2006
Politique européenne
Egalité des sexes et conciliation vie familiale – vie professionnelle en Europe.
Une comparaison des politiques menées en France, en Suède et au Royaume-Uni
Alexandra Jönsson
Nathalie Morel
A l’heure où l’Union européenne (UE) promeut activement des politiques pour
concilier vie familiale et vie professionnelle en vue de favoriser l’égalité des chances entre hommes
et femmes, cet article s’interroge sur la validité de certaines idées préconçues tendant à considérer
toute politique de conciliation indifféremment comme une politique d’égalité entre les sexes. La
comparaison sexuée des politiques menées dans ce domaine par trois pays européens – la
France, la Suède et le Royaume-Uni – permet de montrer des réalités bien contrastées, autant
en termes d’engagements politiques qu’en termes d’égalité entre les sexes, et de souligner les
arbitrages auxquels les différentes conceptions qui co-existent actuellement dans l’espace
communautaire donnent lieu.
L’enjeu de la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle
est progressivement devenu une préoccupation explicite pour les
instances de l’Union européenne (UE). Faisant référence aux possibilités
pour les parents qui travaillent d’articuler les mondes du travail
professionnel et du travail domestique au sein de la sphère familiale (cf.
Fagnani, Letablier, 2001), cette dimension, pendant longtemps exclue des
compétences d’action communautaires, est en effet intégrée comme un
aspect essentiel des politiques de l’UE visant l’égalité des chances entre
hommes et femmes (Jönsson, 2002).
Le principe d’égalité entre hommes et femmes figure déjà dans le
traité de Rome fondant la Communauté économique européenne en 1958
(art. 119). Il n’était alors seulement question d’une égalité de
rémunération entre travailleurs masculins et féminins, et les politiques
communautaires qui se sont développées dans le domaine d’égalité des
sexes depuis ont essentiellement concerné les discriminations contre les
femmes sur seul le marché de l’emploi (Cf. Hoskyns, 1996). Cette
approche étroite des politiques pour l’égalité des sexes a néanmoins
évolué et concerne désormais également les discriminations indirectes qui
affectent les femmes en dehors du marché du travail. Les engagements
pris au niveau européen depuis les années 1990 témoignent en effet d’une
reconnaissance que les inégalités qui persistent entre hommes et femmes
tiennent aussi à l’inégale répartition des obligations familiales, et que la
promotion de l’égalité des chances ne peut se réaliser qu’au travers d’une
distribution égale du travail rémunéré, mais aussi du travail non rémunéré
au sein de la famille.
Ce sont ces principes qui ont motivé les instances communautaires
à encourager de plus en plus activement les Etats membres à élaborer des
stratégies distinctes pour améliorer les conditions de la conciliation entre
vie professionnelle et vie familiale. Ainsi, dès 1991, un programme
d’action communautaire pour l’égalité des chances entre femmes et
hommes invite les Etats membres à « réduire les obstacles à l’accès et à la
participation des femmes à l’emploi, en facilitant la conciliation entre les
responsabilités familiales et professionnelles des femmes et des hommes »
(Journal officiel des Communautés européennes, 1991,2). La
problématique de concilier famille et emploi fait aussi partie intégrante
des efforts préconisés par le Livre blanc sur la politique sociale
européenne de 1994 pour mettre en Å“uvre l’égalité des chances entre
hommes et femmes (COM (94)333), et figure dans les Lignes directrices
pour l’emploi élaborés suite à la définition de la Stratégie européenne de
l’emploi à Luxembourg en 1997. Il s’agit alors à veiller à ce que les
femmes soient « employables », en spécifiant le rôle déterminant que joue
notamment la mise en place de services de garde et de mesures facilitant
le retour à l’emploi à cet effet (§ 76). Le texte fait aussi référence à un
nombre de mesures couvrant des questions aussi diverses que le congé
parental, le travail à mi-temps, les formes de travail flexible, les structures
de garde d’enfants ainsi que toutes les mesures visant à faciliter le retour
au travail après la naissance ou l’éducation des enfants. Pour souligner
davantage les principes qui guident désormais les politiques
communautaires en matière d’égalité des chances, une résolution relative
à la participation équilibrée des femmes et des hommes à la vie familiale
et professionnelle affirme que « le principe de l’égalité entre les hommes
et les femmes impose de compenser le désavantage des femmes en ce qui
concerne les conditions d’accès et de participation au marché du travail et
le désavantage des hommes pour ce qui est des conditions de
participation à la vie familiale » (Journal officiel n° C218,2000,5).
