Politique étrangère 2009/3
Politique étrangère
2009/3 (Automne)
246 pages
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Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 9782865925919
DOI 10.3917/pe.093.0651
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Vous consultezQue peuvent les Palestiniens ?

ContributionTexte traduit de l’anglais (États-Unis) par la rédaction. 
Rashid Khalidi du même auteur

Rashid Khalidi est titulaire de la chaire Edward Saïd d’études arabes à l’Université de Columbia (États-Unis) et auteur de nombreux livres sur le Moyen-Orient, dont Sowing Crisis: American Dominance and the Cold War in the Middle East (Boston, Beacon Press, 2009) et Palestine : l’État introuvable (Arles, Actes Sud, 2007).

Dès avant la mort de Yasser Arafat, le système politique palestinien était en crise : crise des objectifs et des méthodes, crise de confiance et de légitimité, crise qui pourrait bien se révéler existentielle pour le peuple palestinien. La division profonde entre les deux principaux mouvements politiques palestiniens, Fatah et Hamas (et de plus en plus au sein même du premier), a considérablement exacerbé cette crise. Autre facteur majeur : toutes les factions palestiniennes ont fait preuve d’un manque frappant de réalisme et de clarté quant à leurs objectifs. Cette crise se déroule dans le sombre contexte de l’étranglement croissant produit par 42 années d’occupation israélienne de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, et de pressions des intervenants extérieurs sur les affaires palestiniennes.

2 Pour la première fois depuis longtemps, on s’interroge sérieusement sur la capacité du système politique palestinien à maintenir sa précaire indépendance. Dans les années 1960 et 1970, les Palestiniens ont payé cette indépendance (Yasser Arafat parlait de « la décision palestinienne indépendante ») au prix fort après que les États arabes ont pris leur défense au nom de la Palestine alors que la Palestine elle-même était pratiquement rayée de la carte entre la nakba de 1948 et les années 1960.

Développement du mouvement national palestinien et enracinement de la colonisation

3 Dans sa forme postérieure à 1948, le système politique palestinien reposait sur une organisation pour la libération armée du territoire entier de l’ancienne Palestine mandataire britannique, qui comprenait non seulement les territoires occupés en 1967, mais aussi ceux incorporés à Israël en 1948-1949. Quand le mouvement national palestinien s’est reconstruit, dans les années 1950 et 1960, après la profonde dislocation sociale entraînée par l’épuration ethnique israélienne sur plus de la moitié de la population arabe du pays en 1948-1949, il s’est concentré sur cet objectif, et les leaders palestiniens ont peu, voire pas, réfléchi à l’organisation de la future Palestine libérée, avec sa population arabe et juive. Aucune réflexion sérieuse n’a non plus eu lieu quant à la manière dont un tel objectif pouvait être atteint dans un contexte de large soutien international – y compris de la part des principales puissances influentes au Moyen-Orient – à l’existence d’Israël dans ses frontières d’avant 1967.

4 Incarné au milieu des années 1960 par l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), le mouvement national palestinien s’est de fait fixé un objectif initial radical et difficilement atteignable : libération totale de la Palestine, révision des changements entraînés par les succès du mouvement sioniste, incorporation des Arabes et des Juifs dans un seul État laïque garantissant l’égalité des droits pour tous. Sa réalisation exigeait un changement radical de l’équilibre des forces : une mobilisation totale du peuple palestinien, un fort soutien des peuples arabes et d’une grande partie du système international, ainsi que le gain à cette cause d’un nombre important d’Israéliens. Après une brève période, entre 1968 et 1970, où certains de ces objectifs pouvaient sembler à portée de main, les Palestiniens n’en ont réalisé aucun.

5 Dans la foulée de défaites écrasantes en Jordanie en 1970 et 1971, le mouvement national palestinien est entré dans une phase critique. La guerre d’octobre 1973 a clairement montré qu’au lieu de soutenir les ambitions de libération illimitées de l’OLP, les États arabes les plus influents, notamment l’Égypte et la Syrie, étaient disposés à accepter le consensus international autour de la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies, à reconnaître Israël dans ses frontières de 1967, à négocier des accords de paix avec lui. Les objectifs palestiniens allaient désormais à l’encontre de ceux des États arabes les plus importants. En outre, la stratégie de « lutte armée » de l’OLP devenait irréalisable du fait de la fermeture progressive des frontières égyptiennes, jordaniennes et syriennes aux opérations commandos palestiniennes en Israël et dans les territoires occupés, les activités de l’OLP devant se limiter au seul Liban.

