Politique étrangère 2010/4
Politique étrangère
2010/4 (Hiver)
180 pages
Editeur
Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 9782865927951
DOI 10.3917/pe.104.0757
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Les murs : séparations et traits d'union

Vous consultezMexique/États-Unis: de la frontière intelligente au mur intérieur

AuteurEmmanuelle Le Texier du même auteur

Emmanuelle Le Texier est maître de conférences à l’université Lille 3. Elle a notamment publié, avec Olivier Esteves et Denis Lacorne, Les Politiques de la diversité. Expériences anglaise et américaine (Paris, Presses de Sciences Po, 2010).

La campagne pour les élections de renouvellement du Congrès a ravivé la question de l’immigration et de la sécurité aux États-Unis, en particulier de l’immigration mexicaine et de la frontière entre le Mexique et les États-Unis. Pressé d’un côté par les ultraconservateurs des Tea Parties et une radicalisation du discours républicain sur ces questions, et forcé de l’autre d’assurer des garanties à l’électorat hispanique en attente d’une réforme de la politique migratoire, le président Barack Obama s’est engagé sur ce front lors de la rentrée parlementaire 2010. Il a signé un budget d’urgence de 600millions de dollars (M$) pour lutter contre la criminalité transnationale, le trafic de drogue, d’armes et d’être humains, et pour renforcer la sécurité à la frontière. Et il a promis de faire passer le Development, Relief and Education for Alien Minors (DREAM) Act, qui garantit l’accès à la citoyenneté à des jeunes sans-papiers ayant obtenu un diplôme d’enseignement secondaire, mesure très symbolique pour les hispaniques qui constituent environ 80 % de la population illégale aux États-Unis[1] [1] A. Bruno, Unauthorized Aliens...
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2 Symbolique, la frontière territoriale a été l’objet de toutes les attentions, de tous les discours de campagne, notamment de la part du candidat malheureux à la présidentielle, John McCain, qui lors de sa campagne pour la réélection au Sénat dans l’État d’Arizona a juré « d’en finir avec cette satanée barrière », faisant référence à la finalisation de la construction du mur entre le Mexique et les États-Unis. Il faut souligner que la frontière mexico-américaine est la frontière la plus traversée au monde (42points de frontière, et une moyenne de 250millions de traversées individuelles par an), et que la région regroupe environ 12millions d’habitants. Elle cristallise toutes les attentions (et tensions) de la relation bilatérale, et ceci de façon encore accrue depuis les attentats du 11septembre 2001.

3 Les États-Unis et le Mexique partagent une frontière de près de 3000kilomètres. Cette ligne plus qu’imaginaire reste relativement perméable, en dépit de l’édification de murs, de contrôles policiers accrus, de l’utilisation croissante de hautes technologies, de l’introduction des contrôles biométriques et des conditions désertiques qui entraînent la mort de centaines de candidats au passage. La construction de tunnels pour passer la drogue, les armes ou les clandestins vers le Nord, très médiatisée, constitue l’épiphénomène d’une problématique plus large. Commencé en 1994 avec l’opération Gatekeeper à San Diego, en Californie, et poursuivi par Hold-the-Line à El Paso (Texas), Safeguard à Tucson, et Ice Storm à Phoenix (Arizona), le mur (qui peut être un système de barrières uniques ou multiples), s’étend aujourd’hui sur près de 1 000 kilomètres, soit sur un tiers de la longueur de la frontière. Après les attentats du 11septembre 2001 et le vote du Patriot Act le 26octobre de la même année, il est devenu le symbole de la lutte antiterroriste. Simultanément, l’intégration économique facilitée par l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) a entraîné depuis 1994 un quadruplement des échanges commerciaux, ainsi qu’une rapide croissance démographique dans les villes frontières.

4 Le renforcement de la sécurité à la frontière entre le Mexique et les États-Unis a un impact certain sur la coopération entre les acteurs étatiques et non étatiques, et englobe des aspects très divers : la question des cartels de la drogue, celles de l’immigration, du commerce, des problèmes environnementaux, des droits de l’homme ou encore de la coopération régionale et économique. Le « régime de gestion de la frontière » (border management regime ) est ainsi aujourd’hui influencé par trois types d’acteurs majeurs: les élus, les administrations et l’opinion publique, dans un contexte de crise économique et de lutte contre le terrorisme. On analysera ici tout d’abord la transformation de l’approche de la frontière dont témoignent la construction du mur et la création d’une « frontière intelligente », avant de s’attacher à sa fonction de « frontière intérieure ».

