2008
politique étrangère
La présidentielle américaine
Les grands débats de la campagne américaine
Patrick Chamorel
Patrick Chamorel est Senior Scholar à la Hoover Institution on War, Revolution and Peace et à l’université Stanford à Washington où il enseigne la science politique.
Trois facteurs majeurs dominent la campagne américaine. L’affaiblissement international de l’Amérique au plan international, hérité de l’aventure irakienne. Une dégradation spectaculaire de la situation économique, qui renvoie à des éléments de conjoncture et à des tendances plus profondes. Enfin l’explosion de la « coalition reaganienne » (milieux d’affaires/intégristes religieux/faucons en matière de politique étrangère), qui pourrait durablement bouleverser la carte politique intérieure.
politique étrangèreMots-clés :
États-Unis, Élection présidentielle, Parti démocrate, Coalition conservatrice.
Three major factors characterize the American campaign. First, America’s weakening position in the internationalscene, stemming from the unfortunate Iraqi experience. Secondly,a steep deterioration of the economy, linked to the present businesscycle and to deeper trends as well. Lastly, the break up of the« Reagan’s coalition » (business interests/religious integrism/foreignpolicy hawks) that could for a long time alter the domestic politicalmap.
L’intensité qui entoure la prochaine échéance électorale américaine tient essentiellement à trois facteurs. Le sentiment est général, même parmi les républicains, d’un échec grave de la présidence Bush. Celle-ci laisse deux guerres dont l’issue demeure incertaine et une économie chancelante. D’où une forte aspiration à l’alternance et à une inflexion dans les grands choix politiques du pays, évoquant le climat de la fin des présidences d’Herbert Hoover, de Richard Nixon ou de Jimmy Carter.
En second lieu, l’élection de 2008 se caractérise par la multiplicité, l’importance et l’urgence des enjeux : l’Irak, l’Afghanistan, l’Iran, la flambée du pétrole, la crise financière, l’anxiété économique d’un nombre croissant d’Américains, la panne de l’assurance-maladie, le réchauffement climatique, etc. À l’arrière-plan se conjuguent les spectres d’une récession économique, de l’approfondissement de la fracture sociale et du recul de l’influence des États-Unis dans le monde. Dans l’Amérique prospère et en paix de l’an 2000, les enjeux étaient négligeables ; en 2004, ils portaient presque tous sur la sécurité nationale et la peur du changement faisait écho à la peur du terrorisme. Aujourd’hui, tout est en jeu.
Enfin, cette élection se focalise sur Barack Obama, le candidat qui incarne le mieux le changement par son métissage, son âge, sa nouveauté, sa position d’outsider, son charisme, son talent oratoire, un optimisme qui tranche sur la morosité ambiante. Les électeurs ont un choix clair : de par leurs générations, leurs personnalités, leurs expériences, leurs forces et leurs faiblesses, leurs philosophies, leurs stratégies et leurs visions de l’Amérique et du monde, Barack Obama et John McCain s’opposent presque radicalement. Mais cette élection est aussi un référendum sur Barack Obama lui-même et un sondage grandeur nature sur l’évolution de la société américaine.
Les théâtres d’opérations militaires comme ligne de partage
Ni le président ni le vice-président sortants ne sont candidats, mais la présidence Bush est bien au centre de la campagne. La cote de popularité de George W. Bush dépasse à peine 20 % ; 80 % des Américains considèrent que leur pays fait fausse route. La campagne est dominée par les échecs politico-militaires et économiques du président sortant.
Deux événements exceptionnels ont défini cette présidence. Les attentats du 11 septembre 2001 ont imprimé une direction à une Administration qui en manquait cruellement et forgé l’unité nationale autour du président. Les républicains ont remporté les élections de 2002 et 2004 en exploitant le sursaut patriotique et religieux et la crainte d’un changement de leadership consécutifs au 11 septembre. À long terme, la tragédie de 2001 a profondément altéré la psychologie des Américains et leur regard sur le monde, en faisant glisser le débat vers les terrains de prédilection des républicains : la sécurité nationale, l’islam, l’immigration. Le second mandat de Bush a été dominé par la guerre en Irak et la reconquête du Congrès par les démocrates. Depuis plus de cinq ans maintenant, le moral des Américains est miné par le gâchis humain, financier et diplomatique lié à l’occupation de l’Irak. L’opinion publique s’est retournée après la réélection de Bush en 2004, 70 % des Américains considérant désormais que la guerre fut une erreur et souhaitant le retrait des troupes.
