Politique étrangère
I.F.R.I.

I.S.B.N.9782200923792
200 pages

p. 710 à 712
doi: 10.3917/pe.074.0710

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Hiver 2007/4

2007 Politique étrangère

Éditorial

Politique Étrangère
Pour la défense comme pour le reste, l’après-guerre froide ouvre sur un monde compliqué, plus compliqué qu’avant. Avec deux illusions largement distribuées : qu’une vague notion de sécurité pourrait servir à tout ; ou qu’un renforcement tous azimuts des moyens de la défense serait nécessaire pour dompter la complexité. Le dossier que présente Politique étrangère, et qu’a coordonné Étienne de Durand, en contrepoint aux travaux d’élaboration du Livre blanc, souhaite dépasser ces simplifications et poser quelques questions essentielles.
À quoi sert un système de défense français ? L’interrogation n’est discourtoise qu’en apparence. En France, la confusion est récurrente entre démonstration de puissance, présence au monde, production de sécurité et action de défense proprement dite. Le système de défense français ne peut pourtant se réduire à l’expression d’une stratégie déclaratoire. Il doit être l’écho d’une analyse serrée, non seulement de la nature des conflits qui pourraient nous concerner, mais encore de la manière dont ils nous toucheraient. Et, ici, plusieurs difficultés doivent être surmontées. Une difficulté proprement française, tout d’abord, à se projeter dans un avenir soupçonné de nous remettre en cause – on s’en convaincra aisément en appréciant l’état des études prospectives dans notre pays, en particulier sur les questions de sécurité… Et puis cette idée redoutablement simple : parce que nous, Français, serions importants pour le monde, l’ensemble du monde devrait nous concerner – d’où l’absence de réelle hiérarchie entre nos objectifs ou les zones de nos intérêts prioritaires. Enfin, joue pour nous comme pour les autres grands acteurs la difficulté – théorique, celle-là – à s’extraire du couple guerre totale/guerre limitée qui a structuré nos stratégies du dernier siècle, et nous empêche aujourd’hui de dépasser une simple phénoménologie des conflits, un classement selon leur intensité matérielle pour nous, au profit d’une appréciation de leur sens et de leur poids réels pour tous les acteurs en cause.
L’autre grande question est évidemment celle des matériels. Nous avons clos le premier après-guerre froide sur une appréciation ambiguë de notre prééminence technologique. L’incertitude est ici présente à plusieurs niveaux. Quel sens stratégique a cette prééminence – pour incontestée qu’elle soit dans certains domaines ? Dans quelle mesure nos budgets de défense, et la manière dont nous faisons passer les techniques nouvelles dans les appareils militaires, permettront-ils de maintenir, à notre profit, ce différentiel technique ? Et le rythme contemporain de la diffusion des techniques, tout comme l’irrépressible créativité humaine dans les réponses aux techniques les plus sophistiquées, ne relativisent-ils pas fortement cette prééminence ? En bref, l’avancée technique a-t-elle pris définitivement l’avantage sur l’imagination des hommes, ou inversement cette dernière déclasse-t-elle indéfiniment les raffinements des scientifiques ? C’est le débat qui agite aujourd’hui bon nombre d’armées occidentales : faut-il organiser les forces modernes autour d’une logique d’effectifs ou d’une logique de systèmes techniques ? Mais n’est-il pas quelque peu réducteur ?
Troisième question déterminante : la place de l’Europe dans notre réflexion de défense. On peine ici à se dégager de la fausse évidence et de l’incantatoire. À preuve le « modèle » des déclarations françaises sur le possible « retour » dans l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Nous ne regagnerons l’Alliance, entend-on ici ou là, que si une large place y est faite à la « défense européenne ». Mais qu’est-ce donc ? Qui la fait ? Qui la souhaite ? Quels Européens la veulent ? La même contradiction traverse le débat interne français. Il serait certes souhaitable de penser une « grande stratégie » de sécurité, ainsi qu’une bonne part de notre appareil militaire et de notre base industrielle de défense dans une logique européenne : mais avec qui, et sur la base de quels intérêts communs ? Le blocage politique européen montre ici toute son ampleur, avec toute sa force d’inhibition pour le débat français. Dans quelle mesure peut-on confondre espérance et stratégie ; comment miser, pour définir notre politique de défense, sur une Europe dont nous ignorons si elle choisira, et quand, un destin d’entité politique « dure » – c’est-à-dire dotée d’une véritable politique étrangère et de sécurité, ou d’une politique de défense, aucune n’existant aujourd’hui ?
L’une des questions centrales du débat sur le Livre blanc – question abordée dans plusieurs des articles du dossier de Politique étrangère – consiste donc à identifier ce que nous devons, ou pouvons, garder « en national ». Doit-on se résoudre, au nom de l’efficacité de court terme (OTAN) ou de l’histoire de longue durée (Union européenne), à l’incomplétude nationale ? Mais alors que choisir ? Si l’on décide, à l’inverse, de préserver le noyau dur de la compétence nationale en matière de défense, en attendant que les autres hypothèses s’actualisent avec un peu plus de crédibilité, il n’en faudra pas moins choisir. Que garder, et sur quelques critères ? L’efficacité opérationnelle ou la représentation (avec, sans doute, le porte-avions comme navire amiral…) ?
La question européenne est d’ailleurs présente dans d’autres débats de ce numéro. Et au premier chef dans l’analyse du « sursaut » économique allemand, impulsé sous les mandats du chancelier Gerhard Schröder et confirmé par Angela Merkel. Hans Stark a coordonné pour Politique étrangère un dossier sur l’Allemagne de la grande coalition : ce système qui paraît si étrange à la France, même à celle de l’« ouverture », fonctionne pourtant, politiquement et économiquement, même si les approches électorales le rendent un peu plus conflictuel.
L’interrogation européenne court aussi sous le thème turc, ici repris à l’issue d’une année fertile en crises politiques et électorales. Sous le thème du Kosovo également, terrible révélateur des ambiguïtés et désaccords européens. C’est bien l’Union européenne (UE) qui affirme dans sa stratégie de sécurité de 2003 que les interventions internationales doivent être menées sous l’égide de l’Organisation des Nations unies (ONU) – après une guerre contre la Serbie où la majorité de ses membres est intervenue dans une figure contraire. Ce sont certains membres de l’UE qui, contre l’avis d’autres, soutiennent aujourd’hui le plan Ahtisaari qui – délaissant le cadre juridique issu de la guerre de 1999 – risque fort de déboucher sur une indépendance kosovare hors ONU. Et c’est demain encore l’Union européenne qui sera, in fine, censée régler les problèmes nés d’une multiplication irrationnelle des frontières sur le continent, à partir de sa propre logique d’effacement des frontières. Les micro-États ne peuvent être viables et coexister que dans un ensemble européen élargi. Au même moment, l’UE se trouve ainsi impuissante à empêcher l’éclatement des États dans son voisinage propre et sommée de les raccommoder toutes affaires cessantes. On parlait hier du Chagrin des Belges [1] : sans doute fait pour durer, s’accompagnera-t-il demain d’un vrai chagrin des Européens ?
 
NOTES
 
[1]H. Claus, Le Chagrin des Belges, Paris, Julliard, 1983.
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H. Claus, Le Chagrin des Belges, Paris, Julliard, 1983. Suite de la note...