2008
politique étrangère
Grande Asie centrale et manœuvres de puissance
Introduction
D. Chaudet
[*]
Dans les années 1990, il était d’usage d’associer Asie centrale et Caucase. La région ainsi définie ne faisait pas véritablement sens, mais l’aspect pratique de cette association était clair. Parler d’Asie centrale et de Caucase faisait apparaître en filigrane le véritable enjeu régional pour les grandes puissances : la Caspienne et ses ressources naturelles, ressources dont le contrôle et l’acheminement étaient l’objet de toutes les convoitises. Plus largement, la définition d’un ensemble régional centre-asiatique posait problème. Le Kazakhstan était, par exemple, au moins aussi proche de la Russie que de ses voisins centre-asiatiques. Son évolution, loin des tensions politiques, des problèmes sécuritaires et du marasme économique de ses voisins, pouvait redonner un certain sens à l’expression soviétique, qui parlait du Kazakhstan et de l’Asie centrale comme de deux entités distinctes. Le problème de la définition d’une région centre-asiatique était parfois évité en noyant les pays d’Asie centrale dans une Eurasie aux contours flous mais bien plus larges. On partait alors d’une définition plus géographique, incluant le sud de la Russie, la Mongolie, le Tibet, etc. Nul concept de région faisant sens géopolitique n’arrivait à se dégager de ces débats – et cela d’ailleurs dans une relative indifférence, la zone étant considérée comme secondaire dans les affaires internationales.
On en est donc simplement resté à une Asie centrale « post-soviétique », plus définie par le passé que par le présent, et abordée seulement comme « étranger proche » de la Russie. Le problème d’une telle approche est qu’elle ne prend en compte qu’une partie de la réalité centre-asiatique, l’impact des indépendances et du retour de l’islam étant totalement occulté.
Le 11 septembre 2001 est venu modifier les données du débat. Curieusement, le rapport de l’Asie centrale à son voisin afghan n’était jusque-là pas pris en compte dans la réflexion régionale. Le Pakistan appartenant à l’Asie du Sud, et l’Asie centrale à l’univers post-soviétique, l’Afghanistan était presque vu et étudié comme une île, alors que ce pays aura eu un impact extrêmement important sur ses voisins du Nord et du Sud dès les années 1990. Les attaques terroristes et la campagne américaine contre les talibans fin 2001 ont totalement changé la donne, en particulier pour les
think tanks américains. Est apparue alors de façon flagrante une évidence que personne n’avait pointée du doigt : ce que Frederick Starr a appelé la « Grande Asie centrale », un espace unifiant les « Stans » post-soviétiques
[1] et l’Asie du Sud, en passant par l’Afghanistan. Cette vision a été reprise officiellement, mais en des termes différents, lors de la création au sein du département d’État d’un Bureau pour les affaires d’Asie centrale et du Sud, en février 2006. Certains verront là une réorganisation administrative mi-neure. Mais le calendrier de ce changement laisse penser le contraire. La sortie de l’Asie centrale de l’imposant Bureau pour les affaires européennes et eurasiatiques suggère toute l’importance prise par cette zone après le 11 septembre. Il s’agit bien de gérer le nouveau « grand jeu », qui vise toujours à empêcher Russes et Chinois d’avoir une influence prépondérante dans la région, mais également de gérer la question de sécurité posée par l’Afghanistan du début du
xxie siècle.
La notion de Grande Asie centrale est née d’un constat simple : il n’y aura pas d’Afghanistan pacifié sans « Grande Asie centrale » stable. On peut donc inclure dans ce nouveau concept régional les pays suivants : le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Kirghizstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan, l’Afghanistan et le Pakistan. Selon les analystes, le Pakistan est inclus ou non dans la liste, mais il semble déraisonnable de dissocier Afghanistan et Pakistan, quand on sait l’importance d’Islamabad et de la zone frontalière pour l’avenir politique de Kaboul.
La France envoie des troupes combattre les néo-talibans, et préside durant le second semestre 2008 une Union européenne qui s’intéresse depuis peu à l’Asie centrale. Paris, comme l’ensemble de l’Union, ne peut plus se permettre d’ignorer le caractère régional des problèmes à régler d’Astana à Islamabad.
[1]
Expression populaire anglo-saxonne désignant les pays d’Asie centrale post-soviétique, voire de l’ensemble de la Grande Asie centrale, dont les noms se terminent par « stan ». Voir S. Reeve, « Meet the Stans », BBC News, 29 septembre 2003.
[*]
Didier Chaudet est chercheur au Centre Russie/NEI de l’Ifri.