Le discrédit qui plane sur l’Administration sortante tient moins à son incompétence ou à ses options idéologiques qu’à sa faillite morale. Les Américains ont le sentiment qu’à travers la manipulation de l’opinion pour légitimer la guerre, puis le traitement infligé aux prisonniers, l’Administration Bush a trahi leur confiance, et certaines des valeurs américaines les plus fondamentales. À leurs yeux, l’Irak est pour George W. Bush l’équivalent moral du Vietnam pour Lyndon Johnson et du Watergate pour Richard Nixon. D’où la hâte de projeter une nouvelle image à l’étranger, et le choix de deux candidats réformistes qui, chacun à sa manière, ont mis l’éthique de gouvernement au cÅ“ur de leur carrière politique.
En dépit de leur jugement rétrospectif, les Américains sont ambivalents au sujet de l’Irak. Ils sont conscients qu’un retrait n’est pas la panacée et comporte des risques, et aucun mouvement de protestation de masse ne s’est développé. On peinerait à trouver dans l’opinion ou la classe politique des réflexes antimilitaristes ou d’antiaméricanisme comme au temps de la guerre du Vietnam, ou des velléités isolationnistes. Les attentats du 11 septembre 2001 interdisent ces dérives, et les leçons du retrait précipité du Vietnam semblent avoir été tirées. La diminution récente du nombre de tués en Irak et le succès de la stratégie dite du surge depuis 2007 ont fini de décourager la contestation.
Désireux de compenser la perte de crédibilité en matière de sécurité qu’il hérite du Vietnam, le Parti démocrate n’a qu’une marge de manÅ“uvre réduite pour s’opposer à la guerre, sous peine d’être taxé d’antimilitarisme ou de défaitisme. Il a bien remporté les élections de 2006 en critiquant les échecs de Bush en Irak. Toutefois, ce conflit ne lui a pas donné l’occasion de combler son déficit de crédibilité. L’écart est encore plus grand entre les candidats McCain et Obama. Ce dernier n’est pas plus dénué d’expérience en matière de sécurité nationale que la majorité des anciens candidats victorieux à la présidence, à l’exception de Dwight Eisenhower et de George H. Bush. Mais ils n’avaient pas tous comme adversaire un héros militaire dans le contexte de deux guerres simultanées !
McCain a beau avoir voté et soutenu une guerre à laquelle s’opposent 70 % des Américains, sa crédibilité est intacte. Il est vrai qu’il a été le principal critique, parmi les républicains, de la stratégie de Bush et de Rumsfeld, ainsi que de la torture des prisonniers soupçonnés d’actes terroristes. Son soutien enthousiaste au surge s’est révélé payant. Son calcul consiste aujourd’hui à convaincre la partie des opposants à l’occupation de l’Irak – qui doutent à nouveau de l’issue de la guerre depuis le surge – que la guerre est en passe d’être gagnée et qu’un retrait des troupes tel que le suggère Obama scellerait la défaite des États-Unis. McCain ne se prive pas d’évoquer l’Irak pour souligner l’inexpérience et la prétendue faiblesse d’Obama. Il est conscient que de nombreux partisans d’un retrait s’interrogent sur la capacité de ce dernier à mener une opération aussi sensible. Aura-t-il l’expérience nécessaire ? Saura-t-il protéger les Américains contre une attaque terroriste ?
McCain a donc choisi de placer la sécurité nationale au centre du débat électoral. Les guerres impopulaires du passé ont pourtant plusieurs fois débouché sur l’alternance, au terme des présidences Truman, Johnson et Nixon. En cas de montée subite des tensions avec l’Iran ou d’attaque terroriste sur le sol américain, John McCain aurait toutes chances d’être catapulté à la Maison-Blanche. Il risque pourtant de commettre la même erreur que George H. Bush en 1992 qui, comptant pour sa réélection sur les retombées de son succès dans la première guerre du Golfe, avait délaissé le terrain économique au cÅ“ur d’une récession, au plus grand profit de Bill Clinton.