6 La faction dominante de l’OLP décida alors de changer d’objectif, et le mouvement s’engagea en faveur de la création d’un mini-État palestinien dans les territoires conquis par Israël lors de la guerre de 1967. Entre le programme provisoire adopté en 1974 par le Conseil national palestinien (CNP), et la Déclaration d’indépendance d’Alger en 1988, l’OLP est donc passée d’objectifs utopiques et radicaux à des buts plus modestes, incluant la participation aux négociations internationales avec Israël, et la construction d’institutions étatiques sur les 22 % de la Palestine mandataire incluant la Cisjordanie, la bande de Gaza et Jérusalem-Est.

7 Ce changement d’objectifs exigeait des changements essentiels de priorités et de méthodes qui n’ont pas été complètement compris alors, ni par la suite, par nombre de Palestiniens, ni par la plupart des observateurs. Par son nom, l’OLP était toujours un mouvement de libération et censément toujours en faveur de la lutte armée (bien qu’en 1988, Yasser Arafat ait « renoncé » au terrorisme). Elle s’engageait pourtant solennellement à reconnaître Israël, à participer à des négociations sur la base de résolutions du Conseil de sécurité qui ne reconnaissaient que peu, voire aucun de ses objectifs, et à créer un mini-État palestinien à côté d’Israël. Ces nouveaux objectifs impliquaient la renonciation à la violence. Pendant ce temps, Israël devenait toujours plus fort sur les plans militaire et économique, et sa domination des territoires occupés se renforçait constamment par l’extension de la colonisation et la création de ce que l’activiste israélien Jeff Halper a appelé une « matrice de contrôle ». Ce double processus s’est révélé bien plus fort que toutes les formes d’opposition palestiniennes. La résistance armée, du milieu des années 1960 à 1988, n’avait pu empêcher l’annexion rampante des territoires occupés, et l’OLP n’a pu lui fournir aucun substitut efficace. La concentration de l’OLP sur la création d’un État palestinien dans les territoires occupés semble même avoir poussé Israël à renforcer son contrôle et la colonisation de ces territoires.

8 Dans les deux décennies qui ont suivi son changement de stratégie, la capacité déjà limitée du mouvement national palestinien à mobiliser sa propre population et à rallier le soutien arabe et international s’est sérieusement érodée. Elle avait été plus robuste (bien qu’elle se soit finalement avérée insuffisante) entre 1968 et 1982, alors que l’OLP était basée à Amman, puis à Beyrouth. Elle s’est rapidement détériorée après l’invasion israélienne du Liban en 1982, suivie de l’expulsion de l’OLP de Beyrouth, de l’élimination du para-État qu’elle avait créé au Liban, et de la dispersion de ses cadres et de ses forces en Algérie, en Tunisie, au Yémen, en Syrie, en Irak et en Jordanie. Les espoirs de l’OLP furent brièvement ravivés avec la première Intifada (1987-1991) dans la bande de Gaza et en Cisjordanie : l’appui international et la solidarité palestinienne connurent alors leur apogée. Ce soulèvement massif et pacifique, à l’origine spontané et devant peu à l’inspiration et au commandement de l’OLP, a suscité une large sympathie internationale, et a constitué une des rares victoires relatives du mouvement national palestinien depuis sa création dans les années 1920.

9 Tout de suite après pourtant, les Palestiniens connaissaient un rapide revers de fortune, l’OLP commettant l’erreur fatale de s’aligner sur Saddam Hussein dans sa suicidaire invasion du Koweït. L’OLP s’attirait alors l’hostilité des États arabes du Golfe et de la vaste coalition internationale menée par les États-Unis. Gravement affaiblie, ses finances en lambeaux, subissant des pressions de toutes parts du monde arabe, privée du soutien d’un bloc soviétique disparu, l’OLP se trouve donc dans une position de faiblesse quand elle entame les négociations avec Israël en 1991. Ces négociations commencent à Madrid et Washington, avec une délégation de représentants des territoires occupés sélectionnée par l’OLP mais ne comptant ni membres officiels de l’organisation, ni Palestiniens de Jérusalem ou de la diaspora. Elles prennent plus tard la forme de contacts secrets directs entre OLP et Israël à Oslo et ailleurs, avant de se poursuivre par de nombreux autres échanges après la signature des Accords d’Oslo à la Maison-Blanche en septembre 1993.