« Smart border »

5 La récente crise financière et économique a ajouté un facteur de tension dans la zone frontalière et accru le sentiment de perte de contrôle de cette zone tampon, sentiment qui fait s’entrechoquer les forces « positives » de la globalisation et de l’intégration économique et les forces « négatives » de la militarisation et de la sécurisation de la frontière. Le poids des élus politiques, mais aussi d’administrations suivant une logique « impériale » ou « expansionniste » d’accroissement de leurs ressources, a favorisé cette dynamique. Le budget de la patrouille aux frontières est ainsi passé de 400M$ en 1993 à environ 1,5milliard de dollars (Md$) en 2009, et le nombre d’agents de 4 000 à 16 000 sur la même période. L’extension du mur et de l’usage de nouvelles technologies représente également un marché conséquent pour les entreprises[2] [2] Voir sur ces différents aspects Ch. Yoshida et A. Woodland,...
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6 On relèvera deux paradoxes à cette militarisation de la frontière. Le premier est que plus les villes frontières côté américain ont renforcé leur lutte contre l’insécurité, et ce avec succès, comme le montrent les chiffres de la criminalité locale, plus la violence et l’insécurité ont gagné les points frontières côté mexicain. L’obsession sécuritaire américaine a dans les faits renforcé les organisations criminelles et provoqué une militarisation des deux côtés, et ce, sous administrations républicaine comme démocrate. Le second paradoxe est que plus la militarisation physique ou virtuelle gagne du terrain, plus les barrières économiques tombent, et plus la coopération régionale s’accentue entre les entités fédérées frontalières.

7 D’un point de vue économique, le Mexique constitue le deuxième marché à l’exportation américain et le troisième pays d’importation après le Canada et la Chine. Les États-Unis représentent 80 % des exportations, et 50 % des importations, mexicaines. Le commerce bilatéral[3] [3] U. S. Census Bureau, Foreign...
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a représenté 320Md$ en 2009. Les économies réelles et souterraines sont fortement interpénétrées mais également asymétriques. La politique sécuritaire mise en place après les attentats de 2001, si elle a affecté les relations commerciales frontalières en constituant une nouvelle forme de « barrière non tarifaire» aux échanges, a aussi provoqué une prise de conscience de la nécessité de ne pas entraver l’intégration économique.

8 D’un point de vue politique, la conférence parlementaire frontalière (regroupant les États de Californie et du Nouveau-Mexique aux États-Unis, et de Basse-Californie, de Sonora, de Chihuahua, de Coahuila, du Nouveau Léon et de Tamaulipas au Mexique) a acquis un rôle prépondérant dans la gestion de la coopération économique, mais aussi politique et environnementale de la région. C’est cette entité qui a notamment poussé à la mise au point de l’accord Smart Border en 2002 (US-Mexico Border Partnership Action Plan). Cet accord développe une approche de gestion du risque à la frontière fondée sur l’utilisation de technologies performantes: données biométriques, informatisation des traversées des camions containers pour le volet « fluidité », et contrôle par détecteur de chaleur ou drone pour le volet « passagers clandestins », etc.

9 Au-delà du débat moral et de celui sur l’efficacité (coût/bénéfice) d’un tel contrôle, cette logique de cloisonnement est en partie liée à l’impossibilité de penser la frontière, des deux côtés, en termes non sécuritaire. Le remplacement progressif du contrôle « physique » par une gestion «intelligente» de la frontière constitue une nouvelle étape de ce glissement. Le vote de la législation Secure Fence Act de 2006, qui étend la construction et renforce encore la frontière «virtuelle», autrement dit l’utilisation des technologies de pointe pour détecter les activités criminelles, a lui-même été complété par l’initiative Merida[4] [4] Joint Statement on the Merida Initiative: a New Paradigm...
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en 2008. Signé entre les deux pays pour combattre le trafic de drogues, cet accord a sans doute valu au Mexique son élection à un siège non permanent du Conseil de sécurité des Nations unies[5] [5] E. Le Texier, « La relation États-Unis/ Mexique au miroir...
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en2009 et2010 : la promesse était sous-jacente lors de la dernière visite de la secrétaire d’État Condoleezza Rice en 2008 à Puerto Vallarta.

