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Politique étrangère

2008/4 (Hiver)


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« Une armée qui combat des faibles devient faible »

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Martin Van Creveld

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Le rapport de la commission Winograd [1][1] La Commission d’enquête sur les événements de l’engagement... sur la guerre entre Israël et le Hezbollah à l’été 2006, et les nombreux commentaires qui l’ont accompagné, éclairent d’un jour nouveau les vulnérabilités psychologiques susceptibles d’affecter une armée qui a perdu l’habitude de combattre un adversaire à sa mesure, au sein d’une nation qui se croit elle-même protégée contre toute menace majeure. La révolution militaire est peut-être à chercher du côté du cœur et du cerveau des hommes.

La sécurité plus que la victoire

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Une des origines de la piètre performance de Tsahal en 2006, face au Hezbollah, réside dans l’analyse stratégique qui s’était imposée quelques années plus tôt et qui avaient établi, avec l’apparence de la logique, que la probabilité d’une menace provenant d’États frontaliers était désormais bien inférieure à celle que l’Iran nucléaire et le terrorisme palestinien représentaient [2][2] R. Tira, « Breaking the Amoeba’s bones », Strategic....

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Or, comme les théories de la relativité générale et de la mécanique quantique, à la fois exactes et difficilement conciliables, ces différentes menaces induisent des emplois de la force distincts : direct et massif lorsqu’il s’agit d’affronter une armée régulière afin d’obtenir la soumission d’un État ; limité, fragmenté et lié à des actions civiles lorsqu’il s’agit de contrôler une population jusqu’à la « normalisation » de la situation. Cette divergence de fin et de méthodes induit logiquement des différences de structures, d’équipements et de valeurs des forces qui suscitent de vifs débats dans toutes les armées occidentales.

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Il suffit parfois d’abandonner certaines idées pour dénouer les contradictions. À la fin de 1917, les Français et les Britanniques renoncent à l’idée visiblement stérile de gagner la guerre par une « bataille décisive ». Ils abordent ainsi l’art opératif et obtiennent la victoire l’année suivante [3][3] Avec les précédents, non conceptualisés, de la guerre.... Dans les années 2000, les Israéliens ont tenté un saut conceptuel semblable en renonçant à la victoire au profit de la sécurité.

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Cette idée est d’abord le résultat d’une longue pratique de contre-rébellion dans les territoires occupés, ou au Sud-Liban, qui a fait comprendre aux militaires israéliens qu’il était aussi vain de vouloir gagner les « cœurs et les esprits » d’une population rétive que d’imaginer éradiquer complètement par la force des organisations clandestines qui s’y abritent. La seule stratégie encore possible était alors de simplement contenir la menace, en protégeant la population israélienne par un « bouclier » – la barrière de sécurité (ou Fence) –, et en frappant de la « foudre » tous les terroristes repérés grâce un maillage étroit de moyens de surveillance [4][4] Voir Doctrine, revue d’études générales, n? spécial....

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L’analyse de la menace lointaine a abouti à des conclusions très proches. On ne conçoit pas en effet, en Israël, d’éliminer la menace nucléaire iranienne par l’occupation de Téhéran mais par une défense antimissile et la possibilité de frappes à distance, préventives comme sur Osirak au sud de Bagdad en 1981, ou en représailles.

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Cette conjonction des visions stratégiques sur les menaces principales a autorisé une doctrine commune visant à parer à la capacité de nuisance de l’autre grâce à l’alliance d’une ombrelle de capteurs de haute technologie, d’un barrage défensif et d’une force de frappe aussi puissante que rapide et précise. Il ne manquait plus que l’application de ce paradigme à la menace aux frontières pour atteindre une « grande théorie unifiée », applicable à toutes les menaces et d’autant plus séduisante qu’elle paraissait peu coûteuse en vies israéliennes. C’est ce qui se passe dans les années 2000. Dans un retournement aussi complet que celui des Français passant de l’« offensive à outrance » en 1914 à la ligne Maginot dans les années 1930, les Israéliens abandonnent ainsi, sans l’avouer ouvertement, la tactique israélienne classique de guerre-éclair sur le sol des voisins.

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Mais cette stratégie laisse l’initiative des opérations à un adversaire qui a tout le loisir de chercher les failles du dispositif et qui peut tenter, à la manière des Égyptiens en 1969-1970, une longue guerre d’usure, en espérant d’ailleurs surtout un épuisement économique car dans cette guerre de haute technologie, on échange les risques physiques contre beaucoup d’argent.