Le contraste entre les visions des deux candidats fait de cette élection un tournant pour la stratégie américaine en Irak, en Afghanistan et en Iran. McCain est convaincu que les États-Unis s’orientent vers une victoire en Irak – dont il évite soigneusement de définir les paramètres – et que le retrait n’est donc pas d’actualité. Comme Bush, il pense que l’Irak est au cÅ“ur de la lutte contre le terrorisme et qu’une défaite pourrait déplacer la cible du terrorisme du Moyen-Orient, de l’Asie et de l’Afrique vers le territoire américain. Il reste hanté par la déroute du Vietnam et souhaite maintenir une présence militaire américaine en Irak, calquée sur le modèle de l’Allemagne de l’Ouest et de la Corée du Sud, où la sécurité offerte par les États-Unis va de pair avec la consolidation de la démocratie. C’est en effet dans la guerre froide que McCain puise l’essentiel de ses références. On comprend mieux pourquoi Obama a coutume de dire que l’important en politique n’est pas tant l’expérience que le jugement ! Pour Obama, loin de n’avoir jamais été une priorité dans la lutte contre le terrorisme, l’Irak a constitué une diversion. Il promet un retrait des troupes combattantes sur 16 mois et leur transfert partiel vers l’Afghanistan, notamment vers la frontière pakistanaise où se situe le cÅ“ur d’Al-Qaida.
McCain entend poursuivre vis-à-vis des ennemis des États-Unis la stratégie d’isolement qui n’a pourtant pas fait ses preuves sous la présidence Bush. La « communauté des démocraties » qu’il propose de mettre en place pourrait isoler l’Iran, au risque de perdre l’appui de la Russie et de la Chine dans la lutte antiterroriste. Mi-réaliste, mi-néoconservateur, McCain a toujours affirmé une foi inébranlable dans l’exceptionnalisme américain, la justesse des grandes causes nationales et les capacités de l’armée. Au risque d’apparaître faible, Obama prône le dialogue avec les ennemis des États-Unis, Iran en tête, et met l’accent sur le multilatéralisme et le rôle des alliés.
L’Irak a affaibli les États-Unis au moment même où le centre de gravité économique et stratégique du monde basculait vers l’Asie. Le prochain président devra tenir compte de ce glissement dans l’équilibre des puissances, qui ferme aux États-Unis des options encore ouvertes voici quelques années. L’ascension stratégique de la Chine est une hantise des conservateurs américains. Pour Obama, le principal sujet de préoccupation est l’impact de la Chine sur l’économie américaine.
L’entourage de McCain est déchiré entre les réalistes et les néoconservateurs. Bush s’était aliéné les premiers en s’aventurant en Irak et les seconds par son incompétence dans la conduite de la guerre. Pour avoir aussi critiqué la stratégie de G.W. Bush et de D. Rumsfeld en Irak et soutenu le surge, J. McCain est devenu le héros politique des néoconservateurs, dont la priorité est désormais la destruction des installations nucléaires iraniennes. Le paradoxe est qu’au moment où l’opinion et les élites rejettent l’approche des néoconservateurs – par exemple l’idée que la bataille contre le terrorisme peut se gagner sur le terrain militaire –, les Américains pourraient élire un président dont les réflexes ne sont pas moins néoconservateurs que ceux de George W. Bush.
L’enjeu économique : une nouvelle étape pour l’Amérique ?
Le deuxième grand débat de fond a trait à l’économie. La conjoncture s’est brutalement retournée en 2007 et offre désormais un cocktail explosif : implosion de la bulle immobilière, resserrement du crédit, fragilisation du système financier, plongée du dollar et doublement du prix du pétrole. L’Amérique frôle la récession, l’indice de confiance des consommateurs est à son plus bas depuis 1991, le chômage comme l’inflation sont en hausse. Le climat préélectoral est dominé par l’incertitude, l’inquiétude et un fort sentiment d’insécurité. Or, les modèles mathématiques soulignent invariablement l’influence déterminante de la conjoncture économique sur les élections présidentielles : pour preuve, les succès de Ronald Reagan, Bill Clinton et George W. Bush, et les échecs de Jimmy Carter et George H. Bush. Le Parti démocrate et Obama ont le double avantage de représenter l’alternance et une crédibilité économique supérieure à celle du Parti républicain et de McCain. Barack Obama emprunte à Bill Clinton la stratégie qui avait permis à ce dernier de l’emporter en 1992. La plupart des électeurs imputent à l’Administration sortante une déréglementation excessive du secteur des prêts hypothécaires. Ils ont noté le contraste entre le sauvetage de la banque d’investissement Bear Stearns orchestré par le département du Trésor et la résistance de Bush et des républicains aux propositions visant à réduire le nombre d’expropriations – entre 2 et 3 millions de familles devraient perdre leur logement cette année… Alors que l’Administration Bush avait délégué la politique énergétique aux compagnies pétrolières et que celles-ci réalisent les plus forts profits de leur histoire, les automobilistes font face au doublement en deux ans du prix de l’essence.
