisqu’ils possèdent la plus importante flotte de satellites militaires (plus importante que celles de tous les autres pays réunis) et sont, de ce fait, les plus exposés ? À partir du moment où certains adversaires semblent résolus à poursuivre secrètement la mise au point d’armes antisatellites, traité de l’ONU ou pas, la renonciation des États-Unis au développement de telles armes n’assurerait pas la sécurité de leur flotte. Vu leur importance, les infrastructures américaines seraient, en cas de conflit, simplement endommagées, alors que celles de l’ennemi seraient détruites. La politique spatiale américaine affirme donc le droit de chacun d’utiliser l’espace, tout en réservant aux États-Unis le droit de remporter la bataille spatiale. Un précédent pourrait être recherché dans le concept de liberté de navigation, depuis longtemps défendu par les États-Unis. Divers pays ont tenté d’imposer leur juridiction sur la haute mer : les navires de guerre ne pourraient ainsi pas naviguer au large de leurs côtes sans leur autorisation. Les États-Unis, eux, revendiquent le droit souverain d’utiliser les eaux internationales, en envoyant leurs navires de guerre dans les eaux en question. De nombreux pays souhaiteraient réglementer les actions militaires américaines, mais les États-Unis n’ont aucun intérêt à accepter une telle réglementation. De même, les satellites américains, armés ou non, ont le droit de naviguer dans l’espace, quel que soit le pays qu’ils survolent. Et la liberté réclamée par les États-Unis s’étend aussi aux autres nations.

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Certains facteurs devraient ralentir la mise au point d’armes spatiales. Ces dernières ne constituent pas une priorité aux yeux de l’US Air Force et ont toujours suscité le scepticisme du Congrès. Les armes spatiales sont coûteuses et les technologies qu’elles requièrent ne sont pas encore toutes mûres. Or, si les États-Unis n’investissent pas dans la recherche, les progrès demeureront très lents. Le déploiement d’armes dans l’espace rencontre également un obstacle précis : nombre d’options plus efficaces et moins coûteuses existent pour des frappes de précision à longue portée ou l’attaque de satellites. En matière d’arsenalisation de l’espace, les États-Unis disposent pourtant d’une longueur d’avance sur leurs adversaires potentiels, et si ces derniers soutiennent en public l’interdiction de l’arsenalisation de l’espace, c’est bien qu’ils ne parviennent pas à rivaliser efficacement avec la recherche spatiale américaine.

La Chine et les autres

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La Chine et les États-Unis ne sont pas des partenaires, mais des concurrents. Les moyens conventionnels de la Chine se sont beaucoup renforcés, et cette dernière cherche l’avantage asymétrique via des armes et des tactiques nouvelles. Les écrits de l’Armée populaire de libération (APL) parlent de « vaincre le supérieur par l’inférieur ». Une partie de l’effort de modernisation chinois vise à trouver des moyens nouveaux de contrer l’avantage militaire américain en attaquant les infrastructures d’information et de communication, notamment les satellites et les réseaux.

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Les plus dangereux de ces projets visent directement les porte-avions américains. La Chine possède désormais de nombreuses technologies autrefois élaborées par l’Union soviétique pour attaquer les porte-avions américains et travaille assidûment à affiner les techniques et les tactiques qu’elles requièrent. Un second projet a pour objectif de concevoir des armes antisatellites, tandis qu’un autre concerne les opérations de renseignement. Mais aucun de ces programmes ne met en cause pour l’heure la supériorité militaire américaine.

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Contrairement à l’Union soviétique d’hier, les Chinois ne recherchent pas la parité. Ceci pourrait changer avec l’augmentation du produit intérieur brut (PIB) chinois, ou la dégradation des relations entre les deux pays, mais il semble que, pour le moment, la Chine souhaite éviter une course aux armements avec les États-Unis, au moins parce que ce modèle a conduit l’URSS à la ruine. Pour l’heure, le programme de vol habité semble avoir priorité sur les programmes spatiaux de l’armée. La Chine ne possède ni ne développe la gamme complète des capacités spatiales nécessaires, et les opérations militaires ne tirent que peu de bénéfices du programme de vol habité. La Chine semble avoir lancé certains satellites pour montrer ce dont elle est capable, plus que pour servir ses besoins militaires ou de renseignement.