10 Ces négociations prolongées ont fini par avoir un effet démobilisateur sur l’ensemble du mouvement national palestinien. Dès leur début en effet, une illusion dominait chez beaucoup de Palestiniens, en partie encouragée par les attentes trop optimistes des dirigeants de l’OLP : du fait des sacrifices de l’Intifada, et grâce à la bienveillante intervention des États-Unis, la fin de l’occupation et l’accession à un État palestinien étaient proches. La vérité était tout autre. En fait fort mal nommé, le « processus de paix » s’est poursuivi d’année en année, n’apportant pas de résultat, et ne permettant même pas aux Palestiniens de s’approcher de leurs exigences fondamentales: la fin de la colonisation israélienne des territoires occupés, le retrait des colons israéliens, la fin de l’occupation militaire, la récupération de la partie arabe de Jérusalem, le contrôle de leurs ressources en eau, un État et une souveraineté palestiniens, et la résolution de la question des réfugiés sur la base de résolutions internationales préconisant le retour et/ou des compensations.

11 Selon les règles établies par les États-Unis à Madrid en 1991 à la demande d’Israël, les Palestiniens étaient à l’origine exclus de toute discussion sur le « statut final », discussion constamment repoussée et qui, hors d’échanges arrangés à la hâte et de courte durée à la fin des Administrations Clinton et Bush, n’ont jamais été abordées sérieusement entre les deux camps. Au lieu de travailler sur ces questions à partir de 1991, sauf rare moment où Israël et les États-Unis ont accepté de négocier, les Palestiniens en furent réduits à chipoter les « dispositions pour l’autogouvernance», dispositions pour l’essentiel conformes à ce que Menahem Begin avait bien voulu accorder aux Palestiniens à Camp David en 1978.

12 Hors l’enracinement plus profond de l’occupation israélienne et de la colonisation, le seul résultat du processus de paix a été la mise en place d’un régime d’intérim au nom grandiloquent d’« Autorité palestinienne » (AP). Israël a expressément voulu que cette Autorité opère dans le cadre d’une occupation maintenue ; et celle-ci n’a donc pu empêcher le doublement de la population des colons en Cisjordanie et à Jérusalem-Est (de 200 000 à plus de 400 000 dans les années 1990). L’AP devait être l’instrument d’une phase provisoire s’achevant en 1997 avec des négociations sur le « statut final ». Dix-huit ans après la Conférence de Madrid, ces négociations n’ont toujours pas abouti, et l’Autorité d’intérim est une réalité établie. Dans la pratique, comme l’avaient imaginé Itzhak Rabin et ses collègues, la tâche de l’AP a consisté à gérer les affaires palestiniennes pour le compte des autorités d’occupation. Celles-ci conservaient – c’est toujours le cas – tous les attributs pratiques de la souveraineté (contrôle des frontières, de l’espace aérien et des côtes, contrôle des ressources en eau souterraines, et même des antiquités, etc.), une juridiction plénière, et un très haut degré de contrôle pratique de la sécurité dans les territoires occupés.

Faux espoirs palestiniens, avancées israéliennes

13 Pour reprendre les termes crus du général Shlomo Gazit, alors proche conseiller de Itzhak Rabin, qui s’exprimait publiquement peu après les Accords d’Oslo : « Arafat a le choix : être un Lahd ou un super Lahd  [1] [1] Gazit s’exprimait lors d’une conférence à Amherst...
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 » – en référence au général Antoine Lahd, alors « commandant » de l’armée du Liban-Sud contrôlée par Israël. La remarque reflétait précisément la vision de S. Gazit et de son chef : l’Autorité palestinienne était une institution locale auxiliaire des forces d’occupation, une sorte de force de super-harkis, avec un drapeau et quelques apparences d’État, mais sans réelle autonomie.