Cette dégradation spectaculaire de la situation économique ajoute ses effets à des tendances plus structurelles. Depuis une quinzaine d’années, l’économie américaine est traversée par des bouleversements profonds liés à la mondialisation et à certaines politiques de Washington. Or leurs conséquences négatives sont de plus en plus visibles, notamment pour les 20 %-25 % d’Américains les plus modestes qui les subissent via les restructurations, les délocalisations, la concurrence des importations ou le déclin de pans entiers de l’industrie américaine comme l’automobile ou le textile. Sous la présidence Bush, 3,5 millions d’emplois industriels ont disparu. Alors que Bill Clinton avait enrayé l’accroissement des inégalités sociales, depuis 2001 le salaire médian annuel a baissé d’environ 1 000 dollars, en dépit de la forte croissance économique, et 38 % des baisses d’impôts ont bénéficié au 1 % des Américains les plus riches. Les emplois de services auxquels se reconvertissent les salariés licenciés par l’industrie sont rémunérés à des niveaux en moyenne 13 % à 21 % inférieurs et n’incluent généralement pas de couverture médicale. Le nombre d’Américains vivant sous le seuil de pauvreté est reparti à la hausse. Un tel contexte encourage le populisme économique qui prend pour cible, par exemple, les rémunérations spectaculaires des dirigeants d’entreprises et des financiers de Wall Street.
Le déplacement du centre de gravité de l’économie vers l’Asie est source d’inquiétudes plus diffuses. Pour nombre d’Américains, les États-Unis ont cessé d’être le principal bénéficiaire de la mondialisation ou même son principal moteur. Quatre des dix plus grandes entreprises mondiales sont chinoises, le dollar est en chute libre et la City de Londres a pris l’ascendant sur Wall Street. Grâce à un transfert de richesses sans précédent vers l’Asie et le Moyen-Orient, les fonds souverains de ces régions ont aidé à sauver de la faillite plusieurs grandes banques américaines. Les années qui viennent verront les États-Unis dépendre plus encore de ce qui se passe à l’étranger, avec comme conséquence une réduction continue des marges d’autonomie de leur politique économique.
Ces tendances de fond ont d’ores et déjà contribué à réorienter certains aspects de la politique économique sous la présidence Bush, par exemple en matière de contrôle des investissements étrangers, de parité monétaire, de sécurité des produits importés, d’accès aux ressources naturelles ou encore d’accords commerciaux. Les démocrates veulent aller plus loin, en intégrant ces évolutions disparates à de nouveaux paradigmes, qui répondent mieux à leurs yeux à la protection des intérêts stratégiques américains et à une répartition plus équitable des fruits de la mondialisation. Une victoire d’Obama pourrait marquer la fin du cycle de libéralisation et de déréglementation économiques inauguré par Reagan en 1980. Obama promet une plus grande progressivité de l’impôt sur le revenu et une renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), traité de libre-échange avec le Canada et le Mexique. McCain entend poursuivre la libéralisation des échanges ; il souhaite réduire l’impôt sur les sociétés et reconduire les baisses d’impôts de Bush – qu’il avait combattues.
Le front principal pour réduire les inégalités sociales et le sentiment de précarité économique est la réforme du système de santé, où les pouvoirs publics disposent de marges de manÅ“uvre plus importantes qu’en matière économique. Depuis 2001, les primes d’assurance santé ont augmenté de 91 %, contre 24 % pour les salaires. Les non-assurés sont passés de 41 millions à 47 millions et 25 autres millions sont sous-assurés. Or, contrairement au début des années 1990, lorsque le plan de réforme d’Hillary Clinton avait été rejeté par le Congrès et les professions de santé, le contexte est désormais mûr pour une nouvelle étape vers un système de couverture universelle. La principale évolution est venue des entreprises, dont la compétitivité est directement affectée par le renchérissement du coût des prestations médicales. Le plan de McCain met l’accent sur des comptes individuels alimentés par des crédits d’impôt, celui d’Obama sur le choix proposé aux entreprises entre leur propre système ou une caisse publique. Cette réforme devrait être une priorité du futur président, et l’un des tests de sa réussite.
