Politique européenne 2003/2
Politique européenne
2003/2 (n° 10)
180 pages
Editeur
I.S.B.N. 2747544370
A propos de cette revue Site Web
Alertes e-mail

Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.

S'inscrire Alertes e-mail - Politique européenne

Être averti par courriel à chaque nouvelle parution :
d'un numéro de cette revue
d'une citation de cet article

Votre adresse e-mail

Gérer vos alertes sur Cairn.info

Cairn.info respecte votre vie privée
Article précédent Page 177-185

Vous consultezLectures critiques


Didier Georgakakis (dir.) (2002), Les métiers de l'Europe politique. Acteurs et professionnalisations de l'Union européenne, Presses Universitaires de Strasbourg, collection « Sociologie politique européenne », 330 p.


Didier CHABANET
Cet ouvrage collectif est pour l'essentiel le résultat d'un colloque organisé en janvier 1999 par le Groupe de Sociologie Politique Européenne de l'IEP de Strasbourg. L'ambition scientifique de ce travail, explicitée dans l'introduction, est de poser les jalons d'une sociologie des acteurs de la construction européenne - perspective généralement délaissée - et ainsi, plus largement, de dessiner certaines tendances de la professionnalisation des institutions de « l'Europe politique ». A cet égard, quelques éléments récurrents ressortent du livre. On retiendra, notamment, l'importance croissante des « dispositions à l'opportunisme », autrement dit des jeux stratégiques déployés par les acteurs de l'intégration européenne dans un contexte très évolutif et, surtout, incertain. Dans l'ensemble, les contributions se prêtent assez bien à une (re)lecture webenenne du désenchantement du monde. L'une des caractéristiques fortes qui émerge est en effet celle du déclin des convictions, des idéaux et du militantisme européen, au profit des logiques plus froides et calculatrices de ceux qui veulent « faire carrière ». A l'heure où beaucoup d'interrogations portent sur la viabilité décisionnelle de l'UE, cet ouvrage pose opportunément une autre question fondamentale, liée à la (capacité de) conviction des acteurs qui « font l'Europe ». De même, plusieurs chapitres mettent bien en évidence les dysfonctionnements du système politico-administratif communautaire, de la Commission en particulier. La « bureaucratie bruxelloise », dont on vante finalement assez souvent l'efficacité - que ce soit en soulignant la qualité de son expertise et le haut degré de formation de ses personnels, ou même, paradoxalement, en dénonçant ses effets politiques - apparaît ici dans toute sa complexité, drainant son lot d'approximations, d'incohérences, de gaspillages et d'inertie. Le tableau présenté ici est en cela plus conforme aux enseignements classiques de la sociologie des organisations que ne le suggèrent une majorité de travaux sur les institutions européennes, adoptant souvent des perspectives systémiques relativement désincarnées.

