2008
politique étrangère
Editorial
Fallait-il « donner les Jeux à la Chine » ? Ainsi posée, la question fleure bon une arrogance occidentalo-démocratique qui, au fil de sa bonne conscience, a semé quelque désordre depuis le début des années 1990. La Chine est certes aujourd’hui un « objet politique » – et économique – fort complexe. Mais au nom de quoi lui refuserait-on l’accès à ce qui est aussi un moyen de modernisation, technique et politique ? Croit-on les Jeux plus utiles au développement et à la démocratie s’ils sont à Londres ou à Paris ? La démocratie – système technique de gouvernement caractérisé par une alternance au pouvoir et une certaine transparence dans l’exercice de ce pouvoir qui permet à la société civile d’opérer son contrôle – s’appuie sur une culture politique qui l’innerve et la Chine peut paraître loin du compte. Mais le rejet démonstratif d’un pays si vite et si profondément intégré aux circuits financiers et commerciaux mondiaux, aurait-il été efficace pour le pousser dans cette même voie, pour encourager les signes réels d’ouverture de cette immense société ?
Il est plus important de considérer aujourd’hui la Chine dans ses contradictions pour voir comment elle s’insère progressivement dans le jeu mondial, et quels sont les leviers qui peuvent nous permettre d’accélérer et d’accompagner sa démocratisation de long terme. C’est ce que tente d’analyser ce numéro de Politique étrangère, en parcourant quelques questions clés : les fondements de la croissance chinoise et ses liens avec les économies occidentales, la stabilité du régime politique et l’émergence d’une vraie société civile – témoin d’une démocratie en gestation –, la place de la Chine dans la recomposition régionale à travers les changements politiques à Taiwan... Une fois encore, à quelques semaines de l’ouverture des Jeux de Pékin, la Chine mérite les critiques comme tout acteur de la scène internationale, mais aussi d’être considérée à l’aune du chemin que parcourt, dans la douleur, un sixième de l’humanité.
Non loin, la pointe de l’« arc de crise » que constituent le Pakistan et l’Afghanistan revient en force dans notre actualité, avec la crise politique pakistanaise ouverte par des législatives étrangement démocratiques qui ont vu l’échec sans appel du parti du président et des partis islamistes, et avec l’interminable guerre afghane, quelques semaines après la réaffirmation de l’engagement de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord à Bucarest, et la décision de Paris de hausser le niveau de sa contribution militaire. Mais c’est bien le « couple » Pakistan-Afghanistan qui semble constituer le problème – et d’abord pour le premier : deux contributions examinent l’effet pervers de l’affaire afghane sur la stabilité du curieux régime pakistanais (où la dichotomie régime militaire/régime civil ne recouvre sûrement pas l’autre : dictature/démocratie...) Une autre contribution étudie dans le détail une situation afghane trop vite résumée, dans un réflexe occidental simplificateur, à un affrontement classique entre Talibans et régime légitime : la situation de terrain parait beaucoup plus complexe. Avec une question sous-jacente : avons-nous, intervenants extérieurs, la volonté, les moyens, le temps surtout, d’accompagner la lenteur de la reconstruction sur le terrain ? On parle là-bas d’un autre temps que le nôtre, et d’autres exigences que de notre bruyante revendication démocratique.
La Chine, le Pakistan, l’Afghanistan : trois pays, trois expériences qui ont au moins le mérite de nous rappeler le caractère un peu court des modèles charriés par la bonne conscience occidentale : il ne suffit pas de proclamer nos « valeurs » supérieures et universelles pour détenir les clés de la résolution de crises de fort longue durée.
Troisième thème privilégié dans ce numéro : la prochaine présidence française de l’Union européenne (UE). Là aussi, au-delà des discours volontaristes dont est friand le leadership français, il semble que les Français eux-mêmes soient mal conscients des complexités qui nous attendent. Présider le Conseil de l’UE, c’est faire avancer les dossiers courants de l’Union avant de suggérer ses propres priorités politiques. Et sur ces deux directions, les prochains mois pourraient s’avérer rudes. Paris va être confronté à une présidence courte dominée par la mise en place des nouvelles institutions du traité de Lisbonne. Durant cette présidence, le couple franco-allemand jouera, inévitablement, son rôle central : on explique depuis si longtemps qu’il faut relativiser son poids, et du même souffle qu’il est irremplaçable...
Cette livraison de Politique étrangère parcourt d’autres chemins d’actualité : la place des pays émergents dans la finance mondiale, la nature des accès récurrents de nationalisme au Japon, la place actuelle et future de la France dans l’OTAN – ce thème étant destiné à rebondir avec la publication du Livre blanc sur la Défense, et en 2009 avec le 60e anniversaire de l’Alliance atlantique.
Surtout, nous sommes fiers que ce numéro s’ouvre sur une contribution d’Avraham Yehoshua, l’un des plus grands écrivains israéliens, entêté militant de la paix, qui interroge, à l’occasion du soixantième anniversaire de l’État d’Israël, l’avenir de l’idée de sionisme.
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