2009
politique étrangère
La crise : analyses et enjeux
La crise économique mondiale : enjeux et réformes
Kemal DerviÅŸ
Kemal Derviãsa dirigé le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), de 2005 à 2009. Il a été ministre des Affaires économiques (2001-2002), député d’Istanbul au Parlement de Turquie et membre de la Convention sur l’avenir de l’Europe. Auparavant, il a été vice-président de la Banque mondiale (1996-2000). Son dernier ouvrage s’intitule A Better Globalization: Legitimacy, Governance, and Reform (New York, Brookings Press, 2005).
Après la croissance, l’inflation maîtrisée et la stabilité des marchés financiers, le monde connaît la volatilité des prix, l’incertitude économique, l’instabilité sociale et la perte de confiance. L’État stratège redevient nécessaire afin de mener des politiques anti-déflationnistes, de relance budgétaire, et pour coordonner ces politiques au plan international. Plus largement, il est urgent d’inventer de nouvelles formes de gouvernance mondiale (G20, redistribution des mandats au FMI, etc.).
politique
étrangère
Mots-clés :
Crise économique, Crise financière, Gouvernance mondiale, G20.
After a rather long span of high growth rates, slow inflation and financial stability, the world faces a period of prices volatility, economic uncertainty, social instability and loss of confidence. In order to implement anti-deflationist and fiscal pro-growth policies, and to organise international cooperation on these matters, state intervention is once more needed. More generally speaking, new forms of world governance must be engineered (G20, a new distribution of mandates in the IMF, etc.)
Bien des certitudes ont été ébranlées. La gravité de la présente crise économique met à mal des présupposés que beaucoup tenaient, il n’y a pas si longtemps, pour évidents. C’est par exemple, en 2003, Robert E. Lucas, père de la doctrine des marchés rationnels, qui annonçait doctement devant l’American Economic Association que la question de la prévention des récessions profondes était réglée pour plusieurs décennies. C’est encore, plus récemment, Michael Mussa, ancien chef économiste du Fonds monétaire international (FMI), qui estimait en octobre 2007 qu’il ne fallait pas surestimer les effets d’une crise financière sur l’économie réelle…
Nous y sommes, pourtant… Depuis le déclenchement de la crise financière au cours de l’été 2007, la sévérité de ses effets a toujours été sous-estimée et, partout, les prévisions de croissance mondiale ont dû être peu à peu révisées à la baisse. Pour 2009, elles sont passées de près de 3 % à 2 %, pour ensuite tomber à 1 % entre l’été, le mois de novembre, et le début du mois de décembre 2008. Il paraît maintenant peu probable que l’économie mondiale connaisse la croissance dans l’année qui vient. Les produits intérieurs bruts (PIB) des États-Unis et de l’Union européenne (UE) devraient être en recul de plus d’1 %, alors que le ralentissement de l’activité en Asie ne permettra plus à ses principales économies de demeurer les locomotives de la croissance mondiale. Le ralentissement est bien plus fort, et bien plus généralisé que ce que nombre d’analystes avaient anticipé. On peut même craindre que les prévisions actuelles ne restent en deçà de la réalité, car nous devons garder à l’esprit qu’un tel recul de toutes les économies développées ne s’est pas produit depuis la grande dépression des années 1930… Même si nous sommes encore loin des contractions de PIB et des taux de chômage d’alors, une sourde inquiétude commence à poindre, et comme le dit Paul Krugman dans son dernier livre : « Je ne pense pas que l’on se dirige vers cela, mais j’aimerais en être sûr.
[1] » La gravité de la situation, la sévérité et la soudaineté de cette crise économique mondiale nous interrogent sur ses ressorts profonds. Nous sommes ainsi brusquement passés d’une période relativement longue de croissance mondiale, d’inflation maîtrisée et de relative stabilité des marchés financiers depuis le début du siècle, à un contexte d’extrême volatilité des prix, d’incertitude économique, d’insécurité économique et sociale et de perte de confiance.
