2006
Politique européenne
L’enjeu de l’égalite hommes-femmes au prisme de l’élargissement à l’est de l’UE
Maxime Forest
Cet article envisage l’impact des différents mécanismes – législatifs, institutionnels, cognitifs –
que recouvrent les processus d’européanisation, sous l’angle de l’évolution des politiques d’égalité
dans les nouveaux Etats membres d’Europe centrale. Dans un premier temps, il rappelle le
caractère « path-dependent » des politiques publiques du genre, qui s’illustre au travers des
solutions institutionnelles différenciées privilégiées lors de l’adaptation au cadre communautaire.
Puis il propose de déplacer le regard vers les pratiques des acteurs qui investissent la structure
d’opportunité façonnée par le contexte de l’adhésion au niveau domestique. Se focalisant sur le
rôle des organisations de femmes, il met en évidence une convergence dans les répertoires de
l’action collective, ainsi que son inscription dans un contexte multi-niveaux.
Les « politiques du genre » ont constitué l’un des terrains
privilégiés des travaux sur les transformations est-européennes. Tandis
que la demande en recherches finalisées de la part d’institutions
internationales, (par exemple : Fultz, Ruck, Steinhilber, 2003) permettait
d’envisager les dimensions sexuées des réformes politiques publiques
(policies) sous un angle essentiellement quantitatif, leur évolution faisait
l’objet d’un traitement plus sophistiqué de la part des travaux sur le
« genre en transition ». A ce titre, elle s’est fréquemment vue associée à
une prise en compte élargie aux « jeux politiques » (au sens de politics)
(Heinen, Matuchniak-Krasuska, 1992 ; Rueschemeyer 1998). En outre,
des mises en perspective historiques ont permis de souligner les effets
d’inertie imputables à la période socialiste et aux voies empruntées lors de
la transformation (Szelenyi & Emigh, 2000 ; Gal & Kligman, 2000a), ainsi
que de dépasser les lectures involutives esquissées au début des années
1990 (Einhorn, 1993 ; Funk & Mueller, 1993), au bénéfice d’une
approche de plus en plus différenciée.
En revanche, les variables exogènes susceptibles de modeler les
choix de politiques publiques ont été négligées, tant par les travaux sur la
réforme des politiques sociales que par ceux s’inscrivant dans le
paradigme de la transition ou de la transformation post-communiste. A
compter de 1998, s’est néanmoins posée la question de l’impact de la
future adhésion à l’Union européenne, en particulier pour l’action
publique en faveur de l’égalité hommes-femmes. Mais pour l’essentiel, le
suivi de ces effets revêt la forme d’un « monitoring » et appréhende
l’élargissement comme un processus top-down dans le cadre duquel
s’exerce une pression à l’adaptation considérée a priori comme productrice
de convergence. Aussi, alors que la dimension du genre occupe une place
significative parmi les travaux sur « l’européanisation » (Mazey, 1995,
2000,2002 ; Hafner-Burton & Pollack, 2000 ; Caporaso & Jupille, 2001),
les études menées dans les nouveaux Etats membres demeurent privées
d’une réflexion sur le rôle des acteurs mobilisés au niveau domestique
dans l’élaboration des politiques publiques du genre et les phénomènes de
diffusion, de traduction et de réappropriation des paradigmes et des
pratiques préalablement élaborés au niveau communautaire (Radaelli,
2003).
S’inscrivant dans une approche de l’européanisation qui place
l’accent sur les interactions nouées d’une part entre le cadre communautaire
et les acteurs mobilisés à l’échelon national (Jacquot & Woll, 2003 ;
Dakowska & Neumayer, 2004 et 2005), et, d’autre part, entre les
différentes échelles de gouvernance dans l’UE (Grande, 1996 ; Pasquier,
2004), cet article envisage le dernier élargissement non comme une
relation asymétrique, mais comme une structure d’opportunité (Börzel &
Risse, 2003) relativement ouverte, nouée aux niveaux nationaux en
fonction d’héritages institutionnels et politiques qui leur sont propres.
Dans un premier temps, on cherchera à distinguer si l’ampleur de
l’élargissement à l’Est, conjuguée à l’opérationnalisation simultanée d’un
paradigme, le mainstreaming et d’un mode de gouvernance, la « Méthode
Ouverte de Coordination », lui ont conféré un caractère inédit du point
de vue du traitement des inégalités de sexe par les pays candidats. Puis
l’on introduira le constat d’une forte différenciation des cadres législatifs
et des institutions formelles créés à la faveur de ce processus, qui met en
exergue le caractère path-dependent des politiques du genre en Europe
centrale.
