Politique étrangère
I.F.R.I.

I.S.B.N.2-200-92377-8
232 pages

p. 293 à 305
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

L'espace, un nouveau champ stratégique

Été 2007/2

2007 Politique étrangère L’espace, un nouveau champ stratégique

Où va le programme spatial français ?

Laurence Nardon Laurence Nardon est chercheur, responsable du programme Espace de l’Ifri et maître de conférences à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris.
La maîtrise de l’espace s’est affirmée dès les années 1950 et 1960 comme une grande ambition française. Le pays a ainsi gagné une place éminente en Europe, multipliant des coopérations civiles et militaires dans lesquelles il tenait une place centrale. Le leadership français est pourtant désormais contesté, et l’Union elle-même entend devenir un acteur spatial. Cette double évolution suggère à la France de redéfinir ses besoins, ses points forts, et les modalités de ses coopérations.Mots-clés : espace, France, agence spatiale européenne, Union européenne. The control of space has established itself as a great French ambition in the 1950s and 1960s. The country has won an eminent position in Europe, multiplying civil and military co-operations, in which France held a central role. The French leadership is however contested, and the European Union itself intends to become a space actor. Because of this double evolution, France should redefine its needs, its strong points and the modalities of its co-operations.
Les questions spatiales ont été peu abordées dans le débat politique de la campagne pour l’élection présidentielle du printemps 2007. Faut-il y voir le signe de la place secondaire que l’espace occupe dans le débat français en général ? Pourtant, l’espace mobilise l’État à des niveaux élevés. Pour preuve, deux rapports officiels ont été publiés en début d’année 2007. Le premier est le rapport parlementaire du sénateur Cabal et du député Revol sur l’avenir du programme spatial européen : Politique spatiale : l’audace ou le déclin. Comment faire de l’Europe le leader mondial de l’espace [1]. Ce texte appelle sans détour une politique volontariste en matière d’espace, réclamant l’attribution de budgets conséquents pour le maintien des compétences nationales. Le second est le résultat des travaux du Groupe d’orientation stratégique de la politique spatiale de défense (GOSPS). Ce groupe s’était réuni en octobre 2003 à la demande de la ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie, sous la présidence de François Bujon de l’Estang. Longtemps classé secret défense, le rapport final du GOSPS est disponible depuis février 2007 dans une version ouverte. Il recommande pour sa part le développement des quelques capacités spatiales les plus sensibles dans le cadre national, et la réalisation du maximum de nos futurs programmes spatiaux militaires en coopération européenne [2].
La maîtrise de l’espace s’est affirmée d’emblée comme l’une des grandes ambitions françaises. Dans les années 1950 et 1960, l’espace apparaît comme un projet d’inspiration gaullienne. En effet, il est à la fois le moyen et le symbole de notre indépendance stratégique : le moyen, car les technologies des lanceurs constituent une clé de la dissuasion française ; le symbole, car l’effort spatial permet notre présence sur un segment crucial des plus hautes technologies et affirme la vitalité de la recherche française. Cet effort se traduit par la constitution d’une base industrielle de première force.
Un autre élément fondamental apparaît dès la naissance de notre effort spatial : son articulation inévitable avec l’échelon européen. Pour des raisons budgétaires, mais aussi parce que la finalité des programmes spatiaux entrepris dépasse souvent le cadre national, les ambitions spatiales de la France se définissent dès le départ dans un cadre international et principalement européen. Les réalisations proprement nationales constituent en réalité une part minoritaire des projets entrepris. Par sa très forte motivation et l’excellence de sa communauté spatiale, la France s’impose comme le leader de la plupart des projets en coopération européenne.
Or cette articulation France/Europe est en pleine mutation. Les pays partenaires de la France ont acquis plus de capacités et d’ambition. Ils réclament aujourd’hui une part de responsabilité plus grande dans la conduite des programmes. Par ailleurs, l’Union européenne (UE) et l’Agence spatiale européenne (European Space Agency, ESA) montent en puissance pour assumer les responsabilités liées à l’espace, y compris l’espace militaire. Les grandes lignes de la politique spatiale européenne ont d’ailleurs été présentées lors du Conseil de l’UE et de l’ESA en mai 2007.
Dans ce nouveau contexte européen, la politique spatiale française doit se redéfinir. Quel rôle la France doit-elle se fixer en matière d’espace dans les années futures ? Que doit-on entendre désormais par « programme spatial français » ?
 