2 Malgré ses incontestables qualités, le livre comporte un certain nombre de faiblesses. On notera d'abord, la qualité très inégale des contributions. Si la plupart d'entre elles sont de bonne facture, le chapitre 10 consacré à la Politique européenne, n°10, printemps 2003, p.176-182. formation des euromanagers n'aurait jamais du être publié en l'état. On regrettera, ensuite, que la volonté de privilégier les études de cas et les recherches empiriques - dont on ne peut que féliciter les auteurs - n'ait pas été prolongée par une analyse conceptuelle aussi poussée. Est-il judicieux, par exemple, de faire une utilisation essentiellement allusive de termes qui sont présentés comme des concepts ? La catégorie « européanisation » est ainsi employée de manière quasi-métaphorique, voire contradictoire d'un chapitre à un autre. De même, le style élégant mais parfois inutilement littéraire de certains passages perd, parfois, en précision. A moins de relire ses classiques tous les matins, peut-on attendre du lecteur qu'il sache - sans autre explication - ce qu'est « une position d'agressées, au sens de Goffman » (p.61), « un effet « barbe à papa », selon la formule de Goffman » (p.71), ou « un « centre de force », comme dirait Norbert Elias » (p.71) ? Pourquoi également, à propos du Collège de Bruges, évoquer une « mafia », alors que rien dans l'analyse ne permet de confirmer cette interprétation ? Par ailleurs, si les similitudes et les rapprochements entre les contributions sont forts bien discutés dans l'introduction, il aurait également pu être judicieux de discuter des divergences d'analyse - à tout le moins des nuances d'interprétation - qui sont elles aussi riches d'enseignements. Par exemple, Andy Smith et Didier Georgakakis aboutissent à des conclusions sensiblement différentes sur la question du « métier de fonctionnaire européen », le premier indiquant que le Commissaire est un homme politique sans métier, alors que le second voit dans la mobilisation des eurosfonctionnaires du printemps 1998 l'affirmation de « la production d'un groupe à part » (p.68) construit à partir de « grandeurs partagées » (p.69) et, semble-t-il d'une conception relativement commune de leur rôle professionnel, sinon de leur métier. Sur une question aussi centrale et épineuse - qui renvoit au titre du livre - on aurait pu s'attendre à une réflexion plus systématique et synthétique. Les 11 chapitres et l'introduction du livre n'en apportent pas moins une réflexion globalement stimulante, qui a le mérite de donner la plume à de jeunes chercheurs dont les travaux sont prometteurs et d'ouvrir sur des terrains souvent encore peu exploités.

3 Andy Smith s'interroge ainsi sur les particularités de l'activité de Commissaire européen, à partir des stratégies de communication que ces derniers déploient. Il insiste sur la très forte personnalisation de l'action menée et, finalement, sur la difficulté à dégager des normes et des régularités caractéristiques d'un « métier ». On aurait aimé qu'il argumente la pertinence à appréhender la fonction de Commissaire sous l'angle des politiques de communication mises en place. Pour le reste, la démonstration repose sur une analyse riche et fine, dont le verdict est sans appel : les commissaires participent activement à la construction et à la diffusion de messages aseptisés, désincarnés, abstraits et qui, faute d'entreprise collective de communication, ont peu de sens politique.

4 Didier Georgakakis porte son attention sur le mouvement des eurofonctionnaires contre la réforme de leur statut. Pour des raisons méthodologiques, qui tiennent principalement aux limites du corpus mobilisé (cf. note 2, p. 57), on ne suivra pas l'auteur jusqu'au bout de son ambition consistant, en partant de cette étude de cas, à faire porter l'analyse « plus généralement sur les transformations de l'administration européenne » (p. 57). En revanche, l'hypothèse que les luttes internes aux eurofonctionnaires fondent et structurent davantage le groupe qu'elles ne le divisent est traitée avec beaucoup de conviction. A travers les clivages croisés - idéologiques, géographiques, nationaux - autour desquels le conflit s'organise, les différentes parties prenantes partagent, en effet, au moins implicitement, la volonté de se différencier des modèles nationaux d'administration publique et d'affirmer le rôle des agents de la Commission dans la fonction publique européenne. Dans cette perspective, les organisations syndicales se veulent les garantes de la continuité historique de la Commission, en reprenant à leur compte les impératifs d'efficacité, d'expertise et cette « culture du compromis » qui sont autant de valeurs partagées. En ce sens, les prises de position des uns et des autres et les rapports de force en jeu dans le conflit s'inscrivent assez clairement dans les cadres de légitimation de l'institution.

5 Cécile Robert s'attache à la façon dont les membres du service Phare[1] [1] Mis en place en janvier 1990, il vise à fournir une aide...
suite
construisent et investissent des compétences dans un contexte professionnel pour le moins difficile, marqué par une pénurie de main d'oeuvre stable. Les difficultés de recrutement, un turn over important et l'appel massif à des intervenants extérieurs, notamment à des représentants des administrations nationales, modifient considérablement le profil du personnel et, surtout, accroissent son hétérogénéité. En conséquence, les savoirs faire spécifiques sur l'Europe de l'Est se délitent, alors que le sentiment d'urgence domine au sein du service et tend à s'imposer comme mode de fonctionnement. Plus généralement, Cécile Robert repère dans cette tendance l'une des caractéristiques fortes du travail de la Commission.