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Pour mieux saisir la réalité de l’espace militaire chinois dans sa globalité, il faut regarder l’étendue de ses déploiements en orbite. Contrairement aux Soviétiques ou aux Américains dans les années 1960, la Chine n’est pas présente dans l’espace de manière permanente ; ses lancements sont sporadiques. Dans les années 1990, le nombre total de satellites lancés par la Chine a représenté environ 12 % des lancements américains. Les Chinois ne disposent en permanence que de six à dix satellites en orbite, dont la plupart servent aux communications ou à la navigation. Alors que l’objectif déclaré des Chinois est de construire et de mettre en service une infrastructure militaire spatiale multisatellite fonctionnant de manière continue, ils n’en ont pas encore les ressources nécessaires.

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La Chine a annoncé concentrer ses investissements sur « un nombre limité de projets dont l’importance est vitale pour la nation ». Mais son effort spatial est sans doute trop maigre pour être efficace. Le passage en revue des réalisations et des lancements chinois suggère que ces derniers servent d’abord à démontrer les prouesses technologiques et la puissance du pays. Un livre blanc du Conseil d’État chinois – l’équivalent du Conseil de sécurité nationale américain – appelle à des « réalisations retentissantes » : la Chine utilise l’espace pour réclamer sa place parmi les grandes puissances du monde.

Un faux pas dans l’espace

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Le test d’une arme antisatellite par la Chine en janvier dernier a sans doute constitué l’une de ces réalisations retentissantes, mais peut-être pas de la façon dont le Conseil d’État chinois l’avait envisagé. Cet essai a mis un terme brutal à l’illusion que la paix régnait dans l’espace. L’événement n’a sans doute vraiment surpris que les partisans de l’arms control et les critiques du programme spatial militaire américain. Un vieux missile balistique utilisé comme une arme cinétique (qui détruit sa cible en la heurtant) constitue la meilleure et la moins chère des ASAT. Pékin aurait également expérimenté des armes à énergie dirigée (tels les lasers) pour l’attaque de satellites, mais ces techniques demeurent complexes et coûteuses. Ces deux programmes représentent des années de travail et des investissements de millions de dollars.

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La Chine a rejoint les États-Unis et la Russie au rang des puissances spatiales en envoyant un homme en orbite. Le lancement d’une ASAT cinétique a également constitué une imitation des deux premières puissances spatiales. L’URSS avait testé de telles armes dans les années 1960 et les États-Unis ont procédé à l’essai d’une ASAT cinétique en 1985. Dans les années 1980, Moscou et Washington ont mis un terme à leurs essais pour garantir la liberté universelle d’opérer dans l’espace. L’utilisation d’une arme cinétique produit en effet un amas de débris tournant à grande vitesse autour de la terre, et qui risquent de heurter et d’endommager satellites ou navettes spatiales. Les fragments de l’arme et du satellite chinois tourneront autour de la terre pendant au moins une dizaine d’années, ajoutant aux risques inhérents de toute opération spatiale.

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La Chine n’est pas le seul pays à posséder de possibles capacités antisatellites. Les Russes ont hérité des nombreux programmes soviétiques et leur politique actuelle, passablement erratique en ce qui concerne les relations avec l’Occident ou les ventes d’armes, n’inspire guère confiance. Mais il faut distinguer les États potentiellement hostiles avec des capacités de pointe spatiales et nucléaires (Russie et Chine), des États disposant de capacités rudimentaires (Iran ou Corée du Nord), pour évaluer le risque réel auquel les satellites sont exposés. L’Iran ou la Corée du Nord pourraient tenter d’incapaciter les satellites américains en faisant exploser une arme nucléaire en orbite, à condition qu’ils parviennent à concevoir des armes et des missiles. Ils pourraient le faire en faisant exploser au-dessus de leur propre pays une arme aveuglant un satellite de reconnaissance et de communication américain. Ces deux pays pourraient utiliser leurs programmes existants d’armes nucléaires et de missiles pour développer une capacité antisatellite qui ne tomberait sous le coup d’aucune réglementation actuellement à l’étude.

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Mais les dommages potentiels des débris chinois ne sont rien comparés aux dommages que la Chine s’est imposés à elle-même en matière de politique spatiale avec le test de janvier. Que reste-il de la crédibilité d’une nation qui, des années durant, a proclamé ses intentions pacifiques dans l’espace, puis tenté de nier, par le biais de son ministère des Affaires étrangères – peut-être lui-même ignorant des faits –, avoir procédé à un tel essai ? La dissimulation d’un lancement de missile balistique est quasi impossible, puisque les Russes et les Américains ont des satellites qui détectent la lumière émise par le lancement. Il paraît difficile, vu le nombre d’États observant les activités spatiales, de cacher l’éclatement soudain d’un satellite en un amas de débris. De telles dénégations sont ineptes, mais révélatrices. L’affaire a plus ébranlé les voisins des Chinois que les États-Unis. Certains rapports suggèrent que le missile a été lancé au-dessus du territoire russe sans déclaration préalable – ce qui constituerait une initiative dangereuse et sans précédent. Japon et Inde se sentent également menacés, au moins dans leurs programmes de défense spatiale, moins développés et donc plus vulnérables.

