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| Politique étrangère 2007/2 (Été) | 20 € |
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Une mutation politique et socialeAuteurLætitia Bucaille du même auteur
Lætitia Bucaille est maître de conférences au département de sociologie de l’Université Victor-Segalen Bordeaux 2. Membre de l’Institut universitaire de France (IUF), elle est chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) et au Centre d’études d’Afrique noire (CEAN).La Commission Vérité et réconciliation (CVR) établie en 1995 en Afrique du Sud pour faire la lumière sur les violations des droits de l’homme les plus graves[1] [1] Celles-ci sont définies comme l’assassinat, l’enlèvement,...
suite, commises entre le 1er mars 1960 et le 10 mai 1994, est indissociable du processus politique dans lequel elle s’inscrit. La recherche de la « vérité » sur les excès du passé, considérée comme une étape nécessaire pour amorcer le processus de réconciliation, incarne l’approche conceptuelle et pratique qui caractérise le passage à la démocratie en Afrique du Sud. Les négociations entre le Congrès national africain (African National Congress, ANC) et le Parti national (PN) ont abouti à un bouleversement du système politique ; la démocratisation s’est traduite par un changement du personnel politique qui a promu des valeurs morales et politiques entièrement nouvelles. L’éclatante victoire de Nelson Mandela et de l’ANC aux élections d’avril 1994 a fait triompher la démocratie majoritaire et la citoyenneté non raciale. Rompant avec le principe de séparation, le nouveau pouvoir a promu l’idéal de la « nation arc-en-ciel » ; il a rendu obsolète la défense contre la menace communiste et l’obsession sécuritaire en mettant au centre de son projet politique l’idéologie des droits de l’homme ; enfin, misant sur une transformation de la société, il a tendu la main à son ancien adversaire et aux bénéficiaires de l’apartheid. La CVR procède de ces mêmes valeurs et objectifs.
2 Le « miracle sud-africain », dont la CVR est une composante essentielle, a intrigué et fasciné le monde. Les travaux de la Commission ont donné lieu à un foisonnement de recherches et de publications, et cette instance est devenue plus célèbre que le modèle chilien dont elle s’est inspirée au départ. Son action, guidée par des personnalités exceptionnelles, relève-t-elle du prodige, celui d’une transition politique à la fois radicale et pacifique ? Le modèle lié au contexte spécifique et à l’intervention d’acteurs uniques serait alors difficilement reproductible par d’autres sociétés post-conflictuelles. Si les spécificités innovantes de la CVR s’inscrivent dans l’histoire de la transition sud-africaine, l’objectif est ici de déconstruire le modèle et de s’interroger sur son caractère juste et son efficacité. En renonçant à exercer une justice rétributive, dont le principe est de sanctionner les coupables, et en optant pour une justice restauratrice qui vise à (r)établir des liens entre victimes et bourreaux, la CVR a-t-elle atteint ses objectifs, notamment celui de promouvoir la réconciliation dans une société divisée, en faisant éclater la vérité ? Les considérations pragmatiques telle la sauvegarde de la stabilité politique ont-elles entravé l’impératif de justice ?
3 L’absence de dimension rétributive ou restitutive au sein de la CVR ne doit pas masquer le fait que le processus de justice mené en Afrique du Sud s’est révélé être une construction audacieuse en comparaison des initiatives menées dans d’autres pays. La place centrale accordée aux victimes et la mise en cause individuelle des responsables de violations des droits de l’homme en constituent les caractéristiques majeures et innovantes. L’analyse du processus conduit également à s’interroger sur l’impact des travaux de la Commission sur la société et à évaluer les acquis, les progrès et les insuffisances de la réconciliation en Afrique du Sud.
Compassion, responsabilité et pardon : les innovations de la CVR sud-africaine
4 La question de la justice, en Afrique du Sud comme dans les autres cas de transition démocratique, se heurte aux contraintes du pacte négocié entre les responsables de l’ancien régime d’apartheid et ceux de l’ANC. Les premiers ont donc obtenu la garantie de ne pas être jugés une fois qu’ils quitteraient le pouvoir. L’amnistie pour les crimes commis sous le système d’apartheid[2] [2] Le post-scriptum de la Constitution intitulé « Unité...
suite a été incluse dans la Constitution intérimaire de 1993. Concession aux principes mêmes de la démocratie, l’amnistie constitue néanmoins l’une des conditions nécessaires du changement politique. Quoique restreint, le choix de l’instance et de son fonctionnement est le fruit d’une délibération démocratique dans la mesure où il a été précédé d’un débat public dans lequel la société civile, à travers les organisations non gouvernementales (ONG), a été impliquée et parce qu’il émane d’un acte voté par le Parlement[3] [3] Dans tous les cas qui ont précédé, les commissions Vérité...
suite.