L’objectif d'une participation équilibrée des hommes et des
femmes à la vie professionnelle et à la vie familiale apparaît alors comme
une condition nécessaire pour parvenir à l’égalité des chances entre les
sexes en Europe. Prenant ce postulat comme point de départ, notre
article vise à analyser les politiques de conciliation dans trois pays
européens en vue d’établir dans quelle mesure et sous quelles conditions
ces politiques peuvent contribuer à promouvoir une plus grande égalité
entre les sexes dans l’espace européen. Peut-on dire que les engagements
définis au niveau européen dans ce domaine influencent les parcours des
hommes et des femmes dans le monde du travail ou au sein de la famille
dans les pays membres de l’UE et produisent-ils partout les mêmes effets
en terme d’égalité entre les sexes ? Ces questionnements nous amènent à
nous interroger plus globalement sur la façon dont l’objectif de
conciliation vie familiale et vie professionnelle se définit dans différents
contextes nationaux et sur la façon dont il s’inscrit dans les politiques
nationales existantes en vue de promouvoir l’égalité des chances entre les
sexes.
Notre étude portera sur la France, la Suède et le Royaume-Uni :
trois pays présentant des caractéristiques institutionnelles et des objectifs
politiques différents, associés respectivement au modèle libéral
(Royaume-Uni), au modèle conservateur/corporatiste (France) et au
modèle social-démocrate (Suède) d’Etat-providence selon la typologie
d’Esping-Andersen (1990). Ils correspondent aussi aux exemples-types
des modèles de l’homme gagne-pain fort (Royaume-Uni), modéré
(France) et faible (Suède) dans la typologie de Jane Lewis (1992). Il est
alors probable que l’on trouve dans ces pays des traductions assez
contrastées du principe d’égalité des chances et de l’objectif de concilier
vie familiale et vie professionnelle.
Un engagement européen pour concilier vie familiale et vie
professionnelle
Si l’obligation de respecter l’égalité entre hommes et femmes au
niveau des salaires est depuis longtemps reconnu dans les textes
communautaires (voir Hoskyns, 1996), l’intervention européenne dans le
domaine politique lié à la conciliation entre vie familiale et vie
professionnelle est relativement récente. Situé à l’intersection des
politiques familiales et politiques d’emploi, l’objectif fait appel à des
mesures qui font traditionnellement partie de la compétence exclusive des
Etats membres, telles que la garde des enfants, les soins aux personnes
âgées ou dépendantes, les congés parentaux, l’interruption du travail pour
raisons familiales ainsi que d’autres formes de travail flexible. Intimement
liée à l’organisation de l’Etat-providence, aux représentations qu’une
société se fait de la famille et du rôle des genres, ainsi qu’à l’intervention
de l’Etat dans le bien-être des individus, les Etats membres se sont
effectivement longtemps opposés à une intervention européenne dans ce
domaine politique.
Une logique d’action qui renoue avec les théories féministes
C’est un groupe d’experts, réunis à l’« Unité pour l’égalité des
chances » au sein de la Commission européenne, qui a largement
contribué à légitimer une action communautaire quant à la problématique
de la conciliation vie familiale-vie professionnelle à partir des années
1990
[1]. Par la présentation d’opinions d’experts et d’analyses lors de
réunions et de séminaires, ainsi que par une large diffusion d’informations
et d’études comparatives, ce groupe a activement participé à développer
les connaissances sur les conditions et les contraintes liées à la vie
professionnelle et la vie familiale et ainsi à souligner la nécessité de
développer des mesures plus affirmées dans ce domaine. Les arguments
et les raisonnements mis en avant par leurs travaux affirment en grande
partie des logiques et des conclusions issues des travaux féministes sur les
liens entre politiques de conciliation vie familiale - vie professionnelle et
politiques d’égalité des chances entre les sexes.
Pour nombre de chercheurs féministes, la clef de l’indépendance
des femmes et de l’égalité entre les sexes réside en effet dans la possibilité
des femmes de s’extraire de la sphère domestique pour s’investir sur le
marché du travail dans les mêmes conditions que les hommes, ce qui est
impossible tant que les femmes sont cantonnées aux tâches de
reproduction (Fraser, 1994 ; Lewis, 1992 ; Orloff, 1993 ; Sainsbury, 1994).
L’accès au marché du travail et les politiques soutenant l’investissement
professionnel des femmes seraient donc essentiels pour permettre
l’égalité entre les sexes. Pour la plupart de ces auteurs, une des conditions
préalables à la participation des femmes au marché du travail est en
conséquence la « défamilialisation » au moins partielle des tâches de garde
et de soins aux enfants et autres personnes dépendantes. Un tel processus
passe par l’externalisation de ces tâches soit vers l’Etat soit vers le
marché, c’est-à-dire par l’existence de modes de garde, qu’ils soient
publics ou privés (cf. Orloff, 1993 ; O’Connor, 1996 ; Hobson, 1990).