14 Ce n’est bien sûr pas ce pour quoi Yasser Arafat et ses camarades avaient pensé signer en septembre 1993. Arafat semblait croire que la dynamique des événements et la force de volonté palestinienne viendraient à bout des contraintes des Accords et des arrangements qui suivirent, et que, d’une façon ou d’une autre, l’institution intérimaire se transformerait en État souverain. Rien de tout cela n’est arrivé, et les leaders de l’OLP sont seuls responsables du résultat final. Ils ont ignoré les conseils de leurs propres négociateurs qui, dans une dizaine de rounds de négociations à Washington entre 1991 et 1993, s’étaient battus pour arracher à la délégation israélienne une juridiction partagée, un réel contrôle, et des éléments pouvant déboucher sur une souveraineté palestinienne.

15 Yasser Arafat préféra passer outre les négociations de Washington pour s’arranger directement avec les représentants de Itzhak Rabin à Oslo, via ses lieutenants Abu Mazen (Mahmoud Abbas) et Abu al-Ala (Ahmed Qurei). Les négociateurs palestiniens d’Oslo agirent en l’absence de conseils juridiques compétents, en dépit d’une compréhension approximative de l’anglais (langue des négociations), et dans l’ignorance naïve de la réalité de la situation dans les territoires occupés qu’aucun d’entre eux n’avait vus depuis plus de 25 ans. Négligeant les amères leçons apprises par les négociateurs soigneusement choisis par l’OLP pour discuter avec les Israéliens à Madrid et Washington[2] [2] Même avant Oslo, Yasser Arafat avait rejeté les conseils...
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, ils acceptèrent un accord détestable du point de vue palestinien. Oslo a parfaitement servi les intérêts de l’establishment sécuritaire israélien, maintenant les éléments essentiels de son régime de colonisation et d’occupation en Cisjordanie et à Jérusalem-Est.

16 Depuis 1991, la démobilisation progressive des Palestiniens, à l’intérieur comme à l’extérieur, s’accompagne d’un désenchantement face aux maigres résultats de négociations interminables sur des problèmes mineurs, et à l’enracinement de l’occupation israélienne et de son régime colonial, même sous l’Autorité palestinienne. La colère s’est aggravée devant la corruption de la nouvelle Autorité et le spectacle de cadres de l’OLP arrivant de l’étranger pour enlever les plus hauts postes, recevoir villas et voitures quand le sort de la population connaissait fort peu d’amélioration. En Cisjordanie et dans la bande de Gaza, la situation se rapprochait de celle de nombre de pays anciennement colonisés, dont les leaders s’étaient vite mués en élites cupides et endurcies ; à cette différence qu’en Palestine la libération n’avait pas eu lieu.

17 Résultat inévitable, la seconde Intifada explosait fin 2000, avec la visite du ministre israélien de la Défense Ariel Sharon au Haram al-Sharif (Mont du Temple) à Jérusalem. La brutale répression israélienne de manifestations initialement non violentes débouchait peu à peu sur la violence, qui provoquait elle-même une riposte encore plus dure d’Israël, avec des milliers de victimes palestiniennes. D’où un regain fatal des attentats suicides palestiniens – pratique introduite au milieu des années 1990 par le Hamas et le Djihad islamique – contre des civils israéliens. En 2001-2002, toutes les factions palestiniennes ont recouru à de tels attentats, y compris le Fatah. Conséquence de cette séquence d’événements désastreux : la réoccupation par Israël des petites parties de la Cisjordanie dont avaient précédemment été retirées ses forces (environ 18 % de la surface totale), la destruction de la plupart des infrastructures de l’AP, un assombrissement de l’image des Palestiniens de plus en plus vus comme de dangereux kamikazes, et le siège israélien autour des quartiers généraux d’Arafat à Ramallah pour le punir d’avoir outrepassé les limites assignées par Israël. Après la mort d’Arafat, son successeur élu Abu Mazen s’est montré plus docile aux diktats israéliens et américains. L’Autorité palestinienne pouvait désormais être modelée aux contours que lui avaient attribués ses architectes israéliens du milieu des années 1990.