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Pour faire face à cet écueil, une dernière pièce a été ajoutée à l’édifice conceptuel avec l’adoption de l’idée américaine d’« opération fondée sur les effets » (Effect based operation, EBO). Comme le martèle le général Dan Halutz, chef d’état-major des armées (CEMA) de 2005 à 2007, « la victoire est une affaire cognitive [5][5] A. Kober, « The Israel Defense Forces in the Second... » et, pour l’obtenir, nul besoin d’occuper du terrain ou d’écraser toutes les forces adverses. Il suffit que la « foudre » s’abatte sur la structure de commandement de l’ennemi. Ainsi privé de son système nerveux, l’ennemi, quelle que soit sa nature, s’effondrera.

La posture « post-héroïque »

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Qu’une doctrine stratégique paraisse pertinente face aux défis à relever ne suffit pas à l’imposer. Il faut également qu’elle soit corrélée à la vision de la guerre qui imprègne la société. Par exemple, dans des contextes stratégiques finalement assez proches, les doctrines militaires françaises de 1914 et de 1939 ont été diamétralement opposées car la société française elle-même avait considérablement changé entre ces deux périodes.

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Il en est de même pour Israël, qui n’est plus en 2006 la citadelle assiégée des débuts et qui a développé, au moins dans son élite universitaire, politique et même militaire, l’idée que le temps des guerres était passé [6][6] Rapport Winograd. Voir aussi A. Shavit, « A Spirit.... La mentalité des colons a fait place à une ambiance « politiquement correcte » très culpabilisante vis-à-vis de l’usage de la violence, et même de la prise de risque, surtout dans le cadre d’une occupation des territoires palestiniens, contexte nettement moins glorieux que celui de la lutte pour la naissance et la survie de l’État d’Israël à l’époque où David n’avait pas encore les habits de Goliath.

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Le paradigme défensif a été le moyen de séduire cette élite, tout en remplissant les impératifs de défense, mais ce faisant, Tsahal endossait aussi le « politiquement correct ». Disposant d’une liberté de manœuvre quasi totale, d’une abondance de renseignements et d’une écrasante supériorité de feux, les militaires israéliens ont rapidement privilégié la voie de multiples opérations de sécurité, à petits résultats mais sans grand risque. Comme l’a souligné un général israélien devant la commission Winograd : « Quand vous êtes forts et qu’il existe d’autres moyens pour remplir la mission, cela n’a pas de sens de risquer la vie des soldats. Dans une situation de rétablissement de la sécurité, cela peut être la bonne approche, mais en guerre, cela devient inapproprié [7][7] Major-général (ret.) Yoram Yair, cité par A. Kober,.... » Le slogan de l’époque préférait un rapport de pertes de 1 Palestinien pour 0 Israélien, plutôt qu’un rapport de 3 pour 1.

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De plus, comme les frappes se font souvent à distance par chasseur-bombardier, hélicoptère et plus rarement artillerie ou drone armé, la guerre contre les rebelles palestiniens devint pour Tsahal une guerre aseptisée, et même immaculée, avec même moins d’images violentes qu’un jeu vidéo [8][8] « Je sens un léger sursaut de l’avion au moment de.... Après avoir déserté la vie quotidienne de la société [9][9] Voir les travaux de Philippe Aries (L’Homme devant..., la vision de la mort a même délaissé le champ de vision des militaires.

Le sentier profond

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L’outil militaire israélien s’est progressivement accordé à cette vision de la « foudre » et du « bouclier », en dissociant nettement une force de frappe (missiles de croisière, forces spéciales et surtout force aérienne de combat) « confisquant » la grande majorité des actions violentes, et une force de quadrillage et de protection, elle-même surprotégée dans des fortins et des blindés lourds, surveillant la barrière de sécurité, les points clés et les axes. Pour limiter encore les incertitudes et donc les risques, l’initiative et l’agressivité de tous ont été réduites au profit d’un système très centralisé de fusion de l’information et de décision, parfaitement adapté à la gestion efficace d’affrontements ponctuels.

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Après les pics de violence de 2002 (opération « Rempart » à Jénine et à Naplouse), le système devient si rodé que certains commentateurs, comme le général (en retraite) Naveh, le jugent confortable : « Il y avait certes quelques pertes de temps en temps, mais les généraux avaient en permanence le contrôle des opérations. Ils pouvaient prétendre faire la guerre tout en ne courant pas beaucoup de risques et surtout pas celui d’être vaincus [10][10] Général (ret.) Shimon Naveh, interview du Combat Studies.... »

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Après avoir montré un chemin à suivre de manière explicite, une doctrine est assimilée et transformée en pratique de plus en plus implicite. Il se forme alors comme un sentier de plus en plus profond et de plus en plus confortable au fur et à mesure qu’on l’emprunte, la doctrine étant sans cesse confortée et affinée par la pratique. L’explicite des textes devient l’implicite des habitudes et, tant que les choses fonctionnent comme prévu, on finit par ne plus se poser de question. Le problème est qu’à force de creuser le même sillon, il devient de plus en plus difficile de sortir du sentier [11][11] Concept inspiré de R. Nelson et S.G. Winter, An Evolutionary....