Comme l’ont souligné différents auteurs, il faut par ailleurs regarder les
dispositifs mis en place pour promouvoir une répartition plus égalitaire
du congé parental entre les femmes et les hommes. Il ne suffit pas en
effet de masculiniser les carrières des femmes, il faut aussi féminiser les
carrières des hommes (Fraser, 1994 ; Esping-Andersen, 2002). Si les
hommes n’assument pas leur part de travail au sein de la sphère
domestique, les femmes se retrouvent seules à assumer un « double
fardeau » (Orloff, 1993 ; Jenson, 1997). Ainsi, en réintroduisant le rôle de
la famille dans l’analyse de l’économie mixte de la protection sociale, les
recherches féministes ont pu montrer que l’Etat, par ses politiques
publiques, contribue à former la nature des rapports sociaux entre les
sexes, notamment par la façon dont il soutient ou au contraire atténue la
dichotomie entre sphère publique et sphère privée. L’analyse de l’Etat-providence est par là-même élargie au-delà de sa dimension économique
pour considérer également les questions de production et de
reproduction au sein de la sphère domestique.
Pour le groupe d’experts mis en place par la Commission
européenne au sujet de la garde d’enfants et d’autres mesures en faveur
de la réconciliation des responsabilités familiales et professionnelles, ce
raisonnement impliquait de soutenir que la discrimination fondée sur le
sexe dans les relations familiales détermine indirectement l’égalité
hommes-femmes sur le marché du travail. En s’appuyant sur le principe
d’égalité des chances entre hommes et femmes face à l’emploi, il s’est
alors attaché à concevoir de nouveaux moyens destinés à promouvoir un
partage plus équitable entre hommes et femmes des responsabilités liées à
l’enfance, axées notamment sur la mise en place de structures de garde
d’enfants et de services destinés à l’enfance plus performants et sur
l’élaboration des dispositifs de congés parentaux plus flexibles et plus
accessibles pour les deux parents.
Des mesures assorties à un faible niveau de coercition
Si les discours et les principes d’action élaborés par le groupe
d’experts communautaire sur la Garde d’enfants feront progressivement
partie intégrante des actions communautaires concernant l’égalité des
chances entre les sexes à partir des années 1990, ce n’est pas sur la base
des régulations formelles et contraignantes que l’UE construit ses
politiques dans le domaine de la conciliation vie familiale et vie
professionnelle. C’est par des communications, des recommandations,
des programmes d’action, des lignes directrices et des résolutions que cet
objectif va essentiellement se formaliser. Il s’agit alors d’incitations à
caractère non obligatoire, et donc non coercitives, qui visent plutôt à
guider le sens d’une politique au niveau national par l’identification
d’objectifs généraux communs que de la diriger au sens strict. Deux
directives seront adoptées, l’une en 1992 relative aux congés de maternité,
l’autre en 1996 concernant les congés parentaux, mais leur contenu
demeurent à la fois peu détaillé et peu ambitieux. Les marges de
manÅ“uvre laissées aux gouvernements nationaux dans ce domaine sont
en conséquence importantes et l’UE ne disposent que d’une compétence
faible d’action. En se référant au schéma d’analyse proposé par Vivien
Schmidt (2002), qui distingue les actions communautaires selon leur degré
de contrainte pour ce qui est de leur mise en œuvre au niveau national et
selon le degré de spécificité qu’elles contiennent, on peut supposer que
les mesures communautaires visant la conciliation entre vie familiale et
vie professionnelle n’impliquent qu’un niveau faible de coercition
d’ajustement au niveau national. Pour plusieurs auteurs (voir p.ex.
Schmidt, 2002 ; Green Cowles, Caporaso et Risse, 2001), c’est alors le
facteur de « fit » qui va en grande partie déterminer l’impact des mesures
communautaires au niveau national, mettant l'accent notamment sur la
compatibilité entre, d’un côté, les politiques développées au niveau
communautaire et, de l’autre, les structures en vigueur dans les pays
membres.
Des pratiques variées au niveau national : la conciliation entre
vie familiale et vie professionnelle en Suède, en France et au
Royaume-Uni
Si l’enjeu de concilier vie familiale et vie professionnelle représente
un enjeu politique nouveau pour l’UE dans les années 1990, ce n’est pas
pour autant un champs d’action qui est resté inoccupé au niveau national.
Les actions communautaires visant la conciliation vie familiale et vie
professionnelle vont en effet se heurter à des politiques depuis longtemps
mises en œuvre par les pays membres. En nous appuyant sur les cas de la
Suède, la France, et du Royaume-Uni, il s’agit maintenant de voir
comment l’objectif européen de concilier vie familiale et vie
professionnelle s’intègre dans les contextes politiques de trois pays
membres aux différences prononcées. On verra ensuite comment cet
objectif, pourtant partagé, se traduit concrètement dans les trois pays.
