Politique étrangère
I.F.R.I.

I.S.B.N.9782865923496
236 pages

p. 668 à 701
doi: 10.3917/pe.083.0668

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Automne 2008/3

2008 politique étrangère

Lectures

 
La politique extÉrieure des États-Unis au xxe siÈcle : le poids des dÉterminants intÉrieurs, Pierre Mélandri et Serge Ricard (dir.), Paris, L’Harmattan, 2007, 366 pages / Les juifs amÉricains, André Kaspi, Paris, Plon, 2008, 322 pages / Chine/États-Unis. Fascinations et rivalitÉs, Stéphanie Balme et Daniel Sabbagh, Paris, Autrement, 2008, 170 pages
 
 
Au vu du poids des États-Unis sur la scène internationale, la question des facteurs qui influencent les décisions de politique étrangère américaine est fondamentale. Comme l’explique Justin Vaïsse dans l’ouvrage dirigé par Pierre Mélandri et Serge Ricard, la politique étrangère des États-Unis a des caractères uniques au sein des pays occidentaux. Historiquement, l’Amérique se conçoit en rupture avec l’Europe. Plus précisément, elle rompt avec le modèle monarchique dont un aspect était la direction personnelle, par le monarque, de la paix et de la guerre. En Europe la politique étrangère est conçue comme un pouvoir régalien par excellence, où le législatif est marginalisé. C’est l’inverse aux États-Unis : les compétences de politique étrangère sont partagées entre l’exécutif et le Congrès, notamment le Sénat (c’est le Congrès qui déclare la guerre, le Sénat qui ratifie les traités aux deux tiers de ses membres) [1]. Dans ces conditions, la société civile est un acteur potentiellement décisif : le Congrès représente cette société civile, lui donnant potentiellement accès à la formulation de la diplomatie du pays. Cet accès est d’autant plus significatif qu’aux États-Unis tous les intérêts sociaux se dotent d’une organisation qui leur est propre et vise à promouvoir leur point de vue. Les États-Unis sont la démocratie des groupes de pression de tous ordres – économiques, ethniques, culturels ou sociaux. Protégés par le premier amendement – qui donne statut constitutionnel à la « pétition » vis-à-vis des élus – les lobbies prospèrent et, contrairement à la France où le terme évoque une petite minorité de bouilleurs de cru protégeant leurs privilèges contre le bien commun, les lobbies à l’américaine agissent dans la transparence (conformément aux deux textes, de 1946 et de 1995, les réglementant) et, surtout, représentent des segments significatifs de l’opinion.
Outre que ces lobbies sont loin d’être identiques, leur accès aux décideurs fluctue. Comment ? Certaines contributions à l’ouvrage dirigé par Pierre Mélandri et Serge Ricard apportent des éléments de réponse à partir de cas précis. Des facteurs objectifs sont aisément identifiés : organisation, mobilisation par le vote, capacités financières. Mais l’essentiel de la capacité d’action d’un lobby dépend de la configuration d’un enjeu international donné, et de l’agencement institutionnel du moment. Il semble en effet que l’accès soit d’autant plus aisé que l’intérêt national américain et le type de menace auquel la nation fait face sont brouillés. Dans les périodes de tension – les guerres mondiales, la guerre froide et l’actuelle « guerre contre le terrorisme » – les lobbies ne sont pas en mesure d’agir de façon décisive, tout simplement parce que le Congrès lui-même est marginalisé par une présidence faisant face à une urgence qui s’impose. Le rapport s’inverse même dans la mesure où les groupes de pression peuvent aisément être utilisés comme relais destinés à envoyer des signaux à l’opinion publique. En cas de crise, l’accès se ferme et la manipulation gouvernementale pointe. C’est ce que montrent, à partir de sujets différents, les contributions d’Isabelle Vagnoux sur les Cubains, de Justine Faure sur les Polonais et de Pauline Peretz sur les Juifs.
L’ouvrage d’André Kaspi approfondit l’examen de cette dernière communauté. Comme toutes les minorités – les Cubains, les Chinois, les Arméniens – les Juifs américains ont constitué des organisations pour les représenter et influencer le processus politique. À la différence de certaines autres minorités, les Juifs ont cependant acquis une visibilité particulière. La situation actuelle en Irak ou les conflits au Moyen-Orient expliquent bien entendu les débats – parfois nauséeux – autour du « lobby juif » en Amérique. D’autant que les organisations juives n’ont pas à faire face à des « contre-lobbies » – point que l’ouvrage d’André Kaspi ne met peut-être pas assez en relief. Dans l’écrasante majorité des cas, tout lobby suscite un opposant aussi puissant : c’est l’équilibre vertueux de la théorie pluraliste, illustré par exemple par la question du droit à l’avortement où « pro-life » et « pro-choice » se font face. Conformément à ce modèle, on s’attendrait à ce que des organisations juives suscitent des oppositions venant de la communauté arabo-musulmane. Or cette dernière, sur le mode de ce que l’on connaît en Europe, n’existe pas aux États-Unis. Les Arabes y sont chrétiens, intégrés socialement, alors que les musulmans sont asiatiques – voire noirs. Ainsi, sur le thème du conflit israélo-arabe, le fameux lobby pro-israélien AIPAC (American Israel Political Action Committee) fait face à quelques adversaires – notamment le lobby pétrolier – mais ce n’est pas tout à fait la même chose que s’il existait un lobby arabo-musulman de puissance comparable. L’AIPAC est donc dans une position unique qui alimente toutes les spéculations.
C’est un des mérites de l’ouvrage d’André Kaspi de clarifier les concepts, à commencer par les désignations. L’AIPAC est un groupe de pression « pro-israélien [2] », à différencier du lobby juif qui rassemble des organisations aux objectifs variés et parfois opposés aux intérêts de l’État d’Israël. Sa démarche historique éclaire utilement le parcours des Juifs aux États-Unis, en soulignant l’ancienneté de la présence juive, l’attachement pour les États-Unis de Juifs qui, pour la première fois de leur longue histoire, n’y ont pas été confrontés à un antisémitisme d’ampleur – ce qui n’exclut pas les dérapages, que l’auteur relève. L’électorat juif devint rapidement démocrate car, à l’inverse des républicains, les démocrates constituent le parti des minorités, le parti de « l’inclusion ». L’auteur souligne aussi justement la pluralité de cette communauté juive, la diversité de ses attentes et de ses prises de position. Le cÅ“ur de l’ouvrage est constitué par deux chapitres sur le vote juif et sur le lobby « pro-israélien ». Organisé, financé, reposant sur une capacité de mobilisation électorale des juifs dans des États décisifs (la Floride par exemple), l’AIPAC est un modèle du genre, qui fait référence. Lorsque André Kaspi se penche sur la situation contemporaine, et notamment les évolutions sous la présidence de George W. Bush, il souligne à juste titre que ce lobby a surtout bénéficié d’alliés, notamment la droite religieuse et les intellectuels néoconservateurs – deux formations certes très différentes mais qui ont combiné fort efficacement leurs capacités entre 2001 et 2003. La droite religieuse, qui soutient la cause israélienne pour des raisons théologiques, a utilisé ses capacités de mobilisation pour influencer le Parti républicain dans un sens favorable à Israël, tandis que les néoconservateurs, petit groupe d’intellectuels urbains, anciens gauchistes, ont défendu dans les cercles de l’exécutif un projet néo-wilsonien pour l’Irak et le Moyen-Orient dans lequel le soutien à Israël est décisif. C’est cette conjonction qui a donné son orientation principale à l’Administration Bush après les attentats du 11 septembre, en transformant l’AIPAC en allié objectif d’une équipe républicaine. Une fois encore, l’alignement est paradoxal : la communauté juive est, pour des raisons historiques (la création de l’État d’Israël en 1948 sous Harry S. Truman) et sociales (son haut niveau socioculturel d’ensemble), un indéfectible soutien démocrate. La présidence Bush a joué la carte de la politique étrangère, tout comme Reagan, pour séduire une frange de l’électorat juif, mais avec des résultats mitigés jusqu’à présent : 19 % des voix des juifs pour George W. Bush en 2000 et à peine 24 % en 2004. Certes les évolutions demeurent possibles, mais le moins que l’on puisse dire est qu’elles sont lentes. Le soutien des États-Unis à Israël est indéniable – l’alliance est dite « privilégiée » ou « spéciale » –, mais l’attitude de l’équipe Bush depuis 2001 n’a pas eu de conséquences significatives en termes d’allégeance politique des Juifs américains.
En revanche, l’activisme de la minorité chinoise sur la scène politique des États-Unis est beaucoup plus récent. Sa visibilité va de pair avec la montée du concurrent chinois, « seul rival potentiel à la mesure des États-Unis » (peer competitor). C’est sur cet enjeu chinois que se penche l’ouvrage de Stéphanie Balme et de Daniel Sabbagh. Divisé en deux parties – l’une sur les rapports stratégiques et l’autre sur les interactions entre les sociétés – le livre se donne comme objectif le « repérage des modalités d’imbrication des facteurs internes et externes », autrement dit les liens entre politique étrangère et politique intérieure. Cet objectif est surtout rempli par la seconde partie, plus accessible que la première mais parfois anecdotique, et qui ne parvient pas à effacer l’impression que les auteurs ont trop travaillé à part. Au niveau des rapports stratégiques, la première partie rend compte des atermoiements du Congrès vis-à-vis de la Chine en soulignant les « coalitions improbables » que sont les parties prenantes au débat. Les hésitations de la présidence Clinton entre arguments moraux et impératif économique sont aussi expliquées. Au final, l’attitude qui se dégageait à la fin des années 1990 était celle dite de « l’engagement constructif » (engagement) afin de convertir l’adversaire en partenaire. Les attentats du 11 septembre bouleversent la donne : là comme ailleurs, la guerre contre le terrorisme permet tous les rapprochements et tous les amalgames. Enfin, la première partie aborde les débats stratégiques autour, entre autres, de la Corée du Nord, de Taiwan et du Japon, mais perd de vue les liens avec la scène intérieure aux États-Unis. On y revient pourtant dans la seconde partie, sur la « dimension sociétale », qui aborde par ailleurs les évolutions internes à la Chine. Les échanges sociétaux sont divisés entre immigration, commerce, culture et droit. Le chapitre sur l’immigration met l’accent sur les flux d’étudiants et de chercheurs et s’interroge sur la question de la « fuite des cerveaux ». Le chapitre sur le commerce reprend des éléments déjà abordés dans la première partie et pose la question d’un certain renouveau protectionniste aux États-Unis. Quant au chapitre sur la culture, il traite entre autres de la littérature chinoise-américaine et des biens culturels américains de masse, soulignant au passage que leur importation en Chine va de pair avec la montée de la classe moyenne, tout en montrant l’efficacité de la censure chinoise, le plus souvent avec la complicité de grandes sociétés américaines. Le dernier thème, celui de l’exportation du modèle juridique américain en Chine, est particulièrement intéressant car il souligne une évolution paradoxale : étant donné les divergences de parcours historique et de cultures juridiques entre les deux pays, il est inattendu de lire que les États-Unis sont « le principal donateur des programmes de développement en droit » et qu’ils forment « la majorité des élites juridiques » de la Chine. Il y a là un processus d’acculturation qui est essentiel pour comprendre la nature de ce que les auteurs qualifient justement de « nouvelle frontière » pour l’Amérique.
Dotée d’une structure institutionnelle ouverte, la politique étrangère américaine donne trop souvent le sentiment d’être incohérente, d’osciller longtemps pour finalement prendre une orientation brutale… Les alliés européens en font la triste expérience depuis 2001. Fragmentée, la machine diplomatique américaine n’en est pas moins prévisible pour peu que l’on en connaisse les ressorts. La démocratie des groupes d’intérêts qu’est l’Amérique a le mérite de donner de la visibilité à des négociations qui sont ailleurs tranchées dans le confort des chancelleries, à l’abri des pressions externes. Pour le meilleur ou pour le pire, les États-Unis tentent de concilier ouverture démocratique et pouvoir régalien, un défi fondamental que Tocqueville a su résumer avec sa clarté coutumière : « La politique extérieure n’exige l’usage de presque aucune des qualités qui sont propres à la démocratie, et commande au contraire le développement de presque toutes celles qui lui font défaut ».
François Vergniolle de Chantal
 