L’économie mondiale est sortie d’une période que l’on qualifiait souvent de « grande modération », pour entrer dans un temps de « grand trouble ». Les raisons en sont multiples. L’une des principales d’entre elles, qui explique l’effet de surprise, est une certaine idéologie fondamentaliste de l’économie de marché qui a longtemps prévalu, faisant oublier les vulnérabilités et les faiblesses du système. Son présupposé est celui de l’autorégulation des marchés financiers. Au cours des dernières années, les cadres et mécanismes de régulation financière ont été réduits, voire entièrement démantelés, et n’ont pas suivi des innovations de plus en plus risquées. Parallèlement, de nouveaux acteurs financiers (hedge funds
, fonds de private equity
, etc.) et des produits financiers toujours plus complexes (titrisation et crédit dérivatifs) se sont développés sans contrôle, favorisant l’émergence d’un « système bancaire parallèle ». L’industrie financière s’est ainsi développée dans des proportions inconnues jusqu’alors. En 2007, aux États-Unis, la part des profits de l’industrie financière s’élevait à près de 40 % de l’ensemble des profits des entreprises, alors que la valeur ajoutée de ce secteur représentait à peu près 10 % de la valeur ajoutée par toutes les entreprises du pays.
Le principe de l’autorégulation du marché s’est aussi bien sûr révélé miné par les conflits d’intérêts. Les intermédiaires financiers et les agences de notation, supposés évaluer objectivement les risques, se sont retrouvés juges et parties dans la mesure où leurs revenus (les commissions de transaction) étaient fonction de l’accroissement du marché du crédit. Le marché immobilier américain, par lequel cette crise est arrivée, est exemplaire de cette mécanique folle. La désintermédiation bancaire, la multiplication des intermédiaires et des transactions, la titrisation et la dilution des risques dans des assemblages financiers complexes, ont fait du marché hypothécaire des subprimes
le déclencheur de cette crise, dès lors que, à la suite de l’éclatement de la bulle immobilière, les emprunteurs se sont retrouvés dans l’impossibilité de rembourser leurs emprunts. Les mécanismes d’autorégulation du marché, mis en place au motif que le marché sait mieux ce qui est bon pour lui, se sont donc heurtés à l’exigence éthique selon laquelle on ne peut être juge et partie, ni tirer bénéfice de l’expansion d’un marché que l’on est censé évaluer et réguler.
Cette crise économique se caractérise par une sévère chute de la demande privée, à la fois de la consommation et de l’investissement. L’intégration croissante des marchés financiers et le développement du commerce international ont eu par le passé un effet multiplicateur, qui a permis l’accroissement mondial de l’activité économique. Or ce mécanisme fonctionne dorénavant à rebours, et la chute de la demande se diffuse à travers le monde. Le report de l’achat d’un manteau par un consommateur américain, par exemple, n’est pas seulement dommageable pour le secteur du commerce et la distribution aux États-Unis : il touche très directement aussi l’industrie textile chinoise et l’industrie de la machine-outil allemande par exemple, renforçant le caractère négatif du cycle économique mondial.
Tout d’abord, l’impact de l’effet multiplicateur sur les économies émergentes, où celui-ci fonctionne à l’envers, a été mal évalué, notamment sur les pays d’Asie qui ont connu ces dernières années de forts taux de croissance – parfois à deux chiffres –, soutenus par des niveaux d’investissement record (près de 40 % de leur PIB alors que la moyenne mondiale est à peu près de 22 %). Or la théorie du découplage, très en vogue ces derniers temps, n’est que partiellement validée par les faits et mérite d’être fortement nuancée. Beaucoup d’économies émergentes, surtout en Asie, continueront certes d’afficher en tendance une croissance plus élevée que celle des pays développés, non seulement parce qu’elles investissent plus, mais aussi parce qu’elles sont moins sensibles aux aléas des flux de capitaux, leurs investissements étant largement financés par l’épargne intérieure. L’augmentation de la productivité due à l’absorption de technologies importées et à l’amélioration de leur capital humain continuera par ailleurs de jouer à plein. Toutefois, le ralentissement des pays développés affectera aussi ces locomotives émergentes, en raison des intégrations nées de la mondialisation. Plus les relations économiques, financières et commerciales Nord-Sud sont étroites et fortes, plus le ralentissement d’une zone entraîne de conséquences sur les autres, à travers des effets de richesse notamment. Les variations de conjoncture, a fortiori
en cas de récession au Nord, ont donc aussi un effet au Sud, même si cela n’empêche pas un découplage à moyen terme entre des croissances moyennes très élevées en Asie, et des croissances plus faibles ailleurs. Les fluctuations autour de la tendance affectent tout le monde et se ressemblent.