10 George W. Bush, Felipe de Jesus Calderon, ainsi que le Premier ministre canadien Stephen J. Harper relançaient donc en avril 2008 le Partenariat nord-américain pour la sécurité et la prospérité (Security and Prosperity Partnership of North America, SPP), afin de remédier au développement de la criminalité organisée et de répondre à la violence croissante des cartels de la drogue. Cette dernière s’est en effet aggravée depuis 2006, après la décision du précédent président mexicain, Vicente Fox, de déployer sur la frontière plusieurs dizaines de milliers de policiers fédéraux et de militaires. Depuis le début de cette « guerre de la drogue[6] [6] Le 20 octobre 2010, la police mexicaine a réalisé une...
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 », ce sont près de 28 000personnes (dont 2 000policiers) qui auraient été tuées, dans le cadre de règlements de comptes entre organisations criminelles et/ou dans des heurts avec les forces armées. L’Administration de George W. Bush a elle aussi mis en place un déploiement de 6 000officiers de la garde nationale, d’abord refusé, puis entériné par le gouverneur de Californie Arnold Schwarzenegger. Cette stratégie de prevention through deterrence[7] [7] W. Cornelius, Evaluating...
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postule que les coûts d’une traversée (humaine, de drogue, ou d’autres biens) deviendront si élevés qu’ils limiteront, de fait, les tentatives. Le coût d’une traversée clandestine est ainsi passé d’environ 500 dollars en 1993 à environ 2 500dollars aujourd’hui.

11 L’arrivée au pouvoir, en 2008, d’une administration démocrate aux États-Unis a marqué une nouvelle étape dans la gestion de la sécurité à la frontière. Dans un premier temps fut annoncée une pause dans la construction de la frontière virtuelle. Comme indiqué par Janet Napoletano, secrétaire à la Sécurité intérieure (Homeland Security), à la suite du réexamen des coûts et de l’efficacité du Secure Border Initiative Network (SBInet)[8] [8] Department of Homeland Security, Progress in Addressing...
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, l’objectif était réaffirmé d’une meilleure utilisation des ressources (6,7Md$). C’est bien l’Administration Obama qui a le plus grand nombre d’expulsions de Mexicains en situation irrégulière à son actif – en 2009 –, et qui a poursuivi la mise en œuvre de deux programmes phare du gouvernement Bush : le programme Secure Communities dans le Sud-Ouest et l’opération Streamline (qui vise à inculper et emprisonner les sans-papiers jugés pour crimes mineurs avant leur expulsion au Mexique). Le 12août 2010, le président Barack Obama attribuait également une enveloppe supplémentaire de 600M$ pour renforcer la sécurité et la présence militaire à la frontière. Le 1erseptembre 2010, un troisième drone Predator B (sans armement) était mis en circulation pour surveiller la région frontalière.

12 L’approche des élections de mi-mandat (Midterms ) a rendu nécessaire un ajustement des discours et des pratiques. Sur le volet de la relation bilatérale, la visite de la secrétaire d’État Hillary Clinton à son homologue mexicaine Patricia Espinosa, en mars2009, a porté sur la coopération militaire entre les deux États[9] [9] US Department of State, Hillary...
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. Le 8septembre 2010, H. Clinton constatait que le « Mexique ressemblait de plus en plus à la Colombie d’il y a 20 ans ». Son discours dénonçait la mainmise des cartels sur plusieurs parties du territoire mexicain, mainmise assimilée à une forme « d’insurrection », et critiquait les failles de l’État mexicain. Il est donc désormais question de revoir l’initiative Merida, et de lui substituer un plan plutôt similaire au Plan Colombie, couplant l’aide militaire à l’aide à la lutte contre la criminalité organisée, afin de contourner la corruption qui gangrène les forces de police mexicaines, et – de plus en plus – américaines.