Dans un second temps, nous reprendrons l’hypothèse selon
laquelle l’évolution des structures institutionnelles et de l’action publique
en faveur de l’égalité ne peut être isolée des « jeux politiques » (Radaelli,
2004,7-8). Cela signifie en particulier que les normes et les structures
administratives et politiques promues au niveau de l’UE sont investies en
fonction d’enjeux domestiques et constituent à ce titre des
ressources à
l’usage des acteurs mobilisés par leur mise en
œuvre. Afin de saisir la
nature de ces processus au niveau meso-politique et de revenir au point
de départ de notre propre démarche de recherche
[1], nous privilégierons ici
le cas des organisations de femmes, confrontées successivement à deux
phénomènes : l’apprentissage d’un nouveau répertoire d’action, puis le
recadrage de celui-ci dans un contexte multi-niveaux.
L’élargissement à l’Est de l’Union Européenne comme
structure d’opportunité pour la réforme des politiques
publiques du genre
Le caractère inédit de la période de pré-adhésion
Il convient de rappeler qu’à l’origine des processus
top-down de
transferts législatifs et institutionnels décrits dans le domaine du genre
entre le niveau communautaire et celui des Etats membres, se trouve un
mouvement inverse de « communautarisation » de ces questions. En
effet, à compter du milieu des années 1970, des organisations de femmes
actives dans les Etats membres de la CEE ont cherché à lever les « points
de veto » opposés à leurs revendications par leurs gouvernements
respectifs. Prenant appui sur l’article 119 du traité de Rome, jusqu’alors
resté lettre morte, et usant de relais à l’intérieur des institutions
communautaires, elles sont parvenues à inspirer dans un premier temps
l’adoption de deux directives fondatrices, relatives aux conditions d’accès
au marché du travail
[2]. Allant au devant des dispositifs nationaux de la
plupart des pays membres, celles-ci ont constitué le fondement d’un
corpus également développé par la jurisprudence de la Cour de Justice
des Communautés européennes (Shaw, 2000). Désormais bien connu
(Mazey, 1995 ; Hoskyns, 1996), ce phénomène s’est également illustré par
l’émergence d’une « communauté épistémique » (Haas, 1992) constituée
par les différents départements et conseils chargés des questions d’égalité,
et d’une coalition de groupes d’intérêts dont le Lobby européen des
femmes, créé en 1990, constitue l’acteur le plus significatif (Helfferich &
Kolb, 2001).
Cependant, depuis l’adoption de la première directive sur l’égal
traitement, en 1975, les membres de la Communauté, puis de l’Union
européenne, n’ont pas été soumis au même titre au processus consécutif
d’adaptation de leurs normes législatives au cadre communautaire. D’une
part, depuis 1975, l’acquis s’est enrichi dans ce domaine de plus de 25
dispositions, pour moitié contraignantes. De plus, tandis qu’à l’exception
du Danemark, la plupart des pays membres de la CEE à cette date
avaient en commun d’opposer des résistances sociales et structurelles
assez fortes en matière d’égal traitement, l’adhésion de l’Espagne en 1986,
puis de la Suède en 1995 ont permis aux politiques communautaires de
trouver des terrains nettement plus favorables : à savoir un pays en
transition démocratique cherchant à rompre avec le régime patriarcal
consubstantiel au système politique précédent et un état pionnier dans la
lutte contre les inégalités liées au genre (Lombardo, 2004 ; Frotiée, ce
volume ; Liebert, 2003). De plus, alors que l’adaptation au cadre
communautaire s’était effectuée sur une période de vingt ans pour les
premiers, elle devenait une pré-condition à l’adhésion pour les derniers
entrants.
D’autre part, la conceptualisation des politiques communautaires
d’égalité s’est elle-même révélée sui-generis, s’inspirant d’une approche de
plus en plus transversale. Prenant acte des conclusions de la IVe
conférence mondiale des femmes à Pékin organisée par l’ONU en 1995,
l’Union européenne a adopté l’année suivante la perspective du gender
mainstreaming , qui inscrit l’exigence d’égalité, jusqu’alors cantonnée à une
approche sectorielle, dans tous les champs de politique publique. Ce
changement de paradigme s’est trouvé conforté par la reconnaissance de
l’égalité des sexes comme mission de l’Union par le Traité d’Amsterdam
(1997). Cependant, bien qu’il soit possible d’analyser le mainstreaming
comme « une stratégie potentiellement radicale qui devrait, à tout le
moins, garantir l’incorporation du genre dans le processus d’élaboration
des politiques publiques » (Mazey, 2000,342), certaines féministes
mettent au contraire en cause le caractère formel des engagements pris au
titre d’une approche diffuse (Woodward, 2003). Parallèlement, à la fin des
années 1990, la méthode communautaire « classique » s’est enrichie d’un
nouveau modèle de gouvernance, dit « méthode ouverte de
coordination », en particulier applicable aux politiques d’emploi et
d’inclusion sociale (Goetschy, 2004). De la même façon, celle-ci renforce
la place des dispositions non contraignantes (soft-law), au risque d’éroder
dans le même temps la portée des textes communautaires (hard-law)
jusqu’alors au cœur de l’action de l’UE en faveur de l’égalité. Ainsi que le
remarque Sonia Mazey (2002), les politiques publiques du genre
d’inspiration communautaire se trouvaient donc à un tournant à la fin des
années 1990, à la fois conceptuel et politique, dans un climat favorable à
la dérégulation du travail en Europe.