Globalement, la relance de la demande est la clé de la sortie de crise. Mais un autre phénomène risque de constituer un problème majeur et de faire obstacle à la reprise : la désorganisation sans précédent des systèmes de formation des prix. En effet, depuis le début de la crise financière, les marchés, en fixant des prix qui connaissent des fluctuations extrêmes sur de courtes périodes, sont rigoureusement incapables de donner l’information que les prix sont censés fournir en termes d’allocation des ressources et de rareté relative. Le prix du baril de pétrole est évidemment exemplaire : le baril de brut atteint son record historique de 147 dollars en juillet dernier, alors que le monde était en train de se diriger vers une récession. Au même moment, les plus grands analystes du marché pétrolier lui prédisent un bel avenir à court terme à près de 200 dollars le baril ! Au lieu de cela, il tombe à moins de 40 dollars en décembre. Or les mêmes phénomènes se sont produits sur tous les marchés des matières premières, des marchandises, des produits agricoles, où les prévisions ont fait long feu.
Le marché des changes n’est pas épargné non plus par cette désorganisation. Le dollar s’était affaibli rapidement, notamment jusqu’en septembre, avant de s’apprécier fortement puis de rechuter brusquement. Quant aux marchés boursiers, la baisse tendancielle des indices s’est traduite par des fluctuations sans précédent du prix des actions. Alors que l’index Standard and Poor’s 500 (S&P 500) et le Dow Jones ont perdu respectivement plus de 38 % et 33 % de leur valeur sur l’année 2008, la volatilité autour des titres fut extrême : si de 1945 à 2007 le S&P 500 n’a connu que 38 jours de fluctuation de plus ou moins 4 %, soit moins de un par an, on en a comptabilisés pas moins de 28 pour la seule année 2008 !
Cette désorganisation sans précédent du système de formation des prix affecte directement les décisions d’investissement et de consommation. Quel sera donc le prix du pétrole, des matières premières et des produits agricoles dans un futur proche ? Quel sera le cours du dollar par rapport à l’euro ? Comment investir ou consommer dans un tel climat d’incertitude ? Cet été tout le monde pouvait se dire que les voitures hybrides à bi-carburant, bien que beaucoup plus chères à l’achat, s’amortiraient sur 5 ou 6 ans étant donné le prix de l’essence. Ce qui était vrai hier, semble aujourd’hui moins sûr. Alors que faire ?
En bref, l’ensemble des caractéristiques de la crise, à la fois macro-économiques et micro-économiques, assises sur une chute de la demande privée, une perte de repères quant aux indications des systèmes de prix, et une dimension globale née d’une intégration économique mondiale de plus en plus profonde, appellent des réponses politiques fortes et coordonnées.
Priorité à la relance budgétaire
Une politique monétaire résolument anti-déflationniste est d’abord indispensable. Des réductions massives des taux d’intérêts ont déjà été effectuées par les banques centrales, qui ont parfois coordonné leur action au cours des derniers mois. Mais avec des taux d’intérêts maintenant proches de zéro, et quand bien même des mesures non orthodoxes seraient prises, la politique monétaire seule sera incapable de résoudre efficacement cette crise. Même si elle reste un instrument économique important, ses moyens d’action sont pour le moment étroitement limités.
Pour lutter contre la récession et répondre à la sévère chute de la consommation privée et de l’investissement, la politique budgétaire doit jouer tout son rôle et contribuer à la relance de l’activité. Une estimation précise du niveau optimal de cette relance budgétaire n’est pas possible, mais une augmentation globale des dépenses nettes des États de l’ordre de 3 % du PIB mondial, aux alentours de 2 000 milliards de dollars (Md$), est sans doute nécessaire pour endiguer la baisse de l’activité globale.