13 Ce refroidissement relatif de la relation bilatérale peut aussi être interprété comme une réponse au discours du président mexicain devant le Congrès américain, en mai, qui avait pointé du doigt une « responsabilité partagée », ainsi que la politique de « circulation et production d’armes aux États-Unis ». Et de son côté, le président F.J. Calderon poursuit une politique de diversification de sa politique étrangère, entamée par Vicente Fox en 2000 (en particulier vis-à-vis de la Colombie et du Brésil, mais aussi de Cuba et du Venezuela).

14 On assiste aujourd’hui, ainsi que l’a conceptualisé Peter Andreas[10] [10] P. Andreas, Border Games: Policing the US-Mexico Divide...
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, à une forme de « dé-frontiérisation » (de-bordering ). Un contrôle efficace de la frontière exige d’étendre ce contrôle très au-delà: par exemple par la coopération militaire, mais aussi par la politique des visas, l’accumulation de données sur les personnes en transit et la création de bases de données. C’est en ce sens que l’on peut affirmer que, contrairement aux murs qui manifestent une idéologie politique (mur de Berlin, mur entre la Corée du nord et du sud, etc.), le mur américain est l’expression d’une tentative de gestion publique de la criminalité et de l’immigration illégale, qui acquiert par contrecoup une dimension politique symbolique. Car la guerre contre les cartels et l’extension du mur physique à un mur « virtuel » ne constituent qu’un des aspects des problématiques liées à la frontière entre le Mexique et les États-Unis[11] [11] K. Ellingwood, Hard Line: Life and Death on the US-Mexico...
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. Au-delà de la drogue et des armes, c’est également la traite des êtres humains, des immigrés clandestins en l’occurrence, qui forme un enjeu essentiel en ce qu’il dessine une nouvelle forme de « frontière intérieure ».

Mur intérieur

15 Depuis la fin des années 1960, près de trois millions de Mexicains auraient traversé illégalement la frontière[12] [12] J. Munoz, Géopolitique de la frontière : États-Unis-Mexique...
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. En 2009, la police aux frontières a appréhendé près de 520 000personnes en situation illégale le long de la frontière, soit près de moitié moins qu’en 2005, et près de 380000personnes ont été expulsées des États-Unis. Le nombre de sans-papiers aux États-Unis est passé de 11,8millions en 2007 à 10,8millions en 2009. Parmi eux, 62 % sont d’origine mexicaine, et 60 % installés depuis plus de dix ans. La constante croissance du nombre de morts à la frontière (298 en 2007, 390 en 2008 et 417 en 2009) montre que la construction du mur a repoussé les flux vers les parties plus désertiques de la région (on dénombre environ 5 000 morts depuis le milieu des années 1990).

16 L’approche sécuritaire adoptée après les attentats du 11septembre a reporté la négociation d’un accord bilatéral sur l’immigration entre George W. Bush et Vicente Fox, tandis que le débat sur l’extension du mur contribuait à renforcer la criminalisation des sans-papiers[13] [13] J. Nevins, Operation Gatekeeper. The Rise of the “Illegal...
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. Alors que la majorité des sans-papiers ne constitue pas de risque pour la sécurité nationale, l’accent porté sur les activités criminelles d’une minorité, bien plus que sur la nécessaire régulation du marché du travail, reflète une logique politique qui tend à créer de réelles lignes de partage, de nouvelles frontières intérieures.