Les fondamentaux de l’effort spatial français
 
 
Les bases sur lesquelles s’est effectué le développement de l’effort spatial français dans les premières années demeurent aujourd’hui valides. Il s’agit bien sûr de servir des besoins de plusieurs ordres : apporter des services aux forces armées et aux citoyens (systèmes d’application de type télécommunication, observation, navigation), servir notre tradition de recherche scientifique, garantir le maintien d’une base industrielle et d’emplois de haute technologie. Mais d’autres traits plus politiques s’y ajoutent : le maintien du prestige de la France, de son indépendance vis-à-vis des grandes puissances et principalement des États-Unis, ainsi que la nécessité d’une coopération européenne.
Dans l’immédiat après-guerre, on a pu penser que le Royaume-Uni serait le fer de lance d’un effort spatial européen, ou tout au moins le primus inter pares de l’espace européen. Il avait testé la fusée-sonde Skylark dès 1957 à partir du site de lancement de Woomera en Australie, et surtout entrepris la construction d’un gros engin balistique, le Blue Streak [3]. Face à des problèmes budgétaires et à la réticence des États-Unis, les Britanniques se sont pourtant assez rapidement désengagés de tout programme balistique militaire, pour s’équiper de missiles américains Polaris [4].
Entre-temps, la France prenait le relais. L’arrivée de Charles de Gaulle à la présidence de la République a été décisive, même si des travaux avaient commencé bien avant. Dès avant-guerre, la France avait connu des précurseurs de l’astrophysique moderne, comme Robert Esnault-Pelterie (1881-1957), auteur des premiers traités sur les déplacements interplanétaires. À l’instar des Américains, des Soviétiques et des Britanniques, la France avait pu récupérer une équipe d’ingénieurs aéronautiques allemands venus du site d’essais du V2 à Peenemünde. Le programme de fusées Véronique est lancé dans les années 1950 avec des campagnes de test menées du site d’Hammaguir en Algérie [5].
Dès juin 1958, de Gaulle annonce sa volonté de donner priorité à la science, dont les budgets avaient été négligés par la IVe République. La Délégation à la science et à la technologie est créée en 1959. Elle a pour mission d’accélérer très fortement les projets d’une dissuasion nucléaire française qui avaient été initiés par Pierre Mendès France en 1954.
Pour mettre en place une dissuasion nucléaire, il faut des bombes, mais aussi des vecteurs : aux côtés des bombardiers classiques, le gouvernement entend développer des moyens balistiques. En 1959 est créée la Société pour l’étude et la réalisation d’engins balistiques (SEREB), structure industrielle privée contrôlée par le ministère de la Défense. Elle développe notamment la série des fusées dites « pierres précieuses » pour tester les technologies lanceur [6].
L’espace se développe alors comme un spin-off des projets balistiques liés à la force de dissuasion. À cet objectif de puissance concret s’ajoutent en effet des attentes plus subjectives et notamment l’impact psychologique, immense au début des années 1960, du développement de programmes spatiaux. Même si les témoins de l’époque mentionnent qu’il s’y intéresse de loin, « le leitmotiv de de Gaulle a toujours été que la France devait être présente dans les grandes affaires et que l’espace était une grande affaire [7] ».
Parallèlement aux efforts militaires, le ministère des Affaires étrangères fait créer un comité pour la recherche spatiale, auquel succède le Centre national d’études spatiales (CNES) inauguré en mars 1962. Bénéficiant au départ de fortes synergies avec les travaux de la SEREB, le CNES développe un programme de lanceurs balistiques indépendant des missiles, et conçoit les premiers programmes satellitaires nationaux. Si le premier satellite, FR1, est lancé par l’agence spatiale américaine (National Aeronautics and Space Administration, NASA), le suivant, Astérix, est lancé sur la fusée Diamant en 1965. Le programme spatial français a rapidement établi sa crédibilité grâce à l’équipe qui le dirige, constituée de jeunes ingénieurs dynamiques [8].
 