5 Ainsi, palliant l’absence de processus judiciaire, la création de la Commission Vérité et réconciliation vise à restaurer un ordre juste en exposant les crimes commis ainsi que leurs auteurs et en procurant certaines formes de réconfort aux victimes de graves violations des droits de l’homme. L’objectif est ambitieux puisque ses concepteurs entendent contribuer à la transformation de la société par le travail effectué auprès des victimes et des bourreaux.
Les victimes au centre d’un dispositif politique et thérapeutique
6 La CVR a démarré en décembre 1995 par les travaux du Comité des violations des droits de l’homme (CVDH) au cours desquels les victimes ou leurs proches ont livré le récit des abus qu’ils avaient subis. Quelque 21 297 Sud-Africains ont narré leur souffrance auprès d’enquêteurs venus recueillir leur parole ou lors d’auditions publiques organisées à travers le pays. L’une des spécificités de la CVR est l’attention que ses membres ont portée aux proches des victimes ou aux survivants, tant sur le plan de la quantité, puisque le nombre de témoignages a été élevé, que sur le plan qualitatif, dans la mesure où l’accueil et l’écoute étaient perçus comme primordiaux.
7 Sur la base du récit des protagonistes, le Comité enquêtait sur les faits évoqués. La démarche visait à faire la lumière sur les affaires de torture, de meurtre ou de disparition. Établir la vérité permet de rompre avec la culture du secret qui prévalait sous le régime d’apartheid. En prenant la parole publiquement, les opprimés bravent leur peur et se débarrassent quelquefois d’un stigma social[4] [4] Les méthodes d’infiltration, de recrutement de collaborateurs...
suite. L’approche adoptée par une partie des commissaires du CVDH, au nombre desquels l’on comptait des psychologues[5] [5] Pour la composition des membres de la CVR, voir A. Boraine,...
suite, concevait l’exposé public de l’expérience traumatique comme libérateur et thérapeutique pour les victimes. La tribune qui leur a été accordée lors des auditions du Comité est un argument pour les défenseurs du modèle de la CVR : au cours d’un procès criminel, la parole de la victime est bornée par les règles de la procédure et doit se plier à une série d’exigences précises. Aux auditions du CVDH, les protagonistes déroulaient librement le fil de leur drame personnel, sans être interrompus. 86,9 % d’entre eux étaient noirs, parmi lesquels une majorité de femmes évoquaient la disparition ou la mort de leur mari ou de leur fils[6] [6] Ibidem, chapitre 4. ...
suite. Les personnes recevaient le soutien de psychologues et de travailleurs sociaux avant, pendant et après leur parution à la Commission. Par la suite, les victimes pouvaient assister à l’audition des coupables impliqués dans leur affaire et leur poser des questions.
8 L’écoute respectueuse des victimes et les rituels inventés pour leur témoigner considération et compassion, tels que les chants et les prières ou le fait que les commissaires se levaient lorsque les témoins apparaissaient visaient à restaurer la dignité de la victime et à lui accorder une forme de reconnaissance[7] [7] Sur ce point, voir E. Kiss, « Moral Ambition Within and...
suite. Pourtant, si les efforts et l’inventivité de la CVR vis-à-vis des protagonistes sont remarquables, leurs effets d’un point de vue psychologique et politique sont incertains. Tout d’abord, la prise de parole peut constituer un soulagement pour les victimes dans un premier temps, mais la réouverture de la blessure qu’elle occasionne peut susciter à terme davantage de troubles. Le décalage entre la prise en charge à un moment donné et le fait d’être livré à soi-même par la suite peut se révéler dévastateur. Par ailleurs, l’approche compassionnelle risque d’affaiblir les personnes concernées ; en les enfermant dans le rôle de victime, elle met en exergue le devoir d’assistance mais risque d’annihiler leur capacité d’action, elle souligne la souffrance plutôt que l’héroïsme. En promouvant une catégorisation binaire entre bourreaux et victimes, la CVR altère le sens politique du combat mené par les militants des mouvements de libération nationale[8] [8] Sur ce point, voir L. Bucaille, « Activistes palestiniens...
suite. Survivants et ex-combattants risquent de se retrouver prisonniers d’une identité victimaire, et par conséquent privés des fruits de leur propre victoire.
L’amnistie individuelle et conditionnelle : la vérité en échange de la clémence ?
9 L’autre innovation majeure de la CVR concerne les modalités de l’amnistie. Celle-ci est accordée aux personnes qui en font la demande et qui comparaissent devant le Comité d’amnistie de la CVR, à condition qu’elles coopèrent avec l’institution en révélant leurs actes. Il est également nécessaire que leur crime ait été motivé politiquement et ne relève pas du domaine criminel. Les individus échangent donc leur liberté et leur tranquillité à venir contre la « vérité ».