Une action développée autour du principe d’égalité en Suède
La Suède a élaboré et mis en Å“uvre des mesures publiques visant la
conciliation entre vie familiale et vie professionnelle dans le cadre de ses
politiques envers l’égalité des chances entre les sexes bien avant
l’intervention communautaire dans ce domaine. Le modèle de la famille à
deux revenus imprègne fortement ces politiques, et, dès le départ, elles
sont formulées explicitement pour soutenir la participation active des
hommes et des femmes au marché de l’emploi. Le partage équilibré entre
les sexes également du travail non rémunéré, au sein de la famille, est vite
reconnu comme un moyen indispensable à cette évolution.
L’introduction, en 1974, d’un congé parental de 390 jours, ouvert aux
deux parents et remplaçant entièrement l’allocation de maternité qui était
réservée aux mères vise à le favoriser. En se référant désormais à la
parentalité, les autorités publiques en effet ont voulu souligner que la
responsabilité de l’éducation des enfants relève des deux parents, bien
que la mère garde certains droits spécifiquement liés à la grossesse (SOU
2003 :36). Afin d’assurer en pratique une répartition égalitaire du congé
parental entre les parents, un mois de la période du congé devient non
transférable entre les parents en 1994 (communément appelé « le mois du
papa » même si la formulation de la loi reste neutre en termes de genre),
ceci ayant été porté à deux mois depuis 2002. Dès sa création, le congé
parental suédois peut être pris à temps plein ou à temps partiel jusqu’à la
huitième année de l’enfant, permettant plus facilement de le combiner
avec le maintien d’un emploi. Il s’applique dès le premier enfant et
prévoit une indemnisation sur le modèle du revenu de remplacement,
correspondant à 80% du salaire antérieur. Le revenu de remplacement est
imposable et tous les droits sociaux du parent en congé sont maintenus.
Le parent en congé bénéficie par ailleurs de la garantie du retour à son
poste (Morel, 2000 et 2001). Le développement de structures collectives
pour l’accueil des jeunes enfants constitue également un secteur privilégié
de l’Etat-providence suédois dès les années 1970, et l’accès à une place de
garde dans des structures publiques s’est imposé comme un droit à
caractère universel (Bergqvist et Nyberg, 2002). Une obligation légale
faite aux municipalités de pourvoir une place en crèche à tous les enfants
entre 1 et 6 ans dont les parents travaillent ou étudient renforce depuis
1995 ce caractère. Dans le même esprit, un montant maximum
concernant la participation financière des parents, applicable sur tout le
territoire national, a également été fixé par le gouvernement en 2002.
L’investissement majeur de l’Etat-providence dans le domaine de la petite
enfance a ainsi participé au déplacement réel d’une partie importante de la
prise en charge des enfants de la sphère familiale vers la sphère publique
(Hernes, 1992).
Par conséquence, le développement des politiques communautaires
visant la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle n’implique
pas des ajustements majeurs pour la Suède lorsque ce pays adhère à l’UE
en 1994. Les politiques nationales préexistantes dans le domaine
devancent en effet largement les ambitions fixées au niveau européen, et
les logiques qui les dirigent depuis les années 1970 ont possiblement
fonctionné plutôt comme une source d’inspiration à suivre. Néanmoins,
la promotion par les instances communautaires d’une action proche de
celle mise en Å“uvre en Suède a certainement renforcé l’idéologie politique
existante dans ce pays et a incontestablement contribué à créer un climat
favorable aux avancements qui ont eu lieu dans le domaine de la
conciliation vie familiale et vie professionnelle dernièrement.