Cette politique de relance doit venir principalement de l’accroissement de la dépense publique car dans le contexte actuel, les diminutions d’impôts, à moins qu’elles ne soient très bien ciblées, risquent d’être aussi inefficaces que la réduction des taux d’intérêts pour stimuler la demande. La faiblesse de la demande globale, celle des entreprises et des consommateurs, associée au resserrement du crédit ainsi qu’à l’effet de richesse lié à la déflation et aux baisses de valeurs, notamment sur les marchés immobiliers et boursiers, révèle un manque de confiance et une profonde aversion au risque que même des réductions d’impôts ne parviendraient pas à renverser, à moins que ces réductions, temporaires et annoncées comme telles, ne concernent les taxes sur la consommation. Si leur augmentation future était crédible, une baisse temporaire de ces taxes pourrait inciter à la consommation. Mais cela poserait problème si la crise continuait.
Pour autant, tous les pays ne disposent pas des mêmes marges de manÅ“uvre. Chacun doit prendre en compte l’état de ses finances publiques (déficit, dette, balance des paiements, niveau des réserves), et agir selon ses moyens. Ceux qui se trouvent en meilleure posture devraient agir vigoureusement et rapidement par des politiques de relance keynésiennes.
Un autre élément à prendre en compte est qu’il y a en effet plus de risques à ne pas faire assez en termes de relance fiscale, qu’à en faire trop. Si la relance budgétaire n’est pas assez ambitieuse, l’emploi ne repartira pas et les entreprises continueront de faire faillite, et comme le rappelle Joseph Stiglitz, « on ne peut pas défaire une faillite ». De plus, s’il apparaissait que la relance budgétaire était trop ample et excessive, créant des pressions inflationnistes, alors il serait toujours temps d’y répondre rapidement par un réarmement de la politique monétaire via l’augmentation des taux d’intérêts, comme le souligne, entre autres, Paul Krugman.
Le premier objectif de la relance doit donc être de combattre cette crise. Les facteurs de production, les compétences et les technologies sont là, immédiatement disponibles pour répondre aux immenses besoins actuels et de demain. Les États doivent non seulement dépenser plus pour « relancer la machine », mais aussi dépenser mieux, moderniser l’appareil productif ici, développer des secteurs d’activité riches en emploi là, créer des incitations pour des investissements d’avenir ailleurs, etc.
Deux aspects essentiels doivent être considérés ici avec attention. Le premier est le calendrier et l’impact du plan sur l’activité économique, en particulier sur l’emploi. Dans la mesure où une large et immédiate augmentation du nombre d’emplois est requise afin d’avoir un véritable effet multiplicateur sur la demande, l’intensité en emplois des plans de relance doit être particulièrement forte. Le second est la productivité à long terme de la dépense publique, car les déficits publics doivent rester soutenables à long terme. Il ne faudrait pas que les pays se retrouvent dans une situation de déficits structurels susceptibles de se transformer en problèmes de dette souveraine. La relance budgétaire doit renforcer le financement d’investissements d’avenir qui consolident le potentiel de croissance et la productivité à long terme.
De ce point de vue, la crise peut se présenter comme une chance historique pour commencer à répondre vigoureusement à un autre grand défi auquel l’humanité est confrontée : le changement climatique. Les gouvernements peuvent essayer de « faire d’une pierre deux coups ». Les besoins en financement pour répondre au défi du changement climatique sont immenses, urgents et globaux. Limiter l’augmentation des températures à moins de 2 degrés Celsius par rapport à l’ère préindustrielle nécessiterait d’investir 250 Md$ par an d’ici à 2015, afin de rendre l’économie mondiale plus « verte », et d’amplifier progressivement cet effort pour atteindre 700 Md$ à l’horizon 2025-2030. Il serait donc souhaitable de consacrer une part de la relance mondiale à la transformation de nos modes de production et de consommation, à la préservation des ressources naturelles et à l’efficacité énergétique, bref au passage à une économie faiblement carbonée, en générant de nouvelles activités et de nouveaux emplois. L’opportunité est ainsi donnée de s’engager dans ce qu’Achim Steiner, responsable du Programme des Nations unies pour l’environnement, appelle un « New Deal mondial vert ». Cette approche, qui est aussi celle du Secrétaire général des Nations unies, ou du nouveau président américain Barack Obama, fait d’ores et déjà partie du plan de relance et du paquet énergie-climat récemment adopté par l’UE. Ainsi, le ciblage des plans de relance en direction de secteurs tels que la construction, qui souffre directement de la crise du marché de l’immobilier, les infrastructures et les industries de transport, et évidemment le secteur énergétique afin de stimuler l’innovation, l’utilisation d’énergies renouvelables et l’efficacité énergétique, seraient l’occasion de développer de nouveaux types de partenariats public-privé.