Dans ce contexte, la conduite de l’élargissement à l’Est à compter
de 1997 peut être envisagée comme une structure d’opportunité nouvelle
pour l’européanisation des politiques publiques du genre. L’adhésion de
huit Etats d’Europe centrale marque en effet un changement d’horizon
qualitatif, de part l’ampleur sans précédent du processus, sa simultanéité
avec une transformation sociale, politique et économique très profonde et
l’accroissement de l’hétérogénéité des « régimes de genre » au sein de
l’Union européenne. Mais aussi, l’ensemble de ces Etats ont été
confrontés à la mise en conformité rapide de leurs outils législatifs et
institutionnels avec les dispositifs élaborés au niveau communautaire,
dans un domaine reconnu au cours de la période de pré-adhésion comme
un pilier des politiques de l’emploi (Sommet de Essen, 1994), un principe
de l’Union (Traité d’Amsterdam), et un droit fondamental (Charte des
droits fondamentaux, 2000). Parallèlement, les outils de
soft-law se sont
multipliés au cours de cette même période, à travers notamment la
relance de la M.O.C lors du sommet de Lisbonne (2000) ou l’inclusion de
la dimension du genre aux procédures d’octroi des fonds européens.
Enfin, la politisation forte de cette problématique dans certains pays de
l’élargissement
[3], le développement des milieux associatifs et l’articulation
politique entre les thèmes de l’adhésion et de la modernisation étaient
susceptibles de renforcer l’impact de l’élargissement en ce domaine. Or,
sans remettre en cause le changement d’horizon inauguré par ce
processus, il convient d’en pointer également la complexité, telle qu’elle
apparaît dans un tableau rapide des conséquences institutionnelles et
législatives de l’adhésion parmi les nouveaux Etats membres d’Europe
centrale.
L’impact législatif et institutionnel de l’adhésion : le cas des
politiques d’égalité
Au-delà d’une simple « fenêtre » d’opportunité favorable à une
prise en compte accrue de l’objectif d’égalité, la période de pré-adhésion a
été le théâtre d’une pression à l’adaptation des institutions, dont l’impact
s’est avéré particulièrement différencié d’un pays candidat à l’autre. Elle a
notamment favorisé deux types principaux de transferts institutionnels,
dans l’acception sociologique étendue qu’en retiennent Dolowitz et
Marsh (1996). Le premier relève de l’adaptation de l’acquis, au titre
duquel l’ensemble des pays candidats a eu à traiter de l’égalité hommes-femmes sur le terrain législatif. Toutefois, si au premier mai 2004, tous
s’étaient dotés de textes garantissant l’égal traitement des hommes et des
femmes devant l’emploi et la protection sociale, leurs formes et leurs
portées respectives varient considérablement. Ainsi, durant les premières
années du processus d’adhésion, au cours desquelles l’objectif d’égalité
n’a nullement constitué un enjeu majeur des négociations (Roth, Sloat,
2004), seules la République tchèque (1999), puis la Pologne et la Hongrie
(2001) ont introduit des réformes a minima des dispositions anti-discriminatoires de leurs codes du travail. A compter de 2002, à
l’approche de l’échéance de l’adhésion et compte tenu de rapports
diligentés par la Commission européenne et le LEF pointant les retards
accumulés par les pays candidats et préconisant l’adoption de lois anti-discriminations, quatre pays (Estonie, Lituanie, Slovénie et Slovaquie) ont
voté des lois générales, portant selon les cas sur l’égalité des chances entre
hommes et femmes ou l’ensemble des discriminations selon le sexe,
l’origine et l’orientation sexuelle. Dans le même temps, les trois premiers
pays cités optaient au contraire pour une nouvelle révision de leurs codes
du travail, alors que la Lettonie (2002), empruntait également la voie
d’une révision des textes existants.
Une prise en compte tout aussi différenciée de l’objectif d’égalité
caractérise un second type de transfert institutionnel, qui concerne
l’établissement d’institutions formelles en charge de ces questions.
Reprenant des incitations formulées dans le cadre de la CEDEF et du
suivi de la Conférence de Pékin, les acteurs communautaires ont à leur
tour promu la mise en place de départements établis au niveau ministériel.