Une longue tradition des politiques familiales en France
Au moment où l’objectif de concilier vie familiale et vie
professionnelle s’affirme comme un champ d’intervention au niveau
européen, la France a également développé depuis longtemps déjà une
politique substantielle pour la prise en charge des enfants dont la mère
travail. Guidées par le double objectif de maintenir à la fois une
croissance économique forte, en partie soutenue par le travail
professionnel des femmes, et un taux de naissances élevé, ces politiques
sont élaborées dans l’idée de promouvoir la maternité des femmes en
même temps que leur participation au marché du travail est encouragée
(Jenson et Sineau, 1997 ; Fagnani, 2000). Suivant cette optique, les
dispositifs permettant de concilier famille et emploi en France concernent
surtout les femmes. En témoigne le droit au congé parental qui est, lors
de sa création en 1977, réservé à la mère. A la différence du congé de
maternité qui bénéficie d’une indemnisation élevée tenant compte du
salaire antérieur, ce congé parental n’est à l’origine assorti d’aucune forme
de rémunération. Sans réelle garantie de retour à l’emploi et ne
permettant pas aux salariées de conserver l’intégralité de leurs droits
sociaux, son utilisation suppose une prise en charge financière, et donc
une dépendance, des femmes qui arrêtent temporairement leur activité
professionnelle pour s’occuper des enfants par un « mari pourvoyeur
économique ». L’approche maternaliste de la famille et des rapports de
genre prévaut dans les développements successifs des politiques envers la
petite enfance en France. L’ouverture en 1984 du droit au congé parental
aux pères salariés, ainsi que l’introduction l’année suivante d’une
rémunération forfaitaire liée à ce droit (l’allocation parentale d’éducation,
APE) demeurent des réformes largement symboliques : le montant peu
élevé de l’APE ne permet que difficilement de remplacer le salaire de
l’homme – souvent le revenu le plus élevé dans le couple. Attribuée à
partir du troisième enfant, la prestation agit plutôt pour inciter la natalité
que l’emploi des femmes. En matière de garde des jeunes enfants, le
développement des places en crèche municipale sera amplement
complété en France dans les années 1980 par des mesures visant à inciter
les familles à recourir à des modes de garde à domicile, telles que l’Aged
(allocation de garde d’enfant à domicile) de 1986, couvrant le coût des
cotisations sociales pour l’embauche d’une personne à domicile et
permettant aux parents de déduire 50% des dépenses engagées de leur
impôt sur le revenu et l’Afeama (l’aide aux familles pour l’emploi d’une
assistante maternelle agréée) de 1990 qui couvre le coût des cotisations
salariales et patronales ainsi qu’une partie du salaire versé pour
l’embauche d’une assistante maternelle à domicile. Le « libre choix » ainsi
proposé aux parents reste toutefois fortement conditionnée par les
ressources financières des parents et demeure surtout une question
privée, bien souvent basée sur le rapport coût du service de garde et
salaire féminin.
Les actions mises en
œuvre en France en vue de concilier vie
familiale et vie professionnelle semblent donc absorber les engagements
formulés en la matière au niveau européen sans impliquer des
changements majeurs ou nécessiter des mesures spécifiques d’ajustement.
Comme dans le cas de la Suède, les structures existantes dépassent en
effet les exigences communautaires en offrant un cadre légal plus
généreux que celui prévu. Néanmoins, les politiques de la conciliation vie
familiale-vie professionnelle s’inscrivent en France dans une logique
d’action fondamentalement différente de celle vue en Suède et de celle
formulée au niveau européen. S’organisant autour d’un modèle
familialiste qui soutient la mère qui travaille tout en restant fortement
incitatif à son rôle dans la reproduction, ces politiques n’autorisent en
effet que partiellement le renversement des rapports classiques entre
hommes et femmes. C’est alors au niveau cognitif que les dispositifs
européens peuvent exercer une pression d’ajustement sur les politiques
françaises de conciliation. De façon timide mais certaine, l’introduction
d’un droit à onze jours de congé de paternité rémunérés depuis 2002
témoigne par exemple d’une nouvelle façon de concevoir la place des
hommes et des femmes entre emploi et famille, tout comme la mise en
place de plusieurs fonds exceptionnels depuis 2000 pour financer la
création de places en crèches répond au besoin souligné par les dispositifs
communautaires d’améliorer l’offre des structures collectives de garde
[2].
Une opposition historique à l’intervention publique dans la sphère
privée au Royaume-Uni
Parmi les pays membres de l’UE, le Royaume-Uni a été le principal
opposant à une législation commune et contraignante au niveau européen
concernant la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle. Les
raisons invoquées sont l’intrusion que ces régulations entraîneraient dans
la vie privée des personnes, ainsi que la lourdeur de la tâche qui en
résulterait pour les employeurs (Hantrais, 1996). Contrairement aux deux
cas précédents, le Royaume-Uni se distingue en effet par une intervention
publique limitée dans la sphère familiale et la famille continue ici à
occuper un rôle central dans l’accomplissement des fonctions qui, dans
les cas de la Suède et de la France, ont été transférées depuis longtemps à
la responsabilité publique (Hantrais, 1992 ; Randall, 2002). Aussi, le
Royaume-Uni était l’un des rares pays européens à ne pas offrir des
garanties légaux quant aux congés de maternité et aux congés parentaux
avant l’adoption des directives européennes sur le sujet. Les services et les
aides pour la garde des enfants sont également restés parmi les plus
faibles en Europe. C’est sous le principe de devoir et de responsabilité
parentaux, et suivant l’idéologie libérale en matière de choix sociaux, que
le système britannique a pris forme, basé sur la co-existence entre
ressources formelles et informelles et sur l’interaction entre services
sociaux et recours aux services privés. L’intervention publique dans le
domaine de la garde d’enfants ne trouve en principe sa légitimité qu’en
cas de défaillance parentale ou de situation de précarité. Les modes de
garde existants sont le plus souvent dispensés par le secteur privé. Les
frais sont alors entièrement supportés par les parents et l’offre de places à
temps plein, comme celles ayant une qualité reconnue, reste limitée (Prior
et al., 1999). D’une façon similaire, les questions de congé de maternité
ou de congés parentaux traditionnellement été considérées du ressort de
la négociation entre employeurs et salariés. Ces accords ont souvent pris
la forme d’interruptions temporaires du contrat de travail, sans le
maintien d’une partie du salaire ou des droits sociaux (Bagilhole et Byrne,
2000). En l’absence de dispositifs publics pour aider les parents à
maintenir une carrière professionnelle tout en élevant des enfants, une
division nette a pu être conservée au Royaume-Uni entre travail
domestique au féminin et travail rémunéré au masculin.