Le retour de l’État stratège
Une relance budgétaire qui est à la fois de grande envergure et bien équilibrée doit réussir à palier le ralentissement économique qui résulte de la baisse brutale de la demande privée. Mais les gouvernements peuvent faire plus et mieux. Par exemple, en dépit des énormes injections de liquidités dans les marchés financiers et des recapitalisations bancaires avec des fonds publics, l’écoulement du crédit vers les entreprises et les particuliers n’a pas retrouvé sa situation normale. Un rôle plus actif de la puissance publique dans la gestion des institutions financières demeurera probablement inévitable pendant un certain temps.
En outre, face à la désorganisation des marchés et des systèmes de prix, l’intervention de l’État peut contribuer par des incitations à stabiliser la situation et à atténuer une volatilité qui nuit à la préparation de l’avenir. Ce n’est pas parce le prix du baril de pétrole brut est tombé à 40 dollars que la lutte contre le réchauffement climatique et les besoins en énergies renouvelables sont soudainement de moindre importance. Or, les investissements dans les énergies et les technologies propres du futur, qui semblaient particulièrement rentables il y a quelques mois à peine grâce à un pétrole cher, ont brutalement perdu de leur attrait. L’adoption, si possible coordonnée, d’une taxe flottante sur le carbone associé émis par l’utilisation des énergies fossiles permettrait par exemple d’atténuer les fortes fluctuations de coût de ces produits. Cela procurerait davantage de certitude aux agents dans leur consommation et favoriserait le choix d’investissements en énergies durables et renouvelables.
L’État doit être stratège dans sa politique et le secret de la réussite résidera dans une intervention équilibrée. Trop forte, celle-ci risquera d’annihiler les incitations et l’initiative privée. Trop faible, elle ne sera pas suffisante pour recréer un certain ordre dans les marchés et assurer la réussite de la politique budgétaire expansionniste.
L’exigence de coordination internationale
Étant donné l’ampleur et la profondeur des interdépendances économiques, la coordination des plans de relance s’impose, faute de quoi le risque de « passagers clandestins », considérablement renforcé par l’intégration des économies et des relations commerciales, pourrait inciter chaque pays à attendre que l’effort de la relance soit porté par d’autres. Cette situation, plus connue sous le nom de « dilemme du prisonnier », est exactement celle dont la France a souffert en 1981-1983, quand la politique de relance du gouvernement Mauroy a principalement profité aux exportations allemandes et japonaises… En outre, un pays qui s’aventurerait en solitaire dans la relance en approfondissant ses déficits et sa dette publique ne manquerait pas d’être stigmatisé par les marchés financiers, qui spéculeraient sur le caractère insoutenable de ses finances publiques. Dans de telles conditions, le remède de la relance pourrait s’avérer pire que le mal.
Une relance coordonnée sur le plan international réduit ce risque de stigmatisation, même si l’on ne peut pas pousser le raisonnement trop loin. Les pays déjà très lourdement endettés, et dont les finances publiques sont structurellement déficitaires, ne disposent pas de grandes marges de manÅ“uvre. La coordination des politiques économiques est aussi nécessaire afin de rendre ces plans plus efficaces, de tirer parti au maximum de l’effet du multiplicateur budgétaire, et de veiller à ce que chaque pays y contribue selon sa situation propre, ses capacités et ses objectifs de développement.
Sur le plan financier et monétaire, la construction d’une infrastructure de régulation, ainsi que le G20 s’y est engagé, requiert une véritable coopération internationale, afin d’éviter les « trous noirs ». Si la responsabilité d’adopter un cadre institutionnel approprié à la régulation financière revient à chaque pays – il est en effet difficile d’imaginer un régulateur et un superviseur financier uniques –, un minimum de régulation internationale est requis au moins sur le plan normatif et comptable. Le chantier de la gouvernance économique mondiale est donc grand ouvert.
