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| Politique étrangère 2007/2 (Été) | 20 € |
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S'inscrire Alertes e-mail - Politique étrangère Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezAvant-propos. L’internationalisation des guerres et de la réconciliation des mémoires
AuteurBenjamin Stora du même auteur
Dans quelle mesure peut-on légiférer sur la mémoire, le pardon, la réconciliation ? Faut-il défendre un droit à l’oubli, et qu’en est-il alors du droit à la mémoire ? Quel rôle peuvent jouer des lois incitant à reconnaître des crimes passés, dans la protection et la promotion des droits de l’homme ? Ces questions nouvelles ont surgi depuis quelques années dans de nombreux pays. Le débat sur l’histoire récente, ses crimes et ses traumatismes dans les populations civiles, fait rage dans un certain nombre de pays dont les sociétés émergent de régimes non démocratiques.
2 Prenons quelques exemples célèbres survenus dans les quinze dernières années. L’Afrique du Sud, avec l’exigence de justice qui fut la sienne au sortir du régime d’apartheid, en 1990, au moment de la libération de Nelson Mandela, a donné une sorte de « coup d’envoi » mémoriel au niveau mondial. Dans la foulée, ont existé des phénomènes mémoriels en Amérique du Sud, au Chili et en Argentine, en particulier. Ce furent, par exemple, les exigences formulées par les mères, aujourd’hui par les grand-mères, de la « Place de mai », et leur mise en accusation de la junte militaire en Argentine. Au Chili, les tentatives du procès d’Augusto Pinochet ont été l’événement le plus marquant. Par ailleurs, à la suite de l’effondrement du bloc communiste stalinien à l’Est, l’émergence de demandes mémorielles en Russie, en Pologne, en Allemagne de l’Est (avec l’ouverture des archives de la Stasi) est devenue de plus en plus forte. Au même moment, au Maghreb, le Maroc connaissait une forte exigence de vérité, de justice. À la mort du roi Hassan II, se mit en place l’instance « Équité et réconciliation », chargée de recueillir la parole des victimes. Mais l’exemple marocain a aussi l’avantage de nous montrer les limites de l’exercice mémoriel : le processus de repossession des héritages de mémoire, pour dévoiler des vérités historiques, vient buter sur la difficulté de mettre en accusation l’État. Jusqu’où peut-on libérer la parole ? Jusqu’où peut-on mettre en question le rôle de l’État dans tel ou tel crime ? Dans le cas de l’Algérie, une loi d’amnistie a été décidée en septembre 2005 à la suite d’une terrible guerre civile qui a fait plus de 150 000 morts ; mais sans qu’on ait pu mettre en accusation les groupes islamiques armés ou les forces de sécurité de l’État. Conjurer les malheurs collectifs, calmer les tensions, telle était la fonction plus régulatrice que réconciliatrice de cette loi (très critiquée par les victimes de la guerre civile algérienne).
3 Ce problème de la réconciliation mémorielle concerne également des pays qui se sont combattus, et ne parviennent pas à se réconcilier. Le cas le plus spectaculaire est celui des rapports entre le Japon, ancienne grande puissance impériale, et les pays qui furent ses colonies jusqu’en 1945, la Chine et la Corée. Le contentieux porte sur les demandes d’excuses adressées au Japon, que ce dernier refuse toujours de faire. On retrouve la même problématique entre la France et l’Algérie, notamment à propos de la période de la guerre d’indépendance. Les Algériens demandent, entre autres, que la France reconnaisse le tort porté aux populations civiles par des essais nucléaires au Sahara, ou le bombardement dans le Nord constantinois.