RELATIONS INTERNATIONALES
 
 
Handbook of Intelligence Studies
Loch K. Johnson (dir.)
Londres, Routledge, 2007, 382 pages
Loch K. Johnson compte parmi les meilleurs spécialistes universitaires du renseignement. Ancien staffer du Congrès, à présent enseignant en Géorgie, il avait déjà publié en 1996 Secret Agencies [3], consacré aux réorientations des services américains, puis récidivé avec Bombs, Bugs, Drugs and Thugs [4], en 2002. Cette fois, il nous propose un manuel examinant le système de contraintes et d’opportunités dans lesquelles se débattent les services spéciaux occidentaux. L’ensemble contient vingt-six essais, de qualité inégale, articulés autour de grands axes : études académiques et sources, collecte et analyse, action clandestine et contre-renseignement, imputabilité. Toutes ces questions sont traitées par des spécialistes renommés.
Les textes les moins intéressants sont ceux qui ne sortent pas des généralités. Robert Steele, qui tenait un bon sujet avec les sources ouvertes, livre par exemple un exposé sans relief, bourré de schémas et d’acronymes mais dénué de chair. Minh A. Luong, auteur d’un texte sur l’intelligence économique, reste au niveau des banalités de base, sans évoquer l’impact corrosif de la discipline sur les contreforts éthiques des organismes de renseignement. Le renseignement humain reçoit en revanche un meilleur traitement, avec des articles pointus sur la gestion des défecteurs et celle des groupes d’émigrés. La dernière partie appréhende bien la nécessité du contrôle externe. Les retombées différées du scandale des tortures et celles des écoutes illégales se font ici sentir. Qu’il s’agisse de la pression régulatrice exercée par la justice ou des scandales comme instruments correctifs, on sent poindre un rééquilibrage aboutissant à restreindre les approximations contre-productives des services spéciaux.
Au total, un tel ouvrage ne se lit pas d’une traite. D’un point de vue conceptuel, on aurait apprécié que l’ensemble se montre plus discriminatoire : les disciplines de l’analyse stratégique ont-elles vraiment des points communs avec les prismes paranoïaques du contre-espionnage ou les schématisations « boy-scout » de l’action clandestine ? Le grand jeu de la désinformation n’induit-il pas des modèles de pensée biaisés ? Tel quel, ce Handbook permet néanmoins de faire le point de manière nuancée sur de nombreuses questions de haute actualité. Et il marque l’affirmation des intelligence studies en tant que sous-discipline académique à part entière.
Jérôme Marchand
FUTURIBLES
Numéro spécial « Dialogue ou conflit de civilisations ? »
nËš 332, juillet-août 2007
Le point de départ de ce numéro spécial traduit le désir de l’association Futuribles International de rechercher des clés de lecture autres que celles qui ont été en usage durant la guerre froide et qui percevaient les relations internationales comme un affrontement bipolaire s’exprimant en termes idéologico-stratégiques. D’où la place relativement large qu’occupe dans ce numéro la discussion du livre de Samuel Huntington Le Choc des civilisations, ouvrage qui a pu donner l’impression que désormais le dilemme géopolitique majeur serait : conflit ou dialogue des civilisations ?
Les textes rassemblés dans ce numéro ont évité de s’enfermer dans un tel dilemme, sauf le papier d’Alioune Sall sur l’Afrique, qui paraît du même coup bien superficiel. Les autres articles peuvent se classer en trois catégories :
  • Absence de tout conflit de civilisations. C’est le cas du remarquable article de l’historien Chen Yan, qui reconstitue le processus en dents de scie d’occidentalisation de la Chine en nous laissant espérer en bout de course une « modernité à la chinoise » issue d’une confrontation entre confucianisme, libéralisme et nouvelle gauche. Dans une optique plus englobante, centrée sur l’ensemble des croyances religieuses, un autre historien, Jean-François Mayer, pronostique qu’à l’horizon de trente ans, aucun mouvement religieux n’aura atteint le statut de « nouvelle religion mondiale », mais que le monde musulman « ne sera pas entièrement sorti de la crise qu’il traverse actuellement ».
  • Il y a conflit de civilisations, mais au niveau de la vie quotidienne : c’est la mise en garde de la démographe Michèle Tribalat, qui souligne combien « la constitution d’enclaves à fortes concentrations ethniques dans la plupart des pays européens va constituer un défi majeur » pour leurs gouvernements.
  • Il n’est pas fatal que se produise un « clash » inexpiable entre civilisations chrétienne et musulmane : une thèse que défendent trois spécialistes : Georges Corm, Bruno Étienne et François Zabbal, chacun y apportant bien sûr ses inflexions propres. Corm insiste plutôt sur le fait que la solidarité prêchée par les États-Unis aux autres Occidentaux, ainsi que la référence à une supposée solidarité panislamiste, « constituent la voie royale vers un nouvel embrasement mondial », tout en pensant que la création d’un État palestinien est devenue impossible ; Étienne, de son côté, avance l’hypothèse d’une « nouvelle stratégie qui ferait de ce grand pays qu’est l’Iran un allié de l’Occident » et déplore la « grave erreur » que commet la France en rejetant la candidature européenne de la Turquie ; quant à Zabbal, il considère que le conflit entre chiites et sunnites sera « le conflit majeur des années à venir [5] ».
Hugues de Jouvenel, directeur de Futuribles International, et maître d’Å“uvre de ce numéro, conclut que « nous ne sommes plus dans un schéma de type "Djihad v. McWorld", un front uni de contestataires contre un processus de mondialisation destructeur des identités culturelles », mais qu’il reste beaucoup à faire avant de disposer d’une prospective géopolitique intégrant suffisamment de dimensions et d’acteurs pour éclairer les choix du politique, à partir d’un prisme qui, pense-t-il, « serait différent de celui des experts en relations internationales ».
Bernard Cazes
 
