Politique étrangère 2008/4
Politique étrangère
2008/4 (Hiver)
220 pages
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Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 9782865924042
DOI 10.3917/pe.084.0912
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AuteurMarc Hecker du même auteur

chercheur à l’Ifri

Architect of Global Jihad. The Life of Al-Qaida Strategist Abu Mus’ab al-Suri

Brynjar Lia, Londres, Hurst, 2007, 510 pages

Leaderless Jihad, Terror Networks in the Twenty-First Century

Marc Sageman, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2008, 208 pages


« Sagemanien ou hoffmanien ? ». Telle est la question qui agite le landerneau des experts du terrorisme depuis la critique cinglante du dernier ouvrage de Marc Sageman parue dans Foreign Affairs sous la signature de Bruce Hoffman[1] [1] B. Hoffman, « The Myth of Grass-Roots Terrorism; Why Osama...
suite
. Pour faire simple, Hoffman reproche à Sageman de minimiser la menace que représente le « bureau central » d’Al-Qaida. Pour Sageman, la principale menace ne serait plus les Oussama Ben Laden, Ayman al-Zawahiri et consorts mais plutôt les centaines de homegrown terrorists potentiels, radicalisés sans lien direct avec Al-Qaida. Cette dernière n’existerait plus vraiment en tant qu’organisation mais se serait transformée en « mouvement social » – il ne s’agit bien entendu pas là de l’acception syndicale de l’expression –, capable de générer des djihadistes sans intervention d’une quelconque hiérarchie. En d’autres termes, on assisterait désormais au développement d’un « djihad sans leader ». La critique de Bruce Hoffman fut si virulente que Marc Sageman se sentit obligé de lui répondre en des termes somme toute peu aimables. Et la réponse appela elle-même une réaction, toujours par Foreign Affairs interposé.

2 Cette véritable tempête dans un verre d’eau oppose deux des spécialistes les plus connus du terrorisme. D’un côté, Bruce Hoffman, professeur à l’université Georgetown, est l’auteur du classique Inside Terrorism[2] [2] B. Hoffman, Inside Terrorism, New York, Columbia University...
suite
. De l’autre, Marc Sageman, psychiatre, docteur en sociologie et ancien agent de la Central Intelligence Agency (CIA) au Pakistan, s’est illustré en 2004 en publiant l’excellent Understanding Terror Networks[3] [3] M.  Sageman, Understanding Terror Networks, Philadelphie,...
suite
. La démarche de ce premier opus se voulait – comme pour Leaderless Jihad – « scientifique ». En quoi consiste, en l’occurrence, cette démarche ? À établir une base de données de plusieurs dizaines de terroristes (172 exactement pour Understanding Terror Networks et plus de 500 pour Leaderless Jihad) et à élaborer des statistiques en fonction de différents critères, tels que le niveau d’éducation, la richesse, le statut marital, etc.

3 Les chiffres obtenus permettent de remettre en cause un certain nombre d’idées reçues. Les djihadistes proviennent majoritairement de familles peu religieuses. Seuls 13 % ont fréquenté une madrasa. 62 % sont allés à l’université. Les trois quarts sont mariés et les deux tiers ont au moins un enfant. Autrement dit, les djihadistes sont, à l’origine, des gens « comme les autres », ni plus pauvres, ni moins éduqués, ni asociaux. Comme l’affirme Sageman : « ce serait bien de pouvoir établir un test sanguin permettant de détecter les terroristes potentiels […]. Malheureusement, c’est impossible ». Ainsi, Leaderless Jihad invalide certaines interprétations des théories sur le « décèlement précoce de la menace », d’autant que son auteur démontre que le processus de radicalisation ne prend parfois que quelques mois, ce qui rend l’anticipation du passage à l’acte extrêmement compliquée.

4 Si les statistiques obtenues sont globalement conformes à celles déjà publiées dans Understanding Terror Networks, elles ne sont pas pour autant totalement identiques. Les différences s’expliquent par l’intégration, dans l’échantillon analysé, des djihadistes dits « de la troisième génération ». La première génération est celle des moudjahidines ayant pris part à la guerre contre les Soviétiques en Afghanistan dans les années 1980. La deuxième génération a, quant à elle, été formée dans les camps d’entraînement afghans au cours des années 1990. La troisième, enfin, a émergé après les attentats du 11 septembre 2001 et, plus encore, après l’intervention américaine en Irak. Ces terroristes de la troisième génération sont, initialement, moins religieux que leurs prédécesseurs. Ils sont également moins instruits et ont des métiers moins prestigieux (à l’exception notable du « complot des docteurs » au Royaume-Uni en 2007).

