2008
politique étrangère
Editorial
On ouvre peu souvent Politique étrangère pour chercher une nouvelle policière : on peut pourtant la trouver ici. L’article qui ouvre ce numéro, où Pierre Razoux traque sous de multiples versions quelques vérités sur le raid israélien en Syrie de septembre dernier, en a tous les ingrédients. Opération secrète, certes, mais destinée à être visible, à avoir un effet de démonstration – sur qui au juste ? Opération d’importance au vu des moyens engagés – mais sur un objectif jamais officiellement identifié. Opération sur laquelle les alliés et les amis devaient être informés, mais comment, et quand, et de quoi, précisément ? La manÅ“uvre brillante, jusqu’à plus ample informé, renvoie à deux données, plus ou oins bien connues. La première, on s’en doutait, c’est la complexité des relations entre les acteurs de la région, même proches, comme Israël, les États-Unis ou la Turquie ; ou même opposés, au moment où Jérusalem et Damas négocient sans doute en sous-main. La deuxième, de plus en plus claire mais pas encore vraiment centrale dans nos raisonnements, c’est l’incroyable diversité des chemins de la prolifération nucléaire.
Si l’hypothèse retenue ici est la bonne, si les Israéliens ont bien détruit un entrepôt de matériaux nucléaires venus de Corée du Nord, déposés en Syrie pour les soustraire aux visites trop inquisitrices qui suivront l’accord de dénucléarisation conclu en 2007 avec Pyongyang, et sans toutefois que la Syrie soit elle-même soupçonnée de manÅ“uvre proliférante, on se trouve devant une cartographie inédite. Et celle-ci nous appelle, cette fois de manière pressante, à adapter les moyens de lutte contre la prolifération, et donc contre la circulation des matériaux sensibles, à des dynamiques qui échappent très largement aux régulations mises en place depuis les années 1960.
La prolifération revient plus loin dans ce numéro, avec les commentaires de Bruno Tertrais sur les conséquences du National Intelligence Estimate (NEI) américain qui, un peu partout, a été interprété comme allant dans le sens des protestations de vertu de Téhéran, et comme fermant définitivement la voie à l’option militaire. Les rapports des services de renseignement doivent être considérés pour ce qu’ils disent d’un moment précis, mais aussi pour ce qu’ils sont : des gestes politiques, des enjeux dans des rivalités historiques d’appareils. Leur interprétation, surtout publique, ne peut donc être ni simple ni univoque. En tout état de cause, le NEI ne clôt pas le dossier iranien, et, selon l’auteur, il n’exclut définitivement aucune hypothèse. Politique étrangère se penche également sur deux enjeux très actuels des débats européens : les rapports de l’Union européenne (UE) avec son voisinage, et l’avenir de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Depuis 2003, l’UE a mis en place une politique nouvelle, pour traiter, dans la foulée du dernier élargissement, de ses relations avec les espaces qui devraient à moyen terme lui rester extérieurs, à l’Est et au Sud de l’Europe. Au-delà des acquis bilatéraux fort intéressants pour les relations avec certains pays, cette Politique européenne de voisinage (PEV) paraît pourtant à la fois touffue (trop de pays, trop de zones, trop d’espérances trop diverses…) et ambiguë (s’arrête-t-elle avant ou après l’adhésion, selon les pays considérés ?) Elle pose en réalité, dans une ambivalence pour partie voulue, toute la question, que nous ne résoudrons pas ici, du statut des espaces qui nous sont immédiatement extérieurs, c’est-à-dire du statut de notre propre espace européen. Nos conceptions ne sont pas claires ; et nous en avons plusieurs. La seule chose à peu près nette est qu’elles sont différentes des visions américaines, qui ne distinguent guère sur le Vieux Continent entre Union européenne et Europe, et qui ne voient finalement rien en Méditerranée, sinon un entrecroisement de stratégies bilatérales.
La Méditerranée est étrangère à Washington (qui ne connaît, en particulier via le Dialogue développé dans l’OTAN, que des Méditerranéens…), mais aussi – ne s’en étonneront que les oublieux de l’histoire – à Ankara… D’où la méfiance avec laquelle le projet français d’Union méditerranéenne, devenue par la grâce des diplomates l’Union pour la Méditerranée, a été accueilli en Turquie. Le devenir de cette idée de construction de la couronne méditerranéenne nous en dira d’ailleurs peut-être plus dans les mois qui viennent sur l’état du projet européen que sur l’avancement d’un projet méditerranéen sui generis .
Cette thématique du voisinage méditerranéen est ici abordée de conserve avec les interrogations sur la politique de l’UE à l’Est, et en prenant en compte les échos que nos débats recueillent outre-Atlantique
[1]. Des débats qui, finalement, sont peu éloignés de ceux qui agitent lemonde atlantique à la veille du sommet de Bucarest et qui posent trois questions principales. D’abord, quel est désormais l’objectif de l’Alliance, tant il est vrai que le traité de Washington ne suffit plus à le dire – l’Alliance demeure-t-elle une coalition défensive en Europe, est-elle la préfiguration d’une nouvelle « Sainte Alliance », universelle cette fois, des démocraties, ou une sorte d’Organisation des Nations unies (ONU) opérationnelle pour la gestion des crises les plus diverses ? Puis : par voie de conséquence, quelles missions concrètes doit-elle accomplir : engagements militaires, mais de quels niveaux, actions civilo-militaires, mais avec quels moyens ? Enfin, la dernière question résulte des précédentes : quel rapport avec l’Union européenne : la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) est-elle, déjà, une
nuisance pour l’OTAN, ou peut-on trouver un accord de coopération entre les deux organisations plus stable que les ébauches actuelles ?
Enfin, ce numéro très riche fait sa place aux pressantes interrogations sur l’avenir énergétique de la planète, à travers une vision de ce que pourrait être la « troisième chance » du nucléaire civil, après les deux premiers temps fastes des années 1970 et 1980, vite déclassés par la facilité pétrolière. Une période faste éventuellement, commente Jean Syrota, mais seulement si quelques conditions strictes sont observées, en termes de sécurité, et en termes de lutte contre la prolifération. C’est en particulier à cette aune que peuvent être jugées les ambitions commerciales actuelles – en particulier en France – autour du nucléaire, ambitions qui ne manquent pas de poser quelques questions à nos partenaires les plus proches et qui, dans les mois à venir, s’imposeront sans nul doute à la table européenne.
politique étrangère
[1]
Le dossier « Un débat transatlantique sur l’UE et son voisinage » coordonné par Hans Stark s’inscrit dans les travaux du Programme transatlantique de l’Ifri, qui bénéficie de l’aide de la Fondation Daimler- Chrysler et de France Télécom.