STRATÉGIE
 
 
De la guerre À la paix : pacification et stabilisation post-conflit
Paul Haéri
Paris, Économica, 2008, 270 pages
Destiné à tous ceux qui agissent en opérations de stabilisation, au niveau du terrain comme au plus haut niveau, cet ouvrage intéressera également ceux qui cherchent à resituer et comprendre les difficultés rencontrées par la communauté internationale dans les formes contemporaines de conflictualité. S’appuyant sur une solide expérience des interventions françaises au Liban, en Côte d’Ivoire, au Kosovo ou en Afghanistan, le lieutenant-colonel Paul Haéri bénéficie en outre d’une excellente perception des problématiques du théâtre afghan eu égard à ses origines iraniennes et à sa pratique courante du persan. Offrant au lecteur une véritable grille d’analyse, cet ouvrage s’articule en trois parties.
Dans une première partie consacrée pour l’essentiel à l’étude du processus de pacification dans l’histoire contemporaine, l’auteur montre que certains principes utilisés dès le xixe siècle demeurent étonnamment actuels, bien que les objectifs politiques et militaires d’aujourd’hui soient radicalement différents. Dans sa deuxième partie, l’auteur s’attarde plus particulièrement sur les difficultés rencontrées par les militaires lorsqu’ils sont confrontés à un adversaire asymétrique, ces mêmes militaires à qui l’on demande de « maîtriser la violence », c’est-à-dire de la maintenir au plus bas niveau possible alors même qu’elle est appliquée sans discrimination par certains belligérants sur leurs propres populations et communautés. Dans la troisième partie enfin, l’auteur resitue l’action des militaires dans une perspective plus globale où médias, humanitaires, acteurs du développement et de la reconstruction Å“uvrent encore trop souvent en ordre dispersé, alors que la définition d’un objectif politique clair permettrait de rationaliser leurs actions. Sur ce point, l’auteur s’attarde notamment sur les exemples de pays alliés qui sont bien plus avancés que la France en matière de gestion interministérielle des crises et qui, d’une manière générale, ont déjà tiré les leçons de cette nouvelle conflictualité.
Plus généralement, les allers-retours continuels entre exemples historiques et situations actuelles rendent la lecture de l’ouvrage agréable. Empruntés à des auteurs aussi variés que le maréchal Lyautey, Rupert Smith ou Gérard Chaliand, extraits d’allocutions de décideurs politiques et militaires toujours en fonction, parfois tirés de manuels de doctrine militaire, ces exemples tendent à montrer que cette « nouvelle » forme de conflictualité n’a en réalité rien de nouveau, les leçons du passé ayant simplement été occultées par des formes de conflictualité plus préoccupantes en leur temps (la guerre de haute intensité ou « grande guerre ») ou par des nouveaux concepts comme la « guerre humanitaire », le « soldat de la paix » ou encore le « soldat pacificateur » qui doit simultanément faire la guerre à la guerre et la guerre au terrorisme.
Enfin, plus que jamais multidimensionnelles, les opérations qui résultent de cette nouvelle forme de conflictualité sont décrites comme un continuum intervention-stabilisation-normalisation, forcément long. L’auteur préconise alors de définir un objectif politique clair, avec ce qu’il admet et ce qu’il exclut, pour coordonner tous les acteurs qui Å“uvrent au post-conflit en partenariat avec les nouvelles administrations locales et le plus souvent en milieu multinational.
Laurent Fromaget
The Echo of Battle: The Army’s way of war
Brian McAllister Linn
Cambridge (MA), Harvard University Press, 2007, 242 pages (hors annexes)
Historien de profession, enseignant à l’Université du Texas (Texas A&M), Brian McAllister Linn a écrit un livre relativement bref mais dont la lecture se révèle particulièrement fructueuse pour toute personne s’intéressant à la pensée militaire américaine dans le domaine terrestre, à sa genèse et à ses évolutions. La typologie des divers modèles de pensée peut d’ailleurs éclairer d’un jour révélateur les débats actuels. L’auteur ne parle pas tant des guerres américaines depuis leurs origines, que de la façon dont les théoriciens militaires américains ont interprété les leçons de leurs guerres pour en déduire ce que seraient les conflits futurs, et comment s’y préparer au mieux. Aux sources mêmes de sa thèse, McAllister Linn développe l’argument suivant : si la plupart des historiens se focalisent sur un nombre d’années de conflits véritables relativement réduit afin de déterminer ce qu’est « l’American Way of War », ce dernier a cependant été formé au moins autant par les débats intellectuels du temps de paix que par les expériences du temps de guerre. En bref, les penseurs militaires du temps de paix auraient, au moins autant que les chefs au combat, défini l’identité martiale de l’Army et ses missions, déterminé ses standards professionnels et créé sa façon unique de « faire la guerre ».
McAllister Linn conclut de façon tout à fait convaincante que si le corps des officiers partage une éthique et une idéologie unificatrices, ce dernier n’a jamais partagé de philosophie commune de la guerre. L’auteur distingue d’ailleurs trois groupes principaux selon lesquels classer ces diverses approches. Il distingue d’abord les Gardiens (Guardians), qui reconnaissent que la guerre est à la fois une science et un art mais que les succès au combat reposent sur l’application de sciences et techniques éprouvées. Le second groupe est celui des Héros (Heroes) pour qui le succès dépend au final, et avant tout, de l’élément humain, dont l’expression se retrouve dans les vertus telles que le génie, l’expérience, le courage individuel, les forces morales et la discipline. Le personnage emblématique en serait George S. Patton. Le troisième et dernier groupe est celui des Gestionnaires (Managers) qui envisagent la guerre sous l’angle d’un problème organisationnel, où la planification minutieuse, l’administration et la gestion des ressources assurent la victoire. George C. Marshall et Dwight D. Eisenhower sont les figures majeures de ce dernier groupe.
Bien que l’auteur ait tendance à présenter ces modèles comme mutuellement exclusifs, en particulier ceux des Héros et des Gestionnaires, en pratique il reste clair que cela n’est pas le cas. Le modèle héroïque est tout à fait applicable au niveau tactique et opératif mais le type managérial ou celui du « gardien » font sens dès que l’on approche le niveau politico-stratégique. La vérité est sans doute plus proche d’un modèle définitivement hybride, ce qui n’est que sous-entendu par l’auteur.
Enfin, cet ouvrage remet en question le discours traditionnel qui tend à interpréter les évolutions de la pensée militaire comme une lutte entre les Anciens et les Modernes, où les réformateurs finissent par l’emporter : ce n’est pas son moindre intérêt. McAllister Linn montre également très bien que l’utilisation de l’histoire dans l’évolution des doctrines militaires n’est souvent pas innocente, et que la tendance à piocher de-ci de-là des exemples historiques validant telle ou telle évolution reste un écueil constant.
Philippe Coquet
Worst Enemy: The Reluctant Transformation of the American Military
John Arquilla
Chicago, Ivan Dee, 2008, 288 pages
John Arquilla, professeur à la Naval Postgraduate School de Monterrey, s’est fait connaître dans les années 1990 lorsque, avec son ancien collègue de la RAND Corporation, David Ronfeldt, il lança les concepts de netwar et de « cyberguerre [6] ». Une décennie et une catastrophe militaire en Irak plus tard, Arquilla entend dans son nouveau livre tirer les enseignements des affres de la « Révolution dans les affaires militaires », de la transformation rumsfeldienne avortée, et établir une ambitieuse feuille de route pour l’armée américaine de demain. Pour Arquilla, le worst enemy qui donne son titre à l’ouvrage est le Pentagone lui-même, administration pléthorique livrée à une constante inertie du fait des querelles intestines auxquelles se livrent les services entre eux (Army, Air Force, Navy, Marine Corps). Le stratégiste ne se veut pas consensuel et n’hésite pas à énumérer la liste des dysfonctionnements actuels de chacune des armées. Ainsi, de l’Army il déplore qu’elle n’ait pratiquement pas changé depuis 1945, concluant d’une phrase assassine que celle-ci « semblerait familière à George Patton ou Omar Bradley et que l’un comme l’autre de ces généraux de la Seconde Guerre mondiale aurait pu facilement prendre le commandement des forces terrestres d’aujourd’hui [7] ». Il en est de même de la Navy, qu’il accuse de préparer avec sa flotte actuelle une nouvelle guerre du Pacifique, qui n’aura pas lieu. Quant à l’Air Force, Arquilla se range clairement du côté des contempteurs du bombardement stratégique – le dogme des pilotes américains –, affirmant que la puissance aérienne doit aujourd’hui se contenter d’un rôle de soutien aux forces terrestres. Pour Arquilla, les armées de demain doivent être constituées de multiples petites unités (« the small and the many »), dispersées sur le champ de bataille et travaillant de concert. Il ne s’agit pas seulement de profiter des révolutions technologiques avec la fameuse idée de Network-centric-warfare, il faut rénover en profondeur les mentalités et les structures militaires. En ce sens, Arquilla voit dans le lancement de la guerre d’Afghanistan en octobre 2001 la parfaite illustration de sa vision : à Mazar-e-Charif, quelques centaines de forces spéciales américaines alliées aux combattants de l’Alliance du Nord et soutenues par un rapide soutien aérien vinrent à bout des talibans.
Worst Enemy consacre également une part non négligeable à des sujets moins récurrents dans la littérature stratégique contemporaine. Ainsi un chapitre est-il consacré à la thématique des armes non létales, thématique qui a pris de l’ampleur ces dernières années à la lumière des opérations complexes menées en environnement urbain, en Irak ou en Afghanistan. Un autre sujet est abordé dans une longue section : les opérations psychologiques, « psyops », pour lesquelles Arquilla déplore la négligence des décideurs civils du Pentagone. Enfin dans une dernière partie sur l’armée et le changement social, l’auteur défend le retour à la conscription afin de pallier un écart grandissant entre la société américaine et son armée, cette dernière étant, selon lui, trop religieuse et trop masculine. Cette recommandation, à n’en pas douter, ne suscitera pas l’adhésion de chacun dans la communauté de défense américaine tant elle est associée à la période sombre du Vietnam.
Au final, Worst Enemy se révèle être un ouvrage rigoureusement documenté et particulièrement engagé, aux positions tranchées, sur un impressionnant éventail de problématiques qui traversent le Pentagone d’aujourd’hui.
Jean-Loup Samaan
 
HISTOIRE
 
 
Un purgatoire trÈs discret. La transition « helvÉtique » d’anciens nazis, fascistes et collaborateurs aprÈs 1945
Luc Van Dongen
Paris, Perrin, 2008, 650 pages
Luc van Dongen a consacré sa thèse à la manière dont la Suisse est devenue à partir de 1943 une terre de refuge pour des nazis, des fascistes et des collaborateurs d’Allemagne, d’Italie ou de France, en s’interdisant, avec 2 014 notes infrapaginales d’une rigueur tout helvétique, les dérives sensationnalistes que ce sujet pourrait susciter.
L’auteur étudie 500 dossiers individuels : une centaine d’Allemands, une centaine d’Italiens et environ 300 Français. Le chiffre est important si l’on se remémore les dénégations des autorités suisses qui niaient la présence de ces réfugiés. Mais il peut aussi sembler modique si on le rapporte aux milliers, voire aux millions, d’individus pouvant, à tort ou raison, redouter la dénazification ou l’épuration.
Ce « corpus » ne compte pas de « célébrités » de premier plan, même si on y croise d’anciens ministres de Mussolini (Dino Alfieri, Giuseppe Bastianini) ou de Vichy (René Belin, Charles Pomaret, Raphaël Alibert), la fille du Duce (Edda Ciano), le chef d’orchestre Wilhelm Fürtwangler, l’écrivain Paul Morand, etc. Parmi les réfugiés allemands et italiens, on compte beaucoup d’hommes d’affaires. La communauté française est différente, qui compte une majorité d’anciens fonctionnaires de Vichy (George Hilaire, Jean-Pierre Ingrand, Charles Rochat) et de nombreux intellectuels (Bertrand de Jouvenel, Bernard Faÿ, Alfred Fabre-Luce). Mais pour les trois communautés semble se dessiner une frontière plus ou moins imperméable entre l’acceptable et l’inacceptable : pour les Italiens, le ralliement à Pietro Badoglio en juillet 1943 ; pour les Allemands, le soutien plus ou moins actif au complot de von Stauffenberg en 1944 ; pour les Français, la participation au « bon Vichy » du maréchal Pétain et la détestation du « mauvais Vichy » de Pierre Laval – même si la présence de nombreux miliciens bénéficiant de complicités actives dans les milieux religieux viole cette frontière.
L’analyse de destins troublants révèle la place du hasard, de la chance. L’accueil en Suisse tint souvent à des relations personnelles que l’exilé avait – ou n’avait pas – nouées pendant la guerre. La connivence idéologique a moins compté – même si les milieux conservateurs suisses n’étaient pas sans sympathie pour les idées pétainistes – que la solidarité sociologique à l’égard de grands bourgeois italiens, allemands ou français qui appartenaient à la même classe sociale que ces Suisses qui allaient les accueillir et voyaient d’un mauvais Å“il la vendetta exercée contre des vaincus qui leur ressemblaient tant.
Quel jugement porter sur la politique des autorités suisses ? Les catégories morales sont étonnamment absentes des critères de sélection des autorités et la participation au génocide juif totalement sous-estimée. Pour choquante qu’elle soit aujourd’hui, cette attitude doit être replacée dans le contexte de ce qu’était, dans l’immédiat après-guerre, la conscience de ces crimes. L’attitude de la Suisse aurait pourtant mérité une appréciation plus globale, que l’auteur s’interdit de porter. Avec un soin scrupuleux, il analyse une politique publique d’immigration marquée par sa complexité (les départements de la Police, de la Justice et des Affaires étrangères ne partagent pas toujours, ni au même moment, les mêmes positions) et aussi par sa personnalisation (le conseiller von Steiger et le chef de la police Rothmund semblent avoir joué un rôle personnel déterminant). Par construction, l’étude des exilés fait la part belle aux décisions positives d’accueil et peut donner de la politique suisse une image bien laxiste. Il aurait fallu s’intéresser aussi à tous les réfugiés potentiels qui ne sont pas venus en Suisse, restant dans leur pays ou s’exilant ailleurs.
Au total, la Suisse réussit tant bien que mal à concilier l’inconciliable : défendre sa souveraineté contre les exigences des Alliés, rester fidèle à sa tradition humaniste sans donner refuge à des criminels de guerre trop encombrants, nager dans « les eaux fangeuses du réarmement clandestin, du business et des collusions avec le monde du renseignement », alors que la guerre froide changeait si vite la donne et transformait en l’espace de quelques mois des criminels condamnés à mort en solide alliés dans la lutte contre le nouvel ennemi communiste.
Yves Gounin
 