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La Chine a instrumentalisé l’espace pour affirmer sa suprématie régionale, mais elle pourrait se retrouver elle-même face à des contre-mesures. L’essai chinois confirme tout l’avantage pour le Japon d’un dispositif antibalistique régional. Il a aussi un autre effet, sur le débat concernant le déploiement d’armes dans l’espace. Avant cet essai, nombre de pays critiquaient les activités militaires américaines dans l’espace, taxant la politique de l’Administration Bush de tentative de dominer et militariser l’espace – même si elle n’était au vrai qu’une reformulation de déclarations remontant à l’Administration Carter. Le test a donné à la Chine un statut de « bandit » de l’espace, au même titre que les États-Unis. Ce qui annule les arguments des partisans du contrôle des armements dans l’espace : il n’est pas possible de négocier avec un pays qui fait le contraire de ce qu’il prétend. Les États-Unis, eux, n’ont jamais fait mystère de leurs programmes militaires dont le bien-fondé a été vigoureusement débattu en public. Même les Russes (à l’époque soviétique) se montraient plus transparents sur leurs intentions.

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Pour les États-Unis, les répercussions de l’essai sont minimes et le test ne marque pas le début d’une « course aux armements » dans l’espace. Les programmes américains ont toujours tenu compte du fait que la Chine était susceptible de développer des ASAT. Washington pourrait simplement accélérer quelques projets en cours de développement, ce qui ne serait pas possible s’ils avaient renoncé unilatéralement à leurs programmes militaires spatiaux. Les États-Unis pourraient avoir avantage à intensifier leurs efforts en vue de créer une architecture spatiale cohérente procurant solidité et redondance, et à travailler en priorité sur le développement de capacités de réponse spatiale opérationnelle.

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Cet essai d’ASAT n’affecte pas l’équilibre des forces entre la Chine et les États-Unis. Les Chinois n’ont pas acquis de nouvel avantage. L’arme a frappé un satellite de télédétection en orbite basse, à environ 800 km du sol. La Chine n’a pas prouvé qu’elle était capable d’attaquer des satellites en orbite haute – la plupart des communications et constellations GPS (Global Positioning System) se trouvent à plus de 30 000 km de la terre. Les États-Unis peuvent se prémunir contre une ASAT visant à perturber la livraison des services fournis par les satellites – télédétection, géonavigation, communications – en recourant à des alternatives aérospatiales ou agissant dans l’« espace proche », telles que les drones, véhicules aériens sans pilote. L’usage d’armes cinétiques par la Chine dans une attaque préventive ciblant les dispositifs spatiaux américains ou alliés constituerait un acte de guerre, et la Chine doit être consciente qu’une telle opération aurait de graves conséquences sur ses propres infrastructures de lancement.

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Dans les années 1990, la Chine était le seul adversaire potentiel pouvant imaginer un programme antisatellite. Les Russes en avaient les capacités, mais à cette époque leurs relations avec les États-Unis écartaient toute menace. L’armée chinoise a commencé à envisager des attaques à l’encontre des dispositifs spatiaux américains au début des années 1990. Cela n’autorise pas à parler d’une course aux armements dans l’espace. La course aux armements avec l’URSS était partie intégrante d’une concurrence globale entre deux systèmes politiques : la situation est aujourd’hui profondément différente avec la Chine.

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Comme pour d’autres programmes de modernisation chinois, une réponse ferme des États-Unis peut annuler les efforts de Pékin pour mettre en œuvre une menace asymétrique dans l’espace. En matière d’armes antisatellites, les États-Unis peuvent confirmer leur avantage en durcissant leurs satellites, en développant une architecture militaire spatiale flexible, en intensifiant leurs programmes de réactivité opérationnelle dans l’espace, et en développant des technologies alternatives, tels les drones à haute altitude et les micro-satellites. Ces technologies de rechange pourraient fournir des services similaires sans risquer d’attaque d’ASAT. Puisque les États-Unis ont déjà ces programmes, et vu la solidité de leur flotte satellitaire, le lancement d’une arme antisatellite n’assurerait aucun avantage aux Chinois. Les États-Unis doivent s’assurer que cela continue à être le cas.