L’importance du contexte européen et transatlantique
 
 
Dès le départ, l’effort spatial français se situe dans un cadre de coopération avec l’étranger et notamment avec l’Europe. Qu’il s’agisse de l’exploration de l’univers ou d’applications comme la météorologie, l’aire géographique concernée par les programmes spatiaux et leur finalité dépassent très largement le cadre territorial d’un État. Qui plus est, l’espace est un domaine tout à fait nouveau dans l’après-guerre, sur lequel aucun État européen ne peut affirmer de prérogative. Il semble dès lors facile, d’un point de vue politique, d’y engager des coopérations. Les raisons budgétaires s’ajoutent aux arguments qui précèdent.
C’est ainsi que, très naturellement, l’espace vient prendre sa place dans la synergie qui préside à la construction européenne de l’après-guerre. Les projets spatiaux européens, après les tentatives difficiles de l’ELDO et de l’ESRO [9]des années 1960, se poursuivent avec la création de l’ESA en 1975, et le succès d’Arianespace dans les années 1980.
Il est important de noter que, pendant toutes ces années, la France a joué un rôle moteur dans l’effort spatial européen. Elle a souvent poussé des partenaires aux motivations politiques moins fortes et aux compétences techniques moins avancées. Elle a consacré à l’espace des budgets relativement plus importants que ses partenaires de l’ESA. Comme le rappelait François d’Aubert, ministre délégué à la Recherche, en 2004, « le budget spatial français représente environ 40 % de l’ensemble des budgets spatiaux européens ; l’industrie française représente plus de 40 % de la valeur ajoutée de l’industrie spatiale européenne ; la France a contribué à hauteur de plus de la moitié aux programmes Ariane de l’Agence spatiale européenne [10] ».
L’effort commun des Européens se double d’une relation plus compliquée entre la France et les États-Unis. En accord avec la charte de la NASA signée en 1958, de nombreux programmes de coopération ont été lancés très tôt entre les chercheurs français et l’agence américaine. La plupart des ingénieurs qui dirigaient le CNES à ses débuts ont passé un an au Goddard Space Center, ou dans d’autres centres de la NASA. Ils y ont acquis un savoir-faire précieux, qui a été décisif pour les premiers succès de l’agence française. Cette coopération généreuse tranche avec le refus des Américains d’aider les Français en matière de technologie balistique, et avec la dispute qui intervient rapidement au sujet des télécommunications. Au travers du consortium gouvernemental Intelsat (International Telecommunications Satellite Consortium), créé en 1964, les États-Unis entendent profiter de leur monopole en matière de satellites de télécommunication [11] pour dominer les télécommunications spatiales dans le monde. Or l’Allemagne et la France ont signé en juin 1967 l’accord bilatéral Symphonie, qui prévoit le lancement de deux satellites de télécommunication géostationnaires. Les deux États réclament donc plus de place dans Intelsat. Cette première expérience souligne, pour la France, la nécessité de se doter d’instruments indépendants, ce qui la pousse à soutenir bon nombre de projets européens. C’est en effet la logique d’indépendance de Symphonie qui se retrouve dans le lancement du projet Ariane et, plus près de nous, avec Galileo.
Le programme spatial français actuel s’appuie toujours sur de nombreuses coopérations.
 