Les politiques de l’énergie et de lutte contre le réchauffement climatique se sont elles aussi invitées dans le débat électoral. Dans les deux cas, le statu quo de l’Administration Bush n’a pas résisté à l’évolution de la science, de l’économie, des mentalités et des pressions internationales. Les agendas de McCain et d’Obama s’inscrivent en rupture avec les choix de Bush. Depuis le 11 septembre 2001, qui a aussi fait de l’énergie un enjeu de sécurité nationale, les États-Unis ne sont pas parvenus à réduire leur dépendance vis-à-vis des pays du Moyen-Orient, où groupes terroristes et ennemis de l’Amérique sont soupçonnés de profiter de la manne pétrolière. La chute du dollar a accru le coût des importations, et l’impuissance de Bush face à l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) a souligné la perte d’influence des États-Unis. McCain prône l’ouverture à l’exploration pétrolière de zones protégées au large de la Floride, même si de telles mesures ne peuvent réduire ni le prix du pétrole, ni la dépendance aux importations, même à terme. Dans un contexte d’emballement des prix du pétrole, son initiative est populaire. McCain et Obama souhaitent encourager les économies d’énergie et le développement des énergies renouvelables. Mais, contrairement à son rival, Obama est contraint par sa base écologiste à ne pas évoquer une relance du nucléaire.
L’Amérique s’apprête à amorcer un virage en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Les républicains ont été plus lents que les partis européens de centre droit à prendre conscience des enjeux écologiques, pour des raisons économiques, culturelles et idéologiques. De plus en plus d’Américains sont embarrassés par l’isolement des États-Unis. En quelques années, le débat s’est déplacé du domaine scientifique vers la recherche des politiques publiques les plus efficaces. Dès le début, McCain a fait figure d’exception parmi les républicains en s’opposant à Bush. Les entreprises décèlent de nouveaux marchés et les mouvements religieux considèrent qu’il incombe aux chrétiens d’aider à préserver la planète, don de Dieu à l’humanité. Grâce à l’incitation du prix de l’essence, les Américains réorientent en masse leurs achats de voitures vers des petits modèles moins polluants, limitent leurs déplacements, s’intéressent plus aux transports en commun et à l’idée des trains à grande vitesse. Les deux candidats convergent sur l’objectif d’un accord multilatéral plafonnant les émissions de gaz à effets de serre (GES) et de solutions faisant appel aux mécanismes de marché, notamment la mise en place aux États-Unis d’un vaste marché des droits à polluer.
Rééquilibrage de l’échiquier politique
Parallèlement à ce glissement du débat public vers des thèmes porteurs pour le Parti démocrate, une nouvelle dynamique politique anime la campagne, qui laisse présager, en cas de victoire d’Obama, un réalignement peut être durable au profit des démocrates. Le positionnement et les stratégies électorales de McCain et d’Obama devraient mettre fin à la polarisation de l’électorat qui avait caractérisé les élections de 2000 et 2004. Mais la présence, pour la première fois, d’un candidat noir laisse planer de nouvelles incertitudes.
L’une des données fondamentales de la scène politique est moins le renouveau du Parti démocrate que le quasi-effondrement du Parti républicain. Depuis la réélection de Bush, celui-ci s’est réduit comme peau de chagrin. Démoralisé, démobilisé, divisé, désorienté quant à ses valeurs, il n’a ni idées nouvelles ni stratégie. À tel point que de nombreux républicains, dépités par le bilan de Bush et le choix de McCain, en sont venus à souhaiter une défaite qu’ils estiment méritée. La situation du parti est la plus grave depuis le renouveau du mouvement conservateur sous Nixon et Reagan. Depuis Nixon, les républicains ont dominé la vie politique au niveau présidentiel, assumant cinq présidences contre deux aux démocrates. Vit-on la fin du cycle ?