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Dans ce contexte, réduites à un rôle de gardiennage et d’observation aussi exigeant en effectifs que peu exaltant, les unités terrestres perdent à la fois leurs savoir-faire de combats interarmes de haute intensité – devenus peu utiles – et les moyens de les acquérir, puisque les restrictions budgétaires ont considérablement réduit les exercices d’entraînement [12][12] De la même façon, plusieurs divisions de l’armée de.... Le capital des compétences en combat rapproché qui avait fait la force et la renommée de Tsahal a ainsi été dilapidé en quelques années et certaines unités de réserve seront engagées contre le Hezbollah en juillet 2006 sans s’être entraînées au combat depuis six ans [13][13] A. Kober, op. cit. [5]. .

À la recherche de l’infiniment petit

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Lorsqu’après le raid du 12 juillet 2006 [14][14] Ce jour là, un commando du Hezbollah est parvenu à..., les opérations commencent contre le Hezbollah, il n’est pas question de sortir de ce système si efficace, et les Israéliens s’engagent dans des actions de représailles aériennes, guère différentes, sinon par l’échelle [15][15] Et la tentative, vite stoppée, de faire plier le gouvernement..., de ce qui passe alors dans la bande de Gaza (opération « Pluie d’été », destinée à obtenir la libération du soldat Gilad Shalit). Pendant plusieurs jours, le CEMA, le général Halutz, interdit à son état-major de parler de guerre et, au sein du gouvernement, seul Shimon Peres emploie ce terme. Il faudra d’ailleurs attendre mars 2007 pour que ces événements soient baptisés officiellement « Seconde guerre du Liban ». C’est dans cette ambiance de refoulement que sont mobilisés progressivement des réservistes que personne n’envisage d’ailleurs sérieusement d’engager.

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La campagne débute par un succès puisque la presque totalité des lanceurs à longue portée du Hezbollah sont détruits par l’aviation (opération « Hannibal »). Ce résultat conforte l’état-major dans l’idée de la pertinence de ses choix et le général Halutz annonce même que « la partie est gagnée [16][16] A. Kober, op. cit. [5]. ». Après avoir examiné la possibilité d’un arrêt des frappes et d’une négociation, le gouvernement et le haut commandement décident de franchir ce point culminant clausewitzien pour écraser complètement leur adversaire par le feu. Très rapidement cependant, il s’avère que, malgré les frappes et les brouillages électroniques, le Hezbollah est loin d’être paralysé, comme en témoignent les 100 à 200 roquettes qui s’abattent chaque jour sur le nord d’Israël. Ces frappes visent délibérément la population civile mais, bien que trop peu meurtrières pour indigner vraiment l’opinion publique internationale (le lancement de 4 000 roquettes ne fait que 42 morts), placent les militaires israéliens dans la position paradoxale de courir moins de risques que les civils qu’ils sont censés protéger.

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Les choses ne se passent donc pas comme prévu, suscitant en cela un « stress organisationnel » qui, comme tout stress, peut provoquer fuite, stimulation ou inhibition [17][17] H. Laborit, Éloge de la fuite, Paris, Gallimard, 1.... Au niveau stratégique, étant donné la disproportion des forces, le choix est évidemment celui de la stimulation et de la montée aux extrêmes. La force de frappe israélienne n’étant pas menacée par un système de défense antiaérien comme pendant la guerre du Kippour, ou par de la contrebatterie, elle n’est pas soumise à une logique dialectique. Elle ne subit pas la loi de l’autre, pour reprendre Clausewitz, et peut donc continuer à appliquer la sienne propre selon une logique linéaire [18][18] Sur la différence entre logique linéaire et logique... en augmentant simplement les « doses » et en s’efforçant de faire toujours plus vite et plus précis – non plus pour rechercher la paralysie cognitive mais l’éradication complète des lanceurs du Hezbollah. Pendant cinq semaines, 200 frappes aériennes (avions, hélicoptères, drones), 50 roquettes « cargos » avec dispersion de bombes et 5 000 obus d’artillerie ou de marine s’abattent chaque jour sur un rectangle de 45 km sur 25 km [19][19] R. Tira, The Limitations of Standoff Firepower-based..., mais pour ne détruire à chaque fois qu’une dizaine de lanceurs plus une centaine de roquettes (sur un total de 12 000) et tuer une dizaine de miliciens, c’est-à-dire bien moins que ce qui aurait été nécessaire pour éliminer ou même freiner la menace. Le Hezbollah prend d’ailleurs bien soin de défier Israël en augmentant le nombre de ses tirs de roquettes jusqu’à atteindre une moyenne de 250 par jour à la fin de la guerre.