Les mirages du contrôle des armements

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Dans les circonstances actuelles, un contrôle multilatéral des armements spatiaux n’assurerait pas une sécurité américaine pérenne. Tenter d’appliquer systématiquement la panacée d’un passé stable aux dynamiques actuelles pourrait se révéler contre-productif, en détournant de l’analyse réaliste des risques qui seule peut déboucher sur la dissuasion du conflit. Dans l’espace, les États-Unis présentent des vulnérabilités mais possèdent aussi leurs propres avantages asymétriques. Une stratégie militaire efficace doit réduire les premières en exploitant les secondes, et va largement à l’encontre des désirs exprimés par les partisans de l’extension à l’espace du contrôle des armements.

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Avant l’essai chinois, nombre de pays, dont la Chine, critiquaient les projets américains en matière de spatial militaire. Les États-Unis ont ignoré ces critiques, ce qui, au vu des événements, s’est avéré être une décision juste. Les efforts de régulation des armements dans l’espace ne permettraient pas à Washington de conserver son avantage militaire, et ne renforceraient nullement la sécurité nationale. Un traité onusien interdisant le déploiement d’armes dans l’espace nuirait à la sécurité nationale américaine. Les États-Unis le respecteraient sans doute, mais d’autres non. Les Chinois soutiennent l’idée d’un tel traité notamment parce qu’ils pensent qu’il mettrait les États-Unis dans une position désavantageuse.

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Les moyens d’une guerre antisatellite sont disponibles un peu partout, et sont difficilement contrôlables. Les armes cinétiques ne constituent qu’une partie d’entre eux, et ne sont ni les plus sophistiquées, ni les plus intéressantes. On peut recourir à des armes à haute énergie, basées au sol ou dans l’espace, notamment aux lasers ou autres armes à impulsion électromagnétique pouvant endommager les circuits électroniques d’un engin spatial (un véhicule en orbite peut court-circuiter les satellites adjacents par émission de micro-ondes) ; on peut recourir au brouillage, à partir du sol ou de satellites proches, ou au piratage des réseaux pour incapaciter ou interrompre les systèmes de commandement et communications reliant le sol aux satellites. Certains de ces modes d’attaque sont intéressants en ce qu’ils imitent des phénomènes naturels, ou parce que leur origine est difficilement localisable. Une interdiction des armes cinétiques, telle celle utilisée lors de l’essai chinois, ne toucherait donc pas les capacités antisatellites les plus dangereuses.

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Vu la gamme de technologies disponibles pour l’attaque des satellites, le respect d’une « interdiction des armes spatiale s » serait difficilement vérifiable, même si une instance de surveillance était mise en place : l’arme cinétique utilisée par la Chine constitue le moyen le plus primitif et le plus facilement détectable. De plus, il serait bien difficile de négocier sérieusement avec un partenaire qui a peu d’expérience du contrôle des armements et dont la crédibilité peut être sérieusement mise en cause, au moins parce qu’il a nié avec constance dans le passé l’existence de ses programmes antisatellites.

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Au vu du spectaculaire échec de ses mesures antiprolifération en Iran et en Corée, qui peut penser que l’ONU pourrait être un chien de garde efficace dans l’espace ? L’ONU n’a jamais connu que de très maigres succès quand elle s’est engagée dans le contrôle des armements : rien ne permet de penser qu’il en irait autrement pour l’espace. Des 61 pays réunis par l’ONU à Genève, seuls trois possèdent des armes spatiales, deux ou trois autres projetant d’en développer. Parmi les trois ayant des programmes spatiaux connus, deux peuvent être soupçonnés de tricher lorsqu’il s’agit de les déclarer, et semblent peu susceptibles d’y mettre un terme. Les 56 pays restants sont spectateurs. Nombre d’entre eux ont une dent contre les États-Unis et, livrés à eux-mêmes, se montrent timides et indécis. Étendre la compétence d’un tel organisme au spatial ne renforcerait donc certainement pas la sécurité américaine. Plus que des résultats des négociations des années 1970 ou 1980, la manœuvre se rapprocherait sans doute du fameux traité naval de Washington de 1922 : les États-Unis, la France et le Royaume-Uni l’avaient respecté en limitant leurs constructions navales, tandis que l’Allemagne et le Japon poursuivaient leurs programmes en secret.