La situation au Royaume-Uni est donc bien différente de celle que
nous avons vu dans les deux cas précédents. Si les dispositifs européens
pour concilier vie familiale et vie professionnelle ont pu être facilement
absorbés dans les politiques préexistantes en Suède et en France, ils
nécessitent des changements importants au Royaume-Uni, à la fois au
niveau des structures juridiques et institutionnelles - qui doivent être
ajustés au nouvelles exigences communautaires, et au niveau des
préférences - qui doivent être modifiés afin de s’adapter aux logiques
d’actions européennes. Les décisions communautaires ont donc eu un
tout autre rôle dans ce cas, exerçant une pression directe d’adaptation sur
les structures nationales. Ainsi, un droit légal aux congés de maternité
rémunérés a été introduit en 1992, et une première législation britannique
concernant le droit aux congés parentaux est entrée en vigueur en 1999. Il
s’agit néanmoins d’une transposition réticente : les exigences
communautaires sur ces deux sujets ont été reprise d’une façon
minimaliste. L’arrivée au pouvoir du gouvernement travailliste de Tony
Blair en 1997 a permis de dynamiser davantage le développement de
mesures visant la conciliation, autant dans le domaine des congés
parentaux que quant aux modes de garde. Si les initiatives prises au
Royaume-Uni demeurent alors timides dans le contexte européen et leur
capacité à altérer la division sexuée des rôles reste encore à démontrer,
c’est tout de même dans ce cas que l’on constate la transformation la plus
importante et où les engagements européens dans le domaine ont eu le
plus d’impact.
La conciliation concrètement : des réalités qui demeurent
contrastées
L’engagement communautaire de concilier vie familiale et vie
professionnelle a bien été intégré dans les politiques publiques mises en
Å“uvre par les trois pays membres analysés ici. Pour autant, cet
engagement ne s’est pas traduit de la même façon dans ces trois pays,
compte tenu des structures et des traditions préexistantes. Aussi, les effets
que nous pouvons observer de ces politiques en terme d’égalité entre les
sexes ne sont pas identiques en Suède, en France et au Royaume-Uni.
Dans le cas de la Suède, c’est l’existence d’un service public
universel étendu qui a rendu possible l’accès des femmes au marché du
travail. Les tâches de soins sont transférées de la famille à l’Etat à un
degré que l’on ne retrouve nulle part ailleurs, l’accès aux services de garde
étant garanti par la loi et formulé comme un droit du citoyen. Aussi, on
peut constater dans ce pays un taux d’emploi élevé des mères avec un
enfant de moins de 3 ans (72%). L’écart entre les taux d’emploi des
hommes et des femmes tend par ailleurs à disparaître en Suède (où il n’est
que de 4 points) (OCDE, 2005a et b). L’Etat suédois s’est également
investi de façon marquée pour inciter une meilleure répartition des tâches
de soins entre hommes et femmes par le biais du congé parental. Les
modalités de ce congé montrent que le travail de soins est fortement
valorisé et considéré comme un travail : indemnisation élevée, maintien
des droits sociaux liés au travail salarié. Un recours des pères au congé
parental plus courant que dans les autres pays en résulte de ces dispositifs.
Selon une étude Eurobaromètre de 2004,34% des hommes suédois
déclarent avoir déjà pris, ou envisagent de prendre, un congé parental,
contre 3% en France et 7% au Royaume-Uni (Eurobaromètre, 2004). En
2002, près de 40% des pères suédois avaient pris en moyenne 27 jours de
congé parental, soit l’équivalent du fameux « mois du papa ». Certaines
réserves peuvent toutefois être émises vis-à-vis de ce modèle : d’une part,
ce sont principalement des femmes qui travaillent dans les services
d’accueil des jeunes enfants. Même si cette activité se situe en dehors du
foyer, les tâches de soins restent donc une activité essentiellement
féminine. En Suède, près de 90% des femmes actives travaillent
effectivement dans le secteur des services (ce qui signifie le secteur public
en principe). Il en résulte une forte ségrégation du marché du travail, les
femmes étant cantonnées dans des secteurs moins bien rémunérés.