5 Marc Sageman reprend dans Leaderless Jihad sa « bunch of guys theory » déjà développée dans son précédent ouvrage. Celle-ci tient en quelques mots : la radicalisation n’est pas nécessairement un processus individuel ; elle peut au contraire résulter de l’évolution collective d’un petit groupe de personnes, souvent liées par une amitié préalable. La condition diasporique est un autre facteur important identifié par Sageman. Ce dernier note ainsi que « 60 % des djihadistes de [son] échantillon ont rejoint une organisation terroriste alors qu’ils vivaient dans un pays dans lequel ils n’avaient pas grandi ». Il ajoute que bien souvent, les futurs terroristes se sont rencontrés ou retrouvés dans une mosquée qu’ils avaient pris l’habitude de fréquenter non par religiosité, mais par nostalgie de leur pays, de leur culture et de leur langue.

6 Sageman consacre enfin un chapitre entier à Internet, qui apparaît comme un élément essentiel de la transformation et de la résilience de la mouvance djihadiste internationale. L’auteur de Leaderless Jihad constate ainsi que depuis les attentats du 11 septembre 2001, les mesures antiterroristes se sont tellement développées que les terroristes potentiels ont de plus en plus de difficultés à se rencontrer physiquement. « Les communications […] ne se font plus essentiellement dans des restaurants hallal, des salons de coiffures ethniques ou des mosquées radicales mais davantage sur Internet ». Internet ne doit donc pas être vu simplement comme un outil de propagande, mais aussi comme un moyen de recruter, d’échanger des conseils tactiques et stratégiques, ou encore d’obtenir des financements. Des manuels pour confectionner des explosifs sont disponibles en ligne et auraient notamment été utilisés par les terroristes impliqués dans la tentative manquée d’attentat contre des trains allemands en juillet 2006.

7 La décentralisation du djihad – résultant de la destruction du sanctuaire afghan et de l’utilisation croissante des nouvelles technologies de communication – contribuerait, d’après Sageman, à favoriser l’arrivée de femmes dans un champ d’action jusque-là très masculin, et à rajeunir considérablement le milieu des apprentis terroristes. Si le cas de Yehia Kadouri, arrêté à dix-sept ans aux Pays-Bas en 2005, fait encore figure d’exception, l’âge moyen d’engagement dans le djihad avoisine désormais les vingt ans.

8 Marc Sageman pressent que le processus de dispersion et de décentralisation de la mouvance djihadiste va s’amplifier, jusqu’à l’avènement d’un leaderless jihad. Cette expression fait indéniablement penser à la théorie de la « résistance sans leader » développée par Louis Beam[4] [4] L. Beam, « Leaderless Resistance », The...
suite
au début des années 1980. Adaptée au terrorisme islamiste, elle évoque plus encore la pensée d’Abu Mus’ab al-Suri.

9 Ce dernier est un personnage hors du commun. Pour reprendre la typologie établie par Marc Sageman, il appartient à la première génération de djihadistes, a enseigné l’art du djihad à la deuxième génération et a théorisé le processus de décentralisation ayant donné naissance à la troisième génération. Ce maître à penser du terrorisme contemporain a fait l’objet d’une biographie remarquable, fruit d’un méticuleux travail réalisé par le chercheur norvégien Brynjar Lia.

10 Abu Mus’ab al-Suri – de son vrai nom Mustafa bin Abd al-Qadir Sitt Maryam – est né à Alep en Syrie en 1958. Au cours de ses études d’ingénieur, il rejoint un groupe islamiste connu sous le nom d’Organisation de l’avant-garde combattante des Frères musulmans. Ce groupe, qui souhaite renverser le régime d’Hafez el-Assad, est découvert par les services de renseignement syriens à la fin de l’année 1980. Al-Suri est contraint de fuir en Jordanie et d’abandonner son cursus universitaire. Plus tard, il obtiendra une licence d’histoire.

11 Au début des années 1980, al-Suri voyage beaucoup, notamment en Irak et en Égypte où il suit des formations militaires. Il n’assiste pas en personne à la répression du régime syrien contre les islamistes dont le moment le plus connu demeure la bataille de Hama en 1982. Il en retient néanmoins une leçon importante : face à un État fort, disposant notamment de services de renseignement performants, les organisations secrètes islamistes n’ont que peu de chances de survivre. C’est également à cette période qu’il quitte les Frères musulmans, leur reprochant leur volonté de compromis avec le pouvoir en place, en Syrie et en Irak notamment.

12 Al-Suri s’envole alors pour l’Europe. Il effectue d’abord un séjour d’une ou deux années en France où, entre autres activités, il apprend le français et obtient une ceinture noire de judo. Puis il s’établit plus durablement en Espagne, pays dont il obtient la nationalité suite à son mariage avec une Espagnole. Son passeport espagnol et son physique européen – al-Suri a la particularité d’être roux – lui permettront de voyager plus facilement que d’autres djihadistes.