Outre en Pologne, Slovénie et Estonie, qui en disposaient de dès avant
l’ouverture du processus d’adhésion, de telles institutions ont vu le jour
partout ailleurs à compter de 1998. Par la suite, ces recommandations ont
été étendues à la création de commissions parlementaires ad hoc, de
représentants à même d’être saisis des cas de discrimination sexuelle ainsi
(en conformité avec la mise en œuvre de la M.O.C), que d’organes
consultatifs mixtes. A ce jour, cinq pays se sont dotés d’organes au niveau
parlementaire, placés sous la tutelle de différentes commissions (affaires
sociales, droits des minorités, affaires européennes), témoignant
d’approches divergentes de l’enjeu de l’égalité. Par ailleurs, la Slovénie, la
Lituanie et la Slovaquie ont institué des ombudsmen comptant la gestion
des discriminations fondées sur le sexe parmi leurs compétences, mais
seule l’Estonie dispose d’un médiateur spécifiquement dédié à ces
questions. Quant à la mise en place de conseils consultatifs, elle ne
concerne à proprement parler que la République tchèque et la Lettonie
(respectivement en 2001 et 2002).
Ce constat d’une forte différenciation des mécanismes institués à la
faveur du processus d’adhésion va à l’encontre de l’approche dominante
de l’élargissement à l’Est. Celle-ci a en effet développé une « lecture sous
l’angle de l’asymétrie et de la conditionnalité » (Dakowska, Neumayer,
2004), qui tendait à réduire les relations entre l’UE et les pays candidat à
un processus d’adaptation de ces derniers. Or, cette perspective repose
sur une approche fondamentalement différente du dernier élargissement,
par rapport aux précédents, qui néglige l’importance des héritages
nationaux, tant au niveau des institutions que des « styles de politiques
publiques », et tient pour secondaires les enjeux et les acteurs
domestiques. Pourtant, les études menées sur les anciens pays membres
ont permis de mettre en évidence le rôle des contextes nationaux et les
tensions susceptibles de se manifester entre ces derniers et le cadre
communautaire. Dans une perspective donnant le primat à
l’institutionnel, James Caporaso et Joseph Jupille (2001) ont décrit en
termes de « goodness of fit » l’impact contrasté de l’européanisation du genre
en France et en Grande Bretagne. Au terme de leur analyse, le degré
d’incongruence (misfit) plus marqué dans le cas du Royaume Uni entre la
législation communautaire et les textes et procédures nationales, a produit
une plus forte pression à l’adaptation qui explique des modifications plus
profondes au niveau des institutions en charge de l’égalité.
Or, appliquer une semblable perspective à l’analyse de
l’élargissement à l’Est incite à souligner le caractère path-dependent des
dispositifs législatifs et institutionnels encadrant les politiques publiques
du genre en général et de l’égalité en particulier. Les dispositifs relatifs à la
maternité et à la prise en charge de la petite enfance en offrent un bon
exemple (Heinen, 1999 ; Cook, Orenstein & Rueschemeyer, 1999 ;
Portet, 2004). Bien que reposant sur une série de principes communs
imposés par le modèle soviétique, ceux-ci avaient amorcé des trajectoires
différentes dès le début des années 1970 (Cf. Jancar, 1978), reflétant les
disparités de plus en plus fortes entre les régimes socialistes et produisant
des dispositions plus ou moins favorables au maintien de niveaux élevés
d’activité féminine. Après 1990, la pérennisation d’un certain nombre de
ces mécanismes en dépit de la mise en œuvre de schémas libéraux, a fait
l’objet de recombinaisons différentes, notamment en fonction du type de
transition mené et de son impact sur l’emploi. L’européanisation du genre
investit donc à travers les politiques d’égalité un champ législatif
particulièrement hybride. Il en va de même des institutions créées pour le
suivi des stratégies d’égalité lors du processus d’adhésion, tributaires des
dispositifs existants et de leurs usages politiques au cours de la
transformation.
Du point de vue de l’agenda de la recherche sur les politiques
d’égalité en Europe centrale, la prise en compte de ces aspects relevant de
la « dépendance au sentier », incite à troquer une approche descriptive et
téléologique en termes « d’obstacles » à l’européanisation contre un
recours plus systématique à l’institutionnalisme historique. Toutefois, une
telle approche ne saurait à elle seule rendre compte des processus
d’européanisation. En effet, l’impact différencié de l’adhésion sur la
réforme des politiques d’égalité en Europe centrale renvoie également à
l’investissement politique des rapports sociaux de sexe selon le contexte
national et invite à s’intéresser au rôle des acteurs mobilisés au niveau
domestique.