La guerre de Gaza : radicalisation du conflit et impasse pour le Hamas

18 La crise du système politique palestinien reflète ces dures réalités. La grande popularité de Yasser Arafat et du Fatah auprès des Palestiniens jusqu’au milieu des années 1990 a laissé place à un profond scepticisme quant à la capacité de l’AP sous Abu Mazen (qui a éclipsé et, de fait, remplacé à la fois l’OLP et le Fatah) à réaliser aucun des objectifs nationaux palestiniens par la négociation. L’AP a désormais adopté le vocabulaire israélo-américain pour parler du conflit, désignant par exemple les leaders du pouvoir d’occupation comme des « partenaires de paix ». Elle a strictement restreint toute lutte populaire non violente, toute mobilisation de masse, tout autre moyen de pression, y compris tout effort sérieux de renseignement en Israël ou à l’étranger. Ancienne faction dominante du mouvement de libération nationale palestinien, elle se concentre désormais sur des négociations qui semblent interminables et qu’elle aborde dans une position d’extrême faiblesse. En même temps, elle a mis en place une structure para-étatique sous la houlette de l’occupation israélienne et qui répond largement aux besoins de cette dernière en termes de sécurité, et dont ses propres leaders et cadres et leurs familles profitent généreusement tandis que la majorité du peuple palestinien continue de souffrir.

19 Entre-temps, les dirigeants de l’OLP ont laissé s’atrophier les institutions, et l’organisation n’est plus qu’une ombre. Loin de représenter un potentiel de force, les communautés palestiniennes des pays arabes voisins ont été largement ignorées. Le Fatah a lui-même de moins en moins de poids dans l’Autorité palestinienne : en particulier dans des services de sécurité en expansion, les anciens cadres du Fatah ont été éliminés, envoyés en retraite pour être remplacés par de nouveaux éléments, loyaux seulement envers l’Autorité. Tout ceci sous l’attentive supervision du général américain Mark Dayton, chaque nouvelle recrue des forces de sécurité de l’AP étant soigneusement contrôlée par les services de renseignements israéliens, américains et jordaniens. Le Fatah lui-même semble être en plein désarroi : le premier congrès en deux décennies d’une organisation moribonde a débouché sur des divisions entre les leaders historiques et vieillissants et des plus jeunes. En même temps, un élément majeur de la dispute était de décider si ce qui constituait autrefois la principale faction du mouvement national palestinien devait tenir ce congrès dans les territoires occupés, sous contrôle et surveillance israéliens. Abu Mazen et ses collaborateurs, tel l’ancien chef de la sécurité à Gaza Mohammed Dahlan, semblent déterminés à faire de la fraction du Fatah sous leur domination le parti au pouvoir dans l’AP, sous la coupe israélienne.

20 Dans un contexte de démobilisation et de répression (voir la répression par les forces de l’AP des manifestations de Cisjordanie contre les attaques israéliennes sur Gaza en décembre 2008 et janvier 2009), peu de Palestiniens voient comment le commandement de l’AP pourrait renverser le rapport des forces avec Israël, mettre un terme à l’occupation et à la colonisation et parvenir à la création d’un État palestinien. Le leadership palestinien ne semble avoir à offrir que sa confiance naïve en les bonnes grâces du nouveau président américain pour exercer des pressions sur Israël. Les leaders de l’AP semblent incapables de comprendre que tant que le mouvement national palestinien demeurera faible et divisé, le gouvernement israélien refusera de prendre les Palestiniens au sérieux. Dans une interview récente, Uzi Arad, conseiller pour la Sécurité nationale du Premier ministre Benjamin Netanyahou, a montré le mépris narquois avec lequel lui et ses collègues considèrent l’AP, semblant ignorer jusqu’à l’existence d’Abu Mazen : « il n’y a pas de vrai leader de la paix chez les Palestiniens »...

21 C’est dans ce vide béant creusé par la calamiteuse série d’échecs du Fatah, de l’OLP et de l’AP que s’est introduit le Hamas, établi par la branche palestinienne des Frères musulmans à Gaza en 1987. S’appuyant sur une idéologie islamique et une philosophie sociale conservatrice, sur le rejet des compromis et la dénonciation de l’attitude soumise de l’OLP et de l’AP vis-à-vis d’Israël, sur la condamnation de la corruption et du népotisme de l’Autorité, le Hamas s’est développé en réaction à la faillite de la stratégie de ses ennemis de toujours. Son apologie de la résistance armée à Israël, son apparente incorruptibilité et ses vastes programmes sociaux destinés aux secteurs les plus pauvres de la population palestinienne, ont suffi à faire du Hamas un dangereux rival du Fatah tout au long des années 1990. Le Hamas a été largement financé par de riches partisans dans le monde arabe, ainsi que par un vaste réseau de collecte de fonds parmi les pieux musulmans de la diaspora palestinienne. Il a également beaucoup profité du soutien des puissances régionales, dont certaines comme l’Iran et la Syrie s’opposent à Israël, aux États-Unis et aux États arabes alignés, tandis que d’autres, comme le Qatar, se contentent d’adopter une position contraire à celle de l’Arabie Saoudite.