4 En France, la polémique enfle autour des « lois mémorielles » : loi réprimant la négation de l’extermination des populations juives en 1990, loi reconnaissant le génocide arménien en 2001, loi condamnant l’esclavage comme un crime contre l’humanité en 2001, etc. Les lois portant sur le rapport à l’histoire se sont multipliées ces dernières années en France. Cependant, le débat sur les « lois mémorielles » a éclaté dans la sphère publique de manière significative à partir de la loi du 23 février 2005 traitant du problème de la colonisation. Son article 4, disposant que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord », tendait à donner aux chercheurs et aux enseignants une consigne officielle sur la manière d’exercer leur métier. Cette loi a provoqué une grande mobilisation et de larges discussions. Partie à l’origine d’un certain nombre d’historiens, la contestation s’est ensuite étendue à la sphère politique. Les petits enfants de colonisés sont entrés à leur tour dans cette bataille en voulant retrouver cette fonction mémorielle : reconnaître les crimes du passé pour assurer la paix politique dans le présent. L’article 4 de cette loi a été abrogé par le président de la République française en janvier 2006.
5 Le débat sur la mémoire d’un fait historique concerne de très larges secteurs des sociétés à l’échelle internationale. Comment expliquer que les rapports à l’histoire, à la loi, à la mémoire soient devenus si cruciaux, par exemple au Maroc ou en Afrique du Sud ?
6 La première raison est la crise des idéologies collectives, la crise du politique au sens large. L’effondrement de l’Union soviétique en 1991, après la chute du Mur de Berlin en 1989, a provoqué une remise en question du marxisme et, à la suite, des idéologies nées durant le processus de décolonisation, comme le tiers-mondisme et le nationalisme arabe, très en vogue encore dans les années 1970-1980. Cette crise a plongé progressivement les individus dans les refuges de la sphère privée, dans le vécu, donc dans la mémoire. En l’absence de grand projet politique mobilisateur unifiant les espérances et les volontés, se produit un repli dans des « communautés » religieuses, culturelles, ethniques. On assiste alors à l’émergence d’une sorte de substitut aux espérances globales, à savoir des modes de compréhension de l’histoire à travers des drames personnels, familiaux ou communautaires. C’est là quelque chose de décisif. En 15 ans, les notions de classe ou d’engagement politique se sont effacées, diluées, et à leur place apparaissent des logiques de groupe, une sorte de « tribalisation » du politique. Dans cette perspective, on comprend mieux comment des groupes préfèrent s’inscrire dans l’histoire comme des victimes, plutôt que de se voir comme des acteurs. Être acteur de l’histoire, c’est participer à un projet politique d’avenir, mais devenir une victime, c’est se réfugier dans ses blessures, dans sa communauté. En d’autres termes, le trop-plein mémoriel qui commence à surgir dans les années 1990 fonctionne comme symptôme : on se tourne vers le passé de son propre groupe dans une panne de projet d’avenir. Le voyage perpétuel vers un passé personnel signale une crise du futur, une angoisse de l’avenir en termes de projet politique.
7 Un processus mondialisé mémoriel doit donc se comprendre en relation avec la crise des idéologies transnationales. Alors qu’entre 1950 et 1980, des groupes sociaux ou des intellectuels se positionnaient activement dans une critique de l’État, aujourd’hui ces groupes se placent essentiellement comme victimes et veulent que l’État reconnaisse leur douleur. Or, dans ces revendications mémorielles, il est possible de repérer des aspects positifs… et négatifs. L’aspect négatif de la posture victimaire réside dans une passivité envers l’État et dans l’enfermement identitaire. L’aspect positif – et citoyen – est que ces interpellations mémorielles font aussi avancer la cause de la justice et des droits de l’homme en reconnaissant les torts des États dans des exactions ou des crimes qu’ils ont commis. À travers la recherche mémorielle, il s’agit aussi d’effacer les souvenirs d’un conflit cruel, d’éviter que renaissent les guerres civiles.
8 La prise en compte de cette vague de demande de justice dans un grand nombre de pays, alliant individualisation et citoyenneté, est un phénomène complexe. La « judiciarisation » de l’histoire est un fait mondial, qu’on l’approuve ou le déplore.
POUR CITER CET ARTICLE
Benjamin Stora « Avant-propos. L'internationalisation des guerres et de la réconciliation des mémoires », Politique étrangère 2/2007 (Été), p. 310-312.
URL : www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2007-2-page-310.htm.
DOI : 10.3917/pe.072.0310.




