2008
politique étrangère
Editorial
Nous sommes entre deux Obama : celui qui vient d’être élu, et le président. Et chacun de se perdre en conjectures. Le président respectera-t-il les annonces de l’élu, ou se retrouvera-t-il encadré par une réalité plus lourde que les promesses ; les échéances intérieures lui laisseront-elles une marge de manÅ“uvre significative à l’extérieur ; la place, le poids, le rôle des États-Unis dans le monde en seront-ils affectés ? Seules deux choses sont à peu près certaines. D’abord, l’effet d’annonce, correspondant à l’attente, sera très grand : il y aura donc, de facto, à l’entrée en fonction du nouvel occupant de la Maison-Blanche, une spectaculaire modification de l’image des États-Unis dans le monde – donc sans doute une fenêtre d’opportunité ouverte, fût-ce fugitivement, pour de nouveaux dialogues. Inversement, on sait déjà que la marge de manÅ“uvre de la nouvelle Administration est limitée, à la fois pour des raisons extérieures – le temps de l’illusoire monopole de la puissance est très loin –, et pour des raisons internes – après tout, les intérêts des États-Unis ne changent pas radicalement avec un nouveau président, non plus que les élites qui gouvernent le pays.
La fenêtre du changement pourrait donc s’ouvrir moins large, et moins longtemps que ne l’imaginent quelques rêveurs – avec peut-être d’ailleurs un effet de retour, une déception difficile à gérer. Raison de plus pour spécifier vite quelques problèmes autour desquels la manÅ“uvre américaine pourrait être décisive. Ce numéro de Politique étrangère en identifie quelques-uns.
Parce qu’elle est à la fois un très vieux pays et un pays neuf, parce qu’elle est une économie émergente et très vulnérable du fait de sa dépendance aux exportations énergétiques, parce qu’elle est une énorme masse dont l’essentiel pèse sur l’Europe, la Russie, vis-à-vis de qui l’Occident n’a à aucun moment depuis 1990 trouvé le ton juste, la Russie constitue un des premiers dossiers du futur président américain. Résolution des crises caucasiennes, élargissements éventuels de l’Alliance, reprise des négociations de désarmement, etc. : beaucoup de choses vont ici dépendre de la vision de la nouvelle Administration sur l’inévitable et mal aimé partenaire moscovite.
Politique étrangère donne plusieurs éclairages sur ce dossier russe. L’idée d’une nouvelle guerre froide, entre deux puissances radicalement rivales et aux intérêts irréconciliables, correspond-elle à une quelconque réalité ? Le couple Alliance atlantique/Russie depuis quinze ans est inégal : peut-il évoluer vers plus de parité au profit de la Russie ? Ou Moscou a-t-elle déjà irrémédiablement modifié les équilibres géopolitiques dans son étranger caucasien, contraignant l’Occident à tenir compte de sa nouvelle puissance ? Au plus fort de ces interrogations réévaluées par la crise géorgienne, les deux discours prononcés à Évian par Nicolas Sarkozy et Dmitri Medvedev devant la World Policy Conference organisée à l’initiative de l’Ifri – et qui ouvrent ce numéro –, témoignent pourtant de l’existence d’un réel dialogue sur l’avenir du continent.
Le nucléaire, la prolifération nucléaire, constituent un autre dossier prioritaire. Les événements de Bombay et les accusations indiennes contre le Pakistan nous rappellent surtout que les deux pays sont des puissances nucléaires fort mal insérées dans les processus de non-prolifération et de contrôle des armements. La prolifération nucléaire, une fois encore, n’est pas, ne peut être anodine. Et l’on ne peut s’y opposer avec quelque succès qu’en mêlant savoirs et analyses juridiques, techniques, et politiques : trois niveaux qu’abordent les articles ici rassemblés sur l’accord nucléaire indo-américain, les conditions juridiques de retrait du Traité sur la non-prolifération (TNP) – face, par exemple, au cas de la Corée du Nord –, et les capacités techniques de nucléarisation de l’Iran.