Réformer la gouvernance mondiale
Les institutions financières internationales n’ont pas eu les moyens de prévenir cette crise. Leur efficacité à produire de la coordination s’est révélée insuffisante, leur légitimité à agir reste contestée dans de larges parties du monde, et les contraintes que fait peser une plus grande interdépendance sur la définition et la mise en Å“uvre des politiques nationales de relance impliquent des espaces et des mécanismes de coopération internationale renouvelés. Les États restent les unités de base du système international mais, qu’ils soient grands ou petits, riches ou pauvres, puissants ou émergents, ils ne peuvent échapper aux effets de la crise qui débordent leurs frontières. « À toute chose, malheur est bon » selon le dicton, et la séquence ouverte par le sommet du G20 à Washington le 15 novembre 2008, riche de potentialités, représente une opportunité majeure pour avancer concrètement vers une réforme de la gouvernance mondiale.
Deux voies distinctes mais complémentaires s’offrent aux États désireux d’améliorer la coordination de leurs politiques. Ils peuvent décider de construire des groupes de coopération intergouvernementaux ad hoc
sur des sujets d’intérêt commun, rassemblant ceux qui jouent un rôle clé afin de produire les réponses les plus efficaces. Ils peuvent au contraire renforcer ou créer des institutions internationales plus universelles
, réunissant la communauté des nations dans sa diversité autour d’un enjeu global et visant à produire des biens publics mondiaux. Ces deux types de coopération internationale existent et ne s’excluent pas l’une l’autre. Mais elles ont chacune leurs avantages et leurs défauts.
Les groupements intergouvernementaux ad hoc
et informels (les G-n
) sont une manière ancienne et réaliste de bâtir de la coopération internationale. Conçus de façon pragmatique, les G-n
regroupent ceux qui ont intérêt et capacité à agir face un problème commun et, de ce point de vue, le premier sommet du G20 au niveau des chefs d’État et de gouvernement représente un progrès substantiel. En effet, la crise financière née aux États-Unis s’est étendue rapidement aux pays développés, avant d’affecter les pays émergents et en développement. Pour autant, ce n’est pas le traditionnel G7 que l’UE et les États-Unis ont décidé de convoquer pour tenter de trouver des remèdes à la crise. D’emblée, les pays émergents ont été associés, et même priés d’apporter leur contribution et d’assumer leur responsabilité. Le changement d’époque est saisissant ! Le temps où les grands argentiers du G7 apportaient par voie de communiqué leurs préconisations pour l’économie mondiale paraît désormais bien loin… Un deuxième sommet du G20 se tiendra à Londres le 2 avril 2009, pour réformer la gouvernance économique mondiale – même si l’agenda reste à ce jour à définir précisément. Nul doute : ce format rassemblant des pays aux niveaux de développement différents a vocation à devenir une nouvelle norme de G-n
. L’insistance de nombreux pays à participer à cette première édition, et les regrets de nombreux autres de n’avoir pu s’asseoir à la table, montrent du reste à quel point il est important d’être membre fondateur de ce type de club. Le sommet de Londres devrait pouvoir s’ouvrir à d’autres pays encore, représentant une région, l’Afrique par exemple. L’important, pour les partisans de ce type de coopération, est que le G-n
reste suffisamment cohérent pour faciliter la négociation, réunissant des pays disposant des moyens d’agir et résolus quant aux objectifs à atteindre. En bref : un G-n
doit être quelque peu exclusif pour être efficace…
A contrario
, les coopérations internationales qui reposent sur des traités fondateurs et des institutions chargées de conduire les politiques communes, ont une vocation universelle
qui leur garantit une réelle légitimité. Parce que des institutions comme les Nations unies, le FMI, la Banque mondiale et même l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) sont inclusives et quasi universelles, elles peuvent a priori
agir dans leur domaine de compétence avec toute la légitimité requise, parce que la communauté des nations aura été associée au processus de décision. Cette forme de coopération repose sur les États qui s’octroient des droits et responsabilités et partagent l’exercice de leur souveraineté, au moins dans la mise en Å“uvre des décisions, avec des institutions internationales. De ce point de vue, le Comité monétaire et financier international du FMI, qui représente le monde entier, et que l’on pourrait transformer en véritable Conseil de gouvernance, disposerait de jure
d’une légitimité plus forte dans la régulation financière mondiale que n’importe quelle autre forme de coopération.