RELIGION
 
 
L’APOCALYPSE DANS L’ISLAM
Jean-Pierre Filiu
Paris, Fayard, 2008, 378 pages
Après Les frontières du djihad  [8] (cf. Politique étrangère nËš 1/2007), Jean-Pierre Filiu s’intéresse à un phénomène connu en Occident seulement par quelques experts, mais inquiétant : la diffusion d’une littérature musulmane apocalyptique, le plus souvent teintée d’antisémitisme, qui annonce la fin des temps et la défaite de l’Antéchrist.
Certes, si le Coran traite peu de la fin des temps et des signes annonciateurs de l’Heure dernière, les récits apocalyptiques existent dès les premiers temps de l’islam, aussi bien dans la tradition sunnite, qui fait apparaître la figure de l’Antéchrist, que dans la tradition chiite, avec l’imam caché – le Mahdi – descendant du prophète qui triomphe des forces du mal. Ce n’est pourtant que tout récemment que s’est développée et diffusée une littérature délirante qui se propage dans l’ensemble du monde musulman. À cet égard, l’année 1979 paraît être un tournant majeur avec, tout à la fois, la révolution islamique en Iran, le soulèvement de La Mecque et l’intervention soviétique en Afghanistan. Ce triple choc « secoue la latence dans laquelle la production apocalyptique s’était recluse du fait du mépris des clercs et de la mobilisation nationaliste ». La vision des trois cents rebelles qui envahissent la grande mosquée de La Mecque est apocalyptique : leur chef se présente comme le Mahdi attendu et affirme que tous les signes de l’Heure sont réunis. Un journaliste égyptien, Saïd Ayoub, publie en 1986 L’Antéchrist dans lequel il entend traiter du « devenir de l’islam éternellement agressé et finalement vainqueur ». Parmi les agresseurs sont ainsi cités Napoléon Bonaparte, Karl Marx et Atatürk (sic). Mais c’est « l’alliance judéo-chrétienne au pouvoir en Amérique » qui constitue la pire menace contre l’islam. La bataille finale verra la déroute des « croisés mondiaux » bien que l’Antéchrist ait appelé à l’aide les dix cavaliers de l’Apocalypse.
J.-P. Filiu fait l’exégèse de cette littérature qui se développe essentiellement à partir de l’Égypte. Une véritable « déferlante » se répand dans le monde musulman, notamment après l’intervention américaine en Irak en 2003. La Maison du Livre arabe, installée au Caire, publie ainsi dans les années 1990, sous la plume d’un avocat égyptien, une vingtaine de titres aux libellés édifiants sur le thème de la fin des temps. Les pays du Golfe ou les pays occidentaux où résident des communautés musulmanes importantes ne sont pas en reste. Il existe d’ailleurs une production en langue française éditée à Beyrouth, Paris ou Bruxelles. Un effort de traduction systématique vers de nombreuses langues orientales ou occidentales est assuré par un pamphlétaire turc, Harun Yahia, qui permet à cette littérature d’être largement diffusée au niveau international. Le monde chiite est également touché. Un livre paru récemment à Beyrouth annonce qu’« Ahmadinejad est le chef des forces du Mahdi qui libéreront Jérusalem ». Il énumère dix-sept signes annonciateurs de l’apparition de l’imam caché. Paradoxalement, Al-Qaida ne reprend pas à son compte la tentation apocalyptique.
Quelle influence cette littérature peut-elle avoir sur les populations musulmanes ? Elle est difficile à apprécier, mais il est évident qu’elle ne peut que contribuer à renforcer le rejet de l’Occident par des opinions publiques déjà mobilisées contre les « croisés ».
Que penser de ce phénomène qui depuis vingt ans va en s’amplifiant ? On remarquera qu’il ne se limite pas au monde musulman. J.-P. Filiu donne quelques citations de fondamentalistes chrétiens qui relèvent de la même exaltation. Un sondage réalisé en 2002 par Time et CNN relevait que 59 % des Américains croyaient que les événements annoncés dans l’Apocalypse allaient bien survenir. Une étude parallèle et comparative sur le renouveau apocalyptique chrétien serait intéressante. Cette littérature ne serait-elle pas le reflet d’un profond malaise vécu par des populations – chrétiennes, juives ou musulmanes – qui disent ainsi leur angoisse face à un avenir incertain qu’elles pressentent violent ?
Ce livre est une contribution très documentée sur un phénomène dont il ne faut pas sous-estimer l’importance, quel que soit le jugement porté sur ce qui apparaît le plus souvent comme des élucubrations erratiques. L’analyse de J.-P. Filiu est particulièrement riche et fouillée. L’Apocalypse dans l’islam permet aide à comprendre certaines réactions de la « rue musulmane », voire celles de certains responsables comme Ahmadinejad, lui-même réellement convaincu du proche retour du Mahdi.
Denis Bauchard
Les chrÉtiens de l’Inde : entre castes et Églises
Catherine Clémentin-Ojha
Paris, Albin Michel, 2008, 296 pages
Dans un ouvrage passionnant de par son érudition et sa clarté, Catherine Clémentin-Ojha, spécialiste de l’anthropologie religieuse, analyse les problématiques sociales, politiques et religieuses de l’identité chrétienne en Inde. En décrivant l’image de cette minorité dans un milieu majoritairement « païen », l’auteur démontre que, malgré la figure fédératrice de mère Thérésa, sa religion est perçue par les nationalistes hindous comme un legs de l’impérialisme occidental et une menace pour l’ordre social traditionnel. Cette vision se traduit par des violences, voire par l’adoption de lois anti-conversion.
Ce livre nous renseigne sur la diversité de ces chrétiens. En dépit de leur faible poids démographique (2,34 % de la population nationale, soit tout de même 24 millions de personnes), ils forment, à l’image de l’Inde, une « mosaïque de communautés ». Plusieurs scissions ont affecté leurs trois principaux courants : les chrétiens syriens du Kerala, les catholiques et les protestants. Leur hétérogénéité est également régionale, linguistique et sociale (intouchables, tribus, hautes castes et Anglo-Indiens).
L’un des aspects les plus intéressants de l’ouvrage concerne la manière dont cette religion, « importée » de l’étranger, s’est adaptée à la réalité socioculturelle locale en maintenant les divisions de castes parmi les convertis et leurs descendants. Ce système était toléré par les missionnaires pour séduire les castes supérieures. Craignant que certains aspects de la vie de Jésus ne provoquent leur mépris, un abbé français proposa même d’omettre son séjour au milieu des pêcheurs et d’autres « castes » inférieures. Aujourd’hui encore, le clergé indien est surtout issu des castes supérieures et les intouchables, ou dalits, qui représentent 60 % des fidèles, sont souvent discriminés dans leurs églises.
L’auteur rappelle que cette situation est combattue au xixe siècle par les anglicans et plus récemment par la « théologie dalit » inspirée de la théologie de la libération. Le christianisme a pu justement être instrumentalisé par les plus défavorisés pour améliorer leurs conditions de vie et leur dignité.
L’anthropologue explique aussi que le processus d’indianisation du christianisme, désiré par des Indiens dès le xixe siècle, est en train de s’achever. Pour ces derniers, la philosophie hindoue pouvait, à l’instar de la pensée grecque, participer à la compréhension du message chrétien. Encouragée par Vatican II et le concept « d’inculturation » définissant l’adaptation du message chrétien à une culture donnée, l’indianisation concerne aujourd’hui tant le mobilier des églises que la liturgie, ou les vêtements des prêtres.
Ce livre nous permet finalement de comprendre que l’avenir du christianisme en Inde dépend de la promotion des dalits au sein des Églises. Ces institutions doivent s’adapter à une réalité sociopolitique marquée par leur ascension sous peine de se couper des aspirations de la majorité de leurs fidèles.
Raphaël Gutmann
L’islam imaginaire
Thomas Deltombe
Paris, La Découverte, 2007, 382 pages
En opérant un décryptage critique des discours médiatiques dominants sur l’islam de France depuis 30 ans, Thomas Deltombe montre avec méthode les connivences entre la sphère médiatique et le monde politique dans la désignation d’un nouvel ennemi : l’islam.
Pour lui, c’est le regard qui crée l’objet et l’islam de France est souvent observé et apprécié à travers des événements qui sont extérieurs au pays. Mais ce regard est aussi conditionné par des phénomènes étrangers à l’islam, comme la crise de la représentation politique, le malaise des écoles, la crise des banlieues, celle des médias ou encore du journalisme… La société française, ne parvenant pas à faire face aux crises multiples qu’elle traverse, met en accusation des « responsables » : les immigrés, hier victimes du racisme, deviennent coupables d’un déficit d’intégration.
Dans les années 1980, la sédentarisation de l’immigration consécutive au regroupement familial s’est accompagnée d’une insertion et d’une visibilité de plus en plus grandes dans l’espace public. Une visibilité qui n’a pas manqué d’effrayer ceux qui y voyaient l’influence directe de la « montée de l’intégrisme musulman ».
Au moment même où l’on disait vouloir « intégrer » les immigrés, l’islam était de plus en plus visible à la télévision. L’angoisse identitaire qui saisit alors une partie des élites françaises a trouvé sa traduction dans le monde médiatique. Le discours télévisuel a de plus en plus décrit un islam à connotation terroriste. Cette « rupture » dans la manière de percevoir les musulmans se serait opérée à la fin des années 1980. Le monde occidental perdait son meilleur ennemi et l’affaire des foulards de Creil semblait bousculer l’image que la société française se faisait d’elle-même.
Dans les années 1990, le terme d’islamisme allait s’imposer à la télévision française, sans trop de distinction entre islamisme et terrorisme. Pour Thomas Deltombe, trois éléments clés expliquent la peur de l’islam et le transfert des phobies sur la religion musulmane : le traumatisme de la guerre d’Algérie, la visibilité de cette religion et enfin la crainte de l’islamisation des modes de vie. Ces facteurs auraient contribué à une défiance à l’égard du fait musulman, inscrit dans un sens commun hérité de la longue histoire coloniale, dans un véritable « inconscient national ».
Après le 11 septembre, de nombreux intellectuels, « experts », mais aussi des « musulmans » – nouvelle catégorie d’acteurs – sont conviés à participer à nombre de débats pour commenter et analyser une actualité que les journalistes lient de plus en plus systématiquement à l’islam. Ces journalistes, qui ont répété à l’envi qu’il ne fallait pas céder aux amalgames, n’ont de fait cessé de les entretenir.
La communauté arabo-musulmane devient dès lors un objet de suspicion et d’inquiétude dont les médias vont tester « l’intégration » et « l’attachement » à la France. L’auteur explique clairement que dans ce traitement médiatique particulier de l’islam, cette religion est conçue « en dehors du temps et de l’espace ». N’importe quel musulman est alors comptable des agissements des autres.
Pour Thomas Deltombe, ces dérives journalistiques s’expliquent par le fait que le contexte actuel a conduit à une sorte de « fascination de l’islam » : plus un événement est présenté comme musulman ou islamique et plus il a de visibilité dans le monde des médias. Il partage l’idée de Pierre-André Taguieff selon laquelle les processus de démonisation et de construction d’un ennemi absolu n’ont pas disparu : ils ont changé de cible. De plus, ces traitements journalistiques ne sont pas imputables à une tendance politique particulière. Pour l’auteur, les débats sur l’islam de France semblent bien avoir provoqué un « dangereux consensus dans les élites de droite comme de gauche ».
Au-delà de la mise en évidence des limites de la neutralité et de l’objectivité du monde journalistique, ce livre offre des clés de compréhension précieuses pour saisir le malaise des musulmans français. Il permet aussi de mesurer la complexité à laquelle est confrontée la classe dirigeante pour mettre en place des modes de représentation des musulmans, au moment où les médias continuent de nourrir un sentiment d’altérité et de faire peser la suspicion sur ceux qui sont très majoritairement intégrés.
Khadija Mohsen-Finan
RÉflexions nouvelles sur des questions juives : Du singulier À l’universel
Claude-Raphaël Samama,
Paris, Maisonneuve & Larose, 2007, 270 pages
En ces temps de recherche identitaire, les questions afférentes à l’identité juive paraissent avant-courrières. L’ouvrage de Claude-Raphaël Samama se propose donc d’en renouveler la problématique. L’originalité de cette suite d’études consiste à dépasser l’univocité de la « question juive », puisqu’elle la dissémine au fil de « géographies » et « d’histoires » spécifiques. Affranchissant l’identité juive d’un contenu purement religieux, l’auteur lui confère phénoménologiquement une forme de vie symbolique propre et singulière, qui aurait fécondé les dimensions, conceptuelle et éthique, de l’aventure humaine.
L’ouvrage travaille à dégager l’identité juive des préjugés que lui accolent bien des représentations en Europe. Par exemple, il rappelle qu’il n’existe pas « d’économie juive séparée en Europe » et que le développement du capitalisme doit bien plus à l’esprit d’entreprise protestant qu’aux Juifs qui, « exclus des citoyennetés », n’étaient pas en mesure de diriger l’évolution politique et technologique des puissances européennes.
Claude-Raphaël Samama prononce un discours courageux quand il traite de l’instrumentalisation politique et médiatique de la Shoah. Il invite particulièrement les Européens juifs à ne pas rester prisonniers de cette mémoire, à lui accorder certes toute sa place comme expérience tragique de l’altérité, mais également à reprendre leur vocation d’ouvrir des Temps Nouveaux. Ceux-ci, il voudrait les voir s’appliquer au conflit israélo-palestinien ; et il plaide pour une réconciliation – voire une union – des deux peuples, issue d’une interprétation partagée d’un corpus fondateur, lequel relierait judaïsme et islam.
La singularité juive devient sous la plume de l’auteur le paradigme d’un universel multiple et différencié qui déjouerait l’homogénéisation planétaire engendrée par la globalisation. Aussi cet ouvrage, riche de points de vue audacieux, peut-il concerner tout lecteur attaché à la pluralité des expressions symboliques de la vie humaine. L’exception des Juifs, que brandit l’auteur, peut être considérée comme un défi pour l’excellence adressé aux génies singuliers des peuples. Plus que l’élection, l’exception se prouve par les Å“uvres. Les Travaux et les Jours, la vicissitude des destins, convient toute « culturalité » à la modestie. Ce livre doit être médité selon les vertus de la philia philosophique et politique.
Dans cet esprit de dialogue, on peut cependant regretter que, si l’auteur démontre avec conviction l’apport de sens qu’a instillé la culturalité juive à la civilisation européenne, il ne s’interroge guère sur l’immense héritage spirituel dont l’Europe a imprégné « ses » Juifs. Il n’est que de penser aux mythes grecs dont Freud a fait usage. Du moment où il tient un propos sur les choses mêmes, tout philosophe, d’origine juive ou non, s’affranchit de la dictée d’une quelconque transcendance et il parle à la fois sa langue nationale et celle du logos grec.
L’auteur tend à définir l’identité juive comme une assignation à un  corpus textuel fondateur. Certes, Claude-Raphaël Samama ne réduit pas le corpus textuel hébraïque à son contenu mémoriel et rituel, car il le comprend comme un message métaphysique par lequel l’être humain est appelé à refuser les leurres de l’idolâtrie et, parallèlement, invité à ouvrir le monde à l’advenir d’un infiniment Juste dans le sillage d’une Loi. Néanmoins, ce surplomb éthique d’un Prescripteur transcendant engendre ses propres contradictions. On voit ainsi mal le lien nécessaire entre le dépassement des lieux qu’incarnerait l’appel éthique d’une infinie transcendance et la fondation de ce lieu politique qu’est l’État d’Israël. À trop célébrer la réquisition par un infini textuel, l’auteur risque d’ignorer l’ordre situé des formes politiques et morales. La pensée d’une assignation à la langue d’une éthique universelle, qui méconnaîtrait la médiation existentielle des finitudes symboliques et de leur agon créateur, légitime bientôt une « gouvernance » abstraite. Qu’en est-il alors de se décider pour un sens concret, de risquer à se penser et se faire autrement que ne le voudrait toute assignation première ?
Le questionnement actuel sur l’identité juive atteste que « son » assignation est devenue hautement problématique. L’Histoire a en effet effectué son travail, livrant l’Occident et ses Juifs à l’errance du dispositif technicien. L’Orient des révélations, sur lequel se reposer, luit dorénavant comme une triste ou abstraite nostalgie. Les corpus symboliques ont perdu leur puissance sacrée. Au fond, les identités ne sauraient jouir d’aucune définition canonique ; elles paraissent à la lumière des Å“uvres humaines. Montrez-moi ce que vous faites, le monde que vous ouvrez, et je saurai qui vous êtes.
Philippe Forget
 
