Politique étrangère
I.F.R.I.

I.S.B.N.2-200-92377-8
232 pages

p. 307 à 309
doi: 10.3917/pe.072.0307

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Mémoires et réconciliations

Été 2007/2

2007 Politique étrangère Mémoires et réconciliations

Mémoires et réconciliations

Khadija Mohsen-Finan
Depuis 1999, l’Algérie et le Maroc ont tenté des expériences de réconciliation de leurs citoyens avec leur propre histoire, s’inspirant d’un modèle sud-africain qui a fait école. Aussi différentes soient-elles, ces entreprises posent indéniablement la question du rapport à l’histoire. Alors qu’en Algérie après la guerre civile, le pouvoir pensait qu’il fallait pardonner pour construire un autre temps du vivre ensemble grâce au projet de réconciliation nationale, au Maroc, la monarchie a cru nécessaire de donner la parole aux victimes des « années de plomb » dans l’opération Équité et réconciliation. Comme en Afrique du Sud, il fut question ici et là de recréer des liens, entre citoyens d’abord, entre gouvernants et gouvernés ensuite. Les questions posées se sont articulées autour de la nécessité d’oublier pour avancer, de pardonner pour construire, et de l’opportunité de juger, avec son corollaire : qui est habilité à le faire ?
Comme dans les cas sud-américains ou sud-africain, ce sont les situations de transition politique qui donnent lieu à la mise en place de tels procédés, dont le but est, entre autres, de consolider le processus d’ouverture politique. Comme le montre Laetitia Bucaille, la recherche sur la vérité et sur les excès du passé en Afrique du Sud a été considérée comme une étape vers la démocratie et a abouti à un véritable bouleversement du système politique, avec le triomphe de la démocratie majoritaire et la reconnaissance de la citoyenneté non raciale. Laetitia Bucaille explique toutefois que le modèle sud-africain, lié à un contexte spécifique et à l’intervention d’acteurs charismatiques et exceptionnels, est difficilement reproductible, même si toutes les expériences qui ont suivi s’en sont inspirées.
Au Maroc, cette politique de pardon et la mise en place d’une instance Équité et réconciliation n’avaient pas pour objet de produire de la vérité ou de la justice mais, ici aussi, de recréer du lien social et de corriger les abus d’autorité du système politique, sans toucher à ses normes ni à ses fondements. L’opération s’est ainsi inscrite dans une double mutation : au niveau national l’« alternance », et au plan mondial le développement des politiques de pardon.
En Algérie, la politique de réconciliation nationale s’est apparentée à une relégitimation du pouvoir et non à une négociation avec les islamistes pour les réintégrer dans la société. Les attentats perpétrés à Alger en avril 2007 relancent, au demeurant, le débat sur l’efficacité et la légitimité de cette politique. Comme le montre Abderrahmane Moussaoui, celle-ci pose en effet la question de la reprise d’une vie « normale » entre acteurs ayant connu des déchirements extrêmes. Dans le cas de l’Algérie qui a connu une guerre civile avec près de 200 000 morts, l’objectif n’était pas de rechercher les racines du mal pour tenter d’y remédier mais bien de restaurer l’ordre au plus vite. Cette déviance des politiques de pardon par rapport à leur objet initial explique les réserves émises par une partie de la société civile envers ces politiques qui en arrivent à encenser le bourreau et à humilier la victime.
Pour Benjamin Stora, ces inscriptions locales d’un phénomène mondial que représentent les sorties de violence, s’expliquent par la crise des idéologies transnationales. Quelle que soit l’expérience considérée, les textes de ce dossier montrent que l’objectif était toujours ambitieux, dans la mesure où les concepteurs entendaient transformer la société à partir d’un travail auprès des victimes et des bourreaux, ou encore des seules victimes dans le cas marocain. Dans les trois cas, nous voyons également la limite de l’expérience : l’incapacité à conduire les responsables politiques et militaires à rendre des comptes. La réalité du régime politique qui a pu commettre des crimes ou y être associé n’a pas été dévoilée.
Contrairement à l’Afrique du Sud où la Commission vérité et réconciliation a pu générer un espace public où victimes et bourreaux coexistent dans un pays nouvellement pensé, l’Algérie n’a pu recréer ce lieu qui refonde une nation à partir de la politique de réconciliation. Le pardon, qui s’est imposé au Maroc et en Afrique du Sud, n’a pas réussi à gagner l’ensemble des citoyens algériens. Par ailleurs, les expériences algérienne et marocaine de travail sur l’histoire montrent que pour rétablir le lien entre citoyens et gouvernants, les pouvoirs ne puisent pas dans les registres traditionnels de la distribution de la rente ou encore du populisme, mais dans celui de la réconciliation avec le passé.
Dans tous les cas, les politiques de réconciliation mises en place ont été une construction censée aider à tourner une page, en optant pour un compromis entre adversaires. Elles ont aussi constitué un moyen de légitimation d’un nouveau régime, même si la rupture entre ancien et nouveau régimes n’était pas forcément avérée, comme en Algérie ou au Maroc. Pourtant, comme le montre Moussaoui, la véritable réconciliation s’opère d’abord au niveau symbolique, en gommant certains souvenirs et en fabriquant une mémoire collective qui constituera le fondement même du lien social.
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