La responsabilité de ce déclin n’incombe pas qu’à Bush. Le Parti républicain avait déjà amorcé un déclin politique et intellectuel avant l’élection de Bush en 2000 ; les attentats du 11 septembre et Karl Rove ne lui ont donné qu’un sursis. Le véritable tournant s’est produit entre 1994 et 1998, avec l’échec de la tentative de Newt Gingrich, président de la Chambre des représentants, de radicaliser la « révolution conservatrice » lancée par Barry Goldwater et Ronald Reagan. En 2000, Bush s’était présenté comme l’anti-Gingrich, faisant campagne sur un programme modéré à peine distinct de celui de son rival démocrate. Mais l’interprétation des résultats de cette élection comme opposant une Amérique « rouge » (républicaine) à une autre « bleue » (démocrate) de poids égal, sans espace central pour les indépendants, a débouché sur une stratégie de polarisation de l’électorat et de mobilisation autour de la religion et de la peur du terrorisme. Après des succès électoraux en 2002 et 2004, les erreurs de Bush ont ramené le parti à un étiage encore inférieur à celui du milieu des années 1990. Entre 2004 et 2008, les affiliations des électeurs démocrates ont creusé un écart de plus de 10 points sur celles des républicains.
La déprime de la base du parti s’explique d’abord par un sentiment de trahison des valeurs conservatrices par Bush. Celui-ci a par exemple laissé croître les dépenses publiques, y compris par l’adoption du programme social le plus coûteux depuis la « grande société » de Lyndon Johnson : le remboursement des médicaments pour les personnes âgées. Projeté sur 10 ans le déficit budgétaire cumulé laissé par Bush s’élève à 3 000 milliards de dollars (Md$), après avoir hérité d’un excédent de 5 000 Md$. L’image de la libre entreprise a été ternie par les rémunérations excessives de certains dirigeants. Le soutien populaire aux baisses d’impôts s’est affaibli quand il est apparu que ces baisses profitaient essentiellement aux plus riches. En Irak, Bush s’est aliéné à la fois réalistes et néoconservateurs. Même la base religieuse du parti vit mal son revirement partiel sur les cellules souches et la timidité des transferts aux organisations religieuses de programmes sociaux traditionnellement gérés par l’État.
Mais le Parti républicain souffre avant tout de l’échec de ses politiques, du discrédit de ses idées et du décalage entre ses priorités et les attentes des électeurs. Sa rigidité intellectuelle l’empêche de coller aux évolutions du monde. Ses excès idéologiques lui ont fait perdre ses électeurs modérés ainsi que l’attrait qu’il exerçait auprès de nombreux électeurs indépendants. Les idées néoconservatrices se sont heurtées d’abord à la réalité irakienne, puis à la perte de puissance des États-Unis. La droite religieuse a connu des succès limités contre l’avortement et le mariage homosexuel – même si une victoire de McCain pourrait annoncer un basculement à droite de la majorité de la Cour suprême. Les baisses d’impôts, longtemps au c
Å“ur des programmes républicains, sont aujourd’hui moins prioritaires que la réforme du système de santé, l’accès à une énergie bon marché ou la lutte contre le changement climatique. Les libéraux n’ont pas réussi à imposer la privatisation des systèmes publics de retraites et d’assurance-maladie, ni les
vouchers
[1] dans l’éducation, du fait de l’opposition d’une majorité de la population. La poursuite de la déréglementation est remise en question par la volatilité extrême des marchés et la précarisation de l’emploi. L’aspiration majoritaire est à plus de stabilité et de protection face aux bouleversements de la mondialisation. Ce mouvement de fond pourrait remettre en cause la prééminence dans le débat d’idées de la vaste infrastructure intellectuelle mise en place à Washington et ailleurs par les conservateurs depuis l’élection de Ronald Reagan. Quel que soit le résultat du scrutin du 4 novembre, le Parti républicain est condamné au recentrage, à l’instar du Parti conservateur britannique sous le leadership de David Cameron.
La coalition républicaine héritée de Ronald Reagan – avec ses trois piliers : milieux d’affaires, intégristes religieux et faucons en politique étrangère – est au bord de l’éclatement. Contrairement à 2000, le parti n’a pu influencer l’issue des primaires. Chacun des candidats en a représenté une composante, sans pouvoir la transcender. Ainsi, l’ancien homme d’affaires Mitt Romney s’est heurté à l’intolérance des intégristes protestants vis-à-vis des mormons et n’a pu convaincre de la sincérité de sa récente prise de position contre l’avortement. Rudy Giuliani, ancien maire de New York et héros du 11 septembre, a souffert de ses positions en faveur du libre choix des femmes d’avorter et du mariage homosexuel. Mike Huckabee, ancien pasteur baptiste, a cédé à la tentation du populisme économique.