Ce numéro de Politique étrangère coïncide avec les derniers jours de la présidence française du Conseil européen. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est le bon moment pour mesurer l’écart qui sépare l’action politique publique, visible, de la France en Europe et pour l’Europe, et sa relative incapacité à peser dans le fonctionnement quotidien des institutions européennes, lesquelles font sans doute plus l’Union que les présidences semestrielles. La thèse ici défendue – et qui sera sûrement discutée – est que la France se meut mal à Bruxelles dans un monde politique qui ne correspond guère à sa culture. La France ne saurait pas influer, peser, sur les mécanismes bruxellois, ce qui est d’autant plus grave que les élargissements ont diminué mécaniquement le poids de Paris. Faut-il une révolution diplomatique française pour s’adapter aux modes de fonctionnement bruxellois ? Chacun sait que l’Union d’aujourd’hui ne ressemble que d’assez loin aux projets hier formés par la France : celle-ci doit-elle s’adapter à des modes d’agir, mais aussi à des choix politiques qui ne sont plus les siens – ou rester de côté ?
Tout autre sujet d’apparence, mais aussi crucial pour l’Europe, celui de l’usage de la force militaire. L’échec politico-militaire d’Israël face au Hezbollah à l’été 2006 nous rappelle qu’il vaut mieux, pour un pays qui s’engage dans l’action militaire, avoir identifié clairement la nature de l’affrontement, et y entrer avec les forces, techniques et morales, qui lui correspondent. La fameuse interrogation préalable de Foch – De quoi s’agit-il ?– prend ici tout son sens. Les Israéliens se sont trompés de guerre, et de forces. Pourquoi cela concerne-t-il les Européens ? Tout simplement parce que la disparition – momentanée ? – de la « grande forme » de la guerre, à la fin de l’affrontement bipolaire, nous a laissés avec deux modèles. Celui de la diplomatisation : l’idée que les forces armées peuvent constituer de purs objets d’action diplomatique – voir les Balkans des années 1990. Et celui de la dégradation : l’idée que nous n’aurions désormais à intervenir qu’en mode « dégradé » dans de « petites guerres » qui, pour être parfois dures et exigeantes, n’impliquent ni la mobilisation technique, ni l’effort politique, ni le soutien des populations que l’histoire requérait naguère.
Or ces deux modèles ne correspondent plus à l’évolution des crises actuelles. L’Europe, engluée dans des conceptions vagues de gestion de crise, d’action civilo-militaire, ne sait plus très bien ce qu’est la guerre, n’imagine plus qu’il pourrait être un jour nécessaire de faire la guerre. Et ses appareils militaires, de plus en plus hétérogènes, semblent en conséquence inadaptés. Problème fort actuel : 2009 s’ouvrira sur l’interrogation de Washington concernant l’engagement européen en Afghanistan – sommes-nous prêts à faire plus, et comment ? –, et se poursuivra avec le sommet du 60e anniversaire de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord – que voulons-nous faire de l’Alliance, et pour quoi faire militairement ?
Une nouvelle année se profile, qui sera exigeante pour les dirigeants de la planète, anciens ou neufs. Politique étrangère accompagne donc ses vÅ“ux, pour les fêtes et l’année à venir, des recommandations de Saltykov-Chtchédrine dont l’humour gratifie les gouverneurs de province de son pays :
« XIII. En matière de nourriture et de boisson il ne faut rationner personne.
XIV. On diffusera la civilisation d’une façon modérée, en évitant si possible les effusions de sang.
XV. Pour le reste, on agira à sa guise
[1]. »
[1]
M.E. Saltykov-Chtchédrine, « Histoire d’une ville »,
in Nicolas Leskov, M.E. Saltykov-Chtchédrine : Œuvres, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléïade », 1967.