6 En s'intéressant à la création d'une unité de planification de la politique et d'alerte rapide pour la PESC, Yves Buchet de Neuilly souligne le jeu concurrentiel entre deux approches, l'une cherchant à valoriser les compétences communautaires de cette dernière, l'autre à renforcer son développement spécifique. Son étude montre que les tensions entre ces deux conceptions sont récurrentes, à tel point que l'accord trouvé à Amsterdam a été renégocié sur des points essentiels - par exemple la localisation de l'unité, sa composition et son mandat - dans la phase préparatoire à sa mise en oeuvre. Malgré une certaine confusion dans l'explication, l'auteur montre comment les acteurs concernés deviennent, à travers ces phases de négociations, des professionnels de l'innovation institutionnelle au détriment même de l'utilité des institutions qu'ils sont censés servir.

7 L'objet d'Olivier Costa porte sur la représentation des entités infraétatiques (essentiellement des régions) auprès de l'UE et sur les enjeux professionnels qu'elle recouvre. L'action des représentants régionaux est marquée par une très forte instabilité, quels que soient les moyens dont ils disposent et la taille des organisations pour lesquelles ils travaillent. Les perspectives de carrière sont faibles et impliquent généralement de quitter rapidement les institutions européennes. C'est dans ce contexte évolutif, voire incertain, que se définissent les termes d'un « échange politique » à partir duquel les représentants régionaux sont amenés à maîtriser les catégories des décideurs européens tout en promouvant l'identité des régions. Olivier Costa nous aide ainsi à comprendre comment un milieu professionnel peu stabilisé parvient néanmoins, à partir de cette situation, à développer un discours et des pratiques qui tendent à légitimer son action - voire à se substituer à celle-ci - et, finalement, à participer à la production d'une identification professionnelle commune peu évidente.

8 A travers l'étude des journalistes accrédités auprès des institutions européennes à Bruxelles, Gilles Bastin s'attaque à un sujet fort intéressant et peu étudié. Sa thèse principale est la suivante : « à un monde fondé sur une interaction intense et normée par un certain nombre de règles implicites relevant d'un compromis « local » très fort, succède un monde d'interaction plus faible, plus codifié et plus dépendant de régulations professionnelles externes » (p. 170-171). Prenant en compte les principaux facteurs de recomposition de la salle de presse de la Commission - augmentation du nombre de journalistes accrédités, professionnalisation accrue, etc. - l'auteur conclut à un changement sensible de « l'ordre négocié », les définitions génénques du métier et de la profession de journaliste l'emportant peu à peu sur les normes spécifiques du microcosme journalistique bruxellois, plus ou moins tacitement élaborées avec le service du porte-parole de la Commission.

9 Pierre Lefébure et Eric Lagneau analysent la difficile promotion de l'Europe sociale, tant par les syndicalistes d'entreprise que par les journalistes sociaux. Ils insistent sur les interactions qui se sont nouées entre ces deux groupes, à l'occasion notamment du conflit Renault-Vilvorde. Globalement, leur travail met bien en lumière la faible attention portée aux questions européennes par les médias et pose - sans vraiment y répondre - la question cruciale des effets durables que ce traitement médiatique peut parfois susciter. On attend maintenant avec impatience les prolongements de cette enquête dont les résultats ont, dans les grandes lignes, maintes fois été publiées.