Une approche sociologique d’un aspect cognitif de
l’européanisation du genre : l’évolution des répertoires de
l’action collective
Certes, une part des travaux relevant d’une lecture institutionnelle
de l’européanisation reconnaissent la nature politique du processus
d’adaptation institutionnel (Caporaso & Jupille, 2001,42), ou bien que
celui-ci peut également passer par l’internalisation – c'est-à-dire
l’apprentissage - des nouvelles normes par les acteurs domestiques
(Börzel & Risse, 2003). Néanmoins, les pratiques des acteurs affectées par
leurs interactions avec le niveau communautaire, de même que les
logiques politiques domestiques dans lesquelles est susceptible de
s’inscrire l’usage discursif de l’Europe (à travers la référence à des valeurs
ou des bonnes pratiques, par exemple), restent abordées à la marge d’une
pression à l’adaptation considérée à la fois comme la pré-condition et la
source principale de l’européanisation. A l’inverse, un nombre croissant
d’études adopte volontiers une démarche de sociologie politique
(Guiraudon, 2000) et privilégient une entrée par les jeux d’acteurs. En
réalité, ces approches différentes ne sont pas mutuellement exclusives
(Radaelli, 2004) et il est permis, « à travers la focalisation sur les pratiques
d’acteurs (…) de s’interroger sur la logique des institutions dans lesquelles
ils s’inscrivent » (Dakowska & Neumayer, 2004,16). Afin de tirer les
conséquences du constat de différenciation dressé plus haut en termes de
logiques d’acteurs, il nous paraît heuristique d’appliquer une telle
démarche au cas des pays de l’élargissement.
L’élargissement comme redistribution de ressources au niveau
domestique : le cas des ONG de femmes en République tchèque
Dans le cas de membres plus anciens de l’UE, Ulrike Liebert
identifie une série d’acteurs - élus, membres des partis et de groupes
d’intérêts, mouvements de femmes (Liebert, 2003,291) – qui contribuent
au « recadrage » du genre en tant qu’enjeu politique, à la faveur de
l’européanisation. Mais tandis qu’elle pointe les controverses juridiques
nées de la mise en
œuvre des directives sur l’égalité des sexes comme les
vecteurs d’un apprentissage au niveau des élites, l’on abordera ici ce
phénomène dans le cadre des structures d’opportunités ouvertes au
niveau institutionnel au cours de la période de pré-adhésion. De plus, il
paraît nécessaire à ce stade de resserrer le spectre de l’analyse : dans
l’espace, en se référant essentiellement aux résultats d’une enquête menée
en République tchèque, mais aussi au niveau des acteurs considérés, en se
focalisant sur les organisations de femmes, afin de pouvoir rendre compte
de la redistribution des ressources à laquelle participe l’européanisation.
Les auteurs qui se sont penchés sur l’activisme féminin dans les
sociétés post-communistes d’Europe centrale, soulignent que la région
n’a pas vu l’émergence de larges mouvements de femmes, mais l’éclosion
de petites structures concevant leurs missions en dehors de tout cadre
politique et prolongeant parfois les « sociétés grises » existant sous le
système précédent (Gal & Kligman, 2000b ; Forest, 2004). Or, un certain
nombre de ces organisations sont engagées, depuis le milieu des années
1990, dans le cadrage cognitif de leur action, soit « le processus par lequel
est élaboré la représentation relativement partagée de la cause défendue,
de ses enjeux et des moyens légitimes de la promouvoir » (Balme,
Chabanet, Wright, 2002,86). Celui-ci apparaît étroitement lié aux
conditions de financement de ces organisations, dans un premier temps
largement dépendantes de bailleurs de fonds étrangers ou internationaux
[4].
L’accès aux subventions impliquant de se confronter à un « package
conceptuel et idéologique » inspiré des théories
mainstream sur le genre, la
gouvernance et l’action positive, certaines structures ont en conséquence
appris à produire tout « langage » ou « intérêt » susceptibles d’être
financés (Gal & Kligman, 2000b, 96).
Sur le plan des modes d’organisation et d’action de ces acteurs,
l’usage des concepts et le savoir-faire requis par les procédures de
financements comportent deux conséquences. D’une part, ils ont accéléré
le mouvement de professionnalisation des organisations les plus
présentes sur les différentes scènes nationales, associé à un rapide
renouvellement générationnel de leurs membres actifs (Lang, 1997). Des
activistes plus jeunes, souvent diplômées en sociologie, psychologie ou
gender studies, ont ainsi rejoint la génération fondatrice, fréquemment issue
des milieux oppositionnels sous le communisme. D’autre part, les
organisations en question ont été amenées à évoluer de la promotion
d’une contre-culture vers des stratégies plus pragmatiques et des
domaines d’intervention ciblés. Le contexte de l’adhésion à l’UE a
favorisé l’approfondissement de ces processus, à travers l’accès aux fonds
communautaires, mais surtout par l’ouverture de nouveaux champs
d’action publique autour de la problématique de l’égalité hommes-femmes, permise par son volet législatif et institutionnel. Le cas des
organes en charge d’inspirer les politiques publiques du genre est à ce
titre révélateur, dans la mesure où il accentue le processus de sélection, de
différenciation et de spécialisation des acteurs associatifs, en même temps
qu’il permet la diffusion d’un certain nombre de concepts et l’arbitrage en
faveur de répertoires d’action spécifiques.