17 Les tenants de la construction du mur sont en effet souvent les partisans d’une politique « nativiste » et de restriction de l’immigration, politique qui est supposée viser à « protéger “l’intérêt national” et la “civilisation américaine” d’une forme de “latinisation des États-Unis” ». Les milices civiles qui patrouillent à la frontière pour détecter les traversées des candidats à l’immigration (minutemen ), mais aussi les think tanks conservateurs, et lors de la campagne des Midterms les candidats des Tea Party, ont réactivé la thématique de l’ennemi intérieur. Le passage de la loi Senate Bill 1070 (SB-1070) en Arizona en constitue le meilleur symbole. Promulguée le 23avril 2010 par la gouverneur Jan Brewer, elle autorisait la police locale à procéder à des contrôles d’identité pour vérifier le statut légal de tout individu et faciliter les expulsions. Son passage a provoqué des mobilisations massives organisées par des lobbies ethniques (Mexican American Legal Defense Fund [MALDEF], National Council of La Raza [NCLR]), des syndicats (American Federation of Labor and Congress of Industrial Organizations, AFL-CIO), des églises catholiques et évangéliques, de groupes de défense des libertés publiques (American Civil Liberties Union, ACLU), ou encore nombre de leaders d’origine hispanique. Plusieurs gouverneurs se sont exprimés contre cette loi, du côté démocrate comme républicain (A. Schwarzenegger et M.C. Whitman, alors candidate à sa succession en Californie, ou Ch. J. Crist en Floride). Enfin, des appels au boycott ont été lancés par des maires de villes comme Denver, Los Angeles, Minneapolis, San Francisco. Le 28juillet 2010, un jour avant son entrée en vigueur, la juge Susan Bolton a rappelé la prévalence du droit fédéral sur l’immigration, et bloqué l’application des points clés de la loi (USA vs Arizona Order).

18 Poussé à la radicalisation par la droite ultraconservatrice, le courant favorable à une réforme globale de l’immigration au sein du Parti républicain a dû effectuer un net recul, et recentrer ses propositions sur le volet purement sécuritaire et, parfois, identitaire (préservation de l’identité américaine face à une « latinisation » des États-Unis). John McCain a ainsi opéré une volte-face remarquée sur la question de la réforme migratoire. Après avoir été le cosponsor, au Sénat, en 2007, d’une réforme bipartisane (avec feu le sénateur E. Kennedy) qui visait à un accord global incluant sécurité et régularisation, J. McCain a modifié ses arguments lors de la bataille des primaires républicaines pour les sénatoriales. Il a ainsi fait le jeu de son opposant républicain J.D. Hayworth, signataire du Contrat pour l’Amérique – les dix priorités du mouvement des Tea Party –, et fini par soutenir la loi en Arizona. Vainqueur de la primaire sénatoriale, J. McCain réactivait le discours sur la construction du mur, annonçant dans une publicité vidéo très consultée son intention d’en « finir avec cette satanée barrière » et portant le débat tant sur le volet sécuritaire que sur celui des droits de l’homme: « Sa brutalité et sa violence vis-à-vis des droits de l’homme sont au-delà de l’horrible[14] [14] « The brutality and the human rights abuses are beyond...
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 », déclarait-il ainsi lors de l’unique débat avec son opposant démocrate Rodney Glassman pour le siège de sénateur d’Arizona, le 26septembre 2010. « Protéger nos frontières et notre sécurité intérieure[15] [15] « Protecting our borders and our Homeland » (traduction...
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 » est pourtant devenu le slogan officiel de la campagne, pour laquelle le sénateur a été régulièrement épaulé par la gouverneur d’Arizona. Le plan « La sécurité à la frontière en 10 points » (10-Point Border Security Plan[16] [16] Ces points incluent de terminer la construction des 700miles...
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) propose également la mise en place de la Garde nationale à la frontière, ce qu’avait décidé George W. Bush entre2006 et2008. John McCain réaffirmait également son soutien à l’opération Streamline.

19 Le poids de l’opinion publique paraît décisif dans l’alignement des partis sur la rhétorique sécuritaire. En mai2010, un sondage Gallup montrait que 89 % des Américains jugeaient que la question de la sécurité à la frontière était « assez, voire très » importante. Toutefois, si les sondages démontrent qu’une large majorité d’Américains soutient, par exemple, la loi d’Arizona, ou la construction du mur, il n’en reste pas moins que, dans les zones frontières où résident parfois une majorité d’hispaniques, les résultats sont plus mitigés, et les personnes interrogées en général plus ouvertes à un autre type de gestion des questions de frontière et d’immigration.