Le dernier revers du Parti républicain n’est donc autre que la nomination du candidat qu’il redoutait le plus : John McCain. Celui-ci l’a emporté précisément pour son indépendance tant par rapport à l’establishment du parti et de l’Administration Bush, que sur les baisses d’impôts, le financement des campagnes électorales, la guerre en Irak, le changement climatique ou encore l’immigration.
McCain a donc un problème avec un parti dont il a besoin pour gagner. S’il fait figure de héros dans les cercles militaires et chez les vétérans, ses relations avec les milieux d’affaires ne sont pas aussi étroites que celles de Bush et de Cheney. La droite religieuse ne lui a jamais vraiment fait confiance, il y manque de réseaux : or elle représente environ 40 % de l’électorat républicain ! Au-delà de la candidature de McCain, la démobilisation des intégristes s’explique par des évolutions internes à ce mouvement. Sa focalisation quasi exclusive sur l’avortement et l’homosexualité lui avait permis de maintenir sa cohésion, or ces thèmes sont aujourd’hui relégués au second plan. Ses leaders historiques tels Jerry Falwell et Pat Robertson ont passé la main, et le mouvement est devenu plus hétérogène sur les plans politique, idéologique et organisationnel. Par exemple, depuis 2001, certains groupes religieux ont fait de la lutte contre l’islam radical leur devoir de chrétien. Les jeunes générations ont élargi le champ de leurs intérêts à la lutte contre la pauvreté et au changement climatique. En outre, les intégristes entendent donner la priorité à l’économie dans cette élection, dans la mesure où leurs revenus sont inférieurs à ceux des autres groupes religieux. Ces évolutions devraient empêcher cet électorat captif de demeurer le socle du Parti républicain. Certains intégristes sont d’ailleurs sensibles à l’intérêt que leur porte Obama, à ses fortes convictions religieuses et aux références bibliques qui émaillent ses discours.
Obama et le Parti démocrate sont portés par une mobilisation de la jeunesse sans équivalent depuis la candidature de Robert Kennedy dans les primaires de 1968. Mais la victoire à l’arraché de l’outsider Obama sur la candidate de l’establishment démocrate a attisé les divisions. Les jeunes, les Noirs et les élites ont eu tendance à soutenir Obama, les femmes, les Hispaniques, les personnes âgées et les plus modestes ayant opté pour Hillary Clinton. Au-delà de ces divisions, les primaires démocrates ont fait franchir deux étapes décisives à la démocratie américaine, établissant définitivement la crédibilité d’une femme et d’un Noir pour occuper la Maison-Blanche.
Le défi d’Obama consiste à rassembler les ailes populiste et intellectuelle du parti. Il doit se garder d’apparaître comme trop élitiste, ce qui n’avait pas réussi à ses prédécesseurs Adlaï Stevenson, Michael Dukakis et John Kerry. Hillary Clinton avait su rallier à elle et au parti les « Reagan Democrats », ouvriers blancs qui avaient déserté le Parti démocrate en faveur de Ronald Reagan ; ces électeurs sont plutôt conservateurs dans le domaine culturel et progressistes en matière économique. Or, depuis la défaite d’Hillary Clinton, ils sont la cible de John McCain, qui les séduit par son patriotisme et son expérience en matière de sécurité, et de Barack Obama, dont les thèses économiques se rapprochent des leurs.
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McCain et Obama ont en commun d’avoir triomphé de l’establishment de leurs partis respectifs, à l’aile gauche. Ils accusent tous deux des faiblesses dans une partie de leur base, tout en exerçant une certaine attraction sur des indépendants et même des clientèles traditionnelles du parti adverse. McCain a toujours joui d’un fort courant de sympathie parmi les électeurs indépendants. Face à une base étiolée qui ne lui est pas entièrement acquise, ceux-ci sont sa seule planche de salut. Obama suscite l’enthousiasme et fait campagne au-delà des frontières traditionnelles de son parti, chez les jeunes, les indépendants et certains intégristes religieux. Il est néanmoins plus facile pour Obama de rassembler sa base et les indépendants autour des mêmes positions ; McCain est souvent condamné à choisir, selon les thèmes, entre les uns et les autres, tant la base républicaine est éloignée des positions centristes.