En République tchèque, l’un des deux seuls pays de l’élargissement
à avoir institué un conseil consultatif ouvert aux représentantes des
milieux associatifs, quatre des cinq membres associatifs sur les vingt-trois
que compte le Conseil gouvernemental à l’égalité des chances créé en
2001 sont issus de structures rassemblées au sein de l’Association pour
l’égalité des chances entre hommes et femmes, qui chapeaute une trentaine
d’associations. Ces ONG, à l’image du Centre pour les études sur le genre et du
cabinet de conseil Pro-fem, bénéficient pour la plupart depuis 1997 du
statut d’associations d’intérêt général et reposent essentiellement sur un
noyau de moins d’une dizaine de permanentes, disposant de relais dans
les milieux académiques. L’analyse de leur participation à la réflexion
autour des stratégies d’égalité (voir Forest, 2006) permet justement de
souligner que leurs capacités d’influence et de représentation est
largement subordonnée à leur aptitude à répondre à la demande publique
d’expertise qui s’exprime dans le cadre du Conseil. Tandis que dans
d’autres contextes, les « communautés épistémiques » reconnues comme
légitimes par les pouvoirs publics pour fournir de l’expertise dans le
domaine des rapports sociaux de sexe reposent essentiellement sur les
milieux académiques (comme c’est le cas en Roumanie, Cf. Cîrstocea,
2004), tel n’est pas le cas en République tchèque, où ce rôle est
principalement assumé par les ONG de femmes.
Toutes ne sont cependant pas logées à la même enseigne vis-à-vis
de cette ressource, en particulier valorisée lors de la rédaction des
rapports remis à la Commission européenne au cours du processus
d’adhésion et pour le suivi des stratégies d’égalité. Ainsi, le
Centre des études
sur le genre fondé par la sociologue Ji
řina
Šiklova a anticipé de près d’une
décennie sur l’émergence de la thématique du genre dans le milieu
universitaire. Cette porosité entretenue avec le milieu académique
bénéficie à d’autres structures associatives, grâce notamment aux
synergies personnelles existant entre plusieurs d’entre elles. En revanche,
l
’Union tchèque des femmes, également représentée au sein du Conseil, offre
le profil d’une structure héritière de l’ancienne organisation de masse
socialiste
[5]. Bénéficiant du statut très général reconnu par la loi tchèque
aux associations civiques, elle revendique plus de 20 000 membres. Au
travers de quelques 1500 cellules locales, elle maintient des réseaux
d’entraide et de sociabilité qui la rapprochent des buts sociaux hérités de
la période socialiste et poursuivis par un certain nombre d’autres
structures associatives tchèques (Devaux, 2006).
L’exemple du Conseil tchèque à l’égalité des chances fait donc bien
apparaître une redistribution des ressources entre différents types
d’organisations de femmes, en cela qu’il permet à de petites structures de
valoriser une capacité à produire de l’expertise, tandis qu’une organisation
plus ancienne et plus vaste tend à lui substituer pour l’heure une capacité
revendiquée à disséminer l’information et une plus grande représentativité
au niveau territorial. Cependant, les aspects cognitifs de l’européanisation
ne se limitent pas à ce processus de valorisation/distribution des
ressources et affectent dans le même temps le répertoire d’action et les
liens de ces diverses organisations avec le niveau communautaire.
L’intégration des ONG de femmes dans un système multi- niveaux
de représentation
Au niveau domestique, si le Conseil à l’égalité des chances met en
évidence la différenciation des ONG de femmes en termes de statuts, de
buts sociaux et de ressources, il contribue dans le même temps à élargir
l’usage d’un certain nombre de concepts (gender budgeting, parité, gender
assessment, conciliation vie privée/vie professionnelle, etc.) à l’ensemble des
ONG de femmes associées à l’élaboration de l’action publique en faveur
de l’égalité des sexes. L’adoption de cette grammaire commune révèle la
dimension discursive de l’européanisation. Celle-ci apparaît ici à la fois
comme le prolongement d’un cadrage cognitif initié au début des année
1990 et un facteur de légitimation à l’usage des ONG de femmes, dans la
mesure notamment où l’usage de l’idiome communautaire développé
autour des politiques d’égalité apparaît comme un moyen – sinon une
condition - de reconnaissance de la part des pouvoirs publics. Mais
comme l’a mis en évidence Laure Neumeier (2003) pour le cas des
organisations partisanes, la variable européenne a donné lieu au cours du
processus d’adhésion à des usages évolutifs et dynamiques de la part des
pays candidats, qui ne se bornent pas au seul registre de la légitimation. Il
en va de même pour les acteurs associatifs.