Un programme civil très largement mené en coopération
 
 
Signé en avril 2005, le contrat pluriannuel État-CNES pour la période 2005-2010 fixe une enveloppe financière stable sur cette période pour l’agence spatiale française. L’étude de ce budget montre que la plupart des programmes engagés le sont en partenariat.
Le budget du CNES était de 1,714 milliard d’euros en 2005 – à comparer aux 16 millions de dollars annuels de la NASA. Sur cette somme, 685 millions d’euros sont envoyés directement à l’Agence spatiale européenne, où ils représentent la contribution de la France [12]. Ils servent à financer les programmes obligatoires et facultatifs de l’ESA. Les premiers couvrent surtout les missions scientifiques et la recherche ; les seconds, auxquels les États membres souscrivent sur une base discrétionnaire, sont pour la plupart des programmes applicatifs qui permettent des retombées économiques. Citons les télécommunications, la météorologie, Ariane, l’observation de la Terre ou les expériences en orbite.
L’autre partie du budget du CNES correspond à la subvention du ministère de la Recherche (535 millions d’euros) et à celle du ministère de la Défense pour les programmes à usage dual (165 millions d’euros). D’autres ressources viennent de contrats particuliers (348 millions d’euros en 2005), tels que la mise à poste définitive de satellites livrés en orbite de transfert géostationnaire par Arianespace, ou la maintenance de systèmes satellitaires comme Hélios.
Cet ensemble, qui représentait 1,019 milliard d’euros en 2005, est consacré au « programme national ». Ce dernier n’a toutefois de national que le nom. En effet, il désigne en majorité les éléments construits en France de programmes multilatéraux. Puisque la France réalise nombre de ses coopérations civiles européennes dans le cadre de l’ESA, les programmes multilatéraux dits « nationaux » dans le jargon du CNES intéressent en général des partenaires non européens. Par exemple, la petite mission (17 millions d’euros) d’étude des relations entre l’activité sismique et les perturbations de l’ionosphère, Demeter [13], a vu le lancement du micro-satellite français par le lanceur russe Dnepr en 2004.
La répartition des responsabilités et l’attribution du leadership varient selon les projets. Par exemple, le CNES est partenaire à égalité avec la NASA dans un vaste programme d’étude des océans et du climat. Les instruments Topex-Poséidon (1992-2006) voient leur mission se poursuivre avec deux satellites Jason (depuis 2001). En revanche, l’Inde exerce des tâches plus importantes dans le cadre du programme Mégha-Tropiques. Ce satellite d’étude du phénomène des moussons dans la zone intertropicale sera lancé en 2009. L’agence spatiale indienne (Indian Space Research Organisation, ISRO) fournit le lanceur, la plateforme et les différents segments-sols ainsi que l’un des instruments de mesure. La France fournit un sous-système du premier instrument, ainsi que les deux autres instruments. Le traitement des données se fera en coopération dans les deux pays.
Le leadership français est parfois très étendu. Dans le cas du programme Spot (satellite pour l’observation de la Terre), dont les lancements ont eu lieu entre 1986 et 2002, la participation de la Belgique et de la Suède a été très faible. On peut dire qu’il s’agit, dans la réalité, de l’un des rares grands programmes spatiaux civils nationaux [14].
 
L’espace militaire est également le lieu de coopérations européennes
 
 
La France est engagée dans un certain nombre de programmes spatiaux militaires. La dynamique qui préside au lancement de ces programmes est bien entendu différente de celle que nous venons de décrire, puisque le caractère militaire n’est pas forcément compatible avec la coopération. Cependant, le rapport final du GOSPS, rappelons-le, recommande la réalisation du maximum de nos futurs programmes spatiaux militaires en coopération européenne, laissant le développement des quelques capacités spatiales les plus sensibles dans le cadre national.
Dans les faits, la France réalise seule plusieurs programmes sensibles, dont ceux d’écoute électromagnétique. Les satellites exploratoires Cerise et Clémentine, lancés respectivement en 1995 et 1999, ont été suivis du démonstrateur Essaim [15], lancé avec Hélios IIA en 2004. Le démonstrateur Elisa (Electronic Intelligence Satellite) sera lancé en 2010. D’autres domaines sont étudiés, avec le lancement d’un démonstrateur d’alerte spatiale en 2008 et le développement d’un démonstrateur de liaison laser entre un drone et un satellite (Lola, pour « liaison optique laser aéroportée »).
Bien des programmes militaires sont également poursuivis en coopération multilatérale. En ce qui concerne l’observation spatiale à des fins militaires, la France a intégré depuis longtemps la nécessité de la coopération européenne. Le programme Hélios a été réalisé avec le concours de l’Espagne, de l’Italie et de la Belgique. Aujourd’hui, 40 % des images Hélios sont commandées en commun par les quatre partenaires. Pour élaborer la suite de ce programme, la France a proposé à l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et la Belgique d’évaluer ensemble leur « besoin opérationnel commun » (BOC) en matière d’observation spatiale. Cet exercice a donné lieu aux accords d’échange de données optiques Hélios 2 contre des données radar italiennes, avec le satellite Cosmo-Skymed (en janvier 2001), et allemandes, avec le satellite SarLupe (en juillet 2002). Les échanges de données devraient débuter en 2007-2009 et couvrir nos besoins jusqu’au milieu de la décennie 2010. Pour ne pas risquer de rencontrer une interruption dans notre accès à l’imagerie spatiale, le système suivant doit être prêt pour 2014, et sa définition s’effectuer aujourd’hui. Le programme Musis (Multinational Spacebased Imaging System) constitue une phase préparatoire. Les cinq partenaires Hélios y participent avec l’Allemagne.
Les actions communes sont également notables dans le secteur des télécommunications militaires. En 2004, la France, l’Italie et le Royaume-Uni ont remporté un appel d’offres de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) pour louer à cette dernière des capacités de télécommunication sur leurs satellites nationaux (respectivement Syracuse, Sicral et Skynet).
Mais le rôle et l’image de la France dans ces diverses coopérations évoluent.
 