20 Certes, les Latinos n’ont pas une position univoque sur la politique d’immigration, et ce sont au demeurant les thématiques de l’emploi, de la santé et de l’éducation qui se situent en tête de leurs préoccupations. Mais il reste que les partis se doivent de ménager l’électorat hispanique, y compris les républicains. En 2004, George W. Bush avait conquis 41 % des électeurs hispaniques, contre 33 % pour John McCain en 2008. L’électorat hispanique a représenté 10 % de l’électorat des présidentielles en 2008, 67 % de cet électorat ayant soutenu Barack Obama. Les Latinos formeront près de 30 % de la population américaine en 2050, et ils se sont montrés décisifs dans certains États lors des Midterms[17] [17] M. H. Lopez, The Latino Vote...
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de novembre2010, en particulier pour la réélection du sénateur Harry Reid au Nevada, de la sénatrice démocrate Barbara Boxer, du gouverneur Jerry Brown en Californie, ou encore au Colorado pour le sénateur Michael Bennett et le gouverneur John Hickenlooper. À l’inverse, la gouverneur d’Arizona, Jan Brewer, bien que réélue, n’a été soutenue que par 15% des électeurs latinos.

21 Dans la perspective de la présidentielle de 2012, c’est aussi à leur intention que Barack Obama a prononcé son premier discours sur l’immigration le 1erjuillet 2010, réitérant la promesse d’une réforme globale (régularisation sous conditions, sanctions vis-à-vis des employeurs, sécurité à la frontière et garanties pour les entrepreneurs utilisant une main-d’œuvre bon marché): « Si la majorité des Américains sont sceptiques sur une amnistie générale, ils sont aussi sceptiques sur la possibilité de déporter 11 millions de personnes. Ils savent que c’est impossible. Un tel effort serait logistiquement impossible et extrêmement coûteux. De plus, cela briserait la fabrication même de la nation… [18] [18] Barack Obama, 1er juillet 2010 : « If the majority...
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 ». De la même manière, il sera sans doute impossible au Parti républicain de passer par pertes et profits le vote hispanique, ne serait-ce que pour des raisons tenant aux changements démographiques du pays, et aux demandes de main-d’œuvre émanant du secteur privé. Une fois marginalisée dans ses rangs l’approche « nativiste », le discours sur les valeurs partagées (famille, pratique religieuse, etc.) pourrait permettre aux républicains d’attirer le vote hispanique afin d’éviter qu’une réforme de l’immigration ne bénéficie qu’aux démocrates (certains commentateurs n’ayant pas hésité à appeler le projet de réforme globale de 2007 le Comprehensive Destroy-the-Republican-Party Act ).

***

22 Les réalités multiples et complexes du mur forment à elles seules une pierre d’achoppement de l’approche sécuritaire de la frontière, et d’un régime de gestion fondé exclusivement sur la fonction de contrôle. L’escalade de la rhétorique et des pratiques sécuritaires et militaires échoue en effet à prendre en compte les effets de la globalisation, dans une région marquée par des forces d’intégration de plus en plus variées (commerciales, démographiques, culturelles, linguistiques, environnementales, etc.)[19] [19] Sur les aspects sociologiques et culturels, voir en particulier...
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23 Le mur, devenu frontière virtuelle et frontière intérieure, est désormais aussi une des composantes fondamentales de la politique d’immigration américaine, et de la définition du futur même de l’identité américaine. Les résultats des Midterms pourraient cependant signifier un report sine die d’une réforme globale de la politique d’immigration, qui contribuerait dans les faits à l’accentuation de la militarisation de cette région, avec des objectifs en réalité plus culturalistes que sécuritaires.

 

Notes

[ 1] A. Bruno, Unauthorized Aliens in the United States , Washington DC, CRS, 27 avril 2010.Retour

[ 2] Voir sur ces différents aspects Ch. Yoshida et A. Woodland, The Economics of Illegal Immigration , Basingstoke/New York, Palgrave Macmillan, 2005.Retour

[ 3] U.S. Census Bureau, Foreign Trade Statistics 2010 , disponible sur Census.gov.Retour

[ 4] Joint Statement on the Merida Initiative: a New Paradigm for Security Cooperation , 22 octobre 2007, disponible sur Merln.ndu.eduRetour