Ainsi, un triple objectif favorise en outre le développement d’un
répertoire d’action commun à divers types d’acteurs, fondé sur des actions
d’information et d’influence à l’intention de publics cibles, s’apparentant à
du lobbying. Il s’agit d’abord du souci d’étendre l’usage de tels concepts à
d’autres acteurs du « cadrage » général de l’enjeu d’égalité (personnels
politiques et administratifs, médias). Ensuite, ces actions visent à
développer la sensibilité à la problématique du genre chez ces mêmes
acteurs, ainsi que parmi les états-majors des partis politiques. Enfin, ces
pratiques qui ont eu pour objectif limité au cours de la période de pré-adhésion, d’assurer le suivi de la reprise de l’acquis, visent depuis le 1er
mai 2004 à élargir la portée des mesures anti-discriminatoires. En
conséquence, les principales ONG concernées ont développé un
répertoire de techniques communicationnelles et d’influence, telles que
l’organisation de séminaires de formation, la diffusion de pétitions, les
notes à l’attention des élu(e) s et développent leurs liens avec les partis,
notamment par le biais de leurs clubs de femmes (ce qui ne préjuge en
rien de l’efficacité de ces différentes techniques).
En dernier lieu, l’étude du cas des ONG tchèques permet
d’envisager un troisième type d’apprentissage favorisé par le contexte de
l’adhésion. Après ceux affectant les discours (l’agenda) et les répertoires
de l’action collective, ce dernier met en cause les différents niveaux
auxquels se déploie l’activité de ces organisations et les interactions qui se
développent à chacun de ces niveaux. En 1999, une trentaine
d’associations de femmes tchèques ayant jusqu’alors oeuvré dans des
domaines relativement distincts (violences conjugales, prostitution,
conciliation vie privée/vie professionnelle, droits reproductifs, etc.) ont
tiré des ressources à la fois stratégiques et politiques de la structure
d’opportunité offerte par l’adhésion, pour se doter d’une définition
commune de l’objectif d’égalité. Egalement née du souci de mutualiser
certaines ressources et de peser davantage sur les processus décisionnels,
l’Association pour l’égalité des chances vise ainsi à « la création de conditions
favorables à l’égalité des hommes et des femmes dans l’ensemble des
domaines de la vie sociale et professionnelle »
[6]. Du point de vue de
l’agenda de la recherche, l’émergence d’une telle coalition nécessiterait
d’envisager la nature des rapports établis avec les pouvoirs publics, et ce
éventuellement dans une perspective néo-corporatiste.
Dans la perspective qui est ici la nôtre, elle présente surtout
l’intérêt d’illustrer l’intégration des ONG de femmes dans un système
transnational de représentation (
advocacy). Un processus comparable
s’opère en effet à l’échelle régionale centre-européenne. Le souci de créer
des synergies entre différentes structures à des fins de lobbying s’illustre
par exemple dans le cadre de deux coalitions d’ONG : le
East-West Women
Network et
Karat. La première, fondée en 1990 aux Etats-Unis par des
féministes originaires des USA, d’Europe occidentale, orientale et
balkanique, a engendré plusieurs structures indépendantes en Pologne et
dans la CEI. La seconde, fondée en 1997 dans le sillage de la conférence
de Pékin avec le soutien de l’Open society fund, puis de la Fondation
Ford, a d’emblée cherché à s’inscrire dans une dynamique internationale.
Enregistrée en 2001 comme association internationale en Pologne, elle
s’affirme explicitement comme un lobby agissant « en faveur des besoins
et des intérêts des femmes dans la région à tous les niveaux de
décision »
[7]. Au cours des dernières années, cette influence s’est
principalement exercée dans le cadre du processus d’adhésion.
A cette fin, Karat s’est en particulier attachée à développer des
collaborations avec les deux principales coalitions présentes au niveau
communautaire : le LEF et WIDE (
Women in Developing Europe).