ASIE
 
 
La Chinafrique. PÉkin À la conquÊte du continent noir
Serge Michel et Michel Beuret
Paris, Grasset, 2008, 348 pages
Serge Michel, correspondant du Monde en Afrique de l’Ouest, et Michel Beuret, rédacteur à L’Hebdo (Lausanne), combinent l’art du reportage à l’analyse en profondeur, solide et bien documentée. Les observateurs de la Chine savent qu’elle est de plus en plus active en Afrique, mais encore faut-il démonter les multiples facettes de cette pénétration comme le font, avec brio, nos deux auteurs.
Viennent d’abord les gros contrats, à commencer par le pétrole, avec crédits à des conditions de faveur : 8 milliards de dollars en Angola (crédits dans les infrastructures et l’achat de blocs pétroliers), 11 milliards au Nigeria, 15 milliards en dix ans au Soudan. De nouveaux contrats d’exploration ont été signés avec le Kenya, l’Ouganda et l’Éthiopie.
Les travaux d’infrastructures suivent : quartiers d’habitation à Alger, routes, chemins de fer, grands barrages en République du Congo et au Soudan, sur le Nil. Pékin a signé avec le Gabon un contrat pour l’exploitation d’une mine de fer (Belinga), avec construction d’une voie ferrée (560 kilomètres), d’un port et de deux centrales hydroélectriques. Les Chinois s’intéressent à l’uranium du Niger.
À côté des compagnies d’État interviennent les entrepreneurs privés qui envahissent les bazars : textiles et vêtements, chaussures, articles en plastique, électronique, motocyclettes, pompes d’irrigation, etc. Les restaurants chinois se multiplient et, dans plusieurs cas, les bordels. Au Soudan, où la présence chinoise est particulièrement forte, des paysans sont venus s’installer. Leurs légumes sont destinés à leurs seuls compatriotes qui « ne mangent pas local ». « Dans le Henan on gagnait l’équivalent de 200 euros par mois. Ici dix fois plus. »
Le négoce s’accompagne parfois d’intrigues dans les conflits locaux, comme au Tchad, pour faciliter les intérêts chinois. On connaît par ailleurs le soutien chinois à des États douteux comme le Soudan ou le Zimbabwe.
Cette pénétration ne va pas sans failles. Les 500 000 travailleurs chinois en Afrique (contre 251 000 Libanais et 110 000 Français) ne sont pas toujours populaires. Ils ont peu de liens avec les Africains. Certains projets d’infrastructure ont fait l’objet de plaintes à la suite de travaux défectueux. Des ouvriers indigènes se plaignent d’être mal payés, « parfois battus ». Le président Thabo Mbeki d’Afrique du Sud déplore « une nouvelle équation dangereuse », qui reproduit le pacte colonial (matières premières contre produits manufacturés). Des signes de grogne sont apparus en Angola avec l’annulation d’un contrat de Sinopec pour la création d’une énorme raffinerie.
Il faut aussi garder le sens des proportions. Le portefeuille pétrolier des Chinois est encore très modeste, sauf au Soudan, par rapport à celui des majors occidentales, et les Chinois ne sont pas les seuls à s’intéresser à l’Afrique : le Brésil, l’Inde, la Corée y interviennent aussi. En conclusion, Serge Michel et Michel Beuret n’excluent pas la possibilité d’un échec chinois dans cette partie du monde. D’un autre côté, l’ardeur au travail des nouveaux venus exerce des effets positifs. « La Chine a redonné à l’Afrique une vraie valeur tant aux yeux de ses habitants qu’à l’étranger. Jamais l’Occident ne s’est autant intéressé à l’Afrique. » Reste à voir l’usage que les dirigeants africains feront des appuis chinois, de la manne pétrolière et des infrastructures si peu développées jusqu’à ce jour.
Gilbert Étienne
Chine brune ou Chine verte ? Les dilemmes de l’État-parti
Benoît Vermander
Paris, Presses de Sciences-Po, 2007, 212 pages
Par la construction des paradigmes « brun » et « vert », Benoît Vermander tente dans cet ouvrage de trouver un cadre d’analyse des débats en cours en Chine qui puisse rendre compte des contradictions, des hésitations et de la complexité des choix politiques. Pour l’auteur, ces nouveaux paradigmes seraient plus aptes à saisir la spécificité de la sphère politique chinoise que l’opposition – à laquelle nombre d’observateurs ont aujourd’hui recours – entre « libéraux » et « nouvelle gauche ». L’auteur ne nie pas que cette opposition existe au sein du corps politique entre ceux qui plaident la poursuite des réformes politiques et ceux qui s’inquiètent des dysfonctionnements, en particulier sociaux, et prônent un retour à une justice distributive. Toutefois, cette approche est, selon l’auteur, trop occidentale et ne parvient pas à saisir des aspects plus complexes du rapport à la nation et à l’identité chinoises.
Les deux couleurs ont été choisies pour leurs connotations : le brun renvoie au « national-capitalisme » tel qu’il a marqué un temps l’Amérique latine ; le vert renvoie à l’écologie et au mondialisme. Le paradigme brun correspond au choix de mettre au premier plan l’affirmation du rôle de la Chine sur la scène internationale et, pour cela, de privilégier la poursuite d’une croissance économique forte aux dépens des problèmes sociaux, environnementaux ou sanitaires. Cette orientation suppose un contrôle social fort via la prééminence du parti afin d’éviter l’anarchie, ainsi que le développement de la défense nationale. Le paradigme vert, à l’opposé, part du constat des problèmes qui ravagent le pays et la société (en premier lieu les catastrophes écologiques et les inégalités sociales) et considère que la seule solution pour éviter le naufrage du régime actuel est de laisser plus de place à la société civile. Il souligne les intentions pacifiques de la Chine sur la scène internationale et la volonté du pays de prendre en compte les valeurs universelles et les défis communs.
À partir de ces deux paradigmes, Benoît Vermander propose au fil des chapitres une analyse documentée et nuancée des débats qui animent la vie politique chinoise. Dans un premier chapitre, il se confronte à la question de l’identité nationale et du facteur culturel dans la politique – une question qui parcourt l’ensemble de l’ouvrage, puisque les principaux débats, pour Vermander, sont nourris par le fait que la Chine est engagée dans une redéfinition véritable de son identité. Il aborde ainsi, d’une part, de grandes questions de politique intérieure telles que la crise écologique, les tensions sociales et la légitimité du parti, et, d’autre part les débats sur le positionnement de la Chine sur la scène internationale.
Les paradigmes brun et vert sont les deux branches d’une alternative politique entre lesquelles la Chine ne peut ni ne veut choisir. Dans aucun groupe politique, ni chez aucun homme politique, ils n’apparaissent à l’état pur. Le discours politique oscille en Chine entre ces deux modèles et l’ambition de Vermander est bien de rendre compte de cette complexité et d’éviter de caricaturer les débats qui s’y développent.
Benoît Vermander a également publié en 2008 une compilation de ses cours qui propose des synthèses bien menées sur les effets de l’émergence de la Chine [9]. Il y aborde à nouveau la question des dysfonctionnements internes, mais développe d’autre part celle des tensions dans la région asiatique ou encore celle des relations sino-américaines. Cet ouvrage, comme le précédent, propose une analyse nuancée de la politique chinoise. Il souligne par exemple comment sur la scène internationale la Chine n’est pas toujours aussi inflexible qu’il n’y paraît. Ainsi la mise au premier plan du principe de souveraineté, qui pose la limite du passage de la multipolarité au multilatéralisme, fait-il aujourd’hui l’objet de concessions significatives.
Hélène Le Bail
Chine-Inde : La grande compÉtition
Gilbert Étienne
Paris, Dunod, 2007, 224 pages
Le titre du nouvel ouvrage de Gilbert Étienne (qui en rappelle un autre [10] paru en 1998) est quelque peu trompeur, et ceux qui s’attendent à y voir révélé à la dernière page non pas le nom du coupable mais celui du vainqueur de la compétition qui opposerait les deux géants asiatiques en seront pour leurs frais. Toute risquée qu’elle soit, comme l’auteur lui-même le signale dès la première page, l’entreprise dans laquelle s’engage cette fois Gilbert Étienne n’a pas pour objet de trancher de manière définitive et péremptoire mais, plus modestement, de passer en revue les forces et les faiblesses de chacun des deux pays. Son objectif n’est pas non plus de jouer les oracles ni de prévoir à quoi ressembleront les deux économies dans vingt ans, mais simplement de suggérer, d’esquisser des pistes d’évolutions possibles. Gilbert Étienne est un sage, ceux qui le connaissent le savaient déjà.
L’ouvrage s’ouvre sur un « lever de rideau », succession de souvenirs et d’impressions accumulés par l’auteur au cours des cinq dernières décennies, qui retrace les changements spectaculaires enregistrés dans les deux cas et permet une mise en perspective particulièrement utile à la compréhension de l’analyse qui suit. Ce premier chapitre est suivi de quelques rappels historiques, également bienvenus, sur les trajectoires respectives des deux pays. L’auteur s’y attache à mettre en évidence à la fois les convergences et les dissemblances qui ont marqué leur histoire et conditionné leur évolution. Les chapitres qui suivent sont consacrés à une comparaison systématique des deux économies, où sont examinés successivement les modalités et le « style » des réformes (brutales en Chine, plus progressives en Inde), le fonctionnement et la logique des systèmes politiques, les formes et l’ampleur de la corruption, la gestion des infrastructures, les problèmes environnementaux, l’agriculture, les ressources humaines.
L’ouvrage souligne l’existence d’un grand nombre de goulots d’étranglement communs aux deux économies, qui font peser une lourde hypothèque sur la dynamique de croissance. Ces faiblesses sont pour certaines connues – pressions sur l’environnement, insuffisance des infrastructures –, d’autres le sont moins ou n’ont été que très récemment dénoncées, comme le manque criant des investissements dans le monde rural depuis de trop longues années. L’entreprise, du fait de son ampleur, est ambitieuse mais plutôt réussie. Tout l’intérêt de la comparaison est qu’elle ne s’appuie pas exclusivement sur les chiffres ou statistiques officiels mais aussi, et surtout, sur des observations de terrain, autrement plus parlantes et finalement sans doute plus fiables.
Un autre grand mérite de l’ouvrage est de ne pas chercher à caricaturer ou à simplifier, quitte à laisser sur leur faim certains lecteurs impatients et en quête de réponse claire et définitive. L’analyse est toute en nuances. Ainsi l’avantage est à la Chine sur le plan financier, mais à l’Inde dans le secteur agricole (notamment du fait du moindre morcellement des propriétés) ; l’avantage est à la Chine sur le recul de la pauvreté mais à l’Inde sur le rythme de creusement des inégalités ; enfin l’avantage est à la Chine pour l’efficacité gouvernementale mais à l’Inde pour la gestion d’entreprises au niveau interne et international (y compris dans le secteur bancaire). L’auteur souligne enfin à juste titre la spécificité des deux économies, qui résulte de leur taille et qui les place automatiquement dans une catégorie à part ne correspondant à aucun schéma existant.
En bref, un ouvrage extrêmement vivant et éclairant sur une question qui nous préoccupe tous puisque c’est un peu là que se joue l’avenir de nos vieilles nations.
Françoise Nicolas
 