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Israël s’est donc obstinée dans une voie peu efficace, et jusqu’à l’absurde, puisqu’elle va finir par dépenser 1 % de son produit intérieur brut (PIB) [20][20] Avec un PIB de 123 milliards de dollars américains... pour lancer sur le Hezbollah – soit l’équivalent d’une division d’infanterie légère et d’une division de lance-roquettes – deux fois plus de projectiles que contre toutes les armées arabes engagées dans la guerre du Kippour [21][21] R. Tira, op. cit. [20]. . Après quelques jours, cette débauche de feux a même eu des effets négatifs puisque, malgré le soin porté à les épargner, les acteurs utilisés comme boucliers par le Hezbollah, comme les forces des Nations unies et surtout la population civile libanaise, ont fini par être touchés. Les 1 180 civils libanais tués par les bombes et obus de Tsahal vont retourner les opinions publiques, initialement favorables à Israël, et pousser les instances internationales à imposer un cessez-le-feu. Les Israéliens se seront ainsi entêtés à réduire leur propre marge de manœuvre.

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Outre de la disproportion des forces, cette persistance est le fruit de plusieurs pièges logiques [22][22] Sur ces questions de piège logique, voir Ch. Morel,.... Le premier tient au fait que celui qui a été chargé de la mise en œuvre de la nouvelle doctrine pour la première fois à grande échelle est aussi largement son créateur : le général Halutz. Changer de stratégie aurait imposé une remise en cause personnelle, cas peu fréquent dans l’histoire. Le second est le manque de communication entre le CEMA et le gouvernement d’Ehud Olmert, le moins expérimenté militairement de toute l’histoire d’Israël, chacun prenant le silence de l’autre comme une approbation, ce qui rend évidemment difficile les éventuelles inflexions stratégiques. De toute manière, comme va le montrer la piètre performance des forces de combat terrestres, il n’y avait guère, une fois la campagne lancée, d’autre option envisageable.

La redécouverte douloureuse du combat rapproché

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Pendant les premiers jours de la campagne, les unités d’infanterie et de chars, à qui personne n’a dit qu’elles étaient en guerre, ont commencé par être engagées dans de minuscules opérations le long de la frontière. Le plus souvent, il s’agit d’enlever un point d’observation à l’adversaire dans une ambiance là aussi très proche des opérations dans les territoires palestiniens. Chaque décès fait l’objet d’un compte rendu immédiat au CEMA (ce qui est sans doute un cas unique dans l’histoire des guerres), et une attaque est même interrompue dès la première perte. Il est vrai que les officiers sur le terrain ne savent pas très bien ce qu’on leur demande. Imbus des théories des « opérations basées sur les effets », le commandement ne sait plus donner d’ordres clairs et simples de capture ou de destruction.

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Ce n’est que treize jours après le début des combats que le commandement israélien se décide à faire prendre plus de risques à ses soldats qu’aux civils qui fuient en masse la région nord. Des brigades sont engagées sur Bint Jbeil, la « capitale » du Hezbollah, puis tout le long de la frontière. Les unités terrestres sont gérées comme des avions. On annule les « sorties » s’il y a trop de risques ou on les réoriente avec un très court préavis vers d’autres objectifs en cherchant un effet cumulatif d’usure. Hormis Bint Jbeil, on ne parle que de contrôle et surtout pas d’occupation du terrain. Cet engagement massif agit comme un révélateur chimique. Les soldats engagés se retrouvent face à un adversaire bien équipé, parfois mieux qu’eux, bien entraîné et, loin du modèle « post-héroïque [23][23] Expression d’Edward Luttwak, voir : « A post-Heroic... », prêt à se sacrifier. Ce nouveau contact avec le combat est un choc : « Une colonne de chars a été frappée par deux missiles Cornets, deux chars ont explosé et tout le monde a perdu la tête ! Une salve de 81 mm a frappé un groupe de fantassins et tout le monde est devenu fou ! […] La plupart des troupes israéliennes avaient perdu le contact avec la réalité. Elles étaient corrompues [par l’Intifada] [24][24] Sh. Naveh, op. cit. [11]. ». Cette fois, le stress ne stimule pas l’agressivité et l’obstination, comme pour la force de frappe, mais surtout la paralysie. Dans des scènes qui évoquent L’hécatombe des généraux de Pierre Rocolle ou L’étrange défaite de Marc Bloch, plusieurs généraux sont clairement incapables de prendre des décisions et sont rapidement « limogés » (dont le commandant de la prestigieuse 7e brigade blindée), tandis que les états-majors, habitués à piloter de manière centralisée de petites opérations contre les Palestiniens, se retrouvent étouffés par l’ampleur des informations qui remontent jusqu’à eux.