[ 5] E. Le Texier, « La relation États-Unis/Mexique au miroir de la question migratoire », in Annuaire français des relations internationales, vol. X, Bruxelles, Bruylant, 2009.Retour

[ 6] Le 20 octobre 2010, la police mexicaine a réalisé une saisie record de 105 tonnes de marijuana à Tijuana, ville frontière entre la Basse-Californie et la Californie, pour une valeur estimée de 340 M$. On estime que près de 90 % de la cocaïne entrant aux États-Unis transitent par la frontière mexico-américaine.Retour

[ 7] W. Cornelius, Evaluating Enhanced US Border Enforcement , Bruxelles, Migration Information Source, mai 2004.Retour

[ 8] Department of Homeland Security, Progress in Addressing Secure Border Initiative Operational Requirements and Constructing the Southwest Border Fence , Washington DC, DHS, 2009.Retour

[ 9] US Department of State, Hillary Clinton: Remarks with Mexican Foreign Secretary Patricia Espinosa after their Meeting , Mexico, 25 mars 2009, disponible sur State.gov.Retour

[ 10] P. Andreas, Border Games: Policing the US-Mexico Divide , New York, Cornell University Press, 2009 (édition revue et augmentée).Retour

[ 11] K. Ellingwood, Hard Line: Life and Death on the US-Mexico Border , New York, Pantheon, 2004.Retour

[ 12] J. Munoz, Géopolitique de la frontière : États-Unis-Mexique , Paris, L’Harmattan, 2009.Retour

[ 13] J. Nevins, Operation Gatekeeper. The Rise of the “Illegal Alien” and the Making of the U.S.-Mexico Boundary , New York, Routledge, 2002 et D. Monroy, The Borders Within: Encounters between Mexico and the U.S. , Tucson, University of Arizona Press, 2008.Retour

[ 14] « The brutality and the human rights abuses are beyond horrendous » (traduction de l’auteur).Retour

[ 15] « Protecting our borders and our Homeland » (traduction de l’auteur).Retour

[ 16] Ces points incluent de terminer la construction des 700miles manquants de mur , de construire un deuxième, voire troisième mur là où la sécurité n’est pas assurée, d’accroître le financement des policiers, etc., voir JohnMccain.com .Retour

[ 17] M. H. Lopez, The Latino Vote in the 2010 Elections , Washington DC, Pew Hispanic Center, 2010.Retour

[ 18] Barack Obama, 1er juillet 2010 : « If the majority of Americans are sceptical of a blanket amnesty, they are also sceptical that it is possible to round up and deport 11 million people. They know it’s not possible. Such an effort would be logistically impossible and wildly expensive. Moreover it would tear at the very fabric of this nation… », disponible sur Whitehouse.gov.Retour

[ 19] Sur les aspects sociologiques et culturels, voir en particulier R.L. Fregoso, Mexicana Encounters. The Making of Social Identities on the Borderlands , Berkeley, University of California Press, 2003.Retour

Résumé

La construction d’un nouveau mur séparant les États-Unis du Mexique témoigne d’une réelle modification des conceptions de la frontière, vers une militarisation et une sophistication technologique croissantes, alors que dans le même temps l’accroissement des échanges économiques se poursuit. Mais ce développement du mur est aussi le signe d’une certaine radicalisation dans les conceptions sécuritaires américaines, bien visible dans la dernière campagne des élections de mi-mandat.
politique étrangère

Mots clés

Mur, Immigration, États-Unis, Mexique



Emmanuelle Le Texier, United States/Mexico: from Intelligent Border to Internal Wall
During the campaign for US mid-term elections, an intense debate has taken place over immigration and security issues. The construction of the metal wall between the US and Mexico has become a symbol of a new management of security issues, de-bordering the border. The “smart border” has also been turned into an instrument of internal control and immigration management. Paradoxically, the increased militarization of the border has led to increased insecurity on the Mexican side and is confronted with a growing globalization and economic integration in the region.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Emmanuelle Le Texier « Mexique/États-Unis: de la frontière intelligente au mur intérieur », Politique étrangère 4/2010 (Hiver), p. 757-766.
URL :
www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2010-4-page-757.htm.
DOI : 10.3917/pe.104.0757.