MOYEN-ORIENT
 
 
The Taliban and the Crisis of Afghanistan
Robert D. Crews et Amin Tarzi (dir.)
Cambridge/Londres, Harvard University Press, 2008, 448 pages
Ce travail collectif a été mené sous la direction de deux spécialistes reconnus de la Grande Asie centrale (Asie centrale post-soviétique, Afghanistan, Pakistan) : Robert D. Crews, qui enseigne à Stanford et est l’auteur de For Prophet and Tsar : Islam and Empire in Russia and Central Asia  [11], et Amin Tarzi, directeur des études moyen-orientales à l’Université américaine du Corps des Marines, un des meilleurs analystes de l’Afghanistan et du Pakistan à Washington D.C.
L’ouvrage s’articule autour de huit chapitres : Abdulkader Sinno, de l’Université de l’Indiana, analyse la capacité des talibans à mobiliser la population pachtoune, dont le mouvement est issu. Dans le chapitre 2, Neamattolah Nojumi (Université Georges Mason) montre comment les « réseaux de patronage » iraniens et pakistanais ont nourri l’islamisme dans le pays. Juan R. I. Cole (auteur de Napoleon’s Egypt  [12]) s’attarde quant à lui sur la terrible répression des femmes par les talibans, tandis que Nazif Shahrani (Université de l’Indiana) se penche sur la continuité que représente ce mouvement islamiste dans l’histoire politique afghane. Dans le cinquième chapitre, Lutz Rzehak (Université Humboldt, Berlin) présente la mémoire orale, notamment des Baloutches, face à la période de domination des talibans. Le chapitre 6, écrit par Robert L. Canfield (Université de Washington, Saint-Louis), démontre l’évolution de l’islamisme afghan vers une identification avec la cause d’un djihad global, ce qui ne peut être qu’une mauvaise nouvelle dans la lutte contre le terrorisme.
Robert D. Crews traite des différences à l’intérieur du mouvement taliban, qu’on a trop tendance à prendre comme un tout indivisible, et définit notamment ce qu’est un taliban modéré. Enfin, dans le chapitre 8, Amin Tarzi écarte définitivement la notion d’unicité dans le fonctionnement actuel des néo-talibans, démontrant que la révolte est également locale et non contrôlée à distance par le mollah Omar. La conclusion de l’ouvrage est critique quant à la façon américaine de gérer le conflit. Washington ne s’est clairement pas montré à la hauteur de l’engagement proclamé. Une vision dépréciative de la culture locale ainsi que le bombardement aérien massif comme outil principal de la lutte contre les talibans ont achevé de rendre impopulaires les troupes américaines. Les alliés européens, notamment hollandais et allemands, sont présentés comme cherchant des moyens alternatifs de venir à bout de la rébellion. À l’heure d’un engagement plus actif dans le conflit, la France serait bien inspirée de suivre l’exemple de ces derniers dans les mois à venir.
Didier Chaudet
ABATTRE LES MURS
Basma Kodmani
Paris, Liana Levi, 2008, 128 pages
Basma Kodmani vient de publier un livre de réflexions très personnel, qui mérite une lecture attentive. Ayant quitté la Syrie en 1968 avec des parents contraints à l’exil, elle s’interroge sur le monde arabe d’aujourd’hui, ses frustrations, ses peurs, ses obsessions mais aussi ses espoirs. Elle s’inquiète du climat de confrontation de plus en plus évident entre le monde arabo-musulman et l’Occident. Elle essaie de tracer quelques pistes pour « abattre les murs » entre ces deux mondes qui s’ignorent. Cet ouvrage est d’autant plus intéressant et attachant qu’il part du témoignage d’une personne qui se sent à l’aise dans les deux cultures.
Le chapitre consacré à « l’identité arabe » permet ainsi de mieux appréhender un monde qui reste un « mille-feuille culturel, un espace de diversité ethnique, culturel et religieux ». Elle souligne le caractère complexe des sociétés arabes, où les traditions tribales restent profondément ancrées dans la vie sociale et les institutions religieuses très puissantes. Le respect de la hiérarchie demeure le premier réflexe de populations qui, de fait, sont soumises tout autant à la loi tribale et religieuse qu’à la loi civile. Ce constat permet de mieux comprendre l’échec des États-Unis dans leur volonté de promouvoir un modèle politique et économique à leur image, qui ne peut que provoquer le rejet de sociétés ayant encore d’autres modes de fonctionnement. S’il y a évolution actuellement, c’est dans bien des cas – notamment en Irak ou au Liban – une régression, avec un schéma de réorganisation qui reste fondé sur des communautés ethniques, religieuses ou tribales.
Basma Kodmani montre clairement le traumatisme qu’a représenté pour le monde arabe la création de l’État d’Israël, vu comme « une enclave et une entité totalement étrangère ethniquement, culturellement, socialement » par une population dépossédée de sa terre. Tout autant que cette présence, la débâcle militaire arabe – ou plutôt les débâcles successives – a été ressentie comme une humiliation qui a provoqué une réaction de repli. « Le monde arabe vit avec l’idée qu’il doit se préserver de tout ce qui lui est étranger, qu’il doit retrouver une pureté, une homogénéité supposée, prétendument polluée par un contact avec l’extérieur ». L’auteur s’inquiète ainsi de la montée du religieux : « à défaut de protection politique, les populations se réfugient auprès des communautés religieuses ». Les islamistes bénéficient ainsi d’une base sociale très large en développant une économie parallèle et en créant des réseaux de services sociaux. La deuxième Intifada, les attentats du 11 septembre ou l’intervention américaine en Irak n’ont fait que renforcer cette évolution. Ainsi le religieux envahit-il l’espace public à partir de 1980.
Face à ce constat, que faire ? Il est clair qu’il y a dans le monde arabe, selon l’auteur, de nombreux obstacles à toute évolution, qu’il s’agisse des institutions religieuses (mais non de l’islam en tant que tel), du discours religieux anti-occidental ou d’un pouvoir « anesthésiant » qui utilise le religieux comme repoussoir. Basma Kodmani estime qu’il y a urgence et qu’un dialogue avec les mouvements islamistes est indispensable. Les règles du jeu doivent être définies entre toutes les forces politiques. « L’arrivée au pouvoir par des voies légales de représentants politiques démocratiquement élus » est seule de nature à éviter la dislocation de l’État. Ces pays aspirent à un système démocratique qui ne soit pas importé de l’Occident. Cependant l’attachement de la population à son appartenance ethnique, communautaire et tribale reste fort. Il existe à l’évidence une réaction de rejet vis-à-vis d’un Occident qui se mêle de ses affaires intérieures. De même, le système international, pratiquant le double standard, est ressenti comme illégitime.
Ces pays ont pourtant des atouts : leur jeunesse, leur vitalité, les liens de solidarité familiale. S’agissant de la relation avec Israël, il faut arrêter la « dynamique mortelle » qui ne peut être brisée que par « la recherche d’arrangements politiques, sanctionnés par des garanties juridiques ». Il faut, de part et d’autre, « abattre les murs » physiques ou psychologiques. Cette réflexion concerne aussi bien les Arabes que les Israéliens ou les Européens. « La société française, constate l’auteur, vit actuellement dans le déni de la diversité qui la fonde ».
Cet essai, sincère et chaleureux, appelle attention et sympathie. Par sa force de conviction et sa lucidité, il peut contribuer à faire prendre conscience de la nécessité d’aborder la relation avec le monde arabe avec moins d’a priori et plus de sérénité.
Denis Bauchard
GÉnÉrations dÉmocrates. Les Élites turques et le pouvoir
Nicolas Monceau
Paris, Dalloz, 2007, 614 pages
Parmi les différentes lectures possibles de la scène politique turque, Nicolas Monceau nous propose de comprendre la relation entre les élites et le pouvoir. Dans toute l’histoire de la Turquie contemporaine, les élites ont façonné la société en interagissant d’une façon constante avec le pouvoir politique. Ces aydns, les couches dites « éclairées », ont déterminé l’évolution politique du pays tantôt grâce à leurs sphères d’influence, tantôt devenant malgré eux les vecteurs des idées de l’establishment, tels d’authentiques arroseurs arrosés. Monceau dresse ici une étude sociologique de ces élites réformatrices en se basant sur l’étude des membres de la Fondation d’histoire (Türkiye Tarih Vakf) créée en 1991, et qui a constitué l’un des premiers cercles de rassemblement des intellectuels après le coup d’État militaire du 12 septembre 1980. Cet événement majeur a durablement décimé l’avant-garde des élites turques, enrayant les voies de contestation en réprimant toute liberté d’action et d’expression.
Néanmoins, comme l’explique Monceau, la création de la Fondation d’histoire – qui revendique une lecture nouvelle et non biaisée des faits historiques – annonce un retour sur la scène d’une culture militante s’inscrivant dans une tradition réformatrice. Pour le démontrer, l’auteur a conduit des entretiens semi-directifs avec une soixantaine de ses représentants et a soumis un questionnaire à l’ensemble des membres de la Fondation. Il faut insister sur la richesse et l’originalité d’une telle approche : les questionnaires fournissent des données statistiques très précieuses et les interventions constituent une source unique. Il faut cependant signaler que nous ne sommes pas en présence d’un ouvrage généraliste mais d’un travail de recherche qui demande une lecture attentive.
La première partie de l’ouvrage se concentre sur la sociologie des membres de la Fondation. Monceau constate que la posture critique envers le coup d’État du 12 septembre est une constante dans leur motivation. L’histoire est alors considérée comme le moyen de cette remise en cause puisque, paradoxalement, un faible pourcentage des membres a fait des études en la matière. En quoi l’histoire est-elle vue comme l’origine de l’opposition ? C’est d’une certaine manière l’objet de la deuxième partie, qui décrit le fonctionnement de la Fondation, notamment pendant les années 1990, période durant laquelle les contraintes étaient particulièrement nombreuses. On découvre alors que l’idée de « réécrire l’Histoire » acquiert presque une dimension idéologique : par la démocratisation du savoir, c’est la démocratisation de la société qui est visée. Comment cette initiative nouvelle a-t-elle influencé le regard de la société turque envers elle-même ? Dans la troisième partie, Monceau essaie de répondre à cette question en comparant l’attitude des élites et des citoyens à l’égard de l’Europe et de la démocratie. Il conclut que la diffusion des idées de ces élites réformatrices a permis le développement d’une conscience collective et le renforcement d’une société civile prête à prendre le relais.
Ainsi, au-delà de l’analyse, il reste à clarifier le rapport de ces leaders d’opinion avec le peuple à travers l’éclosion d’une société civile militante et relativement indépendante. L’étude de Monceau démontre que les « générations démocrates » ont contribué d’une façon décisive à la démocratisation de la société civile que connaît actuellement la Turquie en apportant un nouveau souffle au débat social après le coup d’État du 12 septembre. Elles ont participé à l’émergence de mouvements à vocation politique, sociale ou culturelle qui brisent certains tabous contre lesquels elles-mêmes ne parvenaient pas toujours à se mobiliser. Toutefois, de nombreuses associations doivent encore surmonter des difficultés juridiques et financières imposées par une lourde législation. Si l’action des membres de la Fondation d’histoire reste toujours indispensable, la référence aux « Lumières » qui définit les élites « éclairées » – et que par la suite le Parti de la justice et du développement a réinterprétée en choisissant le symbole de l’ampoule –, peut être remplacée aujourd’hui par la métaphore de la « converse », logo de l’association « les jeunes civils » : un mouvement militant jeune, moderne et dynamique, qui ne défend pas sa cause seulement par le discours mais surtout par l’action de terrain. Pour juger dans quelle mesure les élites ont été une source d’inspiration pour une nouvelle « génération démocrate » confrontée à un chantier de réformes toujours immense, le témoignage que nous apporte Nicolas Monceau est très édifiant.