Le leadership de la France contesté par ses partenaires
 
 
Dans les domaines tant civil que militaire, les coopérations multilatérales engagées par la France montrent quelque signe d’essoufflement. En effet, les partenaires européens de la France ont bâti depuis plusieurs décennies des capacités et des ambitions qui ne leur permettent plus de suivre docilement des projets sous leadership français. C’est le cas du Royaume-Uni, de l’Allemagne, de l’Italie et, dans une moindre mesure, de l’Espagne.
Les coopérations multilatérales civiles et militaires sont des regroupements ad hoc d’États ayant un intérêt commun à construire ensemble un système. Les partenaires sont donc motivés et en nombre limité, ce qui facilite grandement les négociations. Cependant, ces projets entre États, hors de tout cadre prédéfini, laissent aux différences de méthode ou d’expérience de chacun tout le loisir de s’exprimer. Ainsi, diverses entités françaises ont-elles pu se targuer du rôle majeur de la France en matière spatiale pour imposer des conditions difficiles à nos partenaires. Certains observateurs blâment la Délégation générale pour l’armement (DGA, ministère de la Défense) pour l’échec du projet de satellite de télécommunication militaire Trimilsatcom dans les années 1990. Le Royaume-Uni et l’Allemagne s’étaient retirés du programme car ils refusaient les termes peu souples proposés par la France. De même, l’Allemagne a refusé de participer au programme Hélios dans les années 1990.
Cette situation est renforcée par la prévalence des nationalismes économiques du côté des industriels. Un regroupement des industries spatiales dans un cadre paneuropéen est intervenu au lendemain des concentrations américaines dans ce secteur dans les années 1990. Mais les réflexes nationaux continuent à primer sur l’intérêt européen commun et sur la rationalité économique. L’exemple du blocage des négociations du contrat de concession Galileo entre 2005 et aujourd’hui est consternant. Il a vu s’opposer les partenaires italien et allemand et, plus récemment, le gouvernement espagnol réclamer une plus grande part de responsabilité pour l’entreprise Hispasat, membre du consortium.
Ceci est d’autant plus préoccupant que les programmes spatiaux français et européen ne peuvent s’appuyer sur d’importantes commandes publiques pour prospérer. Aux États-Unis, les commandes gouvernementales (initiées par le département de la Défense et la NASA) représentent plus de la moitié des lancements annuels de Lockheed Martin et Boeing. En l’absence de budgets publics aussi élevés, la vitalité du spatial européen repose sur les commandes du secteur privé. C’est pourquoi la crise de la demande de satellites et de lanceurs du début des années 2000 a été plus durement ressentie en Europe. Cette fragilité renforce le réflexe défensif des industriels, le plus souvent soutenus par leurs gouvernements, ce qui ne va pas forcément dans le sens de la compétitivité.
La question du « juste retour industriel » est également source de tensions autour du partenaire français. Ce système, mis en place à l’ESA, prévoit que les États qui fournissent un certain montant financier à un programme de l’Agence verront leurs entreprises recevoir un montant de commandes liées à ce programme grossièrement similaire à leur participation. Cette exigence du retour industriel a amené les États les plus avancés technologiquement à transférer une partie de leur savoir-faire aux États contributeurs, afin que les entreprises de ces derniers puissent fournir des éléments du programme à hauteur de la participation financière de leur État. Ayant développé des centres mondialement reconnus d’excellence spatiale, la France est souvent amenée à créer chez ses partenaires des centres technologiques qui feront doublon avec les siens. Ses réticences face au système du juste retour industriel contribuent à l’irritation de ses partenaires.
Une traduction de ces frictions industrielles est le recours, répandu dans bien d’autres domaines, au compromis. De nombreux observateurs rapportent, par exemple, que l’Allemagne a obtenu de la France la haute main sur le programme Galileo en échange de l’appui de l’Allemagne au programme EGAS (European Guaranteed Access to Space) de soutien au lanceur Ariane. De même, la France a accepté de financer le programme de petit lanceur italien Vega pour obtenir, en échange, le soutien du site de Kourou par les Italiens.
La France et ses industriels doivent donc désormais compter avec des partenaires volontaires et ambitieux.
 