Toutefois, les relations entre ces acteurs et les ONG de femmes centre-européennes ont également révélé la nature différente des contextes dans
lesquels ils s’inscrivent. Ainsi, tandis que Karat peinait à faire entendre ses
positions auprès de ses partenaires occidentales lors de la préparation de
la conférence Pékin + 5, le LEF ne parvenait de son côté à engendrer que
deux coalitions nationales au cours de la pré-adhésion (en Hongrie et
Lettonie). De fait, alors même que l’identité du LEF n’a émergé qu’avec
difficulté, la définition d’intérêts génériques communs aux femmes
européennes étant longtemps apparue comme une gageure (Hoskyns,
1996), les premiers contacts entre féministes de l’Est et de l’Ouest avaient
mis à jour des divergences quant à la lecture du passé communiste ou des
frontières public/privé, qui ont probablement contribué à freiner les
ardeurs de part et d’autre (Tatur, 1992 ; Havelková, 1997). Néanmoins,
semble-t-il à la faveur d’une socialisation mutuelle facilitée par le partage
d’une grammaire commune, le LEF a progressivement investi la question
de l’élargissement, tandis que les ONG de femmes des pays candidats se
sont attachées à apparaître sur la carte communautaire, à la fois à travers
leur participation à des coalitions régionales et par l’établissement de liens
directs au niveau du LEF. Ainsi, l’assemblée extraordinaire réunie en
octobre 2004 a permis au LEF d’accueillir sept nouvelles coordinations
nationales, permettant ainsi aux membres associatifs de ces lobbies
nationaux d’être présents aux différents niveaux de gouvernance et
d’action collective (co-) existant au sein de l’UE
[8].
L’analyse, ici rapidement esquissée, des conséquences législatives et
institutionnelles essentiellement imputables au contexte de l’adhésion
pour le traitement des inégalités entre hommes et femmes en Europe
centrale, consacre l’importance des contextes nationaux. Dans le même
temps, l’ouverture croissante des financements européens aux
organisations de femmes (simultanément à la disparition d’autres
sources
[9] ), ainsi que le processus de sélection et de redistribution des
ressources favorisé par la création de nouvelles institutions formelles,
renforçaient le rôle des mécanismes cognitifs de l’européanisation dans
l’ébauche d’un recadrage des « politiques du genre ». Cependant, dès lors
que l’on adopte le point de vue des acteurs mobilisés par ces processus,
plusieurs questions demeurent en suspens, qui requièrent de pousser plus
avant l’analyse : au niveau domestique, dans quels régimes d’action
collective (pluraliste, corporatiste, protestataire) s’inscrit l’action des
ONG ? Les différents types de communautés épistémiques constituées
dans les nouveaux Etats membres seront-ils en mesure de faire converger
les dispositifs législatifs vers les lois anti-discriminations promues au
niveau communautaire et au-delà, quelle sera leur capacité à développer
leurs propres agenda ? Enfin, quelle forme prendra l’européanisation de
l’action des « coalitions de cause » émergeant aux niveaux nationaux :
celle d’une transnationalisation (ou action multi-niveaux) ou bien d’une
subordination à un agent (le LEF) agissant au seul niveau supranational ?
En d’autres termes, sera-t-il possible de rendre compte des processus
d’apprentissages engendrés par le contexte de l’élargissement sous forme
d’un processus interactif et par étapes : transferts institutionnels /
traduction et adaptation des normes et des pratiques / socialisation
mutuelle des acteurs centre-européens et communautaires ? Les réponses
à ces questions permettront notamment de déterminer si l’élargissement à
l’Est aura constitué un moment particulièrement favorable pour
l’européanisation des politiques du genre.
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[1]
Thèse en cours à l’IEP de Paris sur « La dimension du genre dans un parlement entre
post-socialisme et ‘européanisation’ : le cas de l’Assemblée nationale tchèque, 1996-2006 ».
[2]
Directives n°75/117/CEE sur l’égalité de rémunération et n°76/207/CEE sur l’égal
traitement devant l’emploi.
[3]
Si le phénomène est bien connu pour la Pologne, le cas de la Slovaquie est également
intéressant. En 2006, la question de l’avortement y a été au coeur d’une crise
gouvernementale majeure, impliquant également un Etat tiers, le Vatican, avec lequel
devait être signé un concordat introduisant une « clause de conscience » pour les médecins
susceptibles de pratiquer des IVG.
[4]
Parmi les fondations privées, citons l’Open Society Fund, la Ford Foundation, la
Friedrich-Ebert- et la Heinrich-Böll-Stiftung.
[5]
Fondée en 1967, fédéralisée en 1969, l’Union tchécoslovaque des femmes n’a jamais –
sauf lors du Printemps de Prague – exercé une quelconque fonction de représentation
d’intérêt au bénéfice de ses centaines de milliers de membres. Refondée en mars 1990
pour la partie tchèque, elle compte une organisation héritière côté slovaque, l’Union
démocratique des femmes.
[6]
Cf.
Associace pro Rovné priležítosti žen a mužů [Association pour l’égalité des chances],
Bulletin n°1 (2002).
[7]
Voir les statuts de l’organisation : w
www. karat. org/ about_us/ statute. html
[8]
A ce jour, seule la Slovénie ne dispose pas de coalition nationale.
[9]
A propos du désengagement des bailleurs de fonds privés, voir le document préparé par
deux ONG de femmes, tchèque et slovaque, avec le soutien de la Heinrich Böll
Stiftung (2005),
Gender Audit of the EU Pre-Accession Funds, 1999-2004, Prague, Bratislava,
Gender Studies ops., Aspekt.