2009
politique étrangère
éditorial
Sans surprise, crise
et États-Unis
figurent au menu de ce numéro. Le démontage incessant auquel se livrent experts et politiques depuis des mois, démontage des mécanismes du choc financier tourné en crise économique, de sa chronologie, de ses acteurs, révèle des incertitudes majeures sur sa généalogie, et donc sur son devenir.
Les analyses que nous publions ici éclairent cet incertain, tout en dessinant quelques pistes pour la gouvernance d’un système mondial dont l’existence est désormais incontestable – la diffusion de la crise en témoigne –, même s’il est guetté par le chaos. Au-delà de l’analyse financière et économique, il est tout aussi urgent de s’interroger sur les instruments de gestion collective de la crise et du monde d’après, instruments supposant eux-mêmes une approche au moins partiellement consensuelle de l’état des choses. Les systèmes politiques internes, et par contrecoup les systèmes interétatiques qu’ils ont créés, ne sont pas encore frappés directement par les effets de la crise. À terme pourtant, la surprise serait plutôt qu’ils ne le soient pas, et que la sagesse prévale partout. Nul ne peut être certain que le transitoire après-guerre froide ne se refermera pas, à cette occasion, sur de nouvelles et massives cristallisations politiques, générant des antagonismes inédits. La réflexion sur les mécanismes de la crise est donc indissociable de la réflexion sur la capacité de nos systèmes politiques, sociaux et psychologiques, à la gérer, à l’amortir. On s’efforce dans ce numéro de faire droit à tous ces niveaux d’analyse.
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Les États-Unis sont au cÅ“ur de cette crise. Et ils portent aussi, avec l’arrivée à Washington d’une nouvelle Administration, une bonne partie des espoirs du monde, espoirs sans doute aussi enthousiastes qu’irraisonnés. Le présent numéro de Politique étrangère
s’interroge sur quelques enjeux immédiats de la nouvelle présidence.
Au lendemain de la guerre de Gaza, au moment où l’Amérique appelle les financeurs d’Asie à la rescousse de son propre système, le Moyen-Orient et les rapports avec les grands acteurs asiatiques figurent en tête de l’agenda international de Barack Obama. Mais face à la dérive afghane et avant le sommet du 60e anniversaire de l’Alliance, l’attention se porte également sur les relations transatlantiques. Ces dernières années, celles-ci furent chahutées à la fois par l’histoire – la fin de la guerre froide, qu’on l’accepte ou non, a remis en cause la vieille Alliance –, et par les Américains eux-mêmes sous les deux mandats de George W. Bush. Le dossier que nous publions dans ce numéro entend prendre du champ et tirer des enseignements d’avenir en revenant sur les divergences euro-atlantiques de cette période à partir de thématiques concrètes : les visions géopolitiques, l’impact économique des tensions politiques, les positionnements respectifs sur le protocole de Kyoto ou la Cour pénale internationale. Il éclaire ainsi les bases sur lesquelles pourraient être construits – ou non – de nouveaux rapports entre les deux rives de l’Atlantique.
Ceux-ci ne seront sans doute pas modifiés brusquement, magiquement, par le nouveau président américain. Mais l’année 2009 pourrait être cruciale, par exemple avec l’ouverture d’une vraie négociation sur la nature, le rôle et le fonctionnement de l’Alliance. Une négociation qui déciderait d’aller bien au-delà des réguliers ravaudages du « concept stratégique». Après tout, le retour de la France dans le dispositif militaire de l’Alliance, annoncé pour cette année, ne constitue-t-il pas un pari sur une telle négociation, sur le poids qu’une France pleinement «réintégrée» pourrait y jouer ? C’est là que s’appréciera sans doute le succès de la manÅ“uvre française, beaucoup plus que dans des changements techniques des commandements militaires qui ont toute chance, à terme, de demeurer cosmétiques. C’est donc une raison supplémentaire d’en revenir, au seuil d’une année peut-être décisive, aux déterminants des postures adoptées de part et d’autre de l’Atlantique.
Ce dossier, qui convoque pour l’analyse des rapports transatlantiques toutes les ressources des théoriciens des relations internationales, a été dirigé par Helen V. Milner, B. C. Forbes Professor de Politique et affaires internationales à l’Université de Princeton, et Michel Girard, qui a enseigné, jusqu’à sa brusque disparition fin janvier 2009, à l’Université Panthéon-Sorbonne de Paris I et à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr. Ce numéro de Politique étrangère
lui est tout naturellement dédié.
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À parcourir ces thématiques, on croise souvent les mêmes acteurs : États-Unis, Union européenne, puissances asiatiques (Chine, Inde, Japon, Corée…), et s’impose une interrogation désormais centrale pour tout observateur du monde : quelle configuration, demain, après demain, pour les intervenants du système international, quelle configuration pour la puissance, et les puissances ? Avec pour nous ce codicille : l’Union européenne comptera-t-elle au nombre de ces puissances ? L’année 2009 pèsera en effet aussi pour l’Union, année de « digestion » de la présidence française, année décisive pour l’éventuelle entrée en vigueur du traité de Lisbonne et pour la réforme de l’Alliance, donc au moins indirectement pour les velléités européennes de jouer un rôle diplomatique et militaire d’importance.
Deux autres postes d’observation se proposent pour cette même année. Au premier chef l’Afghanistan, et en réalité tout l’arc Irak/Iran/Afghanistan/Pakistan. Même si la situation irakienne se calme, autorisant un début de retrait américain, deux questions demeureront pressantes : pourra-t-on trouver les voies d’une normalisation avec Téhéran, et quelle nouvelle stratégie choisira-t-on pour l’Afghanistan – cest-à-dire arriverons-nous, nous intervenants extérieurs, à identifier clairement ce que nous voulons faire dans ce pays, et de ce pays ? L’invocation de méthodes contre-insurrectionnelles hors d’âge, qui n’ont au vrai jamais permis de régler sur le fond un problème politique, ne suffit plus.
L’autre poste d’observation imposé demeure, hélas, le conflit israélo-palestinien. Sa lente dérive se fait très inquiétante. Pour Israël, dont les stratégies de court terme minent la société elle-même, comme en témoignent les résultats des dernières élections à la Knesset. Pour les Palestiniens, désormais dans une situation politique catastrophique, ce qui ne devrait pas réjouir leurs adversaires – émietter l’ennemi, dans ce type de conflit, ce n’est pas le briser. Pour nous tous enfin. Les cristallisations apparues ces derniers mois, dans nos sociétés européennes par exemple, autour du conflit israélo-palestinien, sont inquiétantes, en ce qu’elles dépassent de beaucoup les clivages traditionnels, pour de violentes dénonciations croisées, nourries de part et d’autre par la manipulation des nouveaux moyens de communication. Le conflit israélo-arabe ne sera pas importé tel quel en Europe ; mais il pourrait, l’environnement politique de crise aidant, y être transposé
, utilisé pour exprimer un autre mal-être. Face à ce danger, tout à fait réel, il n’est ici qu’une réponse, dans ses limites mais aussi dans sa grandeur : l’analyse froide, le débat, l’échange, auxquels nous nous efforçons.