10 L’amnistie est ainsi à la fois individuelle et conditionnelle[9] [9] Dans les autres pays où des commissions Vérité ont été...
suite, et elle permet de faire émerger, au moins partiellement, la notion de responsabilité, en désignant et en exposant publiquement les auteurs de violations. L’aveu escompté remplit plusieurs fonctions. Tout d’abord, il informe la victime ou ses proches sur les motivations du bourreau, les circonstances des faits et l’éventuel dénouement demeuré inconnu pour certains. Son obtention correspond aux essentiels droits et besoins de savoir, pour la famille des personnes assassinées ou disparues. Il est aussi une reconnaissance des exactions infligées et de la souffrance endurée. Enfin, la parole des candidats à l’amnistie corrobore celle des victimes et permet d’éviter ou de limiter les formes de déni au sein de la société sud-africaine.
11 Il s’agit d’ailleurs d’une forme limitée de châtiment pour les personnes incriminées, puisqu’elles font les frais d’un certain opprobre public. Les spectateurs sont présents dans la salle et derrière leurs postes de radio ou de télévision. Certains ex-membres de la Security Branch[10] [10] La Security Branch, considérée comme la plus prestigieuse...
suite évoquent l’ostracisme social et familial qu’ils ont subi à la suite de leur audition[11] [11] Entretiens avec l’auteur en 2004 et 2005. Certains ex-policiers...
suite. De surcroît, ils ont pu être angoissés face à la perspective de ne pas obtenir l’amnistie, et courir le risque d’être par la suite poursuivis devant les tribunaux.
12 Le principe de la justice restauratrice et de l’amnistie conditionnelle a été défendu notamment en raison de son efficacité concrète. Les accusés seraient davantage disposés à coopérer et à révéler les faits dont ils sont responsables que lors d’un procès pénal. Le procès intenté au général Magnus Malan a corroboré cet argument, puisque l’ancien ministre de la Défense, poursuivi pour avoir procédé à la formation des escadrons de la mort et autorisé leurs pratiques, a été finalement relaxé au terme de dix-huit mois de procédure, faute de preuve. Magnus Malan a été finalement plus disert lorsqu’il a comparu devant la CVR[12] [12] E. Kiss, op. cit. [7], p. 77. ...
suite. Il n’en reste pas moins que, de ce point de vue, le dispositif reste insatisfaisant puisque les candidats à l’amnistie avaient également la possibilité de ne révéler qu’une vérité partielle, arrangée et calculée en fonction des faits pour lesquels ils comparaissaient. En outre, il était souvent délicat d’évaluer la véracité de leurs propos, les critères utilisés pour cette opération relevant notamment de la subjectivité des commissaires.
13 Les critiques concernant le mécanisme d’obtention de l’amnistie relèvent aussi de considérations morales et politiques. Les bourreaux ont fréquemment accepté le dispositif, non par conviction mais uniquement par intérêt personnel afin d’échapper aux poursuites judiciaires, sans reconnaître leur faute. En outre, les responsables d’exactions s’en tirent en réalité à bon compte et sont blanchis bien plus rapidement que les victimes n’obtiennent réparation.
14 Par ailleurs, un échec majeur de la CVR concerne son incapacité à faire rendre des comptes aux responsables politiques et militaires de l’apartheid : les anciens présidents Frederik De Klerk et Pieter Botha ont refusé de demander l’amnistie. Seuls les exécutants sont venus révéler les faits auxquels ils avaient participé, tandis que les ministres ou les hauts gradés ont affirmé tout ignorer des méthodes employées pour « éliminer » les « terroristes » et ont refusé de se plier à la citation à comparaître qui les concernait.
15 Une critique plus fondamentale encore concerne le fait que la CVR ne s’est intéressée qu’à une partie mineure des injustices commises par le régime d’apartheid et a ignoré des caractéristiques fondamentales qui ont pesé sur toute la population non blanche : ni les déplacements forcés des populations, ni la spoliation des terres, ni l’exploitation économique de la main-d’œuvre ou le système de pass[13] [13] Passeport intérieur, imposé aux Noirs dès 1923, qui permettait...
suite n’ont été évoqués. En se concentrant sur les excès commis par quelques exécutants des basses œuvres du système, la CVR s’est abstenue de révéler la réalité d’un régime criminel, et a omis de mettre en cause la responsabilité des bénéficiaires de l’apartheid[14] [14] Cette critique radicale est formulée par M. Mamdani qui...
suite.