Le sentier du Hezbollah

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Il est intéressant de noter que cette campagne est aussi la première guerre de haute intensité pour l’armée du Hezbollah qui, jusqu’en 2000, n’avait utilisé contre Tsahal que des procédés très indirects, essentiellement des engins explosifs (Improved explosive devices, IED). De plus, même si la guerre a été déclenchée par le raid du 12 juillet, il semble que le Hezbollah n’avait pas anticipé l’ampleur de la réaction israélienne. Le bénéfice de la surprise était donc du côté israélien. Mais le Hezbollah s’est très minutieusement préparé à la confrontation avec Tsahal, combinant une capacité de sacrifice préservée à un entraînement rigoureux et à de nombreuses méthodes parfaitement adaptées à l’adversaire et confirmant ainsi qu’une armée de temps de paix correctement entraînée, c’est-à-dire dans le bon « sentier tactique » et avec des moyens adéquats, peut s’opposer avec succès à une armée expérimentée mais qui se trompe de guerre. Cela ressemble à la victoire de l’armée prussienne en 1870 sur la belle armée du Second empire. Analysant parfaitement son adversaire rigidifié dans sa doctrine et son obsession de la sécurité, le Hezbollah s’est montré capable de mettre en place le seul instrument offensif susceptible de percer la barrière défensive israélienne (les roquettes) et s’est organisé ensuite pour résister à la force de frappe ennemie (souterrains, décentralisation, bouclier civil) et même à une éventuelle attaque terrestre (missiles antichars, engins explosifs). Malgré son réseau de renseignement et sa multitude de capteurs, Israël n’a rien vu de ces évolutions car elle ne pouvait concevoir l’existence d’un adversaire hybride entre des armées classiques et des mouvements de guérilla [25][25] Ce qui brouille les définitions de la dissymétrie ou....

Où est le slack ?

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Contrairement à la force de frappe, la force de choc terrestre est confrontée à une réelle opposition. Elle est donc soumise à une logique dialectique qui, à partir du moment où les méthodes habituelles sont contrées, ne laisse d’autre choix que l’adaptation ou la défaite.

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Cette adaptation peut se faire par un accroissement des ressources extérieures au théâtre d’opérations, en puisant dans les stocks américains pour des bombes à forte pénétration par exemple ou en mobilisant une division de réservistes supplémentaire à la fin du mois de juillet. Mais dans des guerres qui se comptent en jours, les adaptations sont surtout des réajustements internes de la part des unités au contact, lesquels touchent peu les équipements eux-mêmes – difficiles à changer en aussi peu de temps – mais davantage les méthodes, les structures et les valeurs. C’est ainsi qu’en octobre 1973, après un choc initial où les Israéliens ont vu leur instrument de guerre-éclair se briser sur le double barrage antiaérien et antichar égyptien, s’est ouverte une phase de réorganisation interne qui a permis, tant pour les aviateurs que pour les « terriens », de trouver les solutions autorisant la percée du front égyptien et la traversée du canal de Suez [26][26] P. Razoux, Tsahal : nouvelle histoire de l’armée israélienne,.... De la même façon en 1914, les Français sont passés du désastre initial de la bataille des frontières à la victoire de la Marne en à peine deux semaines. Ce qui a fait la différence, dans les deux cas, c’est que les Français comme les Israéliens disposaient d’un surplus de ressources internes (le slack  [27][27] Au sens strict, le slack est le jeu d’une pièce dans... en jargon de management) qui leur a permis de s’adapter. Il faut bien comprendre que ce surplus est surtout une somme de compétences différentes enfouies dans les mémoires [28][28] Mais il est utile aussi que les équipements disposent.... C’est l’équivalent intellectuel de l’unité placée en réserve dans le dispositif tactique. Face aux nombreux problèmes très concrets qui se sont posés en 1914 ou en 1973, il s’est trouvé une multitude d’idées puisées soit dans l’expérience civile des réservistes mobilisés, soit dans la mémoire de militaires ayant vécu ou expérimenté autre chose que les méthodes en cours. Encore faut-il avoir l’apport de réservistes, et avoir donné en amont aux militaires les moyens de s’entraîner sur d’autres formes de guerre, et d’expérimenter librement d’autres méthodes.