10 Elodie Guerin Lavignotte concentre son attention sur les mutations d'un marché européen de l'expertise locale en voie de constitution. Elle montre comment et pourquoi des entreprises, publiques ou privées, investissent dans ce secteur et trouvent des perspectives de reclassement et de diversification. Répondant notamment aux incitations de la Commission, consultants et experts locaux s'inscrivent de plus en plus directement dans une dynamique concurrentielle, qui valorise les logiques de management. Comme le souligne l'auteur, cette tendance est particulièrement repérable à travers les dispositifs de formation mis en place. Davantage que l'acquisition de savoirs figés, c'est ainsi la capacité à gérer efficacement le changement économique et social qui est enseignée. Cette redéfinition des compétences témoigne d'une modification sensible des systèmes d'incitation, d'intérêts et de reconnaissance - les services bruxellois servant de plus en plus de référence - et marginalise les agents administratifs du développement local.

11 Virginie Schnabel s'intéresse au réseau d'étudiants et d'anciens du Collège de Bruges. Elle cherche à déconstruire le mythe d'une structure puissante, exerçant une influence forte auprès des instances européennes. Elle souligne l'importance des conditions historiques de création du réseau, aujourd'hui révolues. Jusque dans les années 1970, l'unité du Collège et son rayonnement étaient en effet étroitement liées à l'influence et à l'autorité charismatique de son premier recteur. Depuis cette époque, les effectifs de l'institution augmentent tout en se différenciant sociologiquement, les liens interpersonnels se distendent et les logiques de maximisation des parcours universitaires et professionnels tendent à l'emporter sur les idéaux européens. Paradoxalement, si la cohésion du réseau est, en tant que telle, de plus en plus incertaine, problématique et fragilisée, elle constitue en même temps « une ressource de premier plan dans un milieu européen fragmenté » (p.269).

12 Eric Davoine, à partir de l'étude d'anciens élèves de l'Ecole Européenne des Affaires, porte son attention sur la formation d'euromanagers et leurs prédispositions à la mobilité internationale. L'analyse est sociologiquement très faible, voire inexistante[2] [2] En témoignent les références mobilisées, qui renvoient...
suite
, ce qui lui fait perdre tout son attrait. L'auteur manie, par exemple, des catégories aussi fine, précise et opératoire que celles de « culture internationale », « culture française », « culture allemande », « habitus national », « habitus international », sans jamais les définir et encore moins les interroger. Un chapitre à oublier ...

13 Enfin, l'étude menée par Robert Harmsen est centrée sur les administrations nationales confrontées à la construcuon européenne. Elle met en évidence que, face à cet enjeu, ces dernières réagissent et s'adaptent selon des modalités qui sont relativement spécifiques. Non seulement il est impossible d'identifier à travers ces modifications une tendance à la convergence, mais au contraire les différences entre systèmes politicoadministratifs semblent s'accroître. L'auteur explique la persistance de ces particularismes institutionnels nationaux par des logiques de path dependancy. Sur ce point et sans infirmer une analyse à bien des égards stimulante, on aurait été plus fermement convaincu si la démonstration avait reposé sur la mobilisation d'un matériau empirique important, comportant une forte dimension historique, plutôt que sur une utilisation très académique et un peu incantatoire de ce concept. Par ailleurs, on aurait voulu en savoir davantage sur ce « travail de traduction et de décodage » (p. 313) qu'implique le travail administratif et qui n'est malheureusement qu'évoqué dans le texte.

14 En définitive, on ne saurait trop recommander la lecture d'un ouvrage qui, malgré ses lacunes, est globalement utile et intéressant, apportant un éclairage original sur la construction européenne. On espère que le Groupe de Sociologie Politique Européenne, et plus largement la communauté des chercheurs français - avec leurs homologues étrangers - poursuivra dans la voie d'une sociologie des acteurs de l'UE. Il s'agit, en effet, d'une excellente manière de contribuer au renouvellement des études en la matière, en réconciliant et en articulant des perspectives essentiellement qualitatives, voire compréhensives, avec des approches plus institutionnalistes, à forte dimension modélisatnces.

Frédéric DEPETRIS Helen Drake (2002), Jacques Delors en Europe, histoire et sociologie d'un leadership improbable, Presses Universitaires de Strasbourg, « collection Sociologie politique européenne ».