22 Tous ces éléments ont donc installé le Hamas dans une rivalité à l’égard du Fatah, et dans une opposition aux Accords dOslo et à lAutorité palestinienne qui en est née. Ils se sont pourtant révélés insuffisants quand le Hamas a pris la décision fatale de sortir de lopposition, et de se présenter aux élections du Conseil législatif palestinien (CLP) de janvier 2006. Après sa victoire surprise (au moins pour le Fatah, les États-Unis et Israël), ce mouvement, dont lapproche était tout entière fondée sur le refus de reconnaître Israël, et donc sur le refus de toute négociation, sest retrouvé à la tête du gouvernement de lAP qui sétait engagé par traité à renoncer à la violence, à accepter la coexistence et même la collaboration avec Israël et ses services de sécurité, ainsi quà poursuivre les négociations. Les défenseurs du Hamas soutiennent à raison que leur mouvement na jamais eu véritablement loccasion de gouverner, comme il en avait pourtant le droit comme parti majoritaire au CLP. Ce qui est dû au sabotage systématique par Israël, les États-Unis et le Fatah de toute hypothèse dun gouvernement de coalition où le Hamas aurait pu progressivement accepter certaines des responsabilités quil avait commencé à assumer en participant aux élections sous le régime d’Oslo.

23 Le Hamas n’a pu gouverner, mais cela ne doit pas détourner l’attention du problème principal : en présentant des candidats aux élections au Conseil législatif de 2006, et en choisissant ainsi délibérément d’opérer dans le cadre du système d’Oslo, le Hamas s’est mis dans une position impossible. Il avait le choix entre accepter la solution d’Oslo, à laquelle il s’était si longtemps opposé, en renonçant à la plupart des principes qui lui avaient gagné un large soutien des Palestiniens, des États arabes et de l’Iran, ou bien s’en tenir à ses principes et renoncer à gouverner. Au final, il n’a fait ni l’un ni l’autre. La population palestinienne de Gaza et le Hamas ont tous deux payé le prix fort imposé par le blocus israélien sur la bande de Gaza, soutenu par les États-Unis et l’Union européenne, et par les brutales attaques d’Israël qui ont culminé dans l’assaut de décembre 2008-janvier 2009 qui a fait plus de 1 400 morts palestiniens, pour la plupart civils.

24 Le Hamas voulait en fait goûter aux fruits du péché en s’emparant du gouvernement de lAP établi par les accords d’Oslo, en profitant de ses avantages – légitimité, protection, reconnaissance – tout en préservant sa pureté, incarnée dans son refus de reconnaître Israël et son droit de « résistance ». En pratique, depuis que le Hamas a, en 2005, unilatéralement décidé l’interruption des attentats suicides en Israël, la «résistance» se résume à tirer des roquettes non ciblées, manquant de puissance et de précision et dotées de charges peu explosives (souvent fabriquées à partir d’engrais), depuis la bande de Gaza généralement en direction de centres de population au sud d’Israël. À force de tirer des milliers de ces obus artisanaux, quelques Israéliens ont été tués ou blessés, et la vie quotidienne de certaines des communautés vivant près de la frontière en est perturbée. La réponse infligée par l’armée israélienne à la population civile de la bande de Gaza a été très disproportionnée au regard des dégâts, limités, imposés aux cibles civiles israéliennes[3] [3] Selon l’organisation israélienne des droits de l’homme...
suite
. Avec le temps, la futilité de cette approche est devenue évidente pour beaucoup de Palestiniens, et alors que le prestige du Hamas est, dans le monde arabe, sorti intact, voire renforcé, des derniers combats de Gaza, il a perdu ces derniers mois une bonne partie de son soutien parmi les Palestiniens, en particulier ceux qui vivent dans les territoires occupés[4] [4] Selon un sondage auprès des Palestiniens en Cisjordanie...
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Réinventer la Palestine ?