Dorothée Schmid
ÉGYPTE, L’ENVERS DU DÉCOR
Sophie Pommier
Paris, La Découverte, 2008, 298 pages
Il est surprenant de constater le décalage qui peut exister en France entre l’intérêt porté à l’Égypte et le nombre limité d’ouvrages qui lui sont consacrés dans le domaine des sciences humaines. Depuis celui que Jean et Simone Lacouture avaient publié en 1956 à L’Égypte en mouvement [13] – celle de Nasser –, aucun ouvrage de synthèse n’est paru en  langue française. Sophie Pommier, qui a une longue pratique de ce pays, nous en propose une analyse en profondeur.
Après un rappel de l’histoire récente, du roi Farouk au président Moubarak, l’auteur étudie l’Égypte d’aujourd’hui sous tous ses aspects : la vie politique et les limites de la réforme ; la place  du religieux et son instrumentalisation ; les faiblesses de la contestation et des contre-pouvoirs ; l’émergence d’une société civile qui se cherche ; le développement d’une économie de marché ; les orientations d’une politique étrangère qui peine à  s’affranchir de la tutelle américaine, etc.
L’impression générale est que par-delà l’Égypte éternelle s’opèrent des évolutions lentes mais profondes. Le régime, par une gestion habile des institutions religieuses et de ses relations avec les Frères musulmans, maintient son emprise sur une société où contestation cohabite avec désenchantement. Au plan intérieur comme dans le domaine international, l’action du pouvoir – qui se veut vis-à-vis de l’extérieur un régime modéré et ami de l’Occident – se caractérise par son ambiguïté : à l’égard des Frères musulmans, seule force d’opposition tolérée mais utilisée comme un repoussoir ; à l’égard des institutions religieuses, très contrôlées mais qui peuvent manifester un islam intolérant ; vis-à-vis des médias, certes contrôlés mais qui laissent s’épancher des sentiments xénophobes ; ambiguïté enfin en politique étrangère, où l’étroitesse des liens avec les États-Unis cohabite avec l’affirmation d’un nationalisme ombrageux.
Certes la contestation se développe, la société civile s’affirme – notamment à travers des blogs parfois très critiques – et s’islamise. L’opinion ne cache pas son rejet d’un pouvoir perçu comme inefficace et corrompu. Le climat de désenchantement, voire de mécontentement, qu’on perçoit dans le roman à succès L’immeuble Yacoubian  [14] pourrait selon l’auteur se transformer en « situation explosive » si l’Égypte devait être affectée par des facteurs extérieurs dont elle est structurellement tributaire : les évolutions des cours du pétrole ou des denrées alimentaires, les répercussions de l’instabilité régionale, les aléas de l’aide américaine. Cependant, par-delà ces facteurs d’instabilité ou de contestations, l’ordre et la stabilité semblent devoir prévaloir avec un pouvoir qui, à travers l’armée, l’appareil sécuritaire et un parti officiel aux ordres, a surmonté les violences terroristes et semble garder la situation en main. Même s’il règne une ambiance de fin de règne, pour Sophie Pommier « le passage du témoin se fera sans heurts » et sans doute au profit du fils du président, Gamal qui, avec sa fondation Générations futures, se positionne en homme de progrès et de réforme.
Bien documenté, ce livre fait une analyse lucide, sans concession et souvent critique, d’un pays majeur qui, malgré le déclin relatif de son influence régionale, demeure un pôle de stabilité et de modération dans un Moyen-Orient soumis à de fortes turbulences.
Denis Bauchard
Treacherous Alliance, the secret dealings of Israel, Iran, and the United States
Trita Parsi
New Haven/Londres, Yale University Press, 2007, 360 pages
Trita Parsi, directeur de l’American-Iranian Council, propose une réflexion lucide et bien documentée sur les relations israélo-iraniennes avec en toile de fond les États-Unis. Il décrit d’abord les convergences culturelles irano-israéliennes. Le premier chapitre montre que « l’entente nécessaire » entre les deux pays, à l’époque de Mohammad Reza Pahlavi, s’inscrit dans le cadre de la « doctrine de la périphérie » israélienne, qui consiste en la recherche permanente d’une alliance avec les pays non arabes du Moyen-Orient. Toutefois, l’« entente pragmatique » ne s’est jamais traduite par l’établissement de relations diplomatiques complètes entre Téhéran et Tel-Aviv. À la veille de la révolution islamique, le shah s’est d’ailleurs déjà rapproché des États arabes (notamment l’Égypte d’Anouar el- Sadate) et a réglé ses différends frontaliers avec l’Irak (1975). L’arrivée au pouvoir de Khomeiny ne signifie pas la fin des relations israélo-iraniennes. Les fondements de cette alliance géopolitique naturelle résistent en partie au conflit idéologique exacerbé par la rhétorique des révolutionnaires iraniens. Le maintien de contacts bilatéraux se manifeste notamment par la vente d’armes américaines par Israël à l’Iran (affaire Iran Contra). Après la chute de l’URSS et la première guerre du Golfe, les relations irano-israéliennes entrent dans une période de confrontation. L’Iran n’est pas invité à la conférence de Madrid. Israël commence à percevoir l’Iran comme une menace à la suite de la disparition du danger irakien, mais aussi en raison de la nécessité pour Tel-Aviv de se trouver un ennemi commun avec Washington pour renforcer l’alliance bilatérale. Cette perception de la menace iranienne s’inscrit aussi dans le cadre du changement de la doctrine de la périphérie au lendemain des accords d’Oslo : il s’agit désormais de faire la paix avec son étranger proche (Palestiniens et pays arabes).
En 1994, Tel-Aviv accuse Téhéran d’avoir perpétré, par Hezbollah interposé, l’attentat contre l’ambassade israélienne à Buenos Aires. La « menace iranienne invoquée par Rabin et Pérès afin de convaincre les Israéliens de faire des concessions territoriales aux Palestiniens devient alors réalité » note l’auteur. En réaction, les autorités de Tel-Aviv décident de favoriser, par l’intermédiaire du lobby pro-israélien à Washington (American Israel Public Affairs Committee, AIPAC), la mise en place de sanctions économiques américaines contre l’Iran. Cette campagne aboutit à la mise en place de la loi d’Amato en 1996. Avec la victoire du Likoud, la doctrine de la périphérie fait son retour et Netanyahu décide de réduire les tensions avec l’Iran afin de se focaliser sur « la menace palestinienne ». Toutefois, la crainte d’une réconciliation irano-américaine qui réduirait la valeur stratégique du pays dans la politique régionale de Washington demeure. La stratégie israélienne d’endiguement des Palestiniens et des Iraniens se construit désormais autour d’un État de « l’ancienne périphérie » (la Turquie) et d’un autre de la « nouvelle périphérie » (l’Inde). Après l’accession de Khatami à la présidence, le décalage va croissant entre la rhétorique anti-israélienne et la pratique de la politique étrangère iranienne.
Un chapitre est enfin consacré à la « proposition iranienne » de 2003 de réconciliation avec Washington, rédigée selon l’auteur, par Sadegh Kharazi (ancien ambassadeur d’Iran en France) et approuvée par le Guide suprême. Cette version des faits est néanmoins contestée par des diplomates occidentaux en poste à Téhéran [15]. Une autre hypothèse est avancée qui ne remet pas en cause l’occasion manquée par les Américains de régler leurs différends avec Téhéran : cette proposition aurait été rédigée par Tim Guldiman (ambassadeur de Suisse en Iran de 1999 à 2004). Par ailleurs, le programme nucléaire iranien est perçu par Israël comme une « menace existentielle » qui rend indispensable la mise en Å“uvre d’une politique de containment. Pour l’auteur, ce choix est voué à l’échec en l’absence de « solution militaire » à la question nucléaire. Il faut selon lui favoriser une intégration de l’Iran au Moyen-Orient. Cette solution diplomatique pourrait être facilitée par la révision à la baisse des ambitions géopolitiques de l’Iran islamique par rapport à l’époque du shah. Mais pour que cette politique réussisse, il faudrait que la confrontation entre « les ambitions régionales de l’Iran et la volonté israélienne de domination stratégique » soit évitée.
Clément Therme
Palestine : histoire d’un État introuvable
Rashid Khalidi
Arles, Actes Sud, 2007, 360 pages
Rashid Khalidi tente ici d’expliquer l’échec des Palestiniens en tant que peuple, élites sociales et représentants politiques, à se doter d’un État indépendant, avant 1948 et après. Le mérite essentiel du livre est sans doute d’étudier la quête de cet État dans un contexte historique long : celui d’un xxe siècle bouleversé par les guerres, l’éclosion des nationalismes et la décolonisation. Pour Khalidi, la période du mandat britannique est en effet la matrice historique à partir de laquelle penser toute la difficulté palestinienne à concevoir l’État : tout semble s’être noué très rapidement entre les années 1920 et 1930, alors que les autorités britanniques encouragent le développement du sionisme tout en entravant l’évolution du peuple palestinien vers l’autodétermination.
Le vice fondamental du mouvement national palestinien serait alors de s’être laissé prendre en otage par l’autorité britannique, contrairement à d’autres peuples arabes qui ont su négocier avec le colonisateur les bases d’une indépendance future. Si les indicateurs de développement économique et social des Palestiniens sont à l’époque plus satisfaisants que ceux de leurs voisins, la culture politique locale ne débouche pas sur une mobilisation capable de s’affronter au sionisme. Khalidi apporte ici sa contribution au réquisitoire classique contre les élites traditionnelles palestiniennes, confinées à la défense de leurs intérêts à court terme et aux luttes de clans, incapables de s’entendre sur un objectif de nature réellement collective, et finalement toujours à la merci d’une manipulation extérieure. Pour Khalidi, leur plus grande erreur serait finalement de n’avoir jamais compris l’essence du sionisme comme mouvement national : les Palestiniens continuent longtemps de percevoir les Juifs par le prisme de la religion et de les considérer comme une minorité parmi d’autres, sans réaliser que l’occupation des terres palestiniennes est un enjeu de portée nationale.
Après 1948, les Palestiniens doivent poursuivre leur quête théorique d’un État dans des conditions particulièrement difficiles, puisqu’ils sont dispersés et toujours sans représentation légale. Khalidi démontre que l’idée même de l’État passe alors parfois au second plan face aux tactiques de survie du mouvement national palestinien. Il présente notamment de façon fort claire l’évolution du discours politique de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), qui réclame longtemps un État palestinien laïc sur l’ensemble du territoire mandataire sans s’interroger de façon précise sur la façon d’y régler le sort des Juifs ou des Israéliens, avant de se ranger tardivement à la solution des deux États. Khalidi reproche particulièrement aux dirigeants palestiniens de n’avoir pas mené à bien de réflexion sur la forme et l’organisation de l’État tant que l’occupation israélienne n’avait pas encore multiplié les faits accomplis de colonisation. L’expérience ratée des institutions palestiniennes après Oslo illustre l’incapacité des nouvelles élites issues de l’OLP à mettre en place une organisation administrative cohérente et efficace, c’est-à-dire à s’affronter à la réalité. Ce que décrit l’auteur, c’est finalement l’indéfini permanent de la réflexion étatique chez les Palestiniens, qui empêche toute stratégie politique cohérente sur le long terme.
La structure de l’ouvrage n’exclut pas quelques répétitions, mais le point d’interrogation lancinant sur lequel il s’achève – l’impasse de l’État palestinien, alors même que l’ensemble des protagonistes du jeu proche-oriental se sont désormais ralliés à la solution des deux États – rappelle l’urgence qu’il y a à mettre de l’ordre dans les concepts avant même de travailler sur des calendriers. Après l’échec d’Oslo, la feuille de route n’a donc guère de sens ; elle confirme seulement que les deux parties sont incapables de s’engager sur une carte géographique, mais aussi démographique, politique et institutionnelle partagée.
Dorothée Schmid
 