La montée en puissance de l’Europe comme acteur spatial
 
 
L’Union européenne acquiert quant à elle des compétences spatiales depuis la fin des années 1990. Elle a lancé conjointement avec l’ESA les programmes de navigation Galileo et d’observation GMES (Global Monitoring for Environment and Security [Système de surveillance globale pour l’environnement et la sécurité]). L’UE et l’ESA sont liées par un accord-cadre entré en vigueur en 2004, et discutent à l’heure actuelle d’un rapprochement plus durable. À la possible intégration de l’ESA dans l’Union correspondra, selon toute vraisemblance, l’accroissement du rôle de l’UE en matière d’espace.
Pour sa part, l’ESA révèle depuis quelques années une volonté réelle de se positionner sur le créneau des applications à usage dual. Sa charte fondatrice lui assigne des missions « à usage pacifique », mais un glissement sémantique lui permet de comprendre maintenant ces termes au sens des missions de Petersberg [16]. En mars 2004, un rapport de position a été présenté au Conseil de l’Agence par son directeur général. Ce texte fait état d’une volonté de répondre aux besoins spatiaux de ses membres en termes de défense et de sécurité. Les membres ont semble-t-il accepté cette démarche. La première initiative de l’ESA en matière d’usage dual est le projet Space Surveillance Awareness (SSA). Il s’agit d’une étude pour évaluer les besoins européens en termes de surveillance de l’espace. Le système final devrait permettre de suivre les risques liés à la météorologie solaire, aux débris ainsi qu’aux éventuelles agressions par d’autres satellites.
Ce processus suscite un certain intérêt de la part des ministères de la Défense des États membres, mais pourrait rencontrer plus d’hostilité de la part des agences nationales. En France par exemple, le CNES a été le partenaire traditionnel du ministère de la Défense pour les projets liés à la sécurité et s’inquiète de l’avancée de l’ESA dans ce domaine. À cela pourrait s’ajouter dans les années à venir un rôle accru de l’Agence européenne de défense (AED). Créée en 2004, celle-ci n’est pas encore en mesure de coordonner des programmes spatiaux, mais pourrait jouer un rôle plus important dans l’avenir.
Si la nouvelle gouvernance spatiale européenne reste encore en phase de définition [17], la tendance générale ne peut être ignorée. Les décisions politiques et programmatiques sont et seront de plus en plus souvent adoptées au niveau européen.
 