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Au Sud-Liban en 2006, force est de constater qu’il n’y a rien eu de tel, et que les Israéliens ont été incapables de passer en « mode adaptatif ». Au contraire, les nombreux comportements hérités de l’Intifada et inadaptés au nouveau contexte (déplacement de nuit à découvert, regroupement à l’intérieur des bâtiments, éparpillement des chars) ont perduré, malgré l’évidence, jusqu’à la fin de la guerre. Dans la nuit du 9 au 10 août, par exemple, et alors que les combats avaient commencé depuis presque un mois, 110 soldats israéliens pris sous le feu se sont tous réfugiés dans un bâtiment du village de Debel où, cible facile, ils ont été immédiatement frappés par plusieurs missiles antichars et ont connu, en quelques minutes, 40 tués et blessés. Il est vrai que dans les territoires palestiniens, ils n’avaient jamais fait face à des missiles qui, normalement, ne sont pas destinés à frapper des fantassins. Cette rigidité, si contraire aux qualités traditionnelles de Tsahal, peut s’expliquer de plusieurs manières. La première est l’habitude de la centralisation qui a fait perdre le sens de l’initiative au niveau des petits échelons. La seconde est la limitation du fonds de compétences dans lequel puiser, vu l’étiolement complet des savoir-faire du combat terrestre « à l’ancienne » à la suite de la restriction permanente des ressources consacrées à l’entraînement (temps, terrains, munitions, etc.) De ce fait, les hommes de Tsahal n’ont pu revenir au combat classique de haute intensité, ni tenter des voies qu’ils n’avaient jamais explorées auparavant. Ajoutons que les Israéliens ont aussi été très pénalisés par une organisation logistique qui avait renoncé aux structures dédiées dans chaque division et brigade pour des établissements ravitaillant toutes les unités dans leur zone de responsabilité. Cette distribution, suffisante pour alimenter les petites actions pendant l’Intifada, a sombré dans la confusion la plus totale lorsqu’il a fallu fournir de manière simultanée un soutien à plusieurs brigades engagées au combat et imbriquées avec l’ennemi. Une grande partie de l’énergie des officiers a été ainsi accaparée par de purs problèmes de ravitaillement, ce qui n’avait pas été le cas lors des guerres mobiles de 1967 ou 1973.

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Peu d’idées nouvelles ont donc surgi du front, et moins encore ont pu circuler au sein d’un commandement dont les généraux avaient déserté la zone de contact – lieu de prises de décisions certes à « rationalité limitée » mais rapides –, afin de mieux se coller à des écrans plasma engorgés par une information qui restait cependant insuffisante en qualité pour donner une idée claire de la situation. À la manière d’un ordinateur surchargé, le réseau de commandement israélien est devenu très lent.

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Ce n’est finalement que trois jours avant le cessez-le-feu, dans la nuit du 10 au 11 août, que Tsahal se décide à tenter autre chose que le ciblage à grande échelle, en lançant une grande offensive terrestre en direction du fleuve Litani. Mais comme les unités terrestres n’ont guère évolué depuis le début des combats, cette grande offensive est une nouvelle source d’humiliation. Malgré la percée du front et des pertes sensibles (un tiers du total de la guerre), aucun résultat décisif n’est obtenu.

Le retour à la réalité guerrière

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Cette guerre est la première guerre conventionnelle, sinon perdue, du moins ratée par une armée occidentale depuis la guerre d’Indochine [29][29] Si l’on considère que les Français ont été vaincus.... Cet échec est dû à l’oubli des fondamentaux de la stratégie mais aussi, pour une très large part, à des problèmes psychologiques : obsession de la protection, oubli de la violence, confusion sémantique, orgueil, aveuglement, paralysie cognitive pour certains, hyperactivité pour d’autres. Les Israéliens ont désappris le combat au profit de la sécurité et n’ont plus voulu payer le prix du sang ce qui, comme l’expliquait déjà Clausewitz, les a forcément placés dans une position d’infériorité face à des guerriers qui, eux, acceptaient le sacrifice. Ces problèmes ont une origine à l’intérieur même l’institution militaire (fausses croyances, surestimation de l’efficacité de certains matériels) mais une autre dans la société. D’ailleurs, les premières réactions qui ont suivi la guerre en Israël ont été violentes surtout envers l’élite intellectuelle et politique du pays, comme cette déclaration du journal Haaretz, avant même la fin du conflit : « Habituellement, l’accusation de folie est proférée à l’encontre des généraux affamés de bataille et des politiciens bellicistes. Mais, à la fin de la guerre, l’accusation de folie sera proférée contre toute la catégorie des faiseurs d’opinion israéliens et des responsables sociaux qui vivaient dans une bulle et qui ont amené Israël à vivre également dans une bulle. L’armée devra mettre sa maison en ordre et la reconstruire, mais la véritable colère sera dirigée contre les élites qui ont échoué [30][30] A. Shavit, op. cit. [1].. » Depuis, un certain nombre d’illusions ont disparu en Israël où l’on assiste à la « remilitarisation de l’armée » et au retour des vieilles valeurs d’imagination et d’audace offensive. Les forces sont rééquilibrées et la structure d’entraînement reconstituée [31][31] Sur ces questions, voir P. Razoux, Après l’échec. Les....

