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Politique étrangère

2010/1 (Printemps)

  • Pages : 256
  • ISBN : 9782865926749
  • DOI : 10.3917/pe.101.0010
  • Éditeur : I.F.R.I.
  • Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr



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Depuis plus de quatre ans la Turquie « négocie » avec l’Union européenne (UE) dans l’espoir d’en devenir un membre à part entière. En quatre ans, un pays jusque-là plutôt mal connu, enfermé dans une mythologie sécuritaire et coincé dans un environnement géographique hautement conflictuel, s’est progressivement révélé au yeux des Européens comme un soft power régional en devenir. La mise à jour de l’image de la Turquie est fabuleusement rapide au vu des fardeaux symboliques qui pèsent sur les psychés de part et d’autre : entre syndrome de Sèvres [1]  L’expression « syndrome de Sèvres » désigne un ensemble...[1] et réminiscences de Midnight Express  [2]  Le film d’Alan Parker, malgré les correctifs tardivement...[2], la Turquie avait jusqu’ici eu peu d’occasions de se faire valoir positivement aux yeux du monde.

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L’hypothèse de l’adhésion à l’UE a ce premier mérite qu’elle oblige à un effort de transparence. Les screenings pratiqués par la Commission européenne avant l’ouverture des fameux chapitres de négociation permettent littéralement de scruter les entrailles du pays à l’aune de l’acquis communautaire. L’exercice, même subi de plein gré par les autorités turques, est en soi pénible. On peut y voir une explication au blocage actuel du processus d’adhésion : si la question de Chypre constitue un frein objectif, on constate aussi l’apparition d’un réel euroscepticisme en Turquie, qui s’apparente d’ailleurs plus à un désamour qu’à une distanciation froidement raisonnée. Ce désamour dépouille brusquement l’Europe de sa vertu eschatologique : de projet transformationnel, elle redevient, au gré des tensions bilatérales, une simple variable diplomatique.

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Le gain de transparence doit cependant être considéré comme un gain démocratique. Une nouvelle responsabilité pèse sur la classe politique turque, longtemps trop soucieuse de ses arrangements clientélistes, et cédant le pas aux militaires en cas de menace, avérée ou imaginaire, contre la sécurité de l’État. Le procès Ergenekon, ouvert en 2008, est un test important de la capacité du système politique turc à fonctionner de façon plus transparente. Présenté au départ comme le procès de l’État profond turc, c’est-à-dire d’un possible État derrière l’État, ou d’une collusion mal définie entre milieux ultranationalistes, mafieux et militaires, ce procès semble en fait tourner au règlement de comptes entre ces mêmes acteurs, auxquels se joint désormais l’establishment du Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalknma Partisi, AKP) au pouvoir. Loin de régler le vieux problème de la violence politique endémique dans le pays, l’affaire Ergenekon fait monter la pression d’un cran, et réveille les vieilles appréhensions des citoyens habitués aux caprices d’un arbitraire puissant.

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Le traitement des minorités en Turquie évolue lui aussi entre le souvenir de l’arbitraire ottoman et la rationalité homogénéisante du kémalisme. Entre ces deux pôles, nul espace d’expression n’est autorisé pour une différence culturelle ou ethnique. Intégrer la nuance minoritaire paraît presque plus tabou dans la république kémaliste que de s’attaquer à son caractère laïque. Les hésitations de l’AKP lorsqu’il aborde le dossier kurde renvoient encore à ces traditions d’oppression structurante : « l’ouverture kurde » annoncée en 2009 ne résiste pas au chantage de l’opposition nationaliste, ou d’une armée en perte de repères et de prérogatives. Comme beaucoup d’autres tabous turcs, la question kurde a en effet deux dimensions : une dimension intérieure, que l’on ne peut affronter sans une refonte du pacte national et de la Constitution ; et une dimension extérieure, où la diplomatie d’influence de l’AKP en Irak doit composer avec les contraintes stratégiques, telles qu’elles sont appréciées par les militaires.

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La politique étrangère de la Turquie traduit justement assez bien la transformation du rapport de force traditionnel entre civils et militaires. L’évolution des orientations diplomatiques turques au Moyen-Orient semble récemment avoir pris acte des deux chocs majeurs qui ont marqué le système international ces 20 dernières années : la fin de la guerre froide – qui laisse la Turquie libre d’imaginer des arrangements régionaux inédits –, et le 11 septembre – qui rend pour les Turcs impérative la recherche d’un modus vivendi avec le monde musulman, ou plutôt d’un mode d’appartenance, puisque la religion redevient un paramètre assumé du jeu politique et diplomatique. Dans ces conditions, l’alliance stratégique avec Israël se dévalue rapidement : avec le retour de la mémoire des empires, les univers symboliques des deux derniers États-nations solides du Moyen-Orient se dissocient désormais inéluctablement, comme s’éloigne peut-être leur quête d’européanité.

Notes

[1] L’expression « syndrome de Sèvres » désigne un ensemble de peurs nationales turques cristallisées lors du dépeçage de l’Empire ottoman concrétisé par la signature du traité de Sèvres, en 1920. Sous la pression militaire des Européens, le sultan se laissa dépouiller de territoires entiers, que Mustafa Kemal Atatürk reprit dans une guerre de reconquête marquant le début de la réaction nationale turque. Le traité de Sèvres est révisé en 1923 par le traité de Lausanne qui fixe les frontières de la Turquie actuelle, incluant l’Anatolie et la Thrace orientale, regagnée sur les Grecs. Subsiste la peur atavique d’un nouveau démembrement, toujours imputable à des étrangers, que les minorités (Arméniens, Grecs) continueront un temps d’incarner sur le sol turc.

[2] Le film d’Alan Parker, malgré les correctifs tardivement apportés par le scénariste Oliver Stone qui avoue avoir dramatisé l’histoire originale, semblait néanmoins préfigurer, dès sa sortie en 1978, la chape de plomb qui allait tomber sur le pays avec le coup d’État militaire de 1980.

Pour citer cet article

Schmid Dorothée, « Introduction », Politique étrangère 1/ 2010 (Printemps), p. 10-11
URL : www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2010-1-page-10.htm.
DOI : 10.3917/pe.101.0010


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