L’avenir du spatial français
 
 
Face à cette double évolution, la France doit s’adapter. Son objectif officiel est de soutenir l’effort spatial de l’Europe mais aussi de rester un moteur dans cette Europe spatiale [18]. Cela pourrait s’avérer difficile, les budgets français stagnant. Stabilisé par le contrat pluriannuel de 2005, le budget spatial civil était en baisse depuis 1997. Le budget spatial militaire s’établit, lui aussi, à un niveau réduit, aux alentours de 470 millions d’euros par an. Il a fallu, dans ce contexte, gérer la pénurie et accepter l’annulation, en 2003, du projet de retour d’échantillon martien lancé par le ministre de la Recherche Claude Allègre en 1998, ou celle, en 2006, du troisième satellite Syracuse III.
La situation budgétaire traduit le soutien faible et intermittent apporté par les politiques à l’effort spatial français [19]. Comme nous l’avons dit, l’absence de débat, ou même de simple mention du spatial dans la campagne présidentielle, confirme que l’espace reste un sujet d’intérêt très secondaire dans le débat politique français. Le basculement du lieu des prises de décision vers l’Europe ne doit donc surprendre personne. Il pourrait même être bénéfique, si les instances européennes faisaient preuve d’une motivation spatiale plus ferme… Cette évolution a d’ailleurs été reconnue par le ministre François d’Aubert en 2004 : « Mais la situation a évolué : cet enjeu [l’espace] et les moyens qu’il nécessite sont maintenant à l’échelle de l’Europe […]. C’est ainsi que je souhaite que tous, scientifiques, industriels, puissance publique, nous collaborions afin de diffuser à travers l’Europe cette ambition pour le secteur spatial européen ».
Ainsi, l’européanisation de l’espace constitue-t-elle à la fois une opportunité et un défi pour la communauté spatiale française. La France peut espérer rester le moteur du programme spatial européen même si, dans quelques années, les grandes décisions programmatiques seront prises à Bruxelles. La solution consiste à maintenir en France des centres d’expertise de premier rang pour conserver la force d’innovation et de proposition qui est aujourd’hui la sienne dans le cadre européen, ce qui peut s’envisager à budget constant.
Le CNES dispose de plusieurs centres techniques. Le Centre spatial de Toulouse (CST), par exemple, comptait 1 711 personnes en 2005. Il peut être comparé aux grands centres de la NASA, comme le Jet Propulsion Laboratory de Californie, qui comptait au même moment 5 400 employés. Le CST ou même la Direction des lanceurs d’Évry (250 employés) alimentent de leurs propositions le Comité scientifique du CNES, qui reste décisionnaire sur les projets choisis par l’Agence et proposés le cas échéant dans le cadre européen. Par ailleurs, ces centres sont en mesure de discuter d’égal à égal avec l’industrie. Ils ont un savoir-faire technologique équivalent. Ils sont aussi en position de sous-traiter une partie des travaux de recherche et développement à des petites et moyennes entreprises (PME) nationales [20]. Des agences spatiales bâties sur un autre modèle, comme la petite structure sans centre technique, l’Agence spatiale italienne (Agenzia Spaziale Italiana, ASI) ne peuvent évaluer la valeur des propositions industrielles et se trouvent régulièrement mises devant le fait accompli.
La nécessité de développer les systèmes militaires sensibles dans un cadre national a été confirmée par le GOSPS. Les futurs systèmes d’écoute, d’observation très haute résolution, etc., seront conçus et fabriqués en France. Le CNES et la DGA doivent donc conserver les capacités de développer un système nouveau tous les 15 ans [21].
L’objectif de la France doit ainsi être de maintenir à tout prix son expertise technologique. À ce prix, elle restera un moteur pour la proposition de nouveaux projets, même si leur réalisation doit s’effectuer dans un cadre européen. Dans cette stratégie, la France bénéficie de l’aide de l’ESA. L’agence européenne a en effet reconnu la nécessité de maintenir de nombreux centres d’excellence technique en Europe, en mettant en place un « réseau des centres » depuis 2005. Il s’agit là de coordonner l’action des différents centres de recherche européens (ceux du CNES au premier chef, mais aussi les centres de l’Agence spatiale allemande [Deutsches Zemtrum für Luft- und Raumfahrt, DLR] ou le centre technique de l’ESA [European Space Research and Technology Centre, Estec]) pour articuler leurs efforts à l’échelle européenne, et éviter les duplications.
Le programme spatial français doit donc viser l’excellence dans le cadre européen. Compte tenu des réalisations passées, l’objectif ne semble pas impossible à atteindre.
 