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Mais cet exemple israélien interpelle évidemment toutes les armées occidentales et, s’il faut se garder bien sûr de toute transposition hâtive, force est de constater que les problèmes décrits évoquent certaines difficultés rencontrées par des contingents européens sous casques bleus en Bosnie, ou des membres de la coalition en Irak, paralysés par le changement d’intensité soudain de la révolte mahdiste de 2004. Il n’est donc peut-être pas inutile, avant d’être surpris à notre tour, de nous livrer, nous Français, à une véritable introspection et de poser quelques questions : en multipliant depuis 20 ans les missions « sans ennemis », n’avons-nous pas enfoncé notre nouvelle armée professionnelle dans un « sentier » dont il sera difficile de sortir ? En étant accaparés par les réorganisations successives, nous sommes-nous préparés intellectuellement à des changements brutaux de forme de guerre ? En recherchant en permanence des économies de court terme, avons-nous conservé le surplus de ressources nécessaires en cas de besoin d’adaptation rapide ? Sommes-nous psychologiquement prêts à un retour de la violence à grande échelle ? Que reste-t-il de notre capital de compétences en matière de combat de haute intensité ?

Notes

[1]

La Commission d’enquête sur les événements de l’engagement militaire au Liban en 2006 a fait paraître une version intermédiaire du rapport en avril 2007, puis le rapport définitif le 30 janvier 2008. Voir : « Summary of the Winograd Committee Interim Report », Jpost.com, 30 avril 2007.

[2]

R. Tira, « Breaking the Amoeba’s bones », Strategic Assessment, vol. 9, n?3, novembre 2006.

[3]

Avec les précédents, non conceptualisés, de la guerre de Sécession et peut-être de la guerre russo-japonaise de 1904-1905. Sur ces questions voir M. Goya, La Chair et l’acier. Larmée française et linvention de la guerre moderne (1914-1918), Paris, Tallandier, 2004.

[4]

Voir Doctrine, revue d’études générales, n? spécial « Intifada al-Aqsa ou deuxième Intifada », avril 2005, disponible sur Cdef.terre.defense.gouv.fr.

[5]

A. Kober, « The Israel Defense Forces in the Second Lebanon War: Why the Poor Performance? », Journal of Strategic Studies, vol.31, n? 1, février 2008.

[6]

Rapport Winograd. Voir aussi A. Shavit, « A Spirit of Absolute Folly », Haaretz, 16 août 2006.

[7]

Major-général (ret.) Yoram Yair, cité par A. Kober, op. cit. [5].

[8]

« Je sens un léger sursaut de l’avion au moment de la libération de la bombe et au bout d’une seconde cela passe », répond le général Halutz à la question : « Que ressentez-vous lors d’une mission de frappe aérienne dans la bande de Gaza ? ». V. Levy-Barzilai, « Halutz: The High and the Mighty », Haaretz Magazine, 21 août 2002.

[9]

Voir les travaux de Philippe Aries (L’Homme devant la mort, Paris, Seuil, 1977) ou d’Yves Michaud sur la violence.

[10]

Général (ret.) Shimon Naveh, interview du Combat Studies Institute (Fort Leavenworth).

[11]

Concept inspiré de R. Nelson et S.G. Winter, An Evolutionary Theory of Economic Change, Cambridge (MA), Harvard University Press, 1982.

[12]

De la même façon, plusieurs divisions de l’armée de terre ont été dissoutes et de nombreux équipements n’ont pas été renouvelés

[13]

A. Kober, op. cit. [5].

[14]

Ce jour là, un commando du Hezbollah est parvenu à franchir la barrière de sécurité sur un point vulnérable au centre de la frontière avec Israël et à s’enfuir avec deux prisonniers après avoir tué huit soldats israéliens et détruit un char Merkava. Sur la guerre Israël-Hezbollah, voir La Guerre de juillet. Analyse à chaud de la guerre Israël-Hezbollah (juillet-août 2006), Paris, CDEF/DREX, « Cahier du Retex », disponible sur Cdef.terre.defense.gouv.fr.