25 La crise du système politique palestinien est une conséquence des graves défauts de stratégie du mouvement palestinien, ainsi que de son manque criant d’unité. Concernant les moyens, ni la tactique de négociation en position de faiblesse d’Abu Mazen, ni les tirs de roquettes artisanales inefficaces du Hamas n’ont pu renverser la tendance constante au déclin de la position des Palestiniens, vis-à-vis d’Israël ou sur la scène mondiale. Ces méthodes ont même facilité pour Israël la réalisation de ses propres objectifs. Une nouvelle approche, et des méthodes radicalement nouvelles sont nécessaires, comme semble le reconnaître l’opinion publique palestinienne, même s’il n’y a pas consensus sur les nouvelles méthodes souhaitables[5] [5] Dans le sondage cité ci-dessus, 30,4 % ne soutiennent...
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26 Quant à ce que devraient être les objectifs nationaux dans l’état actuel des choses, l’énigme est encore plus complexe pour les Palestiniens. La solution à deux États, avec un mini-État palestinien aux côtés d’Israël, d’abord privilégiée par le Fatah et ses partenaires de l’OLP du début au milieu des années 1970, a maintenant été adoptée par le Hamas dans sa propre version, avec une trêve de longue durée sans reconnaissance mutuelle. Cette solution paraît pourtant irréalisable à la plupart des observateurs extérieurs (ceux qui refusent de s’illusionner), bien que l’Administration de Barack Obama ait renouvelé son engagement en sa faveur. Obtenir le retrait de colonies habitées aujourd’hui par un demi-million d’Israéliens a toujours semblé une tâche improbable. Avec l’actuel gouvernement israélien, cela semble inconcevable. Or sans le retrait de toutes ces colonies, ou de la plupart d’entre elles, comme le bloc d’Ariel qui sépare le nord et le centre de la Cisjordanie, ou Ma’aleh Adumim qui sépare le nord du sud, décrire l’archipel amputé des territoires palestiniens comme un « État » serait simplement une mascarade. Mettre fin à l’occupation militaire israélienne, avec son réseau d’intérêts commerciaux et bureaucratiques accumulés pendant plus de deux générations sera tout aussi difficile[6] [6] Le site Whoprofits. org...
suite
, sans parler des arguments élaborés autour de la « sécurité » pour justifier l’éternel contrôle israélien sur les Palestiniens. Le gouvernement israélien actuel, comme chacun de ces prédécesseurs depuis l’époque de Rabin, insiste pour qu’Israël garde un ultime contrôle de sécurité dans des domaines clés de la souveraineté : la traversée des frontières, l’espace aérien et maritime. Depuis la fin des années 1980 où Meron Benvenisti, ancien maire-adjoint de Jérusalem, a pour la première fois conclu que l’occupation et la colonisation avaient établi des réalités irréversibles[7] [7] Voir M. Benvenisti, 1986...
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, les perspectives de création d’un État palestinien sont devenues de plus en plus minces. Cela mérite au moins un débat interne, pour déterminer si cet État constitue encore un objectif réalisable ou même désirable : mais un tel débat reste inconcevable dans la situation de désunion actuelle de la Palestine.

27 Il est pourtant difficile d’imaginer le mouvement national palestinien renonçant à l’idée d’un État, but auquel les Palestiniens se sont de plus en plus attachés depuis sa formulation officielle par l’OLP voici 35 ans. Pour que le mouvement adhère sous une forme ou une autre à la « solution à un État » que d’aucuns préconisent aujourd’hui, il lui faudrait abandonner l’ambition d’un État indépendant, et les idées (aussi illusoires soient-elles aujourd’hui) de souveraineté palestinienne et d’autodétermination, en faveur d’une entité souveraine qui représenterait à la fois les citoyens palestiniens et israéliens, même si une solution fédérale ou cantonale était imaginée. De plus, une solution à un État devrait convaincre les Palestiniens et les Israéliens, les uns et les autres restant aujourd’hui attachés à l’idée de leur propre État. Elle nécessiterait aussi l’approbation de la communauté internationale, qui, depuis 1947 et la résolution de l’Assemblée générale des Nations unies sur la partition, s’est fermement engagée non tant en faveur d’une solution à deux États qu’à garantir l’existence d’un État juif.

28 Dans le fossé douloureux qui sépare le Fatah du Hamas, dans les fissures de plus en plus profondes au sein même du Fatah, et entre « l’ancien Fatah » et l’AP, prolifèrent les germes d’une dissolution du système politique palestinien potentiellement aussi absolue que celle qui suivit l’écrasement de la révolte palestinienne de 1936-1939 et le désastre de 1948.