D’autre part, certains ont souligné que ce système n’a fait que transférer
la dépendance des femmes envers leur mari vers une dépendance envers
l’Etat, les services publics étant à la fois la source principale d’emploi
pour les femmes et un soutien incontournable pour permettre aux
femmes de travailler. Les femmes se trouveraient donc vulnérables à
double titre si l’Etat cherche à réduire les services en période de crise
économique (Borchorst, Siim, 1992 ; Hernes, 1992).
En France, l’Etat soutient l’investissement professionnel des
femmes mais de façon plus passive : par le biais de prestations financières
censées offrir un « libre choix » aux familles, même si cette liberté est
largement conditionnée par leur niveau de revenu. Ces politiques
permettent à une grande majorité de femmes de continuer à travailler
après l’arrivée d’un enfant puisque 80% des mères avec un enfant de
moins de 3 ans occupent un travail rémunéré (Insee Première, 2005).
Dans près de 39% des couples avec un enfant de moins de 6 ans, les deux
parents exercent une activité professionnelle à temps plein. On constate
cependant que presque autant des familles sont composées d’un père
travaillant à temps complet et une mère n’exerçant pas d’activité
professionnelle (38,3%). C’est le cas de 25% des familles en Suède
seulement, où les deux parents participent à temps complet au marché de
travail dans la majorité des familles avec un enfant de moins de 6 ans
(51,1%) (Jaumotte, 2003). Aussi, l’écart entre les taux d’emploi des
hommes et des femmes demeure encore important en France (12 points).
De la même façon, l’Etat ne se mêle pas de la répartition des rôles entre
hommes et femmes. La capacité des politiques de conciliation à favoriser
une plus grande égalité entre les sexes est alors largement déterminée par
le statut économique des familles, les femmes de revenus modestes étant
implicitement reléguées à leur rôle domestique et les femmes à revenus
plus élevés pouvant s’investir sur le marché du travail au même titre que
les hommes en achetant les services d’une assistante maternelle. La prise
en charge des enfants est externalisée vers le marché surtout, mais
demeure dans la sphère domestique et reste peu valorisée, comme en
témoigne le montant relativement faible du congé parental. Le recours
des hommes à ce droit est resté limité : les femmes représentaient encore
98% des bénéficiaires de l’APE en 2003 (Boyer, 2004), même si une
majorité des pères utilisent leur droit à onze jours de congé de paternité
rémunéré (59%) (Drees, 2004). Si la ségrégation horizontale du marché
du travail est moins visible en France qu’en Suède, la ségrégation verticale
est criante : seules 5% des personnes à position décisionnelle dans les 50
sociétés les plus importantes sont des femmes (European Commission,
2003). Les inégalités entre femmes de différents statuts socio-économiques sont également très marquées.
Au Royaume-Uni, la tradition de non intervention de l’Etat dans la
sphère privée signifie qu’aucune mesure n’avait été prise pour favoriser la
conciliation entre vie familiale et vie professionnelle avant l’adoption des
actions communautaires dans ce domaine. Si les modèles d’activité des
femmes en France et en Suède se rapprochent alors de ceux des hommes,
ce modèle reste encore plus marqué par une activité discontinue pour les
femmes au Royaume-Uni (Silvera, 2002). Leurs carrières sont beaucoup
plus irrégulières que celles des hommes, mais aussi que celles des
Suédoises ou des Françaises. Le taux d’emploi des mères avec un enfant
de moins de trois ans reste ici inférieur à 50% (OCDE, 2005a). De plus,
le recours à un emploi à temps partiel est bien plus répandu parmi cette
catégorie de femmes au Royaume-Uni (près de 62%), que dans le cas de
la Suède ou de la France où le pourcentage de mères d’enfants de moins
de 3 ans travaillant à temps partiel est d’environ 37% (OCDE, 2005a ;
Drees, 2001). L’écart entre les taux d’emploi des hommes et des femmes
est en conséquence significatif (13,5 points) - même si cet écart reste en
dessous de la moyenne européenne (16 points) -, et les femmes restent
majoritairement dépendantes d’un mari pourvoyeur de revenu. En réalité,
au Royaume-Uni, la participation professionnelle des parents ayant un
enfant de moins de 6 ans implique pour 31,9% des familles un travail à
temps plein pour le père et un travail à temps partiel pour la mère, et
pour 32,8% des familles un retrait complet de la femme du marché de
l’emploi. Seulement 24,9% des couples gardent, tous les deux, un travail
rémunéré à temps plein. Dans le système britannique, l’absence de
rémunération tend à restreindre fortement le recours aux congés
parentaux – des hommes comme des femmes. Seuls 3% des parents
éligibles semblent pouvoir se permettre financièrement d’en bénéficier
(Math et Meilland, 2004) et, d’après les estimations du gouvernement
britannique, ce droit serait sollicité par moins de 2% des pères (Fathers
Direct, 2004). L’utilisation des pères du congé de paternité rémunéré s’est
également avérée limitée : un père sur cinq en ont bénéficié (DTI, 2005).