NOTES
 
[1]Christian Cabal, député, et Henri Revol, sénateur, rapporteurs, Les grands domaines programmatiques de la politique spatiale du futur - Politique spatiale : l’audace ou le déclin. Comment faire de l’Europe le leader mondial de l’espace, 7 février 2007. Référence Assemblée nationale : 3676 (12e législature), Référence Sénat : 223 (2006-2007), disponible sur <www. assemblee-nationale. fr>.
[2]Le « rapport Bujon » est resté classifié jusqu’à la parution d’une version ouverte en février 2007 : Rapport de la Commission GOSPS, présidée par François Bujon de l’Estang, Donnons plus d’espace à notre défense, Orientations d’une politique spatiale de défense pour la France et l’Europe, ministère de la Défense, Paris, 2007, disponible sur <www. defense. gouv. fr>.
[3]Le programme militaire Blue Streak est interrompu par Harold Wilson en 1960. Les Britanniques le remplacent par un nouveau projet de missile balistique en collaboration avec les États-Unis, le Skybolt, interrompu par les Américains en 1962. Le Blue Streak poursuit une carrière civile dans le cadre du premier projet de lanceur européen Europa, mené par l’ELDO (voir note 9). Il sera définitivement annulé en 1972. J. Blamont, « La politique spatiale et son avenir », in Fondation Charles de Gaulle, Le Général de Gaulle et la recherche scientifique et technique, Paris, Fondation Charles de Gaulle, 2003.
[4]L’accord anglo-américain sur les Polaris est signé lors de la conférence de Nassau, en décembre 1962.
[5]Les accords d’Évian prévoient l’utilisation de la base d’Hammaguir jusqu’en 1967. Elle sera remplacée par la base de Kourou en Guyane française, qui bénéficie d’une position équatoriale quasiment parfaite.
[6]Les technologies nécessaires sont successivement testées sur des engins nommés Agate, Topaze, Emeraude, Saphir et Rubis. La fusée assemblée est Diamant.
[7]J. Blamont, op. cit. [3], p. 149.
[8]Jacques Blamont, lui-même grand acteur de cette conquête de l’espace à la française, cite notamment Pierre Auger, Robert Aubinière et Michel Bignier.
[9]Le Conseil européen pour la mise au point et la construction de lanceurs d’engins spatiaux (CECLES ou European Launcher Development Organisation [ELDO]) et le Conseil européen de recherches spatiales (CERS ou European Space Research Organisation [ESRO]) avaient été créés au début des années 1960 et furent remplacées par l’ESA.
[10]Intervention de François d’Aubert lors du colloque « L’avenir de l’aventure spatiale », Sénat, Paris, 8 juillet 2004.
[11]La NASA a lancé le satellite de télécommunication Syncom-1, en février 1963.
[12]Toutes les informations sur le budget du CNES sont tirées du rapport d’activité du CNES, pour l’année 2005, De l’Espace pour la Terre, CNES, Toulouse, p. 69.
[13]Detection of Electro-Magnetic Emissions Transmitted from Earthquake Regions.
[14]Entretien CNES, Paris, avril 2007.
[15]Il s’agit d’un système de plusieurs microsatellites (d’où son nom).
[16]Les missions de Petersberg, définies dans le cadre de l’Union de l’Europe occidentale (UEO) lors du Conseil des ministres réuni à Petersberg (Allemagne) le 19 juin 1992, constituent l’un des axes majeurs de la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD). Il s’agit de missions humanitaires ou d’évacuation de ressortissants, de missions de maintien de la paix et de missions de forces de combat pour la gestion des crises, y compris des opérations de rétablissement de la paix (NDLR).
[17]Voir, dans ce dossier, l’article de Florence Autret.
[18]Voir l’intervention de François d’Aubert, op. cit. [10].
[19]Voir les conclusions du rapport issu d’une coopération du Centre français sur les États-Unis (CFE) à l’Ifri avec l’ESA : L. Nardon et M. Jauréguy-Naudin, Europeans in Space, septembre 2005, disponible sur <www. ifri. org>.
[20]Les PME de pointe dans la recherche spatiale sont, entre autres, Sodern, Sofradir, Bertin, Air liquide, et certains centres de la Snecma qui y participent également.
[21]Entretien à Bruxelles en janvier 2007.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Christian Cabal, député, et Henri Revol, sénateur, rapporte...
[suite] Suite de la note...
[2]
Le « rapport Bujon » est resté classifié jusqu’à la parutio...
[suite] Suite de la note...
[3]
Le programme militaire Blue Streak est interrompu par Harol...
[suite] Suite de la note...
[4]
L’accord anglo-américain sur les Polaris est signé lors de ...
[suite] Suite de la note...
[5]
Les accords d’Évian prévoient l’utilisation de la base d’Ha...
[suite] Suite de la note...
[6]
Les technologies nécessaires sont successivement testées su...
[suite] Suite de la note...
[7]
J. Blamont, op. cit. [3], p. 149. Suite de la note...
[8]
Jacques Blamont, lui-même grand acteur de cette conquête de...
[suite] Suite de la note...
[9]
Le Conseil européen pour la mise au point et la constructio...
[suite] Suite de la note...
[10]
Intervention de François d’Aubert lors du colloque « L’aven...
[suite] Suite de la note...
[11]
La NASA a lancé le satellite de télécommunication Syncom-1,...
[suite] Suite de la note...
[12]
Toutes les informations sur le budget du CNES sont tirées d...
[suite] Suite de la note...
[13]
Detection of Electro-Magnetic Emissions Transmitted from Ea...
[suite] Suite de la note...
[14]
Entretien CNES, Paris, avril 2007. Suite de la note...
[15]
Il s’agit d’un système de plusieurs microsatellites (d’où s...
[suite] Suite de la note...
[16]
Les missions de Petersberg, définies dans le cadre de l’Uni...
[suite] Suite de la note...
[17]
Voir, dans ce dossier, l’article de Florence Autret. Suite de la note...
[18]
Voir l’intervention de François d’Aubert, op. cit. [10]. Suite de la note...
[19]
Voir les conclusions du rapport issu d’une coopération du C...
[suite] Suite de la note...
[20]
Les PME de pointe dans la recherche spatiale sont, entre au...
[suite] Suite de la note...
[21]
Entretien à Bruxelles en janvier 2007. Suite de la note...