Mais
de facto
cette légitimité doit également être assise sur une représentation adéquate du monde, cest-à-dire prenant en compte le poids, l’influence et la contribution de chaque pays dans la vie économique et financière mondiale. Ainsi le système de pondération des voix selon un mécanisme d’allocation de quotas au FMI et à la Banque mondiale continue-t-il de refléter le poids économique relatif des États membres lors de la création de ces organisations, en dépit d’ajustements modestes au cours du temps
[2]. Que la Belgique ait plus de quotas que le Brésil (2,12 %
vs
1,40 %), que l’ensemble des États membres de l’UE « pèsent » près du tiers des parts des institutions de Bretton Woods, ou encore que les États-Unis seuls disposent d’un pouvoir de veto sur les décisions les plus importantes – lesquelles requièrent une majorité de 85 %, telle l’allocation des quotas précisément –, ne laisse pas d’interroger une représentation d’un monde qui n’existe plus. La crise actuelle impose, là aussi, une profonde réforme du mode de gouvernance de ces institutions.
Des formes de coopération complémentaires
Il ne s’agit pas d’opposer une forme réaliste de coopération à une autre, plus institutionnaliste. Les deux sont complémentaires et peuvent avancer de concert pour répondre aux multiples enjeux de la crise mondiale. Mais chacune doit accomplir les efforts nécessaires pour réunir le couple moteur de toute coopération internationale réussie : légitimité et efficacité. Les formes G-n
doivent gagner en légitimité par davantage d’ouverture et de transparence, afin de développer une responsabilité partagée et une meilleure coordination des politiques de relance entre toutes les grandes économies du monde. Les institutions classiques, de leur côté, doivent renforcer leur capacité de décision pour être plus efficaces dans les domaines où elles sont essentielles. La réforme profonde du système des quotas dans les institutions de Bretton Woods pourrait être un préalable, et constituer un puissant exemple pour les autres organisations internationales, trop souvent paralysées par le principe de l’égalité souveraine de chaque État membre. Si la pondération des voix en fonction de critères précis n’y est pas contestée, les pays émergents font de l’augmentation substantielle de leurs quotes-parts la condition sine qua non
de leur engagement. Parallèlement, les Européens devraient accomplir le double effort de réduire leur part totale, et de consolider leur représentation. Aujourd’hui, sur les 24 directeurs exécutifs membres du Conseil d’administration du FMI, 8 sont européens alors que seulement 5 sont asiatiques et 2 africains… Et une Europe qui soutiendrait la réforme serait finalement plus crédible pour inspirer et influencer la coopération internationale.
***
Les enjeux pour 2009 sont énormes. Il faut pourtant se rappeler que le monde n’a heureusement pas connu de guerre nucléaire, ni souffert de grande épidémie mondiale. Le savoir-faire, les nouvelles technologies, les capacités de production, les compétences de millions de femmes et d’hommes prêts à travailler et à produire sont là… Ils n’ont nullement disparu ! Nous devrions tous refuser d’accepter que, malgré d’énormes besoins, l’économie mondiale n’arrive pas à augmenter la production de biens et de services. Des fluctuations modestes sont certes inévitables, et représentent le prix à « payer » pour avoir les autres avantages d’une économie de marché. Mais une dépression mondiale n’est ni nécessaire, ni acceptable. Malgré les erreurs des dernières années, il est encore possible de l’éviter. Mais il faut agir vite, à grande échelle et avec un degré de concertation qui doit signaler le début réel du xxi
e siècle.
[1]
P. Krugman,
The Return of Depression Economics and the Crisis of 2008
, WW Norton, New York, 2008.
[2]
En avril 2008, la dernière des révisions des quotas au sein du FMI – dite de Singapour – a permis de réallouer 2,2 % des parts…