Comme en France, ce sont alors les femmes les plus aisées qui peuvent le
plus facilement combiner vie professionnelle et vie familiale, en achetant
sur le marché les services dont elles ont besoin.
Derrière l’objectif commun de concilier vie familiale et vie
professionnelle se dissimulent alors des réalités bien contrastées, autant
en termes d’engagements politiques qu’en termes de participation
effective des hommes et des femmes aux responsabilités familiales et
professionnelles. Quelles conclusions peut-on tirer de ces observations
nationales sur la capacité des politiques communautaires de conciliation à
promouvoir l’égalité entre les sexes dans l’espace européen ?
Malgré un investissement prononcé de la part des instances
communautaires concernant la conciliation entre vie familiale et vie
professionnelle, notre recherche montre que les politiques menées en
Suède, en France et au Royaume-Uni dans ce domaine continuent en
grande partie à se poursuivre selon des trajectoires qui restent bien
distinctes et qui affirment leur stabilité, ou leur dépendance aux structures
établies. Si les trois pays sont parvenus à intégrer les dispositifs adoptés
au niveau européen pour concilier vie familiale et vie professionnelle,
nous avons effectivement vu que les modalités de cette conciliation, tout
comme son impact en terme d’égalité entre les sexes, demeurent très
différentes dans les trois cas nationaux, conformément aux principes
politiques préexistants et aux configurations de genre en vigueur. Les
initiatives lancées au niveau communautaire en la matière depuis une
quinzaine d’années ne semblent alors ni assez coercitives pour effacer ces
différences nationales, ni suffisamment précises pour engendrer une
dynamique commune et partagée où les politiques de conciliation en
Europe se traduisent effectivement par une plus grande égalité entre les
sexes.
Pour autant, il ne faut pas nécessairement conclure que les actions
communautaires concernant la conciliation entre vie familiale et vie
professionnelle sont restées sans impact au niveau national. Au contraire,
nous avons observé une pression directe de transformation dans le cas du
Royaume-Uni se traduisant par la modification des structures légales.
Dans ce pays, traditionnellement contre des interventions publiques dans
la sphère familiale, une nouvelle politique globale pour mieux concilier
vie familiale et vie professionnelle est également en train de prendre
forme sous le gouvernement Blair, largement inspiré et soutenu par les
discours communautaires en la matière. Dans le cas de la France, où une
réelle politique en vue de concilier vie familiale et vie professionnelle
existait déjà, c’est plus au niveau cognitif que l’on peut détecter une
influence européenne, poussant un modèle resté plutôt maternaliste à
évoluer pour intégrer une nouvelle conception des sexes. La Suède
finalement, avec des structures et des préférences politiques déjà très
proches de celles promus par les instances communautaires, va ressentir
une troisième forme d’impact des initiatives européennes en vue de
concilier vie familiale et vie professionnelle. Elles agissent ici comme un
encouragement, en créant un climat politique favorable à l’amélioration
des dispositifs adoptés. Tout en maintenant des différences marquées
entre les pays membres, quant aux choix politiques comme aux effets en
terme d’égalité entre les sexes, les politiques communautaires en matière
de conciliation entre vie familiale et vie professionnelle ont alors toute
possibilité de fonctionner comme un levier commun pour améliorer les
conditions de participation des hommes et des femmes à l’activité
professionnelle et aux responsabilités familiales.
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SOU 2003 :36, En jämställd föräldraförsäkring ?, Finansdepartementet.
[1]
« Le réseau communautaire sur la Garde d’enfants », composé de 12 experts nationaux
sous la coordination de Peter Moss - spécialiste anglais affilié à l’Institut de l’Education de
l’Université de Londres.
[2]
C
f. le fonds d'investissement pour la petite enfance (Fipe), créé en 2000 et doté de
288,7 millions d'euros, l'aide exceptionnelle à l'investissement (AEI), mis en place en 2002
d'un montant identique et, le dispositif d'aide à l'investissement petite enfance (DAIPE)
de 2004 dont les crédits s'élèvent à 200 millions d'euros.