13 Au cours de ses deux premières années en Espagne, al-Suri rédige son premier livre : une étude de 900 pages sur l’échec du mouvement « révolutionnaire islamique » en Syrie. Il passe la fin des années 1980 en Afghanistan où, tout en participant au djihad contre les Soviétiques, il continue à écrire. En 1991, il publie notamment un fascicule préfigurant L’Appel à la résistance islamique globale[5] [5] A. M. Al-Suri, Da’wat al-muqawamah al-islamiyyah al-‘allamiyyah,...
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, son grand œuvre qui paraîtra une dizaine d’années plus tard.

14 Avant de détailler quelques points de ce classique de la littérature djihadiste, il convient de rappeler brièvement certains éléments de la vie d’Abu Mus’ab al-Suri. Sa première période afghane lui permet de rencontrer les plus grands noms du djihad, d’Abdallah Azzam à Ayman al-Zawahiri en passant par Sayed Imam Al-Chérif (alias docteur Fadl) et Oussama Ben Laden. Il fait partie d’emblée des cadres d’Al-Qaida, même s’il se distanciera plus tard de cette organisation.

15 Au début des années 1990, il retourne en Espagne, puis s’installe à Londres. Il consacre notamment sa période londonienne à soutenir à distance les djihadistes algériens. Il participe, entre autres, à la rédaction du bulletin Al Ansar mais finit par abandonner cette activité en raison de désaccords profonds avec Abu Qatada. Il noue également des contacts avec des journalistes anglo-saxons et joue un rôle crucial dans l’organisation des premières interviews d’Oussama Ben Laden avec les médias occidentaux. À la fin des années 1990, al-Suri retourne en Afghanistan où il dirige un camp d’entraînement. Ses conférences enregistrées sur cassettes font alors le tour du monde, mais il ne se limite pas pour autant à des enseignements théoriques. Il dispense aussi des cours pratiques – du combat rapproché au maniement des explosifs.

16 En 1998, il est présent en Afghanistan lorsque les Américains bombardent certains camps d’entraînement en représailles aux attentats de Dar es Salam et Nairobi. Il en tire une leçon importante : « l’ère des camps fixes est terminée ». L’opération Enduring Freedom le confirme dans l’idée que la supériorité militaire américaine est telle que les djihadistes doivent opter pour d’autres méthodes. Ces méthodes, al-Suri les expose dans L’Appel à la résistance islamique globale, ouvrage de 1 600 pages publié sur Internet peu de temps avant son arrestation au Pakistan en 2005.

17 Dans ce livre étonnant, les influences mêlées de Mao Zedong, Vo Nguyen Giap, Azzam ou encore al-Zawahiri se font sentir. Al-Suri connaît les classiques de la guerre révolutionnaire et de la guérilla. Il sait notamment que face à un adversaire matériellement supérieur, la concentration des moyens peut s’avérer fatale. Sa théorie sonne donc comme un appel à la dispersion, à la décentralisation maximale. La « mentalité de Tora Bora » doit prendre fin, écrit-il. Des « camps d’entraînement mobiles » doivent être créés et le djihad mondial, réunissant potentiellement toute l’oumma, doit s’organiser autour de petites cellules – limitées parfois à une seule personne – indépendantes les unes des autres et susceptibles de s’auto-générer. Al-Suri résume sa théorie en un slogan : « nizam la tanzim », c’est-à-dire « un système, pas une organisation ». Et de préciser : « il n’y a pas de liens organisationnels entre les membres des unités de la résistance islamique globale. Les seuls liens sont […] un système d’action, un nom et un but communs ».

18 L’ouvrage de Brynjar Lia est donc bien plus qu’une simple biographie. Il offre une plongée passionnante dans l’histoire récente de la mouvance djihadiste internationale et présente de surcroît de larges extraits d’un des principaux traités de stratégie djihadiste. Cet Appel à la résistance islamique globale aurait aussi bien pu être intitulé Pour un djihad sans leader. Il apporte en tout cas des arguments non négligeables à Marc Sageman dans le débat qui l’oppose à Bruce Hoffman.

 

Notes

[ 1] B. Hoffman, « The Myth of Grass-Roots Terrorism; Why Osama bin Laden Still Matters », Foreign Affairs, vol. 87, n 3, mai/juin 2008.Retour

[ 2] B. Hoffman, Inside Terrorism, New York, Columbia University Press, 1999. Retour

[ 3] M. Sageman, Understanding Terror Networks, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2004.Retour

[ 4] L. Beam, « Leaderless Resistance », The Seditionist, n 12, février 1992.Retour

[ 5] A. M. Al-Suri, Da’wat al-muqawamah al-islamiyyah al-‘allamiyyah, texte disponible sur <www.archive. org/ details/ The-call-for-a-global-Islamic-resistance>.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Marc Hecker « Lectures critiques », Politique étrangère 4/2008 (Hiver), p. 912-916.
URL :
www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2008-4-page-912.htm.
DOI : 10.3917/pe.084.0912.