2007
Politique étrangère
Éditorial
Une question de tous temps rôde sous les analyses de ce numéro : qu’est-ce qu’être moderne ? Notre appréhension des réalités politiques actuelles s’adapte-t-elle vraiment au développement du monde ? Et dans quelle mesure peut-elle le contraindre, l’orienter ?
Une question fort pertinente pour penser cet objet incernable : le but de la construction européenne, et les étapes censées y conduire. Paul Magnette et Sophie Heine rappellent les rapports ambigus qu’entretiennent les récits en présence sur l’Union et la réalité historique. Au vrai, la construction européenne n’a jamais voulu dépasser les États, il s’agissait beaucoup plus d’organiser leur coexistence. D’où l’interpellation que renouvelle violemment l’actualité : cette approche, supposée si moderne, qu’ont les Européens de l’organisation de leur propre espace débouche-t-elle sur l’émergence d’une entité radicalement neuve ou sur la simple organisation de correspondances originales entre de vieilles entités constitutives ? Entre ces États dont Vivien Schmidt démontre bien qu’ils n’ont pas compris à quel point l’ébauche d’un système de décision à Bruxelles mettait en cause leur propre pratique démocratique ? La « modernité » européenne, c’est le bricolage d’une démocratie imparfaite au sommet associée au dépérissement en trompe-l’Å“il des démocraties nationales – la contradiction étant plus dévastatrice, souligne Vivien Schmidt, pour les pays comme la France ou la Grande-Bretagne organisés autour d’une référence quasi unique, l’État efficace ou la puissance des Communes, qui ne fonctionne plus… Les politiques énergétiques des Européens, qu’étudie Jan Horst Keppler, constituent d’ailleurs un bon observatoire de la manière dont s’articulent, ou non, dans le cadre de l’Union, les choix collectifs, multilatéraux, suggérés par les évolutions de l’environnement stratégique et économique, et les réflexes nationaux qui alimentent les logiques bilatérales.
Un peu plus loin que l’Europe actuelle, la Turquie se réclame avec constance de la modernité depuis près d’un siècle. Et la deuxième victoire de l’AKP sonne comme un défi à notre propre vision de cette modernité, en particulier dans sa composante laïque. Les analyses développées dans ce numéro de Politique étrangère interrogent nos conceptions de cette laïcité – différentes d’un État de l’Union à l’autre –, et l’idée, parfois fort éloignée de la réalité, que nous nous faisons d’une laïcité turque, dans les faits réductible au gouvernement par l’État d’une religion d’État. Dans le contexte turc, la victoire d’un parti non pas laïc, mais sur la voie d’une certaine désislamisation, pourrait paradoxalement représenter un certain mouvement face à l’immobilisme de partis traditionnels discrédités. Reste à savoir à quelles conditions ce mouvement pourrait être intégrateur, à l’intérieur de la société turque, et pour les rapports de la Turquie avec son environnement, bref, être « moderne ». Reste à savoir aussi ce que peut faire l’Europe pour aider une transition démocratique turque ainsi ébauchée : il est impressionnant de voir combien le projet si « moderne » de construction européenne échoue jusqu’à aujourd’hui à concevoir son propre espace, et donc ce qu’il veut pour les autres, comme si ses multiples politiques destinées à gérer l’alentour – adhésions, voisinage, partenariats, aides… – étaient le travestissement d’une impuissance à organiser les relations avec des États qui survivent, bon an mal an, à l’extérieur comme à l’intérieur, contre tout bon sens « moderne ».
D’autres occasions sont bonnes, dans ce numéro, pour penser cette complexité du rapport au « moderne ». Qui mieux que Tony Blair, souligne Jolyon Howorth, aspira ces dernières années à une politique aux méthodes et au langage décomplexés et dépoussiérés ? Et ceci pour s’enfermer dans la plus archaïque des relations avec Washington qui, au regard de l’Histoire, aura d’abord fait de lui l’homme de l’échec irakien… On s’intéressera également aux voies d’intégration des normes démocratiques internationales dans une société donnée, spécialement dans le domaine des relations civilo-militaires. Si l’exemple marocain ici étudié souligne le rôle capital des organisations et des coopérations internationales au service de la démocratisation interne – en particulier dans les opérations de maintien de la paix –, il rappelle qu’aucun système externe de transfert de normes ne suffit à l’affaire. C’est bien à la base, dans les systèmes politiques élémentaires, que se construit, ou non, la démocratie : mÅ“urs et institutions confondues.
Et voilà de retour l’interrogation essentielle : quel est donc ce niveau, élémentaire, où se créent l’habitus et les structures démocratiques ? Quels sont les éléments constitutifs de la société civile, les systèmes politiques locaux ou nationaux, les montages internationaux permettant de dépasser les égoïsmes de pays ? Depuis la fin de la guerre froide, nous ne nous sommes guère éloignés de cette question, celle de l’architecture et du gouvernement d’un monde nouveau.
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