29 La bonne nouvelle est qu’un grand nombre de Palestiniens sont conscients de la faillite des deux formations qui dominent toujours leur système politique. Autre élément positif, le sentiment d’identité nationale demeure robuste sous l’occupation et dans la diaspora, et la société palestinienne est toujours soudée par les liens forts qui lui ont jusqu’ici permis de se maintenir en place, de résister et de survivre d’une manière qui n’aurait pas été imaginable entre 1936 et 1948. On ne peut qu’espérer qu’elle puisse dans un futur proche réussir à produire une superstructure politique digne d’elle, et digne d’une résilience exceptionnelle face à une grande adversité vieille de plus d’un demi-siècle.

 

Notes

[ 1] Gazit s’exprimait lors d’une conférence à Amherst College (États-Unis) le 4 mars 1994, avec un membre de la Knesset israélienne, Azmi Bishara, Raja Shehadeh et l’auteur.Retour

[ 2] Même avant Oslo, Yasser Arafat avait rejeté les conseils de son équipe à Washington, notamment la recommandation que l’OLP insiste pour que les États-Unis respectent leurs engagements [formulés dans la Lettre d’assurance aux Palestiniens du 18 octobre 1991] concernant les actions « préjudiciables et la politique du fait accompli » utilisées par Israël pour tenter de prédéterminer l’issue des négociations, et plus particulièrement leur engagement d’empêcher Israël de poursuivre la colonisation des territoires occupés tant que les négociations étaient en cours.Retour

[ 3] Selon l’organisation israélienne des droits de l’homme B’tselem, entre juin 2004 et la fin 2007, douze israéliens ont été tués par des roquettes lancées depuis la bande de Gaza. Au cours de la même période, plus de 1 100 personnes ont été tuées dans la bande de Gaza (voir < www.btselem.org/English/Israeli_Civilians/Qassam_missiles.asp >.Retour

[ 4] Selon un sondage auprès des Palestiniens en Cisjordanie et dans la bande de Gaza réalisé par le Jerusalem Media and Communications Center (disponible sur Jmcc.org ), le soutien au Fatah est passé de 26 % à 34,9 % entre janvier et juin 2009, tandis que celui du Hamas est passé de 27,7 % à 18,8 % au cours de la même période.Retour

[ 5] Dans le sondage cité ci-dessus, 30,4 % ne soutiennent aucune faction, ce qui montre l’éloignement d’un grand nombre de Palestiniens à la fois des principaux mouvements politiques et de leurs méthodes.Retour

[ 6] Le site Whoprofits.org , géré par le groupe israélien Coalition of Women for Peace fait la liste des centaines d’entreprises qui bénéficient directement du maintien de l’occupation israélienne sur le territoire palestinien.Retour

[ 7] Voir M. Benvenisti, 1986 Report: Demographic, Economic, Legal, Social and Political Developments in the West Bank , Boulder (CO), Westview Press, 1986.Retour

Résumé

La crise actuelle du système politique palestinien trouve loin ses racines : dans l’incapacité des Palestiniens à adapter clairement leur stratégie aux divers moments de leur relation à Israël, et dans le renforcement permanent d’une colonisation israélienne qui renvoie l’autonomie palestinienne au statut de mythe. Avec l’échec d’Oslo, les blocages actuels d’Israël et les divisions des Palestiniens, la solution des « deux États » pourrait elle-même disparaître.
politique étrangère

Mots clés

Autorité palestinienne, Israël, Processus d’Oslo, Territoires occupés



Rashid Khalidi, What Can the Palestinians Do?
The current crisis of the Palestinian political system can be traced far back. In essence, the Palestinians have repeatedly failed to adapt their strategy to the different moments of their changing relationship with Israel. Meanwhile, Israel has ceaselessly pursued and reinforced a policy of colonization – the latter belying the very idea of Palestinian autonomy. Between the Oslo failure, the current obstruction from the Israeli side, and the Palestinians’ divisions, even the two-state solution may disappear.

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POUR CITER CET ARTICLE

Rashid Khalidi « Que peuvent les Palestiniens ? », Politique étrangère 3/2009 (Automne), p. 651-662.
URL :
www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2009-3-page-651.htm.
DOI : 10.3917/pe.093.0651.