16 En outre, les commissaires de la CVR ont obtenu que toutes les violations des droits de lʼhomme soient traitées de la même manière. Ainsi, les membres de l’ANC ou du Congrès panafricain (Pan Africanist Congress, PAC), auteurs ou instigateurs de violences, devaient, au même titre que les membres d’escadrons de la mort, demander l’amnistie. 60 % des cas concernent d’ailleurs des activistes de l’ANC, et seulement 18 % les services de sécurité et le gouvernement d’apartheid. Même si la CVR a souligné dans son rapport final que les actions violentes perpétrées par les mouvements de libération nationale n’équivalaient nullement aux actes commis par les forces de l’ordre, du point de vue des standards moraux la pratique a contribué à un certain relativisme.
17 Fervent défenseur d’une justice restauratrice visant à retisser des liens entre victimes et oppresseurs, Mgr Desmond Tutu, président de la Commission, a manifesté sa compassion aux victimes ; il a fait preuve de compréhension à l’égard des coupables et a invité les uns à pardonner et les autres à exprimer des remords. La CVR a créé un espace public où des victimes et des bourreaux pouvaient ainsi adhérer à la nouvelle Afrique du Sud[15] [15] E. Kiss, op. cit. [7], p. 87. ...
suite. La publicité des auditions et la présence des médias devaient contribuer aux fonctions thérapeutique et éducative auprès de la société tout entière.
Réconciliation et transformation en Afrique du Sud : les effets et l’esprit de la CVR
18 La mise en place de la Commission Vérité et réconciliation s’inscrit dans un projet plus large de refondation de la nation. Invités à pardonner et/ou à s’amender, les Sud-Africains sont censés s’engager sur la voie de la réconciliation et jeter les bases d’une nouvelle communauté multiculturelle et intégrée. José Zalaquett, membre de la CVR chilienne, souligne que l’objectif des commissions Vérité est de « remettre en place un ordre moral qui a été brisé ou sérieusement endommagé, ou de construire un ordre politique juste si la mémoire historique n’en fait apparaître aucun[16] [16] Cf. A. Boraine et J. Levy (dir. ), The Healing of a Nation?...
suite ». La CVR a été l’un des instruments de promotion de l’idéologie des droits de l’homme sur lequel le nouveau régime démocratique a fondé une partie de sa légitimité. Dans quelle mesure le projet de réconciliation et de transformation de la société a-t-il fonctionné ? Si le pardon s’est imposé comme une figure dominante, la question de la transformation des individus et celle de leur capacité à manier les catégories de la nouvelle Afrique du Sud demeurent incertaines et problématiques.
L’adhésion au pardon ?
19 La rhétorique du pardon maniée par les élites politiques et religieuses a pour le moins étonné les observateurs extérieurs. Peu de mouvements de libération nationale ont montré autant de magnanimité à l’égard de leur adversaire. L’attitude de tolérance de l’ANC et la main tendue de ses membres vers les piliers de l’ancien régime et ses bénéficiaires ont constitué l’une des caractéristiques de la transition démocratique. Cette politique a été rendue possible par le fait que Nelson Mandela, chef charismatique et respecté de l’ANC, a lui-même multiplié les gestes d’ouverture et d’élégance à l’égard de ses anciens ennemis. Il a, par exemple, invité à déjeuner le procureur du procès de Rivonia qui souhaitait le condamner à mort trente ans plus tôt. Il a également soutenu l’équipe de rugby des Sprinkboks[17] [17] Cf. L. S. Graybil, op. cit. [3], p. 20 et 21. ...
suite, symbole du nationalisme afrikaner, en revêtant le maillot de l’équipe lors de la finale contre la Nouvelle-Zélande en 1995. Ses attitudes ont charmé et même conquis une partie des Blancs sud-africains, pourtant méfiants ou hostiles vis-à-vis de l’ANC jusqu’alors. La popularité de Nelson Mandela parmi les militants du mouvement et au sein de la population noire a permis au nouveau président de les convaincre du bien fondé de la réconciliation.
20 L’archevêque Desmond Tutu, opposant au régime d’apartheid au sein du Concile des Églises d’Afrique du Sud, a mobilisé au service de la Commission les énergies spirituelles de ses membres et un discours théologique centré sur la compassion et le pardon. Tutu a argumenté que les Noirs sud-africains sont pétris d’ubuntu, une forme d’humanité qui les dispose à accueillir parmi la communauté ceux qui s’en sont écartés et les aide à faire preuve de mansuétude envers leurs anciens bourreaux et exploiteurs[18] [18] Cf. D. Tutu, No Future Without Forgiveness, New York, Doubleday,...
suite. Certains ont repris cet argument culturel pour tenter d’expliquer les comportements sociaux et politiques, mais il paraît assez peu convaincant[19] [19] Desmond Tutu développe une approche culturaliste et romantique...
suite. En revanche, les structures locales de l’ANC et les Églises ont relayé le message de pardon et de réconciliation prôné par leurs représentants auprès de leurs ouailles. Les entretiens menés dans des townships autour de Johannesburg montrent que des militants de base de l’ANC manient le vocabulaire du pardon et de la réconciliation avec aisance, du moins lorsqu’ils s’adressent à une enquêtrice étrangère et blanche[20] [20] Entretiens à Soweto et Katelhong en 2003, 2004 et 2005. ...
suite.