15 Pendant plus de dix ans, du 6 janvier 1985 au 23 janvier 1995, Jacques Delors exerça les fonctions de Président de la Commission européenne. Durant cette période, le processus d'intégration européenne connut une accélération certaine, marquée notamment par la signature de l'Acte unique en 1986, celle du traité de Maastricht en 1992 et la préparation effective de PUEM. A la tête de la Commission, Jacques Delors contribua à transformer durablement et profondément les institutions européennes et à les doter d'une légitimité politique sans précédent qui, incontestablement, favorisa ces transformations.

16 S'appuyant sur une analyse sociologique du « leadership » politique de Jacques Delors, l'ouvrage de Helen Drake tente d'évaluer ce que la légitimité nouvelle de la Commission et les transformations des institutions européennes doivent à l'action singulière de cet homme. De manière classique, l'ouvrage est construit selon une logique chronologique, à l'exception du premier chapitre, qui fait office d'introduction générale et méthodologique tout en précisant l'usage de certains concepts, et du troisième chapitre qui propose une analyse du rôle et de la légitimité de la Commission au sein des institutions européennes. Les autres chapitres présentent le parcours professionnel et politique de Jacques Delors avant son entrée à la Commission (chapitre deux) puis durant ses deux mandats (chapitres quatre et cinq) et enfin à leur terme (chapitre six).

17 La trajectoire sociale et politique de Jacques Delors, celle d'un autodidacte et pédagogue comme il aime lui-même à le rappeler, est à la fois riche et atypique. Sa carrière à la Banque de France, son engagement à la CFTC puis à la CFDT, sa réflexion intellectuelle et militante construite autour du personnalisme chrétien ont bien sûr contribué à forger tant ses convictions de démocrate-chrétien que ses méthodes de travail. Son passage au commissariat au Plan à l'invitation de Pierre Massé, puis sa participation, en tant que conseiller aux affaires sociales, au projet de « nouvelle société » de Jacques Chaban-Delmas au début des années 1970 et enfin son action en tant que ministre de haut rang au sein des premiers gouvernements de François Mitterrand constituent les jalons essentiels du parcours qui précède son arrivée à la présidence de la Commission européenne.

18 La présentation des deux mandats successifs de Jacques Delors à la Commission européenne, qui s'efforce de lier analyses sociologiques, institutionnelles et politiques permet à l'auteur d'aborder la difficile question de la légitimité à la fois institutionnelle et politique de la Commission. En effet dès 1985, sur la base d'un compromis intergouvernemental inédit (notamment entre la France et la Grande-Bretagne) qui s'accordait sur la nécessité d'accomplir le marché unique, et d'un acte fondateur, la signature de l'Acte unique de 1986 préparé par le Livre blanc de 1985, Jacques Delors est parvenu à orienter la construction européenne dans le sens d'une plus grande intégration. Pour cela, il a su non seulement tirer parti de configurations politiques et institutionnelles favorables mais aussi en susciter de nouvelles, fort de la création opportune d'organes tels que la cellule de prospective ou du renforcement de son cabinet dirigé par Pascal Lamy. A des moments clés de la construction européenne, la mobilisation de la Commission et de ses services a pu être optimale et peser ainsi sur le processus décisionnel.

19 La comparaison entre les préparations et les rédactions des deux Livres blancs de 1985 et de 1993 est à cet égard très pertinente. Helen Drake met bien en évidence les différences entre ces deux « moments » historiques et politiques et montre comment la Commission a dû et a su s'adapter à la nouvelle configuration géopolitique née de la chute du mur de Berlin en 1989 : occupant, de 1989 à 1992, un rôle éminemment politique laissé vacant par les atermoiements des gouvernements nationaux, la Commission a pris le risque (au demeurant assumé) d'aller au-delà de sa mission historique, même entendue au sens large et de compromettre ainsi sa légitimité. Par ailleurs, l'auteur parvient à montrer que, dans l'incertitude qui caractérise le système politico-institutionnel communautaire, un président de la Commission peut imposer en partie ses choix et infléchir à la fois le travail des institutions européennes et l'orientation politique de la construction de l'Europe. De fait, comme le rappelle l'auteur en citant Neill Nugent, « c'est le déficit de leadership politique fondé démocratiquement dont souffre l'Union européenne qui a offert à la Commission les occasions d'exercer non seulement Us responsabilités consultatives et administratives qui font l'ordinaire des fonctionnaires nationaux et des secrétariats internationaux, mais aussi de considérables responsabilités de leadership » (p. 89).