[15]

Et la tentative, vite stoppée, de faire plier le gouvernement libanais par des frappes stratégiques. Sur les opérations aériennes, voir Général (2S) M. Alensio, Enseignement sur l’utilisation de l’arme aérienne au Liban, Paris, Fondation pour la Recherche stratégique, « Note », 18 décembre 2006, disponible sur Frs.org.

[16]

A. Kober, op. cit. [5].

[17]

H. Laborit, Éloge de la fuite, Paris, Gallimard, 1985.

[18]

Sur la différence entre logique linéaire et logique dialectique ou stratégique voir E. Luttwak, Le Grand Livre de la stratégie, Paris, Odile Jacob, 2002.

[19]

R. Tira, The Limitations of Standoff Firepower-based Operations: on Standoff Warfare, Maneuver and Decision, Tel-Aviv, Institute for national strategic studies, « Memorandum », n? 89, mars 2007, disponible sur Inss.org.il ; R. Tira, op. cit. [2].

[20]

Avec un PIB de 123 milliards de dollars américains ($) en 2005, et un coût de la campagne de frappes conjuguant les sorties aériennes (aux alentours de $500 millions), les frappes d’artillerie (entre $300 et $600 millions) et les aéronefs détruits (un avion F-16, cinq hélicoptères, un drone Héron, soit à peu près $150 millions).

[21]

R. Tira, op. cit. [20].

[22]

Sur ces questions de piège logique, voir Ch. Morel, Les décisions absurdes. Sociologie des erreurs radicales et persistantes, Paris, Gallimard, 2002.

[23]

Expression d’Edward Luttwak, voir : « A post-Heroic Military Policy. The New Season of Bellicosity », Foreign Affairs, vol. 75, n?4, juillet-août 1996.

[24]

Sh. Naveh, op. cit. [11].

[25]

Ce qui brouille les définitions de la dissymétrie ou de l’asymétrie. Mais ce n’est pas un phénomène nouveau. La guerre russo-finlandaise en 1940, la guerre d’Indochine au Tonkin ou la guerre de Corée après l’intervention chinoise sont le théâtre d’affrontements de deux corps de bataille de force équivalente mais très différents.

[26]

P. Razoux, Tsahal : nouvelle histoire de l’armée israélienne, Paris, Perrin, 2006.

[27]

Au sens strict, le slack est le jeu d’une pièce dans un mécanisme. Voir les travaux de J. March et H. Simon, Les Organisations (Paris, Dunod, 2005 [rééd.]) ou d’E. Abrahamson et D. Freedman, A Perfect Mess: The Hidden Benefits of Disorder - How Crammed Closets, Cluttered Offices, and on-the-Fly Planning Make the World a Better Place (Londres, Little Brown and Company, 2007).

[28]

Mais il est utile aussi que les équipements disposent aussi d’une certaine marge d’évolution.

[29]

Si l’on considère que les Français ont été vaincus par le corps de bataille du Viet-Minh alors que les Américains ont été vaincus par la guérilla du Viet-Cong et non par l’armée nord-vietnamienne.

[30]

A. Shavit, op. cit. [1].

[31]

Sur ces questions, voir P. Razoux, Après l’échec. Les réorientations de Tsahal depuis la deuxième guerre du Liban , Paris, Ifri, « Focus stratégique », n? 2, octobre 2007.

Résumé

Français

En décrétant la fin de la menace extérieure globale, militaire, et en se focalisant sur les opérations de maintien de l’ordre ou de frappes ponctuelles dans les territoires occupés, les responsables israéliens ont condamné Tsahal à l’impuissance dans la véritable guerre qui les a opposés en 2006 au Hezbollah. Israël n’était prêt à l’affrontement ni politiquement, ni moralement, ni doctrinalement. Une leçon que d’autres armées occidentales auraient sans doute intérêt à méditer.
politique étrangère

Mots clés

  • Israël
  • Hezbollah
  • doctrines militaires
  • guerre technologique

English

Michel Goya, Fury and Amazement. The Lessons of the War between Israel and the HezbollahThe Israeli leaders had declared that global military threat was over, and then focused on military operations aiming only to maintain the public order by means of targeted attacks in the occupied territories. Doing so, they trapped themselves, together with Tsahal, in a powerless strategy in the war triggered in 2006 against Hezbollah. But Israel was neither politically nor morally ready to this confrontation, and even less from a strategic standpoint. This is a lesson that other Western armies should think over...

Plan de l'article

  1. La sécurité plus que la victoire
  2. La posture « post-héroïque »
    1. Le sentier profond
    2. À la recherche de l’infiniment petit
    3. La redécouverte douloureuse du combat rapproché
    4. Le sentier du Hezbollah
  3. Où est le slack ?
  4. Le retour à la réalité guerrière

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