À l’instar des groupes d’électeurs, certains États pourraient basculer d’un parti à l’autre. C’est le cas, dans l’Ouest intérieur, des bastions républicains du Colorado, du Nouveau-Mexique, du Nevada et même du Montana. Les Hispaniques, un temps séduits par l’ancien gouverneur du Texas et ses valeurs conservatrices, devraient cette fois voter en fonction de leurs intérêts économiques et contre les positions anti-immigration des républicains (plus que de McCain lui-même). Il reste qu’ils perçoivent la promesse d’Obama de renégocier l’ALENA comme discriminatoire. Dans le Sud-Est, la Virginie, la Caroline du Nord et peut-être même la Géorgie pourraient rejoindre le candidat démocrate grâce au poids croissant des enclaves universitaires et de recherche, ainsi qu’à la très forte mobilisation des Noirs, qui représentent 40 % de l’électorat démocrate.
L’une des principales incertitudes sur l’issue du scrutin concerne le comportement des électeurs au regard du Noir Obama. De nombreux Américains n’ont pas oublié la défaite de Tom Bradley en Californie dans les années 1980. Les mentalités ont cependant évolué et « seuls » 9 % des Américains jugent « inconfortable » l’idée d’un président noir. Le fait qu’Obama ne soit pas un Noir du Sud mais un métis dont le père était kenyan, qui a vécu en Indonésie et été scolarisé dans une école musulmane, permet en outre à certains de s’interroger sur sa véritable religion et sur son « américanéïté ».
L’association des Noirs avec le mouvement radical des années 1960-1970 a conduit Obama à se présenter comme le candidat qui transcende sa race, se distancie du discours sur la victimisation des minorités, et promet plus d’unité entre Américains et de collaboration entre les deux partis. Mais la fracture psychologique persiste entre Blancs et Noirs : 79 % des Noirs pensent qu’ils n’obtiendront pas l’égalité économique de leur vivant, quand les deux tiers des Blancs la pensent acquise. Un candidat noir contribuera-t-il à cicatriser les blessures ou réveillera-t-il les divisions ? La stratégie de Nixon qui avait permis aux ouvriers blancs et aux Blancs du Sud de rejoindre le Parti républicain est-elle toujours d’actualité ? Sur les côtes Est et Ouest, où la population est la plus diverse, la couleur d’Obama est moins perçue comme un problème que comme une promesse. Dans le Midwest, le Sud et les zones rurales, les ouvriers blancs sont moins bien disposés. Près d’un tiers des électeurs blancs sans diplôme de l’enseignement supérieur tendent à en avoir une image négative. Sans doute ces catégories sociales ne se reconnaissent-elles pas facilement dans un Noir aux accents élitistes dont ils suspectent le patriotisme et la religion. Or, ce sont ces « Reagan Democrats » qui sont la clé du scrutin national, dans les États peuplés du Midwest susceptibles de basculer d’un côté ou de l’autre : Pennsylvanie, Ohio, Michigan.
Les circonstances sont à tous égards exceptionnelles. Elles ont favorisé le renouvellement des thèmes, des idées, des partis et des candidats. L’élection devrait se gagner au centre, et rejeter dans le passé la bipolarisation extrême de la vie politique et les « guerres de culture » qui ont caractérisé les huit dernières années. Les Américains souhaitent le changement sans risque. Chacun des partis va devoir se moderniser. Obama devra résister aux pressions de la gauche qui ne manquera pas de revendiquer la victoire. Il n’arriverait pas au pouvoir armé d’un nouveau corpus idéologique. McCain devrait quant à lui prouver qu’il n’est pas le président de la continuité. Quelle que soit l’issue du scrutin, l’Amérique sera différente le 5 novembre 2008.
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Ces allocations versées aux familles ont pour objectif principal de leur permettre de choisir l’école de leurs enfants, de tarir le financement public des écoles, d’affaiblir les syndicats d’enseignants et d’améliorer la qualité de l’enseignement en mettant les établissements scolaires en concurrence.