20 L'action de Jacques Delors a ainsi permis de renforcer considérablement et durablement le rôle de Président de la Commission : celui-ci se voit notamment accordé une autorité personnelle nouvelle puisqu'au terme des traités d'Amsterdam (1997) et de Nice (2000), il peut intervenir, avec les chefs d'Etat et de gouvernement, dans la nomination des commissaires, renforçant ainsi sa position hiérarchique face au Collège. Mais c'est aussi la Commission dans son ensemble qui s'est affirmée aux côtés des gouvernements nationaux comme un pôle essentiel du leadership européen et ce, malgré le discrédit qui toucha cette institution à la fin des années 1990 et entraîna sa démission collective en 1999. Finalement selon l'auteur, la réussite de Jacques Delors aura été d'avoir su renforcer et entretenir le partenariat entre la Commission et le Conseil européen au service d'un leadership supranational assumé en commun par les gouvernements nationaux et la Commission.

21 La lecture de l'évolution des institutions européennes à travers l'étude de la trajectoire sociale et politique de Jacques Delors, devait permettre d'interroger les notions de « leader » et de « leadership », dont les définitions et les caractérisations, importées de l'analyse politique anglo-saxonne, demeurent encore assez imprécises. De même, l'ouvrage se proposait initialement de contribuer, dans une filiation wébérienne, à l'analyse des concepts d'autorité et de légitimité dans le cadre très particulier du système politique et institutionnel européen. Au-delà des mérites indéniables de l'ouvrage qui porte un regard original sur une période décisive de la construction européenne, ce double objectif « théorique » ne paraît que partiellement atteint : sans doute, l'ouvrage parvient-il à éviter l'écueil de la théorie des « grands hommes » chère à Carlyle[1] [1] Cf. Carlyle T. (1907), On heroes, Hero-Worship, and the...
suite
 ; il n'évite cependant pas toujours (mais il faut convenir que l'exercice est difficile) celui inhérent à la volonté d'isoler, parmi la multiplicité des variables à prendre en compte, le facteur personnel, qui peut parfois conduire à une forme ou à une autre « d'illusion biographique »[2] [2] Cf. Passeron Q-C ), « Biographies, flux, itinéraires,...
suite
.

 

Notes

[ 1] Mis en place en janvier 1990, il vise à fournir une aide à la reconstruction économique aux pays d'Europe de l'Est et à préparer leur entrée dans l'Union européenne.Retour

[ 2] En témoignent les références mobilisées, qui renvoient quasiment toutes au domaine de la gestion. Retour

[ 1] Cf. Carlyle T. (1907), On heroes, Hero-Worship, and the Hervic in History, Boston, Houghton Mifflin. Retour

[ 2] Cf. Passeron Q-C ), « Biographies, flux, itinéraires, trajectoires », Revue Française de Sociologie, XXXI, 1989, p. 3-22, pour une analyse éclairante sur les difficultés relatives à la biographie ainsi que pour un commentaire critique de l'article de P. Bourdieu, « L'illusion biographique » (1986), Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 62-63, p 69-72.Retour

PLAN DE L'ARTICLE

Article précédent Page 177-185

POUR CITER CET ARTICLE

« Lectures critiques », Politique européenne 2/2003 (n° 10), p. 177-185.
URL :
www.cairn.info/revue-politique-europeenne-2003-2-page-177.htm.