PARMI LES LIVRES REçUS
 
 
Bonnot de Mably, Gabriel (2008), Du Gouvernement et des lois de Pologne, Paris, éditions Kimé.
Huret, Romain (dir.) (2008), Les Conservateurs américains se mobilisent. L’autre culture contestataire, Paris, Autrement.
Lamballe, Alain (2008), Insurrections et terrorisme en Asie du Sud, Fontainebleau, Cerem/Ès Stratégies éditions.
Mérad, Ali (2008), Le Califat, une autorité pour l’islam ? Paris, Desclée de Brouwer.
Poast, Paul (2008), Principes d’économie militaire, Paris, Economica.
 
NOTES
 
[1]La gestion de la politique étrangère par l’exécutif lui-même est fragmentée : les oppositions entre le département d’État, celui de la Défense, et le National Security Council présidentiel sont un trait permanent de la machine diplomatique du pays. Le récent département de la Sécurité du territoire complique encore un peu plus l’équation.
[2]À différencier lui-même de l’expression de « lobby israélien », qui sous-entend un problème de double allégeance de la part des Juifs américains, comme le rappelle justement P. Peretz dans sa contribution à l’ouvrage de P. Mélandri et S. Ricard.
[3]Loch K. Johnson : Secret Agencies: U.S. Intelligence in a Hostile World. Édition de poche : New Haven, Yale University Press, 1998.
[4]Loch K. Johnson : Bombs, Bugs, Drugs, and Thugs, New York, NYU Press, 2002.
[5]L’auteur est revenu sur la question chiite dans Futuribles, nËš 336, décembre 2007.
[6]Voir notamment J. Arquilla, D. Ronfeldt, In Athena’s Camp, Santa Monica (CA), RAND Corporation, 1997.
[7]J. Arquilla, Worst Enemy: The Reluctant Transformation of the American Military, Chicago, Ivan Dee, 2008, p.31.
[8]J.-P. Filiu, Les frontières du djihad, Paris, Fayard, 2006.
[9]B. Vermander, La Chine ou le temps retrouvé Les figures de la mondialisation et l’émergence chinoise, Louvain-la-neuve, Academia-Bruylant, 2008.
[10]Chine-Inde, le match du siècle, Paris, Presses de Sciences-Po, 1998.
[11]Robert D. Crews, For Prophet and Tsar. Islam and Empire in Russia and Central Asia, Cambridge/Londres, Harvard University Press, 2006.
[12]J. Cole, Napoleon’s Egypt: Invading the Middle East, New York, Palgrave MacMillan, 2007.
[13]J. et S. Lacouture, L’Égypte en mouvement, Paris, Le Seuil, 1956.
[14]A. El Aswany, L’immeuble Yacoubian, Arles, Actes Sud, 2006.
[15]Interview avec un diplomate occidental, Téhéran, octobre 2007.
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À différencier lui-même de l’expression de « lobby israélie...
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Loch K. Johnson : Secret Agencies: U.S. Intelligence in a H...
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[4]
Loch K. Johnson : Bombs, Bugs, Drugs, and Thugs, New York, ...
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[5]
L’auteur est revenu sur la question chiite dans Futuribles,...
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[6]
Voir notamment J. Arquilla, D. Ronfeldt, In Athena’s Camp, ...
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[7]
J. Arquilla, Worst Enemy: The Reluctant Transformation of t...
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[8]
J.-P. Filiu, Les frontières du djihad, Paris, Fayard, 2006. Suite de la note...
[9]
B. Vermander, La Chine ou le temps retrouvé Les figures de ...
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[10]
Chine-Inde, le match du siècle, Paris, Presses de Sciences-...
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[11]
Robert D. Crews, For Prophet and Tsar. Islam and Empire in ...
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[12]
J. Cole, Napoleon’s Egypt: Invading the Middle East, New Yo...
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[13]
J. et S. Lacouture, L’Égypte en mouvement, Paris, Le Seuil,...
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A. El Aswany, L’immeuble Yacoubian, Arles, Actes Sud, 2006. Suite de la note...
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