21 À Johannesburg, des militants de l’ANC torturés pendant leur détention par la Security Branch, aujourd’hui intégrés dans les rouages du secteur privé ou public, affirment avoir pardonné à leurs bourreaux, sans qu’il y ait eu échange avec ces derniers à ce sujet[21] [21] Entretiens à Johannesburg en mars 2004. ...
suite. L’un évoque son engagement chrétien et le soulagement qu’il a ressenti après avoir décidé de pardonner. Le second se fonde essentiellement sur un humanisme qui lui permet d’incarner la face inversée de l’ennemi cruel et barbare. Son indulgence à l’égard des activistes ou des bénéficiaires de l’apartheid s’articule également au fait qu’il mise sur leur transformation et sur la société idéale que l’ANC cherche à façonner.
22 L’histoire de Pumla Gobodo-Madikizela, psychologue noire qui a entrepris une série de rencontres et d’entretiens avec Eugene De Kock, ancien chef d’une section d’escadrons de la mort dénommée Vlaakplaas, condamné à 212 années de prison, rend compte de ce même état d’esprit. À travers son livre[22] [22] P. Gobodo-Madikizela, A Human Being Dead that Night. A...
suite, l’auteur relate des échanges de pardon accordés dans le sillage de la CVR et décortique l’évolution de sa relation avec « Prime Evil[23] [23] C’est le surnom qui a été donné à Eugene De Kock...
suite ». Le dégoût et la méfiance qu’inspire le personnage se transforment au fil des conversations car la psychologue est sensible aux « cris de grâce, [aux] cris qui montrent que leurs cœurs sont brisés et qu’ils sont prêts à renoncer au passé et au rôle qu’ils y ont tenu[24] [24] P. Gobodo-Madikizela, op. cit. [20], p. 15. ...
suite ». P. Gobodo-Madikizela considère par ailleurs que la décision de pardonner peut aussi élever la victime à une position de force, car celle-ci détient alors la clé du désir du bourreau et fournit la preuve de sa supériorité morale[25] [25] Ibidem, p. 117. ...
suite. Il n’est pas rare que des militants de l’ANC se déclarent en faveur de la libération anticipée d’Eugene De Kock, d’abord parce que celui-ci est considéré comme un bouc émissaire, ensuite parce que ses révélations ont été extrêmement efficaces pour le travail de la CVR, enfin parce que l’on considère qu’il s’est amendé et qu’il n’est plus aujourd’hui le même homme.
23 En acceptant l’idée d’absoudre les bénéficiaires de l’apartheid et de reconstruire avec eux la nation, les partisans de l’ANC s’inscrivent dans la formule politique élaborée par leurs chefs et optent pour une forme d’élégance et d’exigence morale. Pour certains analystes, l’humanisme du nouveau parti au pouvoir masquerait les intérêts économiques qui lient les nouveaux dirigeants à la communauté blanche. La réconciliation serait un artefact destiné à masquer les compromis politiques et les arrangements économiques entre élites des deux camps, au détriment du reste de la population, exclu de l’accès aux bénéfices matériels. Néanmoins, le fait que la politique du pardon ait été une construction sur laquelle est fondé le compromis politique entre adversaires et qu’elle ait servi de ciment de légitimation au nouveau régime[26] [26] C’est la thèse que défend R. A. Wilson, op. cit. [2]. ...
suite, n’empêche pas que le discours sur la réconciliation a façonné les esprits et suscité des formes d’identification au sein de la population. Plusieurs rencontres ou cas connus en Afrique du Sud témoignent de cet engouement.
Les bénéficiaires de l’apartheid, de nouveaux citoyens ?
24 Parmi la population blanche et notamment chez les militaires ou les policiers qui ont servi sous l’apartheid, beaucoup excluent l’idée même de demander pardon et rejettent tout sentiment de culpabilité. Le refus d’endosser une responsabilité individuelle quant aux injustices passées est une attitude assez générale. L’argument développé est que l’individu se trouvait enserré au sein d’un système complet, à la fois politique et social, où la famille, l’Église, l’école ainsi que toutes les institutions promouvaient l’apartheid comme mode de vie ; il n’avait donc pas les moyens intellectuels et pratiques de s’y opposer. Pour autant, la plupart des Blancs cherchent à se démarquer de l’apartheid, y compris les forces de l’ordre qui veulent prouver qu’elles ne cautionnaient pas le système et que les rapports entre différentes communautés étaient excellents au sein de l’armée ou de la police[27] [27] Cf. L. Bucaille, « Policiers et militaires de l’apartheid. ...
suite.
25 Les Blancs sud-africains sont-ils devenus les citoyens de la nouvelle Afrique du Sud ? La plupart des individus acceptent l’idée selon laquelle l’apartheid était injuste, voire absurde et admettent que la démocratie non raciale est un meilleur arrangement. Une majorité apprécie Nelson Mandela pour la manière dont il a géré la transition mais demeure méfiante à l’égard de l’ANC et du gouvernement actuel. L’idée du « vivre ensemble » est célébrée sous une forme minimale qui invite à une découverte de la culture de l’autre, au respect des traditions et des valeurs de chaque individu, mais préserve l’intimité de chacun des effets d’une intégration trop poussée. On tolère ou fréquente les nouveaux voisins noirs, on rencontre les parents non blancs des camarades de classe des enfants. Une partie des Blancs ont choisi de s’exiler : entre 100 000 et 300 000 Sud-Africains auraient quitté leur pays pendant la décennie 1990[28] [28] Fr. -X. Fauvelle-Aymar, Histoire de l’Afrique du Sud,...
suite. La majorité oscille entre la préservation d’un cadre familier et protégé et l’immersion dans une société multiculturelle. L’état d’esprit de la génération suivante, celle qui a fréquenté des écoles multiraciales, est une question qui méritera d’être étudiée.
26 Les Blancs adhèrent eux aussi au projet de réconciliation, mais leur conception écarte l’idée d’un travail en amont à accomplir. Pour beaucoup, la réconciliation consiste à tirer un trait sur le passé afin de ne pas remuer constamment des événements douloureux. Elle implique que toutes les communautés participent à la construction du pays et en profitent de manière égale. Aussi rejettent-ils le principe de réparation sous ses différentes formes ; ils s’élèvent notamment contre la politique d’affirmative action qui donne la priorité aux communautés défavorisées sous l’apartheid dans l’accès à l’emploi. Malgré les aveux qu’ils ont consentis, les policiers mis en cause à la CVR refusent presque tous le principe de leur culpabilité. Le fait que des responsables et des militants de l’ANC aient eux-mêmes demandé l’amnistie les renforce dans la conviction qu’ils ont participé à une guerre, à armes égales, au cours de laquelle chaque camp a commis des excès. S’ils ont accepté les règles de la Commission, il s’avère que c’est davantage par nécessité que par conviction. En tout cas, il leur semble que le travail de vérité et de mémoire accompli a mobilisé suffisamment d’énergie et de dépenses financières pour que l’on puisse clore le chapitre définitivement.
Une société de victimes, les laissés-pour-compte du modèle sud-africain
27 Une des failles de la CVR est l’écart entre les attentes qu’elle a suscitées et les mesures concrètes prises par le gouvernement par la suite. La Commission a érigé en « victimes » une série de personnes venues témoigner, catégorie à laquelle ont pu s’identifier nombre de Sud-Africains. L’accès à ce statut symbolique a conduit beaucoup d’entre eux à estimer légitime qu’on leur verse des réparations financières. Or le gouvernement n’a pas suivi les recommandations de la Commission, il a revu le montant des indemnisations à la baisse et fait preuve d’une grande lenteur dans ce domaine.
28 Michael, militant de l’ANC d’une cinquantaine d’années, arrêté et torturé, a déposé en tant que victime auprès de la CVR et a affronté les quatre policiers qui lui ont infligé des sévices physiques[29] [29] Entretien à Soweto en avril 2003. ...
suite. Il conteste le traitement de la culpabilité de ses bourreaux : « le président de la Commission m’a demandé si je les reconnaissais, j’ai dit que oui, j’en étais sûr. Quand quelqu’un vous fait du mal, on n’oublie pas, même après tout ce temps. Il m’a demandé si j’acceptais de leur pardonner, j’ai répondu “Non, je ne peux pas”. Ils ont dit qu’ils étaient désolés. Eux, ils sont désolés et ils repartent tranquillement au volant de leur voiture. Moi, je reste pauvre. C’est à cause d’eux que j’ai perdu mon travail. » Michael estime que la justice aurait exigé que les quatre policiers s’acquittent eux-mêmes de la réparation.
29 À l’heure du libéralisme économique et de l’individualisme urbain, la société consacre ceux qui ont su profiter de leurs réseaux pour accéder avec succès à la politique ou aux affaires et sanctionne ceux qui, faute d’entregent et de diplômes, survivent misérablement dans les townships. Le choix d’une économie de marché laisse intact le pouvoir économique des Blancs et permet à un petit groupe de grossir les rangs d’une nouvelle bourgeoisie noire. L’idée de réconciliation et celle de fondation d’une nation arc-en-ciel donnent une caution philosophique et morale à la libre concurrence – et donc à l’absence de politique de redistribution des richesses –, ainsi qu’aux dynamiques d’ascension sociale particulières. L’indigence et le désœuvrement qui caractérisent la vie d’une partie de la population noire montrent que l’héritage économique de l’apartheid est encore largement dominant. L’aspect concret de la réconciliation échappe aux plus démunis qui ne sont guère confrontés aux échanges avec des Blancs. En l’absence de rétribution, les personnes désignées comme victimes, ou celles qui se sont identifiées à cette catégorie, semblent condamnées à cette posture sans perspective de réhabilitation.
30 Le pardon et l’esprit de réconciliation peuvent-ils véritablement s’enraciner dans un contexte d’inégalités aussi criantes ? La pauvreté qui caractérise encore le mode de vie d’une partie de la population risque d’être le terreau d’un populisme qui miserait sur la revanche sociale. La violence criminelle qui sévit en Afrique du Sud n’exprime-t-elle pas la contestation d’un ordre social perçu comme injuste ?
31 ***
32 D’après les enquêtes menées par James Gibson, la CVR a participé à la réconciliation en Afrique du Sud dans la mesure où elle a rapproché les points de vue des Blancs et des Noirs sur le passé ; elle aurait en quelque sorte forgé une mémoire collective commune sur l’apartheid[30] [30] J. Gibson, Overcoming Apartheid. Can Truth Reconcile a...
suite. La formation d’un consensus se ferait alors au détriment d’un intérêt critique sur le passé et au prix du renoncement à tout exercice d’une justice rétributive. Si l’objectif de la Commission était de contribuer à apaiser les tensions et de jeter les bases d’une nouvelle société, l’institution n’a pu que nourrir un processus nécessairement imparfait et inachevé. Le succès de la transformation de la société exige que les perspectives de mobilité économique s’ouvrent au plus grand nombre. Si la CVR a absous les « bourreaux », il est nécessaire que les « victimes » s’affranchissent d’une position de dominés.
Notes
[ 1] Celles-ci sont définies comme l’assassinat, l’enlèvement, la torture ou les mauvais traitements caractérisés, ainsi que leur incitation, leur instigation ou leur commandement.
[ 2] Le post-scriptum de la Constitution intitulé « Unité nationale et réconciliation », comme l’acte voté en 1995 créant la CVR, énoncent que le traitement des injustices du passé doit être fondé sur le « besoin de compréhension et non celui de vengeance, le besoin de réparation et non celui de représailles ». R. A. Wilson, The Politics of Truth and Reconciliation in South Africa. Legitimising the Post-Apartheid State, Cambridge, Cambridge University Press, 2001, p. 8.
[ 3] Dans tous les cas qui ont précédé, les commissions Vérité sont le résultat d’un décret du pouvoir exécutif. Sur ce point et sur le processus de décision qui a mené à la création de la CVR, voir L. S. Graybil, Truth and Reconciliation in South Africa. Miracle or Model?, Boulder/Londres, Lynne Rienner Publishers, 2002, p. 2-3.
[ 4] Les méthodes d’infiltration, de recrutement de collaborateurs et d’élimination pratiquées par les services de police pouvaient jeter le trouble sur certains activistes anti-apartheid à l’intérieur de leur communauté. Le cas d’un militant de l’ANC, victime de mauvais traitements infligés par la Security Branch, et pourtant soupçonné par la famille de ses camarades d’être un collaborateur, est un exemple de cette situation, que développe R. A. Wilson, op. cit. [2], p. 143-150. Le témoignage à la CVR fut l’occasion pour cette victime de sortir de son rôle de suspect, voire de coupable auprès des siens.
[ 5] Pour la composition des membres de la CVR, voir A. Boraine, A Country Unmasked: South Africa’s TRC, New York, Oxford University Press, 2001, chapitre 3.
[ 6] Ibidem, chapitre 4.
[ 7] Sur ce point, voir E. Kiss, « Moral Ambition Within and Beyond Political Constraints. Reflections on Restorative Justice », in R. I. Rotberg et D. Thompson (dir.), Truth v. Justice. The Morality of Truth Commissions, Princeton/Oxford, Princeton University Press, 2000.
[ 8] Sur ce point, voir L. Bucaille, « Activistes palestiniens et sud-africains : l’estime de soi », Politique africaine, mars-avril 2006, n° 101.
[ 9] Dans les autres pays où des commissions Vérité ont été instaurées, on a privilégié l’amnistie collective. Les dirigeants et fonctionnaires du régime d’apartheid escomptaient pour leur part une amnistie individuelle.
[ 10] La Security Branch, considérée comme la plus prestigieuse au sein de la police, était chargée de l’infiltration et de la répression des opposants politiques au régime d’apartheid.
[ 11] Entretiens avec l’auteur en 2004 et 2005. Certains ex-policiers ont divorcé à la suite des révélations concernant leurs exactions, d’autres ont remarqué que leur entourage leur tournait le dos. Il semble que cette « punition sociale » se soit fortement atténuée aujourd’hui.
[ 12] E. Kiss, op. cit. [7], p. 77.
[ 13] Passeport intérieur, imposé aux Noirs dès 1923, qui permettait le contrôle de leurs mouvements.
[ 14] Cette critique radicale est formulée par M. Mamdani qui parle de « réconciliation sans justice » dans « Reconciliation without Justice », South African Review of Books, novembre-décembre 1996.
[ 15] E. Kiss, op. cit. [7], p. 87.
[ 16] Cf. A. Boraine et J. Levy (dir.), The Healing of a Nation? Justice in Transition, Le Cap, IDASA, 1995, p. 45.
[ 17] Cf. L. S. Graybil, op. cit. [3], p. 20 et 21.
[ 18] Cf. D. Tutu, No Future Without Forgiveness, New York, Doubleday, 1999.
[ 19] Desmond Tutu développe une approche culturaliste et romantique de ce terme, mais il néglige notamment le fait que, dans la tradition africaine, la réintégration des fauteurs de trouble suppose que ceux-ci effectuent un geste de restitution envers la communauté. Pour une approche critique de l’ubuntu, voir R. A. Wilson, op. cit. [2], p. 9-13.
[ 20] Entretiens à Soweto et Katelhong en 2003, 2004 et 2005.
[ 21] Entretiens à Johannesburg en mars 2004.
[ 22] P. Gobodo-Madikizela, A Human Being Dead that Night. A South African Story of Forgiveness, Houghton Mifflin Company, Boston et New York, 2003.
[ 23] C’est le surnom qui a été donné à Eugene De Kock au moment de son procès.
[ 24] P. Gobodo-Madikizela, op. cit. [20], p. 15.
[ 25] Ibidem, p. 117.
[ 26] C’est la thèse que défend R. A. Wilson, op. cit. [2].
[ 27] Cf. L. Bucaille, « Policiers et militaires de l’apartheid. La place des perdants dans la nouvelle Afrique du Sud », Revue internationale de sciences sociales, à paraître.
[ 28] Fr.-X. Fauvelle-Aymar, Histoire de l’Afrique du Sud, Paris, Le Seuil, 2006.
[ 29] Entretien à Soweto en avril 2003.
[ 30] J. Gibson, Overcoming Apartheid. Can Truth Reconcile a Divided Nation?, Le Cap, HSRC Press, 2004, p. 99.
Résumé
En Afrique du Sud, la Commission Vérité et réconciliation a placé au centre de son action les notions de compassion, de responsabilité, et de pardon. En instaurant une amnistie à la fois personnelle et conditionnée à la reconnaissance de la vérité, la Commission a cherché à contribuer à la refondation de la nation. Malgré sa contribution à l’élaboration d’un récit commun, ses objectifs butent sur la réticence des Blancs à assumer le passé de l’apartheid et sur les inégalités économiques qui maintiennent une grande partie de la population noire dans la pauvreté.
Mots-clés
Afrique du sud, commission Vérité et réconciliation, apartheid, transition vers la démocratieThe main task of the South African Truth and Reconciliation Commission (TRC) was to seek the “truth” about apartheid abuses, which was considered as a step towards reconciliation. The option for restorative justice is reflecting the political choice of the African National Congress (ANC), outreaching its hand towards its former enemy. Despite the absence of retributive justice, the TRC established innovative means in order to deal with the victims and the perpetrators.
PLAN DE L'ARTICLE
- Compassion, responsabilité et pardon : les innovations de la CVR sud-africaine
- Réconciliation et transformation en Afrique du Sud : les effets et l’esprit de la CVR
POUR CITER CET ARTICLE
Lætitia Bucaille « Vérité et réconciliation en Afrique du Sud », Politique étrangère 2/2007 (Été), p. 313-325.
URL : www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2007-2-page-313.htm.
DOI : 10.3917/pe.072.0313.