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Les débats actuels autour de la militarisation de l’espace interviennent à un moment délicat pour les concepts stratégiques américains. L’échec irakien et les politiques déterminées mais contre-productives de l’Administration Bush ont réactivé l’intérêt pour ce que d’aucuns nomment le soft power. Ce dernier s’appuie sur la persuasion pour faire progresser l’intérêt national, alors que le hard power privilégie les moyens de coercition. Les programmes spatiaux sont un élément du soft power : sources de prestige et de performances technologiques, ils peuvent se muer en éléments de persuasion, en base de leadership sur la scène internationale.

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Le soft power reste pourtant inadéquat pour contraindre un adversaire hostile et déterminé. Les réalistes pourraient avancer que ce soft power n’est efficace que s’il est soutenu par des moyens de puissance plus traditionnels : une stratégie cohérente, une économie solide, une armée forte et des services diplomatiques et de renseignement efficaces. L’usage de l’espace fait bien partie de la capacité de contrainte. Certains pays peuvent aujourd’hui s’appuyer davantage sur les services commerciaux que sur les satellites militaires pour leurs besoins militaires, mais les puissances du siècle qui s’ouvre mèneront toutes des activités militaires et de renseignement dans l’espace. Les États-Unis dépendent plus que d’autres de l’espace pour leur sécurité nationale. Leur demander de limiter leur utilisation militaire de l’espace revient à leur demander d’abandonner à la fois leur avantage militaire et une bonne partie de leur stratégie de sécurité.

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L’espace a été militarisé dès sa conquête. Nombre de pays l’utilisent dans un but militaire. L’espace n’a jamais été un sanctuaire – les premiers programmes antisatellites datent des années 1950 –, mais les relations spatiales sont restées remarquablement stables dans le contexte bipolaire. La fin de ce contexte a marqué le retour à une concurrence militaire spatiale. De toute évidence, une démilitarisation de l’espace – sur le modèle des Grands lacs entre Canada et États-Unis – nuirait davantage aux capacités américaines qu’à celles de leurs adversaires.

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La guerre asymétrique fonctionne dans les deux sens et ceci importe particulièrement en matière spatiale. D’autres pays sont plus vulnérables que les États-Unis, ce qui pourrait expliquer les efforts incessants de l’ONU pour limiter les capacités américaines d’utilisation de l’espace à des fins militaires. Dans le cadre d’un conflit, les États-Unis disposeraient d’un avantage considérable pour leurs propres actions, et pour restreindre l’utilisation de l’espace par leur ennemi. L’ennemi pourrait répliquer contre les infrastructures spatiales américaines, mais la dissuasion fonctionnerait aussi : l’adversaire pourrait certes endommager et réduire les capacités américaines, mais les États-Unis pourraient en retour détruire les siennes complètement.

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Dans une ère de concurrence multipolaire sans conflit direct, les concurrents recherchent un avantage asymétrique : les États-Unis doivent s’adapter à ce contexte. L’espace est une zone dans laquelle les États-Unis bénéficient d’un avantage asymétrique. Ils doivent exploiter cet avantage au bénéfice de leur sécurité.

Notes

[1]

Hap Arnold a été le premier commandant de l’US Air Force, créée en 1947, et l’architecte de la puissance aérienne stratégique américaine.

[2]

Selon les termes de Bill Clinton en 1997 (second discours inaugural).

Résumé

Français

Une nouvelle concurrence militaire est née dans l’espace. Toutes les puissances, et au premier chef la Chine, savent que là résident à la fois la force et la vulnérabilité des États-Unis : d’où la tentative de Pékin – que symbolise l’essai de 2007 – de développer des armes antisatellites. Dans un tel contexte, les États-Unis doivent s’efforcer de maintenir leur avantage, et refuser des accords de désarmement qui ne léseraient qu’eux : leur sécurité nationale est à ce prix.

Mots-clés

  • États-Unis
  • Chine
  • armes antisatellites
  • arsenalisation de l’espace

English

A new military competition is born in space. All the great powers, and especially China, know that in this field lie the force and the weakness of the United States: hence Beijing’s attempt—symbolized by the tests in 2007—to develop anti-satellite weapons. In such a context, the US must try to keep advantage and refuse disarmament agreements, which would harm only them: this is the price of its national security.

Plan de l'article

  1. La nouvelle politique spatiale des États-Unis
  2. La Chine et les autres
  3. Un faux pas dans l’espace
  4. Les mirages du contrôle des armements

Pour citer cet article

Lewis James A., Texte traduit de l’anglais par Allevione Jessica, « La dynamique de l'arsenalisation de l'espace », Politique étrangère, 2/2007 (Été), p. 253-265.

URL : http://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2007-2-page-253.htm
DOI